CHAPITRE DIXIÈM
I^'forêt de EtUrj,
Le jour venait de parailre, et les vapeurs que la nuit fait surgir des entrailles du sol commençaient a se dissiper sau^ les blancs rayons de l'aube. Des gazouillelïients s'élevaient de louteé pariSj et Tou
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entendait circuler à travers les vieux arbres (le la forêt de Livry ce murmure si charmant auquel on ne sait quel nom donner, tant les éléments dont il se compose sont impalpables, et qui annonce le réveil de la nature.
Au milieu d'une immense et épaisse futaie, dont l'ombre se projetait au loin sur la ^Tande route, s'ouvrait une clairière abondamment fournie d'herbe etde mousse et semée dans toute son étendue de petits arbustes au\ troncs noueux et rabougris. Au premier coup d'œil, cette clairière paraissait déserle: mais en y regardant de plus près et en prêtant attentivement l'o-
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reille, on eût surpris ça et la quelques inouvemenls étranges, on eût entendu de de temps a autre certains bruits inexplical)Ies. Le secret de ces mouvements et de ces bruits ne tarda pas a s'éclaircir de lui-même. A un coup de sifflet parti on ne sait d'où, mais dont la puissance, a ce qu'il paraît, était irrésistible, on vit de tous côtés des corps humains s'agiter, se lever de terre et marcher en tous sens. Bientôt après, quelques-uns de ces hommes se dirigèrent vers une ouverture formée dans le roc, s'y enfoncèrent de manière a ne plus cire vus pendant un instant, et reparurent ensuite, portant de longs paniers gariiis de provisions de bouche.
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Alors divers groupes se formèrent, les provisions furent étalées sans plus de façon sur riierbe, et un repas en plein air commença sur tous les points a la fois.
A l'une des extrémités de la clairière et presque sur le bord du grand chemin, une douzaine environ de ces hommes, qu*il était aisé de reconnaître à leurs visages pour de francs routiers, étaient assis sur un tertre cle verdure de forme circulaire, qui, dominant d'une certaine hauteur le reste du sol, leur permeltaitde plonger du regard dans toutes les directions, de façon sans doute a pouvoir donner Talarrae au besoin; car il était évident que
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cette Iroupe élail réunie la pour exécuter quel(|ue audacieux coup de main.
Ce groupe était le plus gai de tous. Abusant de la liberté qu'on a coutume de laisser aux soldats en campagne, les bons diables dont nous parlons buvaient, riaient et cbanlaient a qui mieux mieux. Plusieurs d'entre eux nous sont inconnus; mais il en est deux que nous avons déjà aperçus à Fenestrange le jour où le vieux comte chassait son fils du château. Le premier, Bertrand , était un homme d'armes qui avait été longtemps attaché au service de Robert; l'autre, Jehan, remplissait alors près de lui les fonctions d'écuyer. Mais,
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depuis la nuit terrible oii Raoul avait été réduit à fuir à son tour, ces deux liommes s'étaient consacrés, corps et âme, au service de l'homme extraordinaire que les uns soutenaient être Piobert, tandis que les autres prétendaient ne voir en lui qu'un fantôme, inais que tous, en définitive, s'accordaient a nommer le Routier de Normandie.
— Eh bien, enfants, dit Bertrand, qui pouvait passer pour le type accompli de cette race de soudards dont la vie tout entière n'était qu'une longue suite de rapines et de brigandages, il parait qu'il fera chaud aujourd'hui et que nous allons avoir
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grande besogne. Pour ma pari, je n*en suis pas facile, car les couteaux el les javelines ^e rouillent quand on les laisse trop longtemps a rien faire.
— Et moi donc, dit Jehan, rien que d'y songer, je ne me sens pas de joie.
— Âh! reprit Bertrand, c'est que nous servons un illustre maîtce, et que la gloire dont il se couvre rejaillit en même temps sur nous.
— Sait-on, demanda une voix, la cause du rendez-vous qui nous est donné ici et a qui nous allons avoir alTaire?
44 LE nOUTll'R
— On voit bien que vous n'êtes pas depuis longtemps dans la troupe du Routier de Normandie, mon maître, répondit Bertrand. Sans cela, vous sauriez que nous nous faisons honneur de suivre notre chef, sans jamais savoir où il jious mène, et que nous avons deux règles de conduite dont il ne fait pas bon se dispenser avec lui : écouter la bouche close et obéir les yeux fermés.
— Le grand mal, dit le roulier, quand on serait un peu curieux.
C'est qu'un curieux est ordinaire-
DK NOUMANUÏE 45
ment bavard, riposta Bertrand. El niossire Robert ne les aime ni l'un ni l'autre.
Bertrand achevait ces mots quand son altenlion fut soudainement attirée du côté de la route par un bruit de pas d'abord, puis par Tapparition de quatre personnages qui cheminaient de compagnie.
— Sang-Dieu! s'écria Bertrand, ou je perds l'esprit, ou voila quatre têtes que j*ai vues quelque part ! Jehan, continuat-il en s'adressant a l'ancien écuyer, ne les reconnais-tu pas?
Jehan tendit le cou, jeta un regard sur le chemin et dit :
40 LE ROL'TfER
— Sans doute. Je reconnais parfaitement les deux premiers, Sulpice et Mâchefer.
— Et ceux qui viennent après, si ma vue n'est pas trouble, ne sont autres qu'André et Guiscard. Ohé ! par ici, par ici ! criat-il d'une voix dont le retentissement fut doublé par les échos de la forêt.
Les quatre voyageurs tournèrent la tête a droite et a gauche, pour voir d'où leur venaitxet appel inattendu.
Guiscard aperçut le premier la tête che-
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velue (le Bertrand qui se détachait entre deux arbres et dit à ses compagnons :
— Ce sont des amis, allons les trouver.
Ils eurent bientôt rejoint en effet le groupe dont Bertrand semblait être le cher.
Des poignées de main s'échangèrent et Guiscard s'écria :
— Sais-tu, mon cher Bertrand, que nous devons une belle cliandelle h monseigneur Saint-Denis, pour nous avoir ménagé une
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aussi heureuse rencontre; car, s'il faut te dire la vérité, nos affaires sont en fort piteux état, et, au moment où tu nous as appelés, nous étions en train de chercher le moyen de nous tirer de peine.
— Et vous n'aviez encore rien trouvé?
— Hélas ! non , dit Sulpice en soupirant.
— Pas une idée a quatre! s'écria Bertrand. Voilk qui est singulier. Votre position est donc bien mauvaise! car enfin vous n'êtes pas des imbécilles, et des gail-
Jards taillés comme vous ne devraient jamais être embarrassés de rien.
— Cela t'est facile a dire, répliqua Guiscard, parce que tu ne sais pas ce qui nous est arrivé.
— Que vous est-il donc arrivé?
Guiscard regarda ses trois camarades comme pour les consulter sur la réponse qu'il devait faire à Bertrand. Leur silence et leur embarras firent comprendre à Guiscard qu'ils seraient peu flattés de confier à n'importe qui l'histoire de leurs déconvenues et de leurs frayeurs.
^0 LE ROUTllLR
— Oh! dit-il, ce serait trop long à te raconter. Qu'il te suffise de savoir que nous étions au service du roi de Navarre et de messire Raoul de Fenestrange, et que nous avons eu avec ce dernier une petite explication qui nous ïait désirer de ne plus avoir affaire à lui.
— C'est drôle, dit Jehan qui les observait depuis un instant, vous me faites l'effet de gens qui se sentiraient mal à Taise dans leur peau. André, que j'ai connu si jovial, et le lieutenant Mâchefer, a qui il suffisait d'un coup d'œil pour faire tout trembler autour do lui!... Sur mon âme,
011 dirait des lions métamorphosés tout a coup en agncauK !
— Assez sur ce sujet, Jehan, dit Mâchefer d'un ton hourru. Tu étais Ta, je crois, ce fameux soir ou le routier Brisecœur voulut prétendre que ceux d'Auberticourt valaient mieux que les nôtres, et où j'eus le plaisir de lui montrer le contraire. Prends garde qu'il ne me prenne la fantaisie de te prouver ton erreur par une démonstration du mémo genre.
Jehan fit un geste de menace, que Mâchefer imita aussitôt.
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— - Eh* là, là, dit Bertrand, moins de susceptibilité, mes maîtres, que diable, entre amis ! Offrons-leur plutôt la seule chose dont nous puissions disposer, c'està-diraune place parmi nous et une part de la bonne aubaine que nous avons en perspective.
— Au fait, dit Guiscard, vous n'êtes pas au milieu do cette forêt pour votre plaisir, et il doit se préparer quelque chose. Sans indiscrétion, peut-on savoir ce dont il s'agit?
— Rien ne nous serait plus facile que de te le dire, si nous le savions... mais...
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— Vous ne le savez pas? dit Sulpice.
— Non. C'est le secret du capitaine.
— Et, demanda Guiscard, comment le nommez-vous, votre capitaine ?
— Comment! s'écria Bertrand, tu me demandes qui est notre capitaine?
— Qu'y a-t-il d'étonnant a cela?
— Au fait, c'est vrai... vous êtes de ceu\ que nous n'avons plus retrouvés au milieu de nous après la arande nuit de
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Fenestrange... Vous étiez partis,., vous aviez quitté...
Bertrand se mordit les lèvres comme è'il eût craint de compléter sa pensée.
Ce fut un silence de quelques secondes, après quoi il reprit :
— Au surplus, rien ne vous liait. Le routier a cela d'heureux qu'il est libre de sa personne et de son armement, et qu'il les peut vendre a qui il lui plaît, sans qu'on ait le droit de l'accuser de trahison. Après s'être battu pour la Sainte- Vierge^
1)B NORMANDIli HH
il se bat pour Satan... C'est Tusap^e et il n'y a rien à dire. Mais chacun a son idée.
Tous faut que nous sommes ici, nous nous trouvions bien comme nous étions et nous n'avons pas changé de capitaine.
Les quatre compagnons se regardèrent encore d'un air stupéfait.
— Nous ne te comprenolis pas bien, hasarda Guiscard. Ce capitaine doui tu parles...
— Eli ! par Lucifer î lu le connais aussi bien que hous, je peû^e.
— Quoi., ce serait?...
— Le Routier de Normandie ? Qui diable veux- tu donc que ce soit!
— Encore lui ! murmurèrent les quatre amis en pâlissant.
— Ah ça ! qu'est-ce que vous avez donc? demanda Bertrand. Qu'y a-t-il ?
— 11 y a!... s'écria Guiscard hors de lui* même. Eh bien, il y a... que voilà précisément ce que nous ne voulions pas t'ai^ouer tout à l'heure, que c*est la le secret
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de notre fuite de Feneslrange et de notre départ précipité de Paris ; il y a que les hommes les plus intrépides peuvent iorl bien, sans se croire des poltrons, éviter certaines rencontres peu réjouissantes, et que si, comme nous, vous saviez ce que c'est que le Routier de Normandie, vous viendriez battre le' pays avec nous plutôt que de rester une minute à son service.
— Tu es p^rand, mais tu n'as pas Thaleine longue, répondit Bertrand avec un flegme imperturbable et en donnant un tour gracieux a sa moustache : te voila tout essoufflé. J'en suis fâché pour toi, tar tu as pris utle peine inutile.
ll£ UOUTrER
Jehan et les hommes du groupe riaient dans leur barbe en écoulant Bertrand.
*- C'est que tu ignores... dit Guiscard.
— Je nUguore rien.
•— Je te dis que tu ne sais pas...
— Que messire Robert est mort?... Je le sais aussi bien que toi — mieux que toi peut-êlre — car j'ai eu une curiosité que tu n'as pas eue, toi, celle d'aller voir son cadavre à la Roche-Sanglante.
— El... tu l'as vu?
— Comme je le vois.
— Mais alors, qu'as-tu fait, lorsqu'en revenant a Fenestrange, lu t'es trouvé en face... de l'autre?
— Ce que j'ai fait? J'ai crié bien fort : Vive lloberl de Fenestrange, vive le Roulier de Normandie !
— Mais, qu'as-tu pensé?
— J'ai pensé, honnête et bon Guiscard, que puisque messire Robert était mort et bien mort, celui que je voyais ne pouvait
JdO LE iiouTiua
être que son ombre, et je me suis bien promis de m'altacher a lui plus que jamais.
— C'est de l'hébreu ! s'écria Guiscard en pressant sa tête dans ses deux mains ; je ne te comprends plus du tout.
— Tous nos camarades ont partagé ma manière de voir, et rien ne pourrait les dissuader de lui rester fidèle jusqu'à la mort.
— Grand bien leur fasse! dit Guiscard.
MaiSj pauvre esprit que lu es! reprit
DE NORMANDIE Cl
Bertrand d'un ton de compassion prolectrice, tu ne comprends donc pas que messire Robert est pour nous plus qu'un homme, et que sa qualité de revenant lui en donne mille autres dont ses soldats tirent tout naturellement avantage ? Comment ! lu ne distingues pas du premier coup d'œil l'immense intérêt que nous avons à servir un être surnaturel qui n'a qu'un mot a dire a Toreille du diable pour en oblenir tout ce qu'il veut? Tu ne vois pas que nous sommes invulnérables et que nous marchons maintenant au milieu des flèches, des lances et des haches d'armes comme de paisibles voyageurs qui auraient un talisman pour se préser-
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ver de la chaleur du soleil et des coups de vent?
— Mais, au fait! dit André émerveillé de ce qu'il entendait, nous n'avions pas considéré la chose sous ce rapport.
■^ Il est vrai, dit Mâchefer.
— Eh bien! ajouta Guiscard, a qui Suïpice venait de faire un signe, si nous acceptions ce que nous offrait ce bon Bertrand tout à riieurel...
— Est-ce dit? Voulez-vous être des nôtrçs ? d^naanda Bertrand .
DE NOHMANDlIt 67)
— C'est dit, répondirent les quatre amis d'une seule voix.
— Alors c'est fait, ajouta Bertrand, car la chose dépend absolument de moi.
— Silence! voici le capitaine, dit Jehan.
Un homme se dirigeait en effet vers le tertre où se tenaient nos routiers. Ils prirent tous une altitude de soumission qui n'était pas précisément dans leurs habitudes, mais facile a expliquer par l'idée qu'ils se faisaient du pouvoir mystérieux de celui qui les commandait.
W LE ROUTÏEa
Frantz s'approcha lentement, indiqua d'un geste à Bertrand qu'il avait a lui parler, et l'emmena un peu a l'écart. Leur colloque dura environ cinq minutes*
— Soyez tranquille, capitaine, dit Bertrand, tout sera iVt comme vous l'ordonnez.
Frantz s'éloigna d'une centaine de pas et alla se poser sur la lizière de la forêt, de façon a pouvoir embrasser d'un regard la grande route dans toute son étendue.
— Jehan, dit Bertrand à l'ancien écujer
im NOKMAiNDIli C5
aussitôt qu'il fut revenu, va vite seller le cheval du capitaine et conduis-le-lui sans perdre une minute.
L'ordre fut exécuté avec la rapidité de l'éclair.
En tenant l'étrier a sou maître, Jehan lui demanda s'il devait l'accompagner.
— Non, il faut que je sois seul, répondit Frantz.
En disant ces mots, il piqua des deux
dans la direction opposée a celle de Paris. u s
^f) LE UOUTlEîl
-r- C'est singulier , dit Guiscard ea voyant Frantz s'éloigaer, moi qui connaissais si bien messire Robert avant sa mort, je ne saurais expliquer ce qui m'étonne en lui quand je le revois maintenant... Mais il me semble qu'il a les mouvements moins vifs.
— Ah ! dame, répondit Bertrand, ça se conçoit. Un voyage dans l'autre monde, ça change toujours un peu.
Un nuage de poussière s'éleva en ce moment sur la route, du côté de Paris.
— Attention, s'écria Bertrand. Voici
DK NOUMANDIK 0/
sans doule ceux que m'a aniioncés le capitaine.
— Mais il est parli... Faul-il raller rejoindre? demanda Jehan. En crevant un cheval, j'en viendrai a houl.
— (iarde-l'en bien. H a h)ut prévu el ft son idée... Quanl k nous...
El Berlrand s'arrêta hrusquemenl, jetant un regard au loin sur le chemin où se détachaient déjà plus nettement des silhouettes d'hommes et de chevaux.
— ^ Quant à nous, reprit Jehan, il est
temps de nous mettre en bataille si nous voulons barrer le chemin a ces gens-là.
— Du tout, du tout, maître Jehan, dit Bertrand, il n'est pas question de nous mettre en bataille, mais de nous taire. Je n'ai que deux ordres à vous transmettre : faire silence et vous tenir cachés le mieux possible.
— Pour des routiers digues de ce nom, voilk de singulières recommandations, dit Guiscard.
~~ Ne vas-tu pas te permeltre de con-
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Irôler les inslriiclions du maître? riposta Bertrand d'un air courroucé. Ce ({Ti'il (ail est toujours bien fait et ce ciu'il ordonne est bien ordonné. Va, Jehan, va répéter cet ordre a tous les camarades. Qu'ils reprennent les positions qu'ils avaient cette nuit et qu'ils ne bougent pas. Et nous, enfants, cachons-noûs.
En moins de deux minutes, la clairière fut balayée de ce qu'il y restait de routiers achevant leur repas ou causant l'un avec l'autre. Toute trace d*bomme disparut comme par un effet magique, et l'on n'entendit plus que le bruit des feuilles et le cbant des oiseaux.
7U Ll iiOllii.il
Les cavaliers qui venaieni du côté de Paris étaient au nombre d'une centaine environ. Le lecteur a deviné que c'était le corié^e du dauphin qui allait visiter ses bonnes villes de France, en commençant par celle de Meaux, et cela par l'excellent conseil de son bien-aimé parent le roi de Navai !e. qui avail bien voulu pousser le dévoinnerit jusqu'à l'accompagner dans cette mémorable excursion.
Le cheval du daupiiin venait tout de suite après deux rangées de gens d'armes, et a sa droite se tenait le roi de Navarre, ainsi ({u'il l'avait annoncé chez Aïssa.
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Le corlége suivait donc sa route paisiblement et sans le moindre encombre, lorsqu'un autre cavalier parut à Fextrémité opposée du chemin, allant au trot et venant droit a la rencontre de l'escorte.
^ Lorsque ce cavalier ne fut plus qu'a quelques pas des gens d^armes qui ouvraient la marche, ceux-ci lui firent signe de rebrousser chemin ou du moins de se ranger de façon a laisser le passage libre.
Mais lui, mettant pied k terre et s'inclinant très respectueusement, se mit a dïrcy assez haut pour être entendu au loin :
72 LR ROUTIER
— Je suis porteur de nouvelles très importantes pour monseigneur le roi de Navarre et ce serait lui faire grand tort que de m'empêchêr d'arriver jusqu'à lui.
L'effet que le cavalier avait espéré de *ses paroles était produit. Charles de Navarre, qui l'avait fort bien reconnu, cria aux soldais de laisser passer cet homme, ce qui fut fait immédiatement.
— Approchez, mon brave, approchez, dit le roi. Qu'avez-vous à me dire ?
Je viens du comté d^Evreux, sire^
DI; HORMAÎIDIR 75
répondit Frantz, car ce cavalier n'était autre que lui. Il s y passe des choses de la plus haute gravité. Plusieurs seigneurs bretons ont fait incursion sur vos domaines et votre château de Navarre a été luimême menacé. Au reste, voici un message qui vous mettra plus au courant de ce qui se passe que tout ce que je pourrais vous dire. Lisez.
Frantz tendit a Charles de Navarre une lettre que celui-ci ouvrit, sans pouvoir, au reste, dissimuler une surprise qu'il ressentait véritablement, car Frantz avait refusé de lui expliquer ce qu'il nommait
son plan de campagne^ et il ne comprenait pas encore quel pouvait être son but en lui annonçant une nouvelle qui évi-demment était fausse.
Voici ce que contenait cette lettre, qu'il lut rapidement et tout bas :
« Le dauphin va être enlevé a un quart de lieue d*ici par trois cents hommes déterminés contre lesquels l'escorte ne tiendra pas cinq minutes. Rester près de lui serait vous exposer au plus grand danger. »
Ï)K .NUll.MANDIb: 7,S
Charles do ^'avarre mil la lellredans sa poche et dit au dauphin :
— Les nouvelles que je reçois sont en eflel des plus inquiétantes, et mes intérêts souffriraient f»ravement si je ne me rendais a Kvreux a Tinstanl même. Si Votre xVUesse dai'i^nait eonsentir à continuer sa tournée sans moi.:.
— Je le regrette infinimeut, répondit le dauphin ; mais du moment que des inicrêls aussi puissants vous réclament, j'aurais mauvaise içràce a m'oppose r a votre départ. Allez donc et que Dieu vous conduise.
76 LR ROUTIER
Charles remercia le jeune duc avec effusion ne voulut point accepter une compagnie d^archers qu'il lui offrait pour lui servir d'escorte jusqu'à Evreux , et ordonna seulement au sire de Mauléon et à Clochepain de le suivre.
Alors, il adressa un dernier salut au dauphin et sortit des rangs du cortège, qui reprit immédiatement sa marche.
— Ah ça, dit Charles de Navarre quand il fut seul avec Frantz, allez-vous enûn me dire quel est votre projet?
*- J'ose me flatter, répondit le jeune
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homme, qu'il aura voire approbaliou...
En le formant, je me suis forlcment pénétré de celte idée que j'agissais pour le bonheur de la France, et que rien ne devait me coiiler pour atteindre siirement un si précieux résultat... Or, mes mesures sont bien prises et je suis certain du succès.
Mais je ne vois pas encore...
— Vous verrez tout k l'heure qu*il était impossible d'employer des moyens plus prompts et plus infaillibles.
LE UOUTIIÎR
— il me semble pourtant que le moment est venu de m'expliquer...
— Rien de plus juste, sire. Vous apercevez d'ici cette colline boisée qui se détache comme un dôme sur le flanc droit de la route ?
- Oui.
— C'est a cet endroit même que, dans dix minutes, se décidera le sort du dauphin. Mes trois cents hommes sont là, avec ordre d'envelopper tout le cortège, de faire prisonnier le jeune prince et
(l'exterminer la troupe entière qui raccompagne, si elle faisait mine de vouloir opposer la moindre r(^sistance.
— Mais du lieu où nous sommes, dit Charles, nous pouvons observer le mouvement et nous assurer par nous-mêmes s'il réussit aussi bien que vous l'espérez.
— Oh! nous serions fort mal ici : j'ai songé a vous faire jouir plus commodément de ce magnifique et curieux spectacle; la, dans ce bois, un monlicule d'oîi Ton découvre, sans en perdre une coudée, la place où l'événement va se passer.
80 hu ROUTiEa
La proposition était trop séduisante pour que le roi de Navarre ne Tacceptât pas avec joie. Il entra dans le bois sans se faire prier, et Frantz le conduisit en effet sur un monticule dont la crête dominait un immense point de vue. Arrivés la , Frantz lui dit :
— Asseyez -vous, sire, et regardez bien dans cette direction.
— Le cortège s'éloigne toujours, dit le roi en suivant avec une attention soutenue l'indicalion qui lui était donnée.
DK NOKMAM)lli 81
— Dans cinq minutes il atteindra l'endroit fatal, dit Frantz.
— Dans cinq minutes! répéta Charles avec un frémissement de joie perfide...
Oh! pourvu que vos hommes soient fidèles...
— Ils le sont tous, dit Frantz en jetant un regard îi Bertrand qui venait de paraître au bas du monticule suivi d'une cinquantaine de ses compagnons.
— Pourvu que le coup ne manque pas
LK nOUTfKR
s'écria 1^ roi av^îc un mouvement d'impatience.
— Je vous jure, sire, que dans cinq minutes la France sera délivrée de son plus cruel ennemi.
Le sire de Mauléon et Clochepain étaient demeurés de l'autre côté du monticule, c'esl-h-dire du côté opposé à celui où les routiers venaient de se montrer. Placés plus bas que le roi de Navarre, ils se hissaient sur la pointe des pieds pour tâcher, eux aussi, de voir quelque chose, et ils ne voyaient toujours que les g^ens d'armes du
régent, qui poursuivaient leur route dans le calme le plus parfait.
Clochepain, qui se familiarisait volontiers avec tout le monde, se pencha vers le sire de Mauléon, et lui demanda tout bas :
— Vous avait-on averti de ce coup-J'^, messire comte?
— Non, dit Maulëon.
— Qu'en pensez-vous?
84 LE nOUTIiiR
— Pourquoi veux-tu que j'en pense quelque chose? répliqua le comte d'un ton bourru.
■— Au fait, vous n'êtes pas obligé de penser; mais j'ai mon idée. moi.
Ici, Charles de Navarre s'écria, en se levant avec impétuosité et Tœil toujours fixé dans la même direction :
— Mais les voila arrivés à la colline...
ils la dépassent et rien.... rien! vos
hommes vous ont trahi...
hV NOÏIMANDIK SU
— Mes enfants nie trahir 1... c'est impossible.
— Alors c'est vous qui...
— Moi, sire... J'ai juré de délivrer la France de son plus cruel ennemi et j'ai tenu parole.
L'explication de ces mots ne se fit pas attendre.
Un routier, puis deux, puis trois, apparurent successivement aux yeux de Charles de Navarre. La stupeur lui coupa la voix et il ne put articuler un seul mot.
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Il se retourna.
Les routiers, muets comme des fantômes, sombres comme les exécuteurs d'une loi terrible, surgissaient partout de cette solitude et Tentouraient d'un cercle infraiichissable.
— Bertrand! dit Frantz, tu me réponds de cet homme, sur ta tête. Va.
Pendant ce temps, des chevaux harnachés avaient été amenés des profondeurs du bois. Les routiers les enfourchèrent sans mot dire, et quelques minutes après
m: NOllMAM)ll£ ^^7
le nouveau corlc'fre se mettait en marche.
— Saurai-je au moins oii l'on me conduit? demanda Cliarles blême de fureur.
— Au château de Vitry, en Champagne, répondit Frantz. Vous savez que les députés de cette province, sire, sortirent de Paris l'an dernier plutôt que de siéger aux États, pressentant bien qu'on \ demanderait la mise en liberté du roi de Navarre, et ne voulant pas qu'on pût les accuser un jour d'avoir contribué à celte imprudence et trempé dans cette honte. C'est entre leurs mains (ju'on va vous remettre,
88 LE ROUTIKU
et j*ai lieu de croire que vous y serez en sûreté. Cependant, comme vous ne pourriez pas arriver a Vilry d'une seule traite, mes hommes ont ordre de vous faire faire halte, cette nuit a Coulommiers.
Sur un signe de Frantz les routiers se mirent en marche. On permit à Charles de se faire suivre par le sire de Mauléon et Cloche-pain. Celui-ci avait assez bonne mine à cheval et riait sous cape de tout ce qu'il voyait passer devant lui.
Le soir^ en effet, nous retrouvons Charles de Navarre à Coulommiers, dans un
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donjon qui s'élevait a l'entrée de la ville et qui n'existe plus aujourd'hui. L'appartement qu'il y occupait était assez vaste, mais fermé partout de fenêtres grillées, ce qui lui donnait Tair d'une prison. Le sire de Mauléon et Clochepain étaient avec lui.
Le roi était dans un état de fureur impossible a décrire. Le sire de Mauléon essayait vainement de le consoler. Charles n'écoutait rien et ne répondait a toutes ses exhortations qu'en formant les projets d'évasion les plus téméraires et les plus impraticables. Tout a coup Clochepain qui, contre son habitude n'avait rien dit
90 LK ROUTIiill
depuis deux heures, fit un bond, se frap« pa le front et dit au roi :
— Vous assuriez tout k l'heure, sire, que si vous pouviez faire savoir a messire Uaoul où vous êtes, vous seriez sauvé!
— Sans doute.
— T Eh bien, écrivez ce que vous avez a lui dire sur un feuillet de vos tablettes, et je le porte sans retard...
— A Meaux ?
— Non, a Paris, si cela vous est égal, sire.
— Comment ! mais...
— Pardon, sire, il se peut que vous ayez envoyé messire Raoul a Meaux; mais moi, je suis sûr qu'il est à Paris, je
l'vaivu.
En effet, le lecteur se rappelle la visite de Raoul k Aïssa, au moment oîi Charles de Navarre le croyait bien occupé de ses affaires dans la ville de Meaux. Cela tient a ce que Raoul beaucoup plus dévoué a ses propres intérêts qu'k ceux du roi, s'était ravisé a moitié route, ne pouvant résister au double désir de reprendre a la Candiote les papiers qui contenaient
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toute sa destinée et de se trouver enfln seul avec Diane.
— Voila qui est étrange, dit le roi de Navarre, et je m'en expliquerai avec Raoul. Mais, n'importe... écrivons-lui toujours, car lui seul a mon secret. .. Mais comment espères-tu sortir d*ici?
— C'est mon secret, dit Clochepain.