CHAPITRE IVKUVIEME
Ia» retour d« Robert («ait»)
Lorsque la Candiote fut seule avec le roi de Navarre, son front devint grave, unç réflexion soudaine parut traverser son esprit, et, baissant la voix comme si elle eût craint d'être entendue ;
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— Sire^ dit-elle, j'approuve votre plan. Mettre le dauphin dans l'impossibilité d'agir, le livrer comme un seconde proie aux Anglais, de sorte que le fils du roi Jean perde ainsi sa dernière chance de voir placer sur son front la couronne échappée a rimpérilie et a la témérité de son père, ce sont la d'admirables calculs, c'est une entreprise sagement combinée et k laquelle je ne puis qu'applaudir. Mais n'avez-vous pas songé que ce dessein peut avorter, que son succès dépend d'un coup de hasard, que vous pouvez échouer en un mot, et ne vous êtes-vous pas dit qu'alors il faudrait en finir par un coup décisif avec un ennemi devenu d'autant
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plus redoutable qu'il serait désorniais sur ses gardes?
— Est-ce que vous seriez un peu devineresse ? demanda Charles à Aïssa en souriant. Cette idée m'était déjà venue aujourd'hui même, et vous l'interprétez aussi bien que si vous l'aviez lue dans le fond de mon âme.
— Pourquoi me Tavez-vous cachée ?
— Je m'étais promis de \pus en faire part dans le cas seulement oii l'expédition projetée aurait manqué.
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— Vous aviez tort. Sous peine d'être pris au dépourvu, ces choses-là demandent à être résolues d'avance.
— Au surplus, reprit Charles en jouant avec un gland d'or qui pendait a la garde de son épée, cette idée, un peu confuse d'ailleurs, ne subsistait encore dans mon cerveau qu'à l'élat de simple question.
Est-ce que par hasard vous auriez déjà de quoi y répondre?
Il n'y aurait pas grand mérite à cela, dit la Candiote... il est certaines réponses qui viennent d'elles-mêmes et que la force
des choses amène tout naturellement.
Si le dauphin échappe U Tentreprise violente que vous allez tenter contre lui, vous serez hien obligé d'avoir recours à certains moyens...
— Vous n'achevez pas? dit Je roi.
— Je voulais voir, monseigneur, si vous sauriez compléter ma pensée.
— Oh ! vous avez en moi l'esprit le plus rétif, l'intelligence la plus rebelle !... Si vous voulez que je devine quelque chose, je vous avertis qu'il faudra m'aider beau-
coup. Vous parliez donc de certains moyens.-
— Dont l'impérieuse nécessité vous est déjà démontrée, sire, puisque vous songiez aujourd'hui même, c'est vous qui venez de me le dire, a la possibilité d'un échec et a la façon dont vous pourrez le i«éparer .
— Cela n'implique nullement, belle Aïssa, que je doive vous comprendre a demi-mot ; mais en admettant que nous tombions d'accord sur celui de ces moyens qui vaudra le mieux, j'enfrevois certaines
difficultés qui pourraient bien en rendre l'emploi fort chanceux, sinon tout a fait impossible.
— Vous voyez donc bien, sire, que je n'avais pas besoin de m' expliquer plus clairement et que vous m'avez parfaitement comprise, car vous ne cherchez déjà plus ce grand moyen, mais bien l'homme ou la femme capable de le mettre en œuvre. •
— La femme ! en conaîtriez-vous une qui consentît a engager une partie aussi terrible..» car enfin, elle jouerait sa vie.
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— Sire, cette femme je la connais... El ne vous inquiétez pas plus des dangers qu'elle pourrait courir qu'elle ne s'en inquiète elle-même. Elle s'est juré de faire triompher votre cause, et ce n'est pas un misérable scrupule qui l'empêchera de se tenir parole.
— Ainsi, le péril d'une telle entreprise, la mort qui pourrait l'atteindre au milieu de son exécution, rien ne l'effraye.
— Voyez si je tremble...
Charles prit la main d'Aïssa et lacon.
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lempla avec une adiniratiou mêlée de stupeur.
Il y eut, à la suite de ce singulier eoloquc, un court moment de silence.
éprit enfin Aïssa, Robert va ^ bientôt revenir. Gardons le silence sur ce
qui vient d'être dit entre nous. Les grands cœurs comme le sien ne comprennent que les luttes hardies qui se dénouent avecl'époe et à ciel ouvert. Si nous sommes forcés d'acheter ce triomphe a ce prix terrible, je veux qu'il l'ignore.
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— A quoi bon, en effet, le fatiguer de ces détails, dit le roi de Navarre en riant; il a déjà bien assez d'affaires sur les bras. D'ailleurs, s'il réussit la-bas, il ne nous restera plus rien à faire ici.
— C'est vrai, dit la Candiote. Cependant, bien qu'une bataille livrée par mon Robert me paraisse d'avance une bataille gagnée, nous avons fait sagement de prendre nos précautions en cas d'insuccès, et à ce propos, sire, j'ai encore une demande à vous faire.
Laquelle?
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— Malgré toute l'énergie dont je suis capable, je sens que j'aurais besoin d'aide, et qu'un secours étranger me serait peutêtre indispensable... Ne sauriez-vous m'indiquorla personne de confiance à laquelle je pourrais avoir recours...
— Pour en obtenir l'aide qui vous serait si utile?
— Précisément, sire.
— Ohî mon Dieu, rien de plus facile.
Vous iriez trouver de ma part et dans ma résidence de l'abbaye Saint-Germain, la
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vieiilo Zarita, une sorte de diable incarné qu'on appelle communément la Maugrabine, et que j*ai attachée a ma personne parce qu'elle excelle a composer certaines préparations.... très propices, assure-t-on, à la guérison des maux qui affligent l'espèce humaine. Les mauvaises langues la traitent d'empoisonneuse, mais vous comprenez qu'étant a mon service...
— Cela suffit, monseigneur.
Sur ces entrefaites, Frantz rentra.
— Votre plan de campagne est déjà terminé? demanda le roi.
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— Oui, sire^ et je crois avoir pensé à tout.
— En êles-vous bien sûr? Je parierais, moi, que vous avez oublié quelque chose ?
— Quoi donc?
— Un talisman sans lequel les épées les mieux trempées resteraient impuissantes : Targent nécessaire pour bien payer la troupe dont Tobéissance aveugle doit nous garantir le succès.
— Je suis obligé d'en convenir, dit
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Frantz ; c'est Votre Majesté qui pense à tout.
— Voici une somme plus que suffisante pour faire face a tous les besoins de Texpédilion, dit le roi en tirant de sa poche une bourse toute pleine d'or.
Aïssa la prit des mains de Charles pour la remettre a Frantz. Dans ce mouvement, la bourse faillit tomber, et le bras d'Aïssa heurta celui du roi.
— Ah ! fit celui-ci en poussant un cri de douleur.
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— Je vous ai fait mal, sire ?
— Oh! presque rien... une blessure toute fraîche... reçue hier au soir sur la place de Grève.
Frantz tressaillit légèrement.
Aïssa, qui tendait en ce moment la bourse a Frantz, vit ce tressaillement et s'écria tout a coup :
— Âh ! sur la place de Grève !
— Oui, a quelques pas de Thôtel de
Tresmes.
II i
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Cette fois, Frantz ne bougea pas.
Mais la curiosité de la Candiote était éveillée. Elle poursuivit:
— Mais dites-nous donc, sire, comment cela vous est arrivé... Un duel en plein Paris, le soir, comme si vous étiez un simple gentilhomme, libre de jouer sa vie pour un caprice! mais savez-vousque cela ne vous est pas permis !
— Il n'y a point de ma faute, je vous jure, dit Charles. Je me rendais, le plus pacifiquement du monde , a Thôtel de
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Tresmes, où j'allais faire une visite, qiiaud tout a coup, je suis assailli par un homme, dont robscurité m'a empêché de voir les traits, mais qui, j'en jure Dieu, n'aurait pas aussi bon marché de moi si j'avais le bonheur de me rencontrer une seconde fois face a face avec lui.
Aïssa feignait cVécouter le roi avec un vif intérêt, mais il était évident que la physionomie de Frantz, sur laquelle elle jetait de temps en temps un coup d'œil furtif, était ce qui l'occupait le plus réellement.
— Ainsi, dit-elle, cet adversaire ?. .
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— Que faire , je vous le demande, poursuivit Charles de Navarre, contre un brutal qui ne vous laisse pas le temps de vous mettre en garde et qui fond sur vous comme un furieux î s'il faut vous le dire, belle Aïssa, j'ai soupçonné mon inconnu d'être un manant peu au fait de la coutume de la gentilhommerie.
Une pâleur subite couvrit ie front du jeune homme et ses lèvres se serrèrent malgré lui. Mais se remettant ausitôt d'un trouble qui pouvait le trahir:
— Aïssa^ dit-il, je vous laisse avec le
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roi de Navarre, car je n'ai que trois jours pour faire mes préparatifs et il n'y a pas un instant a perdre. Adieu donc, et à bientôt.
— Nous partirons ensemble, dit le roi a Jrantz.
— Non, demeurez, dit vivement Aïssa a Charles de Navarre. J'ai a vous parier.
Le roi s'inclina de la façon la plus courtoise pour indiquer à Aïssa qu'il était tout à ses ordres. Celle-ci donna sa main a Frantz*
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— Me remettez-vous, dit-il a Aïssa, ces pièces que je dois emporterpourcombattré et démasquer Raoul ?
La Candiote regarda Frantz entre les deux yeux, poussa le tiroir qui était resté ouvert, en ôta la clé et lui répondit froidê- 01 en t.
Plus tard.
Frantz, sans insister davantage, salua le roi et sortit.
xVïssa le suivit du regard jusqu'à ce qu'il
eût disparu. On eut dit qu'elle remarquait en lui je ne sais quoi d'étrange et d'inaccoutumé qui déroutait toutes ses prévisions et jetait le désordre dans ses pensées.
— Vous aviez-quelque chose a me dire?
demanda Charles de Navarre après un silence.
Ces mots semblèrent tirer la Candiote de l'espèce de rêve où elle était plongée. Mais le sourire revint bientôt Ix ses lèvres, et elle répondit au roi, de l'air le plus dé-
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— Oui, sire, et cette chose est la plus importante qui puisse me préoccuper, je vous prie de le croire. Je voulais vous faire de nouveaux reproches sur votre imprudence d'hier soir.
Ah ! ah ! cette rencontre.
— Je ne saurais vous pardonner, sire, de risquer vos jours aussi légèrement, et je le parierais, pour des bagatelles. Avouez-
le, vous alliez en bonne fortune.
— J'en allais au moins tenter une, je Tavoue*
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— Toujours le même; vous êtes incorrigible. Il est vrai que la femme pour laquelle vous vous exposiez en vaut la peine, car la châtelaine de Cévoles passait en Normandie pour une merveille de grâce et de beauté.
— Ah I vous savez ? Décidément, j'avais raison de dire que vous êtes devineresse.
— Est-ce que tout ne se sait pas, lorsqu'il s'agit de la créature la plus accomplie et du prince le plus galant du monde ? Mais n'a\3z-vous pas supposé, sire, que l'homme qui vous a ainsi attaqué pût être un rival?
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— A vous dire le vrai, j'en ai le soupçon*., presque la cerlitude.
Ah!.,, et qui vous a fait croire...
— Vous allez en juger. Les choses s'étaient passées avec la rapidité de l'éclair : nos épées s'étaient croisées avant même que j'eusse eu le temps de me reconnaître; si bien qu'au bout de dix passes tout au plus, mon sang coula et je tombai contre le mur. Mon adversaire, alors, me tenant probablement pour un homme mort, s'éloigna de moi brusquement et se dirigea de nouveau vers l'hôtel de Tresuies.
— C'est cela... c'est cela! s'écria la Candiote palpitante d'émotion.
— Ma vue s'affaiblissait, je ne distinguais plus les objets qu'à travers un nuage, et je demeurai quelques instants sans rien distinguer; mais peu II peu la fraîcheur de la nuit m'ayant rendu le sentiment de moi-même, je pus rouvrir les yeux et me relever. Alors, du pan de muraille contre lequel je m'appuyais, je reportai mes regards du côté de l'hôtel de ïresmes, et voila ce que j'aperçus.
Charles n'allait pas asse^. vite au gré
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d'Aïssa. La physionomie de la Candiote, oîi se peignaient a la fois l'impatience et la douleur, semblait le supplier de hâter son récit.
— Deux ombres , Tune noire , Tautre blanche , continua le roi , descendaient Tescalier intérieur au milieu d'une faible lumière p/oduite par la lune que voilaient en ce moment de légères vapeurs. Je voulus m'élancer... impossible... la force me manqua. Alors je vis les deux ombres gagner la rue, la traverser d'un pas rapide et s'enfoncer dans un angle obscur où se tenait un écuyer, gardant deux chevaux par la bride. J'avais quelque raison de
penser que ces chevaux, ne bougeraient pas de là sans un ordre de moi, cl je soupçonnais que les deux ombres avaient disparu dans une rue voisine, quand soudain j'enlends io pave retentir sous les pas des deu\ chevaux. Je regarde. Ils étaient lancés au galop du côlé de la Seine, et passaient en ce moment à vingt pas de moi. L'un d'eux était monté par l'homme qui m'avait blessé, l'autre portait Diane de Cévoles.
— Vous l'avez reconnue ? C'était bien elle?
— A défaut de son visage, que je ne pus
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disliiiçuer dans la rapidité de sa course, le mouvement de rage dont je fus alors saisi m'aurait suffisamment révélé que c'était elle ; mais une autre preuve ne devait pas tarder a me confirmer dans cette pensée.
— Et cette preuve ?
— Au bout de dix minutes environ, j'appelai à mou aide deux gentilshommes qui retournaient au Louvre, et dont je ré^ clamai le bras pour me reconduire jusqu'à riiôtel de Tresme$.
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— Et Diane n'y était plus ! s'ccria la Candiote!.
— C'est vous qui l'avez dit, répondit le roi. L'hôtel était abandonné, et je pus y faire panser tout a mon aise ma blessure, qui, du reste, n'avait rien de grave.
— C'était lui ! c'était lui ! murmura la jeune femme d'une voix sourde et en se tordant les mains de désespoir.
— Qu'avez-vous donc? demanda le roi.
Vous paraissez agitée, souffrante. ..jû —
— Moi, sire! répliqua la Candiote en essayant de sourire; quelle idée! Je pensais a votre aventure, au service éminent que vous a rendu ce rival en vous enlevant un objet de distraction fort dangereux dans les circonstances présentes, et je me disais qu'a votre place j'aurais voulu s à tout prix connaître cet homme.
— Pourquoi donc?
— Pour le remercier, dit Aïssa avec une gaîté forcée.
— Je suis tout disposé à former le même
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vœu, dit Cliarlcs. Mais j'avoue que ce serait dans le but beaucoup moins charitable de lui passer mon épée au travers du corps.
Ici le roi de Navarre s'informa de l'heure, s'aperçut que près de trois heures s'étaient écoulées depuis son arrivée chez la Candiote, et se hâta de prendre congé d'elle.
Quand il fut sorti , Aïssa retomba sur son siège, froide, inerte, accablée, comme si les sensations par lesquelles elle venait de passer eussent brisé toutes les facultés
de son âme.
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