‹ La roche-tremblante (volume 2)Chapitre 115 sur 116 · ANCIENNE COUTUME DE CHASSE · texte numérisé non relu

ANCIENNE COUTUME DE CHASSE

Le soleil levant dorait les vieilles murailles du petit château de Laramiëre, situe en Poitou, au milieu d*un pays boisé et giboyeux. Laramière, dont il n'existe plus aujourd'hui que des ruines informes, était déjà, au temps de Louis XIII, époque à laquelle remonte ce récit, une assez pauvre habitation à demi ruinée pendant les guerres de religion. Elle consistait en une grosse tour ou donjon, de forme carrée, toute lézardée et croulante.

Quelques masures groupées à Tentour for- * *nt une espèce de cour d'honneur. Le

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matin dont nous parlons, cette cour retentissait d'un vacarme assourdissant : c'étaient des piaffements de chevaux, des aboiements de chiens, et, par-dessus tout, des fanfares de trompe, capables de renverser les murailles déjà branlantes de la gentilhom-

mière.

Celui qui sonnait ainsi était un grand et beau jeune homme vêtu en veneur, selon la mode du temps. Il avait la haute mine, l'air franc et joyeux d'un véritable chasseur. A cheval devant la porte principale de la tour, le fouet à la main, la trompe en sautoir, il s'évertuait à moduler le plus bruyant réveil qui soit sorti d'un cor de chasse, depuis le cor d'Astolphe, de fabuleuse mémoire. Enfin, à bout d'haleine, il se retourna vers une espèce de paysan qui couplait les chiens k l'entrée du chenil, et lui dit gaiement :

— Par saint Hubert! maitre Jérôme, à quoi pense donc mon digne oncle, le chevalier de Laramière, de se lever si tard un jour de chasse au sanglier? Il m'a fait pré-

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venir hier que Ton avait aperçu dans les bois de la Glandée le vieux solitaire dont nous recevons parfois la visite, et il m*a invité à ^'cnir le joindre ce matin avec mes chiens, pour l'aider à recevoir convenablement le vénérable voyageur... Je suis parti avant le jour de Veyrac où je demeure, à trois lieues d'ici ; dans un instant Pantaléon et la Jeunesse, mes deux piqucurs^ vont arriver avec ma meute, et je trouve tout le monde endormi à Laramière... Sur ma foi de gentilhomme! j'ai la chair de poule, et mes cheveux se dressent sur ma tête... Aurais-je fait un voyage inutile? Le solitaire n'aurait-il pas jugé à propos de nous attendre ?

— Le bon Dieu le sait! M. de Saint Julien; cependant le père George est allé avec son limier faire le bois... nous aurons bientôt des nouvelles.

— A la bonne heure donc ! Mais alors, ou mon oncle a été pris d'un accès de goutte, ou il ne tient pas à sa réputation du plus intré- "*'*'5 chasseur de la province, pour avoir

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ainsi la tête sur l'oreiller quand il devrait déjà être en selle !

— Hum ! monsieur^ sauf le respect que je dois à M. le chevalier, il s*est couché un peu tard hier au soir ! Il avait bu plus d'une bouteille avec ce jeune étranger qui est arrivé dans la soirée...

— Un étranger à Laramière ! que me dis-tu là, imbécile ? C'est quelque veneur du voisinage que mon oncle aura invité à venir prendre part à la fête d'aujourd'hui !

— Un veneur, lui! répliqua le valetdechiens d'un air dédaigneux en couplant deux magnifiques limiers, véritables têtes de meute, ce gentilhomme n'est pas un veneur, aussi vrai que ce bon Mirauif que voici, se fera découdre aujourd'hui s'il parvient à joindre le sanglier, et que Rustaul, que voilà, sera dessolé ce soir si la bête se forlonge tant soit peu... Ce sont deux beaux élèves que nous avons là, monsieur !^

Saint-Julien regardait d'un air distrait les élèves dont Jérôme semblait si fier, lors-

qu'une voix douce et flûtée l'appela k quelque distance. Il fit brusquement tourner son cheval ; sur le seuil de la porte de la tour, une fraîche et jolie fille, en costume du matin, c'est-à-dire en cornette et en jupon court, négligemment enveloppée d'une espèce de mante pour se garantir de Tair frais , l'invitait du geste h approcher. Saint-Julien mit pied à terre et s'avança vers elle avec empressement :

— Bonjour, cousine Manette , dit-il en l'embrassant, familiarité qu'autorisaient les usages du temps; pardieu! ce n'était pas votre gracieux minois que je comptais voir aujourd'hui le premier en arrivant à Laramière. Mon oncle vous a-t-il donc déléguée pour courre le sanglier à sa place? Jamais plus jolie Diane chasseresse n'aurait suivi la piste d'un vieux miré, sur ma parole!

— Vous voilà bien gai et bien galant, cousin Julien, répliqua Manette avec une petite moue pleurnicheuse ! Ah ! si vous saviez...

> Eh bien ! quoi ? Rien ne m'étonnera

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autant que de voir le chevaliel* de Laramière etidorini quand on a sonné le réveil sous ses fenêtres, et quand un grand vieux sanglier a fait sa bauge à moins d*une lieue de lui !

— Il s'agit bien de chasse! Ah! Saint- Julien, j'ai passé une bien mauvaise nuit, et déjà avant le jour j'épiais de ma fenêtre votre arrivée. . . J'ai à vous apprendre que tous nos projets sont ruinés... Vous ne devez plus «spérer d'obtenir ma main; car mon père l'a engagée à un autre... Eh bien!

homme sans àme, vous ne pleurez pas comme moi?

En effet, elle versait un torrent de larmes.

— Je pleurerai volontiers, cousine Manette, si cela m'est possible toutefois, répliqua le chasseur d'un air tragi-comique ; seulement je ne serais pas fâché de savoir...

— Vous ne comprenez donc pas? M. de Chavigny, le fils de cet ancien ami de mon père, est arrivé hier soir au château, et il vient pour m'épouser... Mon père et lui ont

employé une partie de la nuit à causer de ce projet; tout est déjà convenu entre eux...

Eh bien! monsieur, êtes-vous content? Nous ne devrons plus nous voir... jamais! On m'emmènera a Poitiers, à Paris, que sais-je?

et je serai malheureuse, et je mourrai ûe chagrin...

Ici nouvelle explosion de pleurs et de sanglots. Saint-Julien se rapprocha de mademoiselle de Laramière, et lui saisit furtivement la main.

— Allons, belle cousine, il ne faut pas nous désespérer ; ce mariage n'est pas conclu encore, et il y a loin de la coupe aux lèvres... Dès que ce damné sanglier aura été porté bas, je parlerai à mon oncle et je lui représenterai...

— Mais je vous répète que tout est convenu entre mon père et ce gentilhomme; que les paroles sont données. Chavigny est riche; il a promis de faire restaurer notre pauvre manoir, qui en a grand besoin ; car mon père

nge tout son revenu et au delà en chiens

et en chevaux de chasse... Aussi M. de Laramière s'est-il engagé irrévocablement, sans me consulter, et il a juré hier soir que le sanglier que vous allez prendre figurerait sur la table, comme rôli, le jour de mes noces...

— Oh î pour cela non, s'écria Saint-Julien avec une véritable indignation ; si je le croyais!... Eh bien! Manette, poursuivit-il d'un ton différent, les choses étant aussi avancées entre mon oncle et ce nouveau venu, dites-moi bien vite quel homme c'est que ce Chavigny, et s'il n'y aurait pas moyen...

— Oh! c'est un homme affreux, répliqua mademoiselle de Laramière avec volubilité ; quoiqu'il soit vêtu à la mode de la cour, il est laid, orgueilleux, béte, méchant...

— Il doit avoir en effet tous ces défauts, puisque vous ne l'aimez pas.. . Mais un mot seulement : ce M. de Chavigny est-il chasseur?

— Non, car il a presque toujours habité

Paris; il semble même avoir du mépris pour les exercices campagnards...

— Alors rien n'est perdu... jamais le gendre du chevalier de Laramière, ancien Ycneur du roi Henri quatrième, ne sera un ignorant en saint Hubert, croyez-moi !

— Que Dieu vous entende !... Ah ! si vous étiez plus riche... Mais mon père dit que deux misères ne font pas une fortune, et que, malgré nos liens de parenté, nous ne pourrons jamais être mari et femme...

Il me faudra donc épouser cet odieux Gha« vigny!...

— Maugrebleu ! il n'y a rien de pressé...

£h bien 1 cousine, je provoquerai ce muguet, je me battrai avec lui, je le tuerai... et cela avant longtemps !

— Non, non, je vous le défends. Sainte Vierge ! et s'il vous tuait, vous, mon pauvre cousin? Savez- vous que je mourrais aussi de douleur? D'ailleurs, ce duel mécontenterait mon père, et il ne voudrait plus vous voir de sa vie !

— Que faire alors?... Mais sans doute M. de Chavigny nous accompagnera à la chasse aujourd'hui !

-^ Oui.

— Il commettra quelque gaucherie^ et il s'aliénera le chevalier, si rigide sur le chapitre des aricîennes traditions de vënerie !

— Il n'aissistera à cette partie qu'en simple curieux !

— On le conduira dans des ravins et des frondières où son cheval lui rompra le cou.

— Croyez-vous qu'une semblable béte soit capable de prendre le mors aux dents ? dit la jeune fille avec malice en désignant un gros cheval percheron qu'un domestique venait d'amener dans -la cour, énorme béte de voyage, aux pesants harnais, plus propre à traîner une charrette qu'à suivre une meute.

Saint-Julien haussa les épaules avec mépris.

— £h bien! dit-il, le cheval et le maître pourront se trouver... par hasard... sur la

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route de notre solitaire ; deux coups de boutoir suffiront pour faire entendre raison au cavalier et à la monture...

— Ce serait au mieux s'il était possible de mettre le sanglier dans la confidence des projets de mon père relativement au repas de noces, répliqua la jeune fille qui sourit en dépit de ses larmes.

— Mais alors, comment nous débarrasser de ce malencontreux épouseur?

En ce moment une voix forte et joyeuse se fit entendre dans l'intérieur de la tour ; de lourdes bottes éperonnées résonnèrent sur l'escalier de pierre.

— Voici mon père, dit la jeune fille avec vivacité, il vient ici... Songez que le péril est pressant, et si vous ne parvenez pas aujourd'hui même à rompre cet odieux mariage, tout est fini entre nous.

— Restez encore un instant, Manette...

En vérité, je ne sais qu'imaginer pour nous tirer d^ ce mauvais pas!... restez : est-ce aue votre père vou&efiraye?

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— Non, mais...

— Eh bien?

— M. de Chavigny est avec lui, et si M. de Chavigny, un gentilhomme de la cour, me voyait en cornette et les yeux battus, il me trouverait laide certainement!...

Et mademoiselle de Laramière se sauva pour u ne pas être trouvée laide « par un homme qu'elle détestait, qu'elle accusait d'être affreux, béte et méchant.

Mais Saint-Julien n'eut pas le loisir de réfléchir à ces inconséquences féminines ; son oncle et le fiancé de Manette étaient devant lui.

Le chevalier de Laramière, obscur hobereau poitevin, mais chasseur valeureux et expérimenté, semblait avoir passé déjà la soixantaine; cependant il avait encore celte verdeur que donnent des habitudes d'activité. 11 portait un vieux costume de chasse aux broderies fanées ; sa trompe était passée autour de son cou ; son couteau à manche d'ivoire pendait à son côté. Toute sa personne

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avait un air d'entrain et de gaieté ; il parlait haut et riait bruyamment. Gliavigny, au contraire, était petit, maigre, sec ; sa mine hautaine et empesée rappellerait de nos jours certaines physionomies anglaises. Il était vêtu avec une recherche ridicule pour la circonstance; il avait une large fraise alors appelée rotonde^ des bottes en entonnoir enjolivées de rubans, un pourpoint de taffetas, et un chapeau surmonté d'un panache énorme. Dans cet équipage, il se préparait à chevaucher à travers monts et vallées à la suite du sanglier.

— Ventre de loup! neveu Saint-Julien, cria le chevalier d'un ton de bonne humeur, tu as dû bien mal penser du pauvre vieux Laramière de le trouver en retard un pareil jour!... Que veux-tu, mon gars? on a un peu trop fêté le vieux médoc hier au soir... Heureusement la faute n'est pas grande...

George n'est pas encore de retour du bois, et s'il a eu le bonheur de rembucher la bête, le solitaire n'aura rien perdu pour atten-

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dre!... Mais à propos, conlinua-t-il avec rondeur en se tournant vers son hôte, tu vas lier connaissance avec M. de Cliavigny, le fils d'un de mes anciens amis de la cour, un jeune cavalier que j'aime et que j'estime fort... M. de Chavigny, mon neveu, Richard de Saint- Julien ... Ce que j'en puis dire de mieux, c'est qu'il est de joyeuse humeur et que, moi excepté, personne dans le pays ne sait aussi bien diriger une chasse contre la béte fauve ou la béte noire.

Les deux jeunes gens se saluèrent avec les démonstrations exagérées de politesse en usage à cette époque. Cependant on remarquait dans leurs longs compliments, du côté de Chavigny beaucoup de roideur, du côté de Saint-Julien beaucoup d'ironie.

— Je suis ravi, monsieur, disait l'étranger, de trouver dans ce pays perdu un gentilhomme de mon âge avec qui je puisse frayer sans déroger... Les Chavigny ne dérogent pas volontiers, monsieur, et ils ne donnent leur amitié qu'à bon escient.

— Et moi, monsieur, disait Saint-Julien en s'inclinant, j'apprécie à sa valeur, croyez-le bien, l'honneur que vous me faites... Je serais heureux de trouver une occasion de vous prouver mon amitié pour vous ; cette occasion se présentera bientôt, je l'espère.

— Allons ! trêve de politesses! interrompit le vieux chevalier qui prenait bon jeu, bon argent, ces protestations; maintenant que vous vous entendez, songeons à notre solitaire., . Aussi bien , j'aperçois George qui vient nous faire son rapport, et voici ce diable incarné de Pantaléon qui nous amène la meute de mon neveu !

En effet, un vieux valet, revêtu d'un habit de chasse déchiré et imbibé de rosée, entrait dans la cour, tenant en laisse un beau limier tout haletant; une espèce de page à cheval, fort laid, mais de la figure la plus malicieuse que l'on pût voir, arrivait d'un autre côté conduisant tout hardés une vingtaine de chiens de belle taille.

— Eh bien! George, cria le chevalier,

as-tu trouve buisson creux? Ce damné sanglier a-t-il vidé le canton ?

— Non pas que je sache, M. le chevalier, répliqua le piqueur en portant la main à son chapeau ; le coquin a fait sa nuit dans le bois de la Marctte où je Tai rembuché... Quand vous voudrez, nous irons frapper aux brisées, et, si je ne me trompe, le vieux sournois nous mènera loin.

— Victoire et ville gagnée! s'écria le chevalier avec enthousiasme : si le drôle est disposé à nous attendre, nous aurons fête complète!... Au bois de la Marette, dis-tu?

Bon ! je vois d'ici ses refuites... Après s'être fait battre dans la plaine de la Vacherie, il prendra un grand parti et il débuchera par le bois des Noisetiers pour gagner la forêt de Ver d'où il est venu sans doute... C'est donc au bois des Noisetiers qu'il faut conduire la petite meute... Holà! Pantaléon, sacripant maudit, continua-t-il en s'adressant au page de son neveu, tu tiendras les relais avec douze chiens... Philippe et Lafleur t'accompagne-

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ront, et tous les trois vous formerez le plus bel assemblage de mauvais g«nrnemcnts qui ait jamais croqué le marmot sous la feuillée...

— Garder le relais ! répliqua Pantaléon d'un air mécontent, ce n*est pas non plus un poste bien agréable : heureusement, grommela-t-il entre ses dents, j'ai dans ma poche un flacon de vin que j'ai volé au sommelier, et mes dés ne me quittent jamais... je jouerai avec Lafleur.

— Que murmures-tu là, drôle?... Mais voyons, il faut sonner k cheval et partir. . . M. de Chavigny, continua le chevalier en s'adressant h son hôte, excusez-moi si je ne vous tiens pas aujourd'hui bien exacte compagnie ; j'ai l'habitude de piquer toujours à la queue des chiens. .. cette méthode ne vous irait guère, je pense?... En revanche, je charge mon neveu de vous faire les honneurs de la chasse et de vous donner toutes les explications utiles sur ce noble délassement !

— PaIsîJmbleu ! mon oncle, dit Saint-

" "en d'un ton d'humeur, j'aime assez moi-

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même à ne pas être un spectateur oisif dans de semblables affaires !

— Je ne veux déranger personne, reprit Chayigny sèchement, je suivrai la chasse de loin et sans me gêner.

— A votre aise, mon gentilhomme, répliqua distraitement le chevalier; nous autres campagnards, nous agissons rondement et sans façon... Allons, messieurs, à cheval !

Il sonna une fanfare; les chiens répondirent en faux-bourdon ; les chevaux hennirent et frappèrent du pied.

Au milieu de ce vacarme, mademoiselle de Laramière parut ; nous ne savons comment elle avait fait, mais quoiqu'il se fût à peine passé un quart d'heure depuis sa conversation avec Saint-Julien, elle avait trouvé le temps de se mettre en brillante toilette.

Elle tenait d'une main un vieux flacon d'argent et de l'autre un gobelet de même métal; elle venait, selon l'usage, verser aux chasseurs le coup de Tétrier.

Saint-Julien restait à l'écart, d'un air pen<

sif. Pendant que Manette présentait le vin d'honneur à son père et à l'étranger, le jeune veneur fit signe au page Pantaléon d'approcher, et lui dit quelques mots à voix basse ; le méchant drôle grimaça un sourire.

— Tu m'entends ? continua Saint-Julien en désignant Ghavigny par un geste imperceptible : si tu exécutes mes ordres, il y aura une bonne double pistole pour toi et autant pour tes deux compagnons.

— C'est bien tentant, monsieur, répliqua le page en se grattant l'oreille ; mais étes-vous sur que M. le chevalier ne se fâchera pas de la plaisanterie?...

— Je prends tout sur moi, et je m'arrangerai de manière à vous amener le mouton sans qu'il se doute de rien... Mon oncle tient beaucoup aux anciennes coutumes de la chasse ; d'ailleurs il aime à rire, il nous pardonnera...

— A la grâce de Dieu donc ! Je vous promets, monsieur, que nous ne vous volerons irvon "otre double pistole... fiezvous-en à moi.

Il rejoignit en ricanant ses camarades ; puis les prenant à part, il eut Fair de leur confier un joyeux complot qui fut accueilli avec de sourdes risées.

Saint- Julien s'avança h son tour pour recevoir des mains de sa cousine le coup de l'étrier. Au moment où Manette lui présentait le gobelet plein jusqu'au bord d'un vin généreux, il se pencha vers elle et il lui dit à demi-voix :

— Je bois à notre bonheur, cousine, et au prochain départ de votre insolent prétendant... J'ai trouvé un moyen de le faire décamper aujourd'hui même !

— Serait-il possible? Ah! mon cousin, quelle belle chandelle je donnerais à la sainte Vierge !

— Ce ne serait pas à la sainte Vierge qu'il faudrait l'offrir, mais & saint Hubert, le patron des chasseurs. En mon absence, ma jolie Manette, priez ce grand saint de nous protéger.

— Mais étes-vous bien sûr...?

— En chasse ! en chasse ! cria le vieux chevalier; eh hicn ! mon neveu, qu'avez-vous besoin d'écouter le babil de cette petite folle?... Si elle nous retient ainsi, elle peut être sure de ne pas voir figurer sur la table un sanglier rôti le jour de ses noces ! ^

Ces dernières paroles firent froncer le sourcil h Saint-Julien ; cependant il vida son gobelet d'un trait, adressa un geste et un regard encourageant h son bel échanson, puis il rejoignit son oncle, et bientôt toute la troupe s'élança à grand bruit dans la campagne.

On marchait déjà depuis un quart d'heure, quand le chevalier, en jetant le coup d'œil du maître sur l'équipage, aperçut Pantaléon et ses compagnons qui suivaient avec la meute du relais.

— Qu'est ceci, coquin? demanda-t-il au page avec colère ; ventre de chevreuil ! ne devrais-tu pas être déjà à ton poste au bois des Noisetiers avec ton monde et tes

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