CHAPITRE IV
ministère, il portait encore, sur son visage pâle et amaigri, la trace de ses souffrances dans la prison du Bouffay.
— Vous, M. le recteur? demanda Yvonne, qui avait suivi Conan pour assister à l'important événement qui se préparait; vous avez été sauvé de la mort par notre maîtresse?
-— Oui, ma fille ; la nouvelle dame de Kerdren est une sainte femme que Dieu donne à ce pays comme un gage de paix et de réconciliation... Les bénédictions du ciel vont se répandre désormais sur nous tous à cause d'elle.
— Eh bien ! alors, s'écria Yvonne transportée, si elle est vraiment une sainte, elle fera un miracle... Elle détruira enfin le charme qui tient la pierre immobile!
Le prêtre sourit et il allait répondre, mais en ce moment le cortège était à quelques pas seulement, et le curé s'avança pour recevoir les mariés. Conan, qui s'était glissé derrière Yvonne, lui dit à l'oreille avec un accent de nrnfonde tristesse :
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. -- N'ayez pas trop de confiance dans les assurances de M. le recteur, Yvonne; c'est un digne homme, mais il se trompe... Je n'en suis que trop certain.
— Quoi! demanda la vieille avec épouvante, vous croyez que la Roche...
— Elle ne bougera pas; j'en ai eu la preuve tout à l'heure... Mais monseigneur le veut... que sa volonté s'accomplisse !
11 poussa un profond soupir et s'éloigna , laissant Yvonne consternée et le cœur serré.
Cependant le témoignage que le vieux Breton et le vénérable pasteur de la paroisse venaient de donner à la mariée avait porté au comble Tadmiration que sa beauté inspirait déjà. Il fut impossible d'entendre le compliment du recteur; les applaudissements, les acclamations enthousiastes couvraient entièrement sa voix.
Joséphine rougit de plaisir; Alfred vint prendre sa main.
— Courage, ma bien- aimée, courage ! mur* mura-t-il.
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Et le cortège se remit en marche au milieu d'un redoublement de vivat.
Un seul spectateur ne partageait pas l'enthousiasme universel ; c'était Yvon le Rouge. Perché sur son rocher, il courbait la tête jusqu'à ses genoux pour mieux voir, et marmottait entre ses dents :
— Parbleu! j'en étais sûr... c'est la véritable petite Labarre, quoiqu'elle soit bien plus j<riîe qu'autrefois!.,. Hum! braillent -ils les autres, li-bas ! Ça va finir sans doute?
Pendant cet aparté ^ les personnes de la noce s'étaient rangées autour de la Roche- Tremblante, à qui ce mélange d'hommes et de femmes richement parés formait un brillant encadrement. Joséphine était seule et debout à une extrémité de la pierre ; Alfred se plaça à l'autre extrémité. La foule se pressait, compacte et tumultueuse, derrière eux.
Tout à coup il se fit un grand silence, et les visages exprimèrent une vive anxiété.
Alfred adressa un sourire a sa nouvelle éoouse et sïnelina avec grâce. Joséphine se
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mit en devoir d'ôter, selon Tusage, le gant brodé de perles qni couvrait sa main.
En ce moment, le soleil, qui avait été eaché une partie de la journée, se dégagea des nuages, et un rayon éblouissant, effleurant la crête de la falaise, vint tomber sur la jeune femme. Elle apparut avec ses vêtements blancs et son voile de mariée, conmie dans une auréole d'or et de lumière. Ce fut un présage favorable pour les assistants; quelques-uns se signèrent.
— Dieu est pour elle! dit l'un d*eux avec conviction.
Un murmure d'approbation courut dans la foule et fit bientôt place à un nouveau silence.
Alors Joséphine avança la main , k peine ses doigts roses et effilés eurent-ils effleuré le roc qu'il se mit à trembler d'une manière sensible.
— Elle remue! elle remue! s'écrièrent plusieurs voix s'échappant des poitrines oppressées.
~ Elle a remué avant même que notre
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dame l'eût touchée, s'écria Conan avec énergie ; c'est la seconde fois depuis la demoiselle de Caradec... c'est un miracle!
— Je n'ai rien vu ! cria effrontément Yvon le Rouge du haut de son rocher.
— Ni moi ! ajoutèrent quelques personnes au dernier rang.
Alfred fit signe à la mariée. Elle avança encore une fois la main en souriant.
Celte fois l'oscillation fut si forte que plusieurs des dames qui entouraient la Roche reculèrent d'un air d'effroi. Le mouvement se prolongea pendant une minute entière.
Une décharge générale de fusils et de pistolets ébranla la campagne ; les acclamations, le bruit discordant des tambourins, des bombardes et des bignioux s'élevèrent jusqu'aux nuages. Beaucoup d'assistants s'agenouillèrent pour remercier Dieu. Yvonne, tout en larmes , se jeta aux pieds de Joséphine en s'écriant :
— Ah ! ma bonne maîtresse, par vous nos "••^heurs sont finis!
98 LA ROGHE^REMBLANTE.
Conaii) ivre d'orgueil et de joie, poussait des cris ifiarticulés , sautait, dansait et em-* brassait tous ceux qui se trouvaient a sa portée.
Au milieu des transports causés pas ce résultat inattendu, Yvon le Rouge se laissa lestement glisser à bas de son rocher, bouscula les spectateurs, et vint à son tour tomber aux pieds de Joséphine.
— Madame, dtt41 avec chaleur, je suis un vilain marsouin; mais j'ai changé d'idée...
pardionnez moi. J'étais l'ami de monseigneur, il le sait bien. Maintenant je serai le vôtre. •• Souvenez-vous-en... je m'appelle Yyon le Rouge.
Sans attendre de réponse, il se releva et se perdit dans la foule en criant à tue-téte :
— Vive monseigneur! vive madame de Kerdren!
— Vive monseigneur l vive madame de Kerdren! répétèrent les assistants d'une seule voix.
Joséphine jouissait délicieusement de celte
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scène, si différente de celle dont elle avait été témoin dans le même lieu, dix années auparavant ; elle était pâle de bonheur; elle pouvait à peine parler. Son mari la soutint dans ses bras et lui dit avec une tendresse inexprimable :
— La Pierre-Tremblante avait fait le mal, la Pierre-Tremblante Ta réparé... Ma Joséphine, n'était-ce pas justice?
Comme ils levaient vers le ciel leurs yeux humides avec une expression de reconnaissance, ils rencontrèrent le regard du vieux prêtre fixé sur eux.
— A mon tour, dit le recteur avec un mélange de douceur et de sévérité.
11 monta sur la roche même, et, réclamant le silence d'un geste, il adressa à ses paroissiens un petit discours sur les dangers de la superstition. Son allocution, quoique improvisée, ne manqua pas d'habileté. Le brave homme ne pouvait attaquer directement une croyance dont il venait de voir les excel- ^""^H résultats pour la famille de Kerdren ;
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d'un autre côté, un ministre du Christ ne devait pas tolérer une pareille aberration du sentiment religieux chez ses paroissiens. Il se contenta donc de s'élever en général contre les pratiques mystérieuses qui ne sont pas sanctionnées par l'Église.
— Pour faire cesser les étranges croyances auxquelles a donné lieu la Roche -Tremblante de rile de Loch, ajoutat-il, j'ai obtenu de monseigneur de Rerdren qu'il renoncerait pour lui et pour ses héritiers à l'ancien usage dont vous venez de voir le dernier effet... Désormais l'approche de la pierre ne sera plus interdite à personne ; chaque passant pourra s'assurer qu'il n'a devant lui qu'une masse inerte, grossière, soumise seulement aux lois mécaniques de l'équilibre.
Ainsi tomberont d'elles-mêmes de fâcheuses erreurs, et mes chers paroissiens, revenus aux pratiques de notre grande et simple religion, n'auront plus foi qu'en Dieu, la Vierge et les saints. Ainsi soit-il.
Cette harangue avait été écoutée avec