‹ La roche-tremblante (volume 2)Chapitre 44 sur 116 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

dalles en répandant une odeur aromatique.

— Gonan, dit-elle d'une voix basse et pénétrante, vous avez amené dans cette maison quelqu'un qui avait le droit d'y entrer...

C'est lui; c'est bien lui!

L'intendant tressaillit comme si cette idée ne lui fut pas encore venue.

— Que voulez-vous dire? de qui parlezvous? demanda-t-il.

— C'est lui, vous dis-je... Ni vous ni moi ne l'avions reconnu ; mais son chien ne s'y est pas trompé... Regardez!

La pauvre béte redoublait ses caresses et semblait s'étonner qu'elles ne lui fussent pas rendues.

— Vous êtes folle, dit Conan avec brusquerie ; cet animal est trop vieux pour se rappeler... Me croyez-vous donc moins sur et moins fidèle que lui ?

— Aussi vrai que Dieu nous voit et nous entend, reprit la bonne femme avec solennité, c'est monseigneur!...

^^ elle courut s'agenouiller devant une

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petite madone de plâtre qui décorait un coin de la cuisine.

Conan resta h la même place. Son esprit était trop prévenu, ses souvenirs étaient trop présents pour qu'il pût reconnaître dans ce malheureux épuisé, au front chauve, aux traits hâves, aux vêtements délabrés, le jeune seigneur si brillant et si gai de Tile de Loch. De temps en temps il frappait du pied en répétant avec obstination :

— C'est impossible ! c'est impossible !

Cependant le malade sembla revenir peu à peu de son anéantissement. Ses membres s'agitèrent, il bégaya quelques mots sans suite. Yvonne et Conan vinrent se placer de chaque côté du fauteuil, épiant avec anxiété un premier signe de connaissance. Bientôt ses paroles devinrent plus distinctes, ses yeux se rouvrirent ; mais le pauvre voyageur n'avait pas recouvré sa raison. Il était évidemment en proie au délire de la fièvre, et il se débattait comme sous le poids d'un cauchemar.

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•^ Noû^ non , murmura^t'il , je ne mendierai pas... j'aime mieux mourir... Un gen<- Ulbomme ne doit-il pas savoir supporter le froid et la faim?*.. Oh ! ma poitrine 1 ma poitrine!... Cette souffrance est intolérable ; j'ai remarqué que la Tamise a des eaux noires et profondes... Allons à la Tamise... Une aumôneàmoi? unschelling! Qui vous a demandé un schelling , stupîde cockney ? Donnez-ie à un pauvre. . . Moi je suis gentilhomme français ! j'appartiens à une des plus nobles familles de la Bretagne. Soixante de mes ancêtres sont morts dans la guerre de cent ans , en combattant contre l'Angleterre,.. Entendezvous eela, chiens d'Anglais, qui offrez un schelling & un gentilhomme ?

Il grinçait les dents et serrait les poings d'un air de menace.

—M. Conan, murmura Yvonne, douterezvous encore?... Il Ta presque avoué.. •

— Il rêve, folle I j'en suis sûr, il rêve.

Le son de ces deux voix si près de lui , quoiqu'elles formassent un chuchotement à

peinesensible, changea brusquement le cours

des idées du malade.

— ConsD , reprit-il en roulant des yeux égarés, mon oncle m'a-t-il demandé pendant que j'étais k la chasse ? J'ai fait un coup double siip des oies sauvages, ma chère Yvonne ; ne gronde pas si je suis un peu mouillé...

'Mais mon oncle a appelé; je vous dis que H. le vidame s'est ennuyé pendant mon absence... j'y vais, je monte à l'instant...

Prends mon fusil, Conan... Charge-toi de cette pauvre Junon, Yvonne ; la bonne bite a bien gagné sa soupe... Mais je ne peux me présenter h mon oncle avec ce costume de chasse; mon habit galonné, Conan, vite...

mon oncle s'impatiente!... Me voici, M. le vidame, me voici!

Cette fois, les divagations du voyageur avaient une signification trop précise pour qu'on pût s'y méprendre. Avant même qn'elle fussent achevées , les deux vieux serviteurs étaient tombés & genoux et baignaient ses

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— Oui, c'est lui... c'est bien lui! balbutiait Conao avec transport; monseigneur, mon maître bien-aimë, pardonnez-moi de vous avoir méconnu !

— La sainte dame sa mère s'y serait méprise elle-même, tant il est changé! dit Yvonne.

Alfred deKerdren, car nous pouvons désormais lui donner ce nom, recevait ces caresses avec un étonnement extrême. Il regarda Tun après l'autre Gonan et Yvonne , puis il secoua la tête. Conan voulut lui adresser la parole.

— Paix, au nom de Dieu! reprit la bonne femme ; notre présence le trouble et augmente son malaise : laissez-le en repos pour un moment.

Ils se turent; le malade retomba sous influence de ses hallucinations.

— J'ai mérité tout cela, reprit-il d^un ton sombre en faisant crier les ais mal joints de son fauteuil ; tout cela est Veiïei de la malédiction prononcée en face de la Pierre-Tremblante... La vieille mère est morte, dites-

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iSâ LA ROCHE-TREMBLANTE.

VOUS ! Qu'importe ! si la malédiction survit? . • . J'ai été proscrit ; j'ai souffert le froid et la faim; un passant m'a donné un schellîng au moment où j'allais me précipiter dans la Tamise... J'ai servi comme matelot sur un vaisseau espagnol pour payer mon passage. • . £h bien! je vous le répète, j'ai mérité tout cela : ne fallait-il pas que la pauvre fille fût vengée? Odieuse plaisanterie!... la malheureuse enfant en est morte, et ils ont chanté autour de sa tombe leur infernale chanson, vous vous souvenez bien...

Et il essaya de fredonner :

Mais quand Rosine la enielle Voulut aussi s'approcher d'elle, La Roche...

Il s'interrompit tout à coup.

— Je tuerai ce Benpit! s'éci*ia-t-il ; oui, je le tuerai... mais bah! c'est un lâche... Elle en est donc morte, elle? J'ai mérité mon sort; je ne me plains pas... Joséphine, ange du ciel, je ne t'accuse pas, je n'ai jamais murmuré contre toi, contre ta mère qui m'a roau-

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