CHAPITRE II
changés pour la noblesse , et, de quelque manière que tournent les choses, il faudra s'attendre désormais a voir souvent de pareilles alliances.
Joséphine était vivement agitée ; elle avait rabattu son voile sur son visage, et, suffoquée de sanglots, elle paraissait incapable de parler.
— Un mot, de grâce, un seul mot! reprit Alfred avec une violence toujours croissante; Joséphine, c'est ma vie ou ma mort qui va sortir de votre bouche !
Par un puissant effort de volonté, mademoiselle Labarre parvint enfin à modérer ces mouvements tumultueux qui lui ôtaient la voix.
— A quoi bon une pareille question? soupira-t-elle; je n'y répondrai pas, je ne dois pas y répondre... Que sont mes sentiments personnels en présence des grands intérêts que nous avons h discuter ici?
— Quoi ! mademoiselle , ne comprencz- """T pas que si mon honneur m'ordonne de
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refuser les dons d'une étrangère que j'ai gravement offensée autrefois, je pourrais tout accepter de la femme que j'aime et dont je serais aime, à qui je donnerais mon nom, à qui je consacrerais toutes les heures de ma vie?
Les yeux de Joséphine brillèrent; ses lèvres sourirent faiblement derrière son voiJc. Cependant elle répondit en s'efforçant de raffermir sa voix :
— Y pensez-vous, M. de Kerdren? Vous, le descendant des preux et des illustres seigneurs dont les noms sont inscrits aux pages de l'histoire, épouser la fille de l'ancien corsaire Labarre?
— Il faudrait remonter bien des générations de mes ancêtres pour trouver un homme aussi brave et aussi redouté des ennemis de la France.
— Mais ma mère, Alfred? Avez-vous oublié ma mère et cette nuit fatale où elle vint, avec une bande de forcenés, porter le pillage et la désolation dans votre demeure?,..
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— Je me souviens de ce jour où, par un jeu cruel, j*outrageai publiquement une belle et chaste enfant dont le seul tort envers moi avait été de repousser avec indignation des hommages déshonorants ! Je me souviens que la vengeance d'une mère, si lâchement offensée dans la personne de sa fille, ne pouvait qu'être juste et légitime. Je me souviens enfin que si mon imprudence d'autrefois a condamné mademoiselle Labarre à se cacher et à rougir dans son pays natal, c'est à moi de lui faire relever la tête, de lui rendre la considération , le respect auxquels elle a droit partout.
Joséphine poussa un profond soupir.
— Prenez garde, Alfred, reprit-elle, cette réprobation qui pèse sur moi est plus redoutable que vous ne pensez... J'aurais voulu vous cacher cette vérité de peur d'aggraver vos regrets; mais les préjugés sont aveugles et ne pardonnent pas. Bien que, pour la plupart des gens du voisinage, j'aie expié
une mort malheureuse la funeste épreuve
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dont vous avez gardé la mémoire, mon nom est resté pour eux un symbole de scandale et de moquerie. Je n'oserais me montrer ici à visage découvert ; les railleries et l'insulte éclateraient sur mon passage. Cessez donc de vouloir vous associer, vous, comblé d'honneurs, h la honte qui pèse sur moi ; si courageux et si fort que vous soyez, ce fardeau serait trop lourd et vous écraserait peutêtre...
— Eh bien ! si le fardeau est lourd, c'est une raison de plus pour que j'en exige ma part! s'écria impétueusement Kerdren. Je vous dis qu'il m'appartient de lutter avec vous contre la malice des hommes... D'ailleurs, Joséphine, votre exquise délicatesse ne vous aurait^Ue pas exagéré le mal? Il est impossible que le souvenir de cette sotte plaisanterie, après tant d'années...
— Écoutez, interrompit mademoiselle Labarre en étendant le bras vers le canal.
Une barque passait devant la terrasse, et