‹ La roche-tremblante (volume 2)Chapitre 82 sur 116 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

le jeune batelier qui la conduisait chantait d'une voix retentissante :

Mais quand Rosine la cruelle Voulut aussi s'approcher d'elle, La Rodie ne s'ébranla pas, Elle ne trembla pas.

La barque s'éloigna, et le reste de la chanson s'éteignit au milieu du clapotement des lames. Joséphine souriait avec amertume.

— Vous le voyez, M. de Kerdren, repritelle, le temps n'a pas affaibli le scandale de cette aventure... Les misérables couplets que vous venez d'entendre sont devenus populaires à l'île de Loch comme à Saint-Illec ; dans les cabarets, au foyer des chaumières, partout, jusque dans votre maison, ils frapperont incessamment vos oreilles. La mère les chante à son enfant pour l'endormir le soir, et l'enfant les répète en se jouant... On raconte encore souvent le triste événement — nel ils se rapportent; mais les faits sont

dénatures, travestis, augmentés de tous les accessoires qu'ont pu y ajouter les imaginations superstitieuses de nos paysans bretons ; mon nom, celui de ma mère, sont prononcés avec d'étranges et honteux commentaires...

Vous voyez bien, ajouta-t-elle avec une espèce d'égarement, qu'à ce mal invétéré il n'y a aucun remède. Gomment M. de Kerdren, le roi et l'idole de cette population, oserait-il attaquer en face ses préjugés?...

Gomment oserait-il lui dire : « Gette femme, que vous poursuivez de vos risées, cette femme, qu'il est d'usage parmi vous de railler et de maudire, cette femme est la mienne ! »

Kerdren hésita, mais quelques secondes seulement.

— Eh bien! Joséphine, s'écria- t-il avec une énergie nouvelle, j'aurai ce courage, et le succès couronnera mes efforts. J'ai conçu un projet... Ge qui a été l'instrument de votre abaissement devra servir à votre réhabilitation... Ayez confiance en moi; ayee confiance en vous-même et en Dieu. Jos<^-

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phÎDc, malgré vos craintes, ma détermination n'a pas changé ; et c'est en toute connaissance de cause que je vous adjure encore une fois de répondre à celte question : Voulez-vous être ma femme?

La jeune fille chancela comme si elle allait tomber en faiblesse.

— Grâce, mon ami ! dit-elle, cette lutte m'a épuisée... je suis h bout de courage et d'efforts... Épargnez-moi, par pitié! épargnez-moi !

Alfred s'élança pour la soutenir.

— Joséphine, murmura-t-il avec passion, comment faut-il que j'interprète...?

Joséphine appuya doucement la tête sur son épaule.

— Eh! qu'est-il besoin d'un aveu, mon

Alfred? répliqua-t-elle bien bas; ne vous

ai-je pas déjà dit mon secret?... Je vous

aime plus que ma vie... J'ai voulu lutter, je

suis vaincue... Eh bien donc! que mon sort

s'accomplisse ; je suis à vous !

l'on eût vu, à la pâle clarté de la lune, % 6

TiA

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les deux fiancés se réunir dans un pudique embrassement.

—Voilà ce que j'espérais! s'écria le notaire en se ^ttant tes mains.

— Voilà ce que je craignais ! s'écria Conan en levant les yeux au ciel.

Quant à M. Bernard, le fermier, il pensa peut-être beaucoup de choses; mais, en véritable Normand, il ne dit rien.

léA rÉTB.

Par une belle journée d'automne, Tile de Loch tout entière présentait un aspect de fête. Depuis le matin , la cloche argentine du village chantait un cantique d'allégresse dans son clocher aux dentelles de pierre. La population de la Bretagne, à dix lieues à la ronde, semblait s'être donné rendez-vous h Loch pour une grande solennité. Une flottille de »*»-"ue8, de canots^ de chaloupes, d'embar-

cations de tous genres et de toutes formes, traversait incessamment le canal, et venait déposer sur la grève, qui de beaux messieurs et de belles dames en costumes de cérémonie, qui des paysans, des matelots, des pécheurs, avec leurs femmes et leurs OUes, en babils des grands jours. Les bourgeois se dirigeaient gravement vers le château, centre de réunion pour les invités d'importance ; les autres, impatients de plaisir, se répandaient dans Tile, où étaient organisés des jeux alors en usage dans le pays.

C'était particulièrement dans l'avenue de chênes qui conduisait du village au château, que la foule était compacte et variée. L'habitant des environs de Lesneven, avec ses grandes culottes, ses jambes nues et sa calotte de laine bleue, se pressait contre l'élégant habitant des environs de Landivisiau, au costume noir, taillé à la mode du temps de Louis XIV. L'habitant de Plougastel, avec son bonnet phrygien brun clair, ses longs cheveux, sa capote à capuchon et sa ceinture

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de mouchoirs de Cholet, contrastait avec le Léonais aux guêtres écarlates, ornées de boutons argenté^ , aux larges ceintures de cuir garnies de plaques brillantes. L'imagination la plus féconde n'aurait pu concevoir l'innombrable variété de formes qu'affectaient les coiffures des femmes. Les unes ressemblaient à un vaisseau voguant à pleines voiles, d'autres à des obélisques, d'autres enfin à des couronnes ; mais le plus souvent la toile ou le linon, disposés d'une manière bizarre, eussent défié l'œil de leur trouver la moindre similitude avec quelque objet connu. Des matelots de la marine nationale, reconnaissables à leurs chemises de couleur, leurs chapeaux de cuir bouilli et leurs écharpes éclatantes, ajoutaient encore h l'effet pittoresque de cette multitude bariolée.

Cette foule, comme on peut le croire, n'était ni immobile ni silencieuse. Là , un orchestre rustique, installé sur des tonneaux vides, faisait sauter les beaux fils et les '-'"'^uettes de village au son du bigniou, de la

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bombarde et du tambourin. Plus loin, des jeunes gens vôtus de toile, alertes et dispos, leurs longs cheveux retenus par un ruban autour du front^ se préparaient à se disputer le prix de la course. Une espèce de jeu de paume, adjacent à Fallëe principale, était réservé pour la lutte, cet exercice si cher à la jeunesse bretonne. Au centre s'élevait uii mai^ chargé des prix que devaient remporter les vainqueurs* Ces prix consistaient en un jambon fumé, en un chapeau garni d'une boucle de cuivre, et même en une splendide montre d'argent, qui brillait au haut du mât, fascinante comme le miroir destiné à attirer les alouettes. Déjà les spectateurs et les acteurs s'assemblaient sur le futur théâtre du combat. Les athlètes se faisaient reitiar-* quer a leur chemise et à leur pantalon de grosse toile, bien serrés autour du corps, à la torsade de paille qui retenait leurs cheveux. Ils étaient assistés de quelques vieillards, anciens lutteurs émériteS) désignés pour servir de juges du camp, et de quatre surveillants,

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charges de la police du champ clos. Trois de ces importants fonctionnaires brandissaient de longs fouets, pour modérer les curieux trop ardents, tandis que le quatrième, armé d'une poêle à frire bien noire et bien enfumée, devait se charger de régulariser les genoux mai alignés dans le cercle des spectateurs. Mais ce qui excitait surtout l'admiration des invités, de distance en distance on trouvait, sous la feuilléc, des cantines pantagruéliques où Ton distribuait à tous venants des verres de cidre, de vin ou même d'eaude-vie, sans autre condition que celle de boire à la santé du seigneur de Kerdren et de la dame sa nouvelle épouse, condition que les consommateurs acceptaient volontiers, comme on peut croire. Aussi les cris joyeux, les vivat, les sons des instrumenta, auxquels se mêlaient par intervalles des décharges de pistolets en signe de réjouissance, formaientils un vacarme assourdissant qui eût couvert celui de la mer et des vents pendant une temnAtpd'équinoxe.

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Or, pendant que le commun des invites se livrait aux séductions de la féte^ plusieurs graves personnages , notables habitants de rile de Loch, se tenaient un peu à l'écart et devisaient à l'ombre d'un chêne trois fois centenaire. Un tonneau de vin était en perce à côté d'eux, et ils n'avaient aucun scrupule de vider et de remplir leurs verres quand l'envie leur en prenait. La conversation était très-animée dans cette réunion de privilégiés, et elle roulait sur l'événement qui servait de prétexte à ces réjouissances.

— Je vous assure, maître Pierre, disait Yvon le Rouge d'un air capable, qu'il y a dans tout ceci de quoi bouleverser les meilleures cervelles de la paroisse, et certes il s'y eo trouve plusieurs de bonnes... Comment!

nous voici ici une douzaine de fidèles serviteurs de l'ancienne famille, et, k l'heure qu'il est, nous ne savons encore ni le nom, ni le rang, ni rien de ce qui concerne la nouvelle dame de Kerdren 1

— C'est vrai, ça, au moins; nous n'avons

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