‹ La roche-tremblante (volume 2)Chapitre 3 sur 116 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

les fées, la Vierge et les démons jouent, comme on peut croire, un grand rôle dans ces légendes locales où le sacré et le profane se mêlent volontiers. Néanmoins quand le voyageur plus éclairé, attiré par la curiosité ou le désœuvrement, écoute ces récits lugubres en présence des antiques monuments qui leur ont donné naissance, il ne peut se défendre d'un sentiment grave et triste qui ressemble à du respect.

Mais, sans remonter aussi haut que Fère celtique, la petite ile armoricaine a connu autrefois de meilleuiPs jours. Au moment de la révolution (celle de i 789, bien entendu, car la confusion commence à devenir possible ), elle formait un fief noble, appartenant à une des plus illustres familles de la province. Cette famille qui, sur la foi de son arbre généalogique, prétendait exister longtemps avant l'arrivée de César dans les Gaules, était pourtant alors bien déchue de son ancienne splendeur. Après avoir possédé des

=>llenies et des marquisats, son patrimoine

6 LÀ ROGJHE-TRfilIBLAIITE.

s'était réduit peu à peu à la seigneurie de l'ile de Loch, titre modeste que ses représentants daignaient à peine mentionner jadis à la suite de leurs titres pompeux dans les actes publics. La famille elle-même était menacée de s'éteindre complétanent^ comme si elle n'eût pu survivre à la perte de ses magnifiques possessions. Au temps dont nous parlons, le chef delà branche directe, le vieux vidame de Kerdren , ancien président au parlement de Rennes , venait de mourir dans son petit manoir de Loch, laissant pour héritier de son nom et des débriâ de sa fortune son neveu Alfred de Kerdren, jeune homsie de vingt ans, qu'il avait adopté et qu'il avait toujours traité comme son enfant.

Alfred de Kerdren, fils d'un ancien brigadier aux armées du roi, était resté orphelin de bonne heure et devait tout aux bienfaits de son oncle. Au moment où le bon vieux vidame , accablé par l'âge et les infirmités, sentit sa fin approcher, Alfred était à Paris où il terminait ses humanités au collcfgc de

CHANTBE PBBNiER. 7

Navarre. Mandé en toute hâte afin de rece- Yoir les derniers adieux de son vénérable tuteur, il amva assez à temps pour lui fermer les yeux ; et la douleur profonde quïl ressentit de cette perte témoi(;fia de la noblesse et de la bonté de son cœur.

Devenu ainsi à vin{;t ans maître de ses actions, Alfred comprit quesa position n'était pas moins fausse, il avait cette louable ambiti<m qui porte tout homme dont le cœur est bien placé k se rendre utile à son pays ; mais seul au monde, sans conseils, sans protecteurs, que pouvàit^l faire? Â une autre époque, peut-être, il eût trouvé des amis paissants qui lui eussent frayé la voie ; mais le moment n'était pas favorable à Ja caste privilégiée. Gomme nous l'avons dit, la révolutîoB commençait ; et, bien que ses premiers coupsoefussentpas très-redoutabies, on pou< vait prévoir d^à avec quelle épouvantable violence elle devait frapper bientôt. Le jeune gentilhomme crut donc devoir patienter "'à ce que la société, ébranlée sur sa

base comme la monarchie, se fût un peu rassise, ce qui, dans ses idées, comme dans celles des nobles d'alors, ne pouvait tarder. En attendant il prit possession du modeste héritage de son oncle et il s'installa dans le petit manoir seigneurial que l'on s'obstinait à appeler le château de Loch.

Ce manoir, d'aspect sévère, s'élevait au nord de File et semblait avoir été construit k cette époque où les avantages du confortable et de la salubrité n'étaient jamais pris en considération par les architectes et les propriétaires. C'était un bâtiment à un seul étage, aux étroites fenêtres, aux cheminées massives, destiné primitivement à servir de rendez-vous de chasse aux seigneurs de Kerdren, quand, possesseurs de somptueuses habitations sur le continent, ils venaient par hasard s'amuser à chasser les oiseaux de mer h Loch. Dans la saison des tempêtes, les éléments en fureur se déchaînaient h Tentour.

La mer battait les rochers qui hérissaient la plage avec un bruit semblable à celui du

GBAPITRE PREMIER. 9

tonnerre ; en même temps les vents hurlaient avec rage contre le lourd édifice, comme s'ils eussent voulu l'arracher de ses fondements.

Pour remédier, sans doute, à cet inconvénient, un des ancêtres d'Alfred avait eu ridée de planter des arbres en grand nombre à l'entour; mais il n'en était résulté ni plus de calme ni plus de silence pour l'habitation. Le fracas des orages s'augmentait encore de toutes les plaintes, de tous les craquements de ces vieux arbres en détresse; il y avait des moments où la voix humaine avait peine à se faire entendre dans le salon du château. Qu'on juge de ce que devait éprouver Alfred pendant les longues soirées d'hiver, quand il se voyait presque seul dans cette masure sinistre où se résumaient pour lui tant de souvenirs! A peu près à cette époque, un autre jeune Breton, enfermé comme lui dans un vieux château armoricain, se révélait poëte en prêtant l'oreille aux sublimes harmonies de la nature et se préparait à ino- ' T au monde ce sentiment moderne, si

fO LA EOCHE-TREMBUMTE.

triste et si doux, qu'an a appelé la mélancolie.

Mais Alfred de Kerdren n'avait ni les hautes aspirations poétiques, ni le génie de son immortel compatriote Chateaubriand. Jamais, au contraire, garçon plus léger, plus gai, plus insouciant, n'avait foulé les bruyères de File de Loch* Sauf le souvenir du respectable vidame, qui venait de temps en temps assombrir sa pensée, il acceptait sans misanthropie cette solitude et cet isolement. Le bruit des tempêtes ne pouvait troubler son sommeil, quand après une journée passée à chasser sur la côte ou à courir l'Océan dans une barque incessamment ballottée par les lames, il venait, le soir, se coucher bien fatigué dans sa chambre aux vieilles boiseries de chêne. La vie active absorbait chez lui la vie contemplative; il laissait les jours et les mois s'écouler avec cette insouciance de l'homme jeune et fort qui a foi dans un long avenir.

Bien qu'il fut maitre absolu sur ce rocher

<BAPI7RB PRKMfEft. Il

OÙ il vivait, et que tout le inonde y fût dispose à lui accorder un respect, une obéissance sans bornes, le joyeux Alfred ne songeait pas à se prévaloir de son rang avec ses pauvres vassaux. Son ambition était de surpasser les jeunes gens du voisinage dans les exercices du corps en usage dans le pays ; il ne dédaignait pas de se mêler aux jeux de ses compatriotes, dans les parâans et les fêtes paroissiales où il était toujours aecueilli avec la joie la plus vive. Simple et familier avec ses inférieurs, il se faisait un plaisir de parler le brezounecq et de mériter cette épithète de Breton bretonnant que lui jetaient les gentilshommes moins populaires que lui. En revanche, autant le jeune seigneur de File de Loch était bienveillant envers les paysans, autant il se montrait froid et réservé envers les bourgeois du voisinage. En face de Loch, sur la terre ferme, il y avait un bourg assez considérable appelé Saint-Illec. Là se trou* valent des fonctionnaires publics, des pro- *''Uires aisés avec leurs familles, enfin ce

rvwi

12 LA EOCHE-TRBIIBLAMTE.

qu'on est convenu d'appeler de la société au fond des campagnes. Alfred de Kerdren se joignait assez volontiers aux réunions de la bourgeoisie de Saînt-IUec ; mais alors il faisait valoir dans toute leur rigueur les privilèges que lui donnaient son nom illustre et ses quarante générations de noblesse. Fier, dédaigneux, parfois piquant avec les hommes, il ne retrouvait qu'auprès des femmes, dont plusieurs étaient jeunes et charmantes, ces manières séduisantes, ce ton gracieux qui lui étaient naturels. On eût dit qu'il voulait surtout faire valoir ses droits contre ceux qu'il supposait capables de les lui contester. Mais grâce au prestige qui s'attachait encore au descendant des Kerdren, même à cette époque de rénovation, on lui pardonnait vo« lontiers son orgueil de caste , et les femmes particulièrement excusaient cette morgue qui, s'attaquant au sexe le plus fort et le plus tyrannique, disparaissait ou se changeait en urbanité devant elles seules.

Telle était donc la position physique, mo-

GHAPITAE PREMIER. 13

raie et sociale d'Alfred de Kerdren, seigneur de nie de Loch, au moment où commence cette histoire»

Un matin d'octobre, Alfred, équipé en chasseur, un excellent fusil à deux coups sous le bras, et précédé d'une jolie chienne épagneule qui faisait entendre de joyeux aboiements, sortit de la maison pour se livrer à son exercice favori. Un habit vert à boutons d'argent, une culotte de Casimir brun et des guêtres bien serrées, faisaient ressortir les belles et vigoureuses proportions de sa personne. Son chapeau à trois cornes, posé un peu de travers sur ses cheveux poudrés, donnait à sa figure une expression mutine et légèrement impertinente qui lui seyait à ravir. Au grand regret d'Alfred, aucun poil de barbe vraiment digne de ce nom ne venait encore décorer son menton juvénile, quoique sa physionomie mâle et son œil noir témoignassent d'une certaine énergie de caractère que les circonstances pourraient

développer plus tard ; mais cette expression i. â

Il LA ttOCHE-TREUBLANTE.

disparaissait habituellement sous un air de bonne humeur et de vivacité. Tout en marchant, il fredonnait un air de chasse, tandis que la vive épagneule traçait de grands cer^ clés autour de lui, comme pour prendre part à sa gaieté.

L'automne avait déjà flétri en partie le feuillage des chênes et des ormes qui avoisinaient l'habitation ; mais il en restait encore assez pour produire de l'ombfe et aviver le paysage. Un fort vent d'ouest s'était levé pendant la nuit et sifflait sur la lande en emportant au loin quelques herbes sèches.

Néanmoins le ciel était sans nuages et le soleil montait dans un ciel d'azur. Au loin, la mer était sillonnée de larges lames verdâtres que couronnaient des flocons d'écume.

Le jeune gentilhomme suivait un chemin qui conduisait au village, capitale de Tilot ; mais arrivé à une hauteur boisée d'où l'on pouvait apercevoir le hameau avec son église gothique, le petit port avec ses barques pa-

GHAHTR^ PREVIEil. 15

resseusemeot couchées sur le sable sec, le canal tout hérissé de roches, et les côtes vaporeuses du continent , il s'arrêta et parut hésiter sur la direction qu'il devait prendre. 11 allait suivre un second sentier à gauche, qui s'enfonçait dans la partie la plus écartée de son domaine, quand il aperçut un homme gravissant rapidement la pente au-dessous de lui. Aussitôt il posa à terre la crosse de son fusil et attendit, le sourire sur les lèvres, ce nouveau personnage dont la marche rapide trahissait quelque préoccupation secrète.

Le survenant paraissait âgé de soixante ans environ et portait le costume si connu du pays : guêtres, larges braies, habit carré, longue veste, ample chapeau et cheveux pendants sur les épaules ; tous ses vêtements étaient noirs, et d'un drap plus fin que ne le sont d'ordinaire ceux des paysans bretons.

D'ailleurs, l'air de prestance du bonhomme le distinguait suffisamment du commun des habitants de Loch. Alfred venait de reconnaître, en effet, le vieux Gonan, domestique blanchi

au service de sa famille, et devenu, depuis la mort du vidame, son intendant, son majordome, son factotum, enfin le premier ministre de son gouvernement en miniature.

— Eh ! mon brave Conan, dit-il gaiement en brezounecq dès que le vieillard fut à portée de l'entendre, où diable as-tu pris cette figure renversée et cette moue de mauvais augure? Je parierais que tu seras encore allé poKtiquer li-bas avec les badauds de Saint-Illec? Oui, c'est cela; eh bien! est-il vrai, comme tu le soutenais il y a trois jours, que le roi a fait pratiquer une mine sous Paris et sauter la ville à deux cents pieds ea Tair?,.. Voyons, ouvre ton sac et déballe vite; quelles nouvelles ce matin?

Conan découvrit ses cheveux blancs et s'inclina respectueusement devant son maître étourdi.

— Il ne faut pas rire des nouvelles que j'apporte aujourd'hui, monseigneur, dit-il d'un ton grave ; il y a bien plutôt de quoi pleurer... Ça ne va pas du tout là-bas... On

Page 1