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La roche tremblante

Il y a quelque part sur la côte do la Bretagne, à une portée île canon damage, un Ilot Isolé, d'une lieue de circonférence tout au plus : on l appelle nie de Loch.

Nous pourrions peut-être donner exactement au lecteur la latitude et la longitude de ce coin de terre peu connu; mais : ..ils D'étant pas d'une absolue nécessité pourl'intelligence de cette histoire, nous nous bornerons à dire qu'il est une dépendance maritime delà vieille Armorique, dont, selon tout-- appar nce,il a été séparé par un cataclysme à une époque reculée.

1 is| ed en est pauvre et stérile. La partie du nord, mal défendue par des falaises en ruines, incessamment battue par nts du large, ne présente à l'œil que des bruyères et des landes. Le centre est couvert de bois épais et de cliènes centenaires qui végètent lentement sur ce sol rocailleux; au midi seulement quelques champs maigres produisent tardivement du in et des céréales. Aussi les habitants sont-ils peu fortonés et peu nombreux^ Un ebétif hameau d'une vingtaine de ins, pressées au bord d'une anse exiguë, qui sert de port a l'Ile de Loch, les contient tous. Une église de style gothique, avec un de i ;> clochers à jour si communs même dans les plus hideuses bourgades de la Bretagne, rappelle seule

un village français et chrétien au milieu de ces masures basses, croulantes, malsaines, qui ressemblent à des buttes de sauvages. La plage en face du hameau est presque toujours déserte, excepté à l'heure du départ ou de la rentrée de quatre ou cinq bateaux de pêche qu'on tire sur le sable) au moyen d'un vieux cabestan implanté dans le sol. Le reste du temps, le port est abandonné aux enfants en guenille qui jouent sur la grève et aux oiseaux de mer qui sautillent en poussant des cris aigus devant les lames courtes et brisées du chenal.

Cependant ce lieu, si triste et si solitaire aujourd'hui, semble avoir été d'une grande importance à ces temps éloignés qui précédèrent la conquête des Gaules par les Romains. On ne peut faire un pas dans ses landes arides sans rencontrer quelques vestiges grossiers du culte druidique, et tout prouve que Loch a élé jadis particulièrement affectée aux mystères religieux des Curiosolites et des Venètes. Là ce sont des tvmuli recouverts de gazon qui renferment les os de vaillants guerriers celtes; plus loin se dressent des rangées de blocs granitiques, semblables à ceux de Carnac et de Camaret, des dolmens et demi-dolmens, des cromlechs ou cercles druidiques, et un autre monument plus curieux encore dont, nous parlerons bientôt. Partout on retrouve les souvenirs de cette période barbare dont la sombre poésie convient si bien à ces lieux sauvages. Là sans doute les vierges de Sayne, les Velléda à la faucille d'or venaient récolter la verveine pour s'en former des couronnes, ou le sèlago pour servir aux enchantements. Sur ces chênes touffus, les Eubages, vêtus de blanc, recueillaient le gui sacré, le jour de la nouvelle année. Cet arbre mort, au tronc noirci par la foudre, était peut-être consacré au terrible Irminsul, et celte gouttière creusée dans la tanic de pierre était destinée à recevoir le sang de victimes humaines. De nombreuses traditions sur ces restes frustes d'un autre âge se sont perp ni les superstitieux Bretons, paysans

et pécheurs, qui fréquentent i'île de Loch. Les saints et les fées, la Vierge elles démons jouent, comme on peut croire, un grand rôle dans ces légendes locales où le sacré et le profane

M mêlent volontiers. Néanmoins quand le voyageur plus êcl tiré, attiré par ia curiosité ou le désœuvrement, écoute ces récits logubres en présence des antiques monuments qui leur ont donné naissance, il ne peut se défendre d'un sentiment grave et triste qui ressemble à du resp et.

Mais, vins remonter aussi haut nue l'ère celtique, la petite île armoricaine a connu autrefois de meilleurs Jours. Au moment de la révolution (celle de 89, bien entendu, car la confusion commence I devenir possible), elle formait un Bef noble, appartenant à une des plus illustres familles de la province. Cette famille qui, sur la foi de son arbre généalogique, prétendaii exister longtemps avant l'arrivée de César dans les int alors bien déchue de son ancienne splendeur. I des châlellenies el des marqui-

0B patriu - il réduit peu à peu à la seigneurie de l'île de Loch, litre modeste que ses représentants daignaient

S mentionner jadis à la suite de leurs titres pompeux dans les actes publics. La famille elle-même était menacée de s'éteindre complètement, comme si elle n'eût pu survivre à la

!e ses magnifiques possessions. Au temps dont nous f de la branche directe, le vieux vidarae de Kerdren, ancien président au parlement de Rennes, venait de mourir dans son petit manoir de Loch, laissant pour héritier de sou nom et des d ibris de sa fortune son neveu Alfred de Kerdren, jeune homme de vingt ans qu'il avait adopté et qu'il avait toujours traité comme son enfant.

Alfred de Kerdren, fils d'un ancien brigadier aux années du

ut resté orphelin de bonne heure et devait tout aux bienfaits de son oncle. Au moment où le bon vieux vidame, ' 'es infirmités, sentit sa fin approcher, A lr d était à Taris où il terminait ses humanités au c le N : " d toute iiàtr> afin de recevoir les derniers

adieux de son vénérable tuteur, il arriva assez à temps pour lui fermer les yeex; et la douleur profonde qu'il ressentit de <vtte pei »■■ !• i •:• i : 'le la noblesse et de la boute de son cœur. Détenu .onsi i vin actions, Alfred com-

prit que sa position n'était pas moins fausse. Il avait cette louable ambition qui porte tout homme dont le cœur est bien placé à se rendre utile à son pays; mais seul au monde, sans conseils, sans protecteurs, que pouvait-il faite? A une autre époque peut-être, il eût trouvé des amis puissants qui lui eussent frayé la voie; mais le moment n'était pas favorable à la caste privilégiée. Comme nous l'avons dit, la révolution commençait; et, bien que ses premiers coups ne fussent pas très redoutables, on pouvait prévoir déjà avec quelle épouvantable violence elle devait frapper bientôt. Le jeune gentilhomme crut donc devoir patienter jusqu'à ce que la société, ébranlée sur sa base comme la monarchie, se fut un peu rassise, ce qui, dans ses idées, comme dans celles des nobles d'alors, ne pouvait tarder. En attendant il prit possession du modeste héritage de son oncle et il s'installa dans le petit manoir seigneurial que l'on s'obstinait à appeler le château de Loch.

Ce manoir, d'aspect sévère, s'élevait au nord de l'île et semblait avoir été construit à cette époque où les avantages du confortable et de la salubrité n'étaient jamais pris en considération par les architectes et les propriétaires. C'était un bâtiment à un seul étage, aux étroites fenêtres, aux cheminées massives, destiné primitivement à servir de rendez-vous de chasse aux seigneurs de Kerdren, quand, possesseurs de somptueuses habitations sur le continent, ils venaient par hasard s'amuser à tirer les oiseaux de mer à Loch. Dans la saison des tempêtes, les éléments en fureur se déchaînaient à l'entour. La mer battait les rochers qui hérissaient la plage avec un bruit semblable à celui du tonnerre; en même temps les vents hurlaient avec rage contre le lourd édilice, comme s'ils eussent voulu l'arracher de ses fondements. Pour remédier, sans doute, à cet inconvénient, un des ancêtres d'Alfred avait eu l'idée de planter des arbres en grand nombre à l'entour; mais il n'en était résulté ni plus de calme ni plus de silence pour l'habitation. Le fracas des orages s'augmentait encore de toutes les plaintes, de tous les craquements de ces vieux arbres en détresse; il y avait des moments où la voix humaine avait peine

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à se faire entendre dans le salon du château. Qu'on Juge de ce que devait « prouver Alfred, pendant les longues soirées d'hiver, quand il se voyait presque seul dans cette masure sinistre oit se résumaient pour lui tant de souvenirs! A peu près à eelie époque, un autre jeune Breton, enfermé comme lui dans un vieux château armoricain, se révélait poète en prêtant l'oreille aux sublimes harmonies de la nature el se préparait à inoculer au monde ce sentiment moderne, si triste et si doux, qu'on.a appelé la mélancolie.

Mais Alfred de Kerdren n'avait ni les hautes aspirations poétiques, ni le génie de son immortel compatriote Chateaubriand. Jamais, au contraire, garçon plus léger, plus gai. plus insouciant n'avait foulé les bruyères de l'île de Loch. Sauf le souvenir du respectable vidame qui venait de temps en temps assombrir sa pensée, il acceptait sans misanthropie cette solitude et cet isolement. Le bruit des tempêtes ne pouvait troubler son sommeil, quand après une journée passée à chasser sur la côte ou à courir l'Océan dans une barque incessamment ballottée par les lames, il venait, le soir, se coucher bien fatigué dans sa chambre aux vieilles boiseries de chêne. La vie active absorbait chez lui la vie contemplative; il laissait les jours et les mois s'écouler avec cette insouciance de l'homme jeune et fort qui a foi dans un long avenir.

Bien qu'il fût maître absolu sur ce rocher où il vivait, et que tout le monde y fût disposé à lui accorder un respect, une obéissance sans bornes, le joyeux Alfred ne songeait pas à se prévaloir de son rang avec ses pauvres vassaux. Son ambition ét.iit de surpasser les jeunes gens du voisinage dans les exercices du corps en usage dans le pays; il ne dédaignait pas de se mêler aux jeux de ses compatriotes, dans les parions et les fêtes paroissiales, où il était toujours accueilli avec la joie la plus vive. Simple et familier avec ses inférieurs, il te faisait un plaisir de parler le brezounecq et de mériter cette èpitbète de Breton-Brelonnant que lui jetaient les gentilshommes moins populaires que lui. En revanche, autant le jeune seigneur de l'île de Locb était bienveillant envers les paysans, autant il se

montrait iroid et réservé envers les bourgeois du voisinage. En face de Loch, sur la terre ferme, il y avait un bourg assi z considérable appelé Sain t-Illec. Là s;1 trouvaient des fonctionnaires publics, des propriétaires aisés avec leurs familles, enfin ce qu'on est convenu d'appeler de la société au fond des campagnes. Alfred de Kerdren se joignait assez volontiers aux réunions de la bourgeoisie de Saint-Illec ; mais alort> il faisait valoir dans toute leur rigueur les privilèges que lui donnaient son nom illustre et ses quarante générations de noblesse. Fier, dédaigneux, parfois piquant avec les hommes, il ne retrouvait qu'auprès des femmes, dont plusieurs étaient jeunes et charmantes, ces manières séduisantes, ce ton gracieux qui lui étaient naturels. On eût dit. qu'il voulait surtout faire valoir ses droits contre ceux qu'il supposait capables de les lui contester. Mais grâce au prestige qui s'attachait encore au descendant des Kerdren, même à cette époque de rénovation, on lui pardonnait volontiers son orgueil de easte, et les femmes partreulièrement excusaient cette morgue qui, s'attaquant au sexe le plus fort et le plus tyrannique, disparaissait ou se changeait en urbanité devant elles seules.

Telle était donc la position physique , morale et sociale d'Alfred de Kerdren, seigneur de l'île de Loch, au moment où commence cette histoire.

Un matin d'octobre, Alfred, équipé en chasseur, un excellent fusil à deux coups sous le bras, et précédé d'une jolie chienne èpagneule qui faisait entendre de joyeux aboiements, sortit de la maison pour se livrer à son exercice favori. Un habit vert à boutons d'argent, une culotte de casimir brun et des guêtres bien serrées faisaient ressortir les belles et vigoureuses proportions de sa personne. Son chapeau à trois cornes, posé un peu de travers sur ses cheveux poudrés, donnait à sa ligure une expression mutine, légèrement impertinente, qui lui seyait à ravir. Au grand regret d'Alfred, aucun poil de barbe vraiment digne de ce nom ne venait encore décorer son menton juvénile, quoique sa physionomie mâle et son œil noir témoignassent d'une certaine énergie de caractère que les cir-

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constances pourraient développer plus tard; mais cette expression disparaissait habituellement sous un air tic bonne humeur 'i de vivacité. Tout en marchant, il fredonnait un air de chasse, ît la fringante èpagneule traçait de grands cercles autour de «une pour prendre i arl à sa galté.

L'automne ivail déjà flétri en partie le feuillage îles chênes it des ormes qui avoisinaient l'habitation ; mais il en restait

• i pour produire il" l'ombre el aviver le pa] On 1 t vent d'ouesl s'était levé pendant la nuit et sifflait sur la lande en emportant au loin quelques herbes sèches. Néan- - le ciel était sans nuages el le soleil montait dans un ciel d'azur. Au loin, la mer était sillonnée de larges laines verdatres que couronnaient des flocons d'écume.

Le jeune gentilhomme suivait un chemin qui conduisait au village, capitale de l'îlot; mais, arrivé à une hauteur boisée d'un l'on pouvait apercevoir le hameau avec son église gothique, le petit port avec ses barques paresseusement couchées sur le sable sec, le canal tout hérissé de roches, et les côtes uses du continent, il s'arrêta et parut hésiter sur la direction qu'il devait prendre. Il allait suivre un second sentier à gauche, qui s'enfonçait dans la partie la plus écartée de son domaine, quand il aperçut un hommegravissant rapidement la pente au-dessous de lui. Aussitôt il posa à terre la crosse de son fusil ndit, le sourire sur les lèvres, ce nouveau personnage dont la marche rapide trahissait quelque préoccupation secrète.

Le survenant paraiss ùl à. ■ de soixante ans environ et portait le costume si connu du pays : guêtres, larges braies, habit carré, longue veste, ample chapeau et cheveux pendants sur is ses vêtements étaient noirs, et d'un drap plus lin que ne le sont d'ordinaire ceux des paysans bretons. D'ailleurs l'air de prestance do bonhomme le distinguait suf- Bsamment du commun deshabit mis de Loch. Alfred venait de naître en effet le vit uxConan, domestique vieilli au service ■ . ■, et devenu, depuis la mort du vidame, son intendant, son majordome, son factotum, enlin le premier ministre de son gouvernement en miniature.

— Eh! mon brave Conan, dit-il gaîment enbrezounecq dès que le vieillard fut à portée de l'entendre; où diable as-tu pris cette figure renversée et celte moue de mauvais augure? Je parierais que tu seras encore allé politiquer là-bas avec les badauds de Saint-Illec? Oui, c'est cela; eh bien! est-il vrai, comme tu le soutenais il y a trois jours, que le roi a fait pratiquer une mine sous Paris et sauter la ville à deux cents pieds en l'air?... Voyons, ouvre ton sac et déballe vite; quelles nouvelles ce matin?

Conan découvrit ses cheveux blancs et s'inclina respectueusement devant son maître étourdi.

— Il ne faut pas rire des nouvelles que j'apporte aujourd'hui, monseigneur, dit-il d'un ton grave; il y a bien plutôt de quoi pleurer... Ça ne va pas du tout là-bas... On dit que les brigands de Paris sont allés en force à Versailles, qu'ils ont massacré les gardes-du-corps et amené prisonniers le roi, la reine et le dauphin...

Malgré son insouciance habituelle, Alfred tressaillit.

— Serait-il possible? s'écria-t-il, la famille royale prisonnière... les gardes-du-corps... Et combien dit-on qu'il a péri de ces vaillants soldats dans cette affaire?

— Ah! monseigneur, beaucoup... tous... plus de deux ceut mille!

Ce chiffre suffit pour rassurer complètement le jeune de Kerdren. Il poussa un bruyant éclat de rire.

— Allons! allons! il en sera du massacre des gardes-ducorps et de la captivité de la famille royale comme de Paris sauté en l'air... N'en parlons plus. Je vais rôder sur la plage du côté de la Pierre-Levée ; par ce vent d'ouest, les macreuses doivent plonger aux vaimeauz, et je suis sûr de quelques bons coups avant l'heure de la marée.

— Ah ! monseigneur, monseigneur, dit Conan tristement, est-ce bien le temps de songer à la chasse aux macreuses?... Vous ne me croyez pas, je le vois bien, et cependant il se passe autour de vous des choses... Les châteaux du voisinage continuent à se dégarnir, monseigneur, ajouta-t-il en baissant la

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voix ; je viens d'apprendre encore que le comte de Kercaradec, le marquis de Lesnefen et les bonnes dames de Loc-Maria

étaient partis pour èmigrer, comme on appelle cela.

— Tu me parles là, mon bon Conan, de vieillards el de

femmes que le moindre événement doit effrayer parc- qu'ils sont riches et sans défense; moi, qu'ai-je à craindre ici des luttons et des révolutionnaires? Qui songerait à m'inquiéter sur ce rocher stérile perdu au milieu de l'Océan ?

— Et cependant, monseigneur, que feriez-vous si un beau matin on venait à Loch pour s'emparer de l'Ile et vous assassiner?

— Ce que je ferais, morbleu ! j'armerais mes six vassaux, je nommerais le brave Conan mon capitaine général, et à la tète de cette armée je chargerais vigoureusement l'ennemi... Il faudrait qu'il eût le diable au corps si je ne le culbutais dans la mer en un clin d'oeil I

Et Alfred partit d'un nouvel éclat de ri« ; mais cette fois le vieil intendant ne parut nullement prendre en mauvaise part la gaîté de son maître.

— C'e^t là une pensée qui devait vous venir, reprit-il avec satisfaction : vous êtes le digne descendant de ces Kerdren batailleurs qui étaient toujours en guerre avec leurs parents ou avec leurs voisins... Aussi bien les sièges ont de tous temps

•orables à votre race, et pas un de ses châteaux n'a été

-e sans qu'il en soit résulté pour elle quelque gros avan-

. Oui, oui, vous avez raison; un siège aurait du bon et

irrait que relever fort l'honneur de la famille, au temps

malheureux où nous vivons!

Quoique très habitué aux excentricités de son majordome, le jeune seigneur de l'île de Loch ne put cacher sa surprise. de voir ainsi prendre au sérieux une plaisanterie.

— Quoi! Conan, demanda-t-il, si cette idée de résistance m'était venue réellement, crois-tu que je trouverais ici des gens disposés à me défendre?

Les yeux du vieillard s'animèrent.

— Par saint Yves et saint lfflam, mes bienheureux patrons,

s'écria-t-il, je puis toujours vous répondre pour un... tant qu'un Kerdren vivra, il y aura Conan à son côté pour le détendre!... Quant aux vassaux, continua-t-il en serrant avec menace le bâton qu'il tenait à la main, je voudrais bien voir qu'ils eussent l'air d'hésiter! Si ces lâches coquins ne se faisaient pas tuer jusqu'au dernier, je me chargerais moi-même... Mais une justice à leur rendre, c'est qu'ils vous aiment tout de bon... Ensuite ils ont bien leurs raisons pour ça; vous les gâtez tant! vous leur faites tant d'honneur en leur permettant... mais vous ne voulez pas que l'on parle de ça !

Et le bonhomme poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement.

— Allons! voilà que tu reviens encore sur un point où nous ne pouvons nous entendre, répliqua Alfred avec une légère expression de mécontentement; tu me reproches toujours le plaisir que je trouve à me mêler aux exercices et aux jeux des garçons du pays; je t'ai pourtant dit bien des fois, Conan, que mes ancêtres, les plus anciens, les chefs de ma race, ne dédaignaient pas, dans les siècles passés, de disputer, même à des vilains, le prix de la course, de la lutte, de l'adresse à conduire une barque par un gros temps, et qu'ils ne croyaient pas déroger pour cela...

— Fort bien, monseigneur; vous êtes le maître, comme on dit... Mais moi, je ne saurais approuver que le descendant des seigneurs de Kerdren, Legonidec, Saint-Meen et autres lieux, mette la main à la manoeuvre sur une méchante barque, comme je vous l'ai vu faire au dernier coup de vent, lorsque vous êtes revenu de la pêche avec le vieux Pierre et le fils à la Madelon, ou bien qu'il consente à recevoir les taloches d'un raateluche tel que Yvon-lc-Rouge, comme vous l'avez fait récemment à la fête de Saint-Illee.

— Mais, vieux fou!... Excuse, mon bon Conan, j'ai tort... C'est qu'en vérité tu ferais perdre patience à un saint avec tes idées exagérées sur ma dignité personnelle. Songe donc que le jour où j'ai manœuvré là-bas au milieu du canal, il y allait de la vie par cette affreuse bourrasque ; et si je n'avais pas beso-

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gné Ho mon mieux avec mes d< ux compagnons, moi, soiçneur de Kerdren, Legooidec, Saint-Meen et antres lieux, je me serais noyé comme uo benêl et j'aurais servi de pâture aux marsouins... Quant àYvon, dont j'ai supporté, dis-tu, les taloches à Saint-Mec, Je me pique de lui avoir honnêtement rendu la monnaie de s.i pièce; je l'ai même si rudement jeté par terre que le pauvre diable en a encore l'épaule démise... La leçon a ilù le reluire tirs liunible, sois-en sur; il apprécie fort peu, je te le u.iure. l'honneur qu'il a eu de se mesurer avec moi, quoique je lui aie abaidonné le prix du combat, qui était, si j'ai bonne mémoire, une superbe paire de souliers ferrés.

— Il suffit, monseigneur, répliqua Conan d'un ton respectueux, mais non convaincu, vous savez mieux que moi ce qui est bien... Mais, ajouta-t-il d'un air mystérieux, pour en revenir à ce que nous disions tout à l'heure, je vous rappellerai que mes dispositions son) prises en cas d'événement... .l'ai caché un peu de poudre et quelques fusils dans les caves du château; et si l'on osait venir nous attaquer...

— L'est 1k.ii, c'est bon! noua n'eu sommes pas encore là, terrible et belliqueux Qonanl interrompit Alfred avec son insouciance habituelle: maiseii attendant que nous usions notre poudre sur les révolutionnaires, je vais en brûler un peu sur les macreuses... Yoilà le tint qui monte, et tu sais que la macteuse se cache quand la mer bat son plein.

Cette com rsalion, comme nous l'avons dit, avait lieu sur une lande solitain , exposée au vent impétueux qui soufflait du t d'où l'un pouvait apercevoir le chenal de l'Ile de Loch. Au moment <>ù Alfred, après avoir fait à Conan un signe amical, allai s'éloigner pour se mettre en chasse, le vieillard lui munira deux canots qui, partis du village de S.iint-lllec, traversaienl le d troiten luttant avec effort contre la mirée.

— Lh' monseigneur, dit-il, ne seraient-ce pas par hasard des visites qui nous arrivent là-bas P

— Des visites?, répéta Kerdren en se retournant brusquement.

Mais à cette distance, sa vue n'était pas assez exercée pour

reconnaître les personnes qui se trouvaient dans les bateaux-, Conan , malgré son âge, réussit mieux.

— Je parierais un flacon de bon vin contre un piché de cidre, dit-il en posant sa main au-dessus de ses yeux pour les garantir du vent et du soleil, que le grand gaillard en redingote noire que j'aperçois dans la première barque est M. Toussaint, le tabellion de Saint-Ulec, ce vieux bourgeois qui prétend en savoir plus que vous et moi sur l'histoire de notre île... Ensuite il y a d'autres messieurs et des dames en grande toilette que je ne puis distinguer encore.

— Des messieurs et des dames, dis-tu ? s'écria Alfred; estce qu'en effet... Oui , oui, c'est cela... Et moi qui avais tout oublié ! moi, qui allais tranquillement à la chasse ! sur mon âme, il y avait de quoi me brouiller avec toute la bourgeoisie de Saint-lllec , et par le temps qui court c'eût été une grave imprudence...

— Que dites-vous , monseigneur ? demanda Conan avec inquiétude ; qu'y a-t-il donc ?

— Eh . bien ! il y a que me trouvant il y a trois jours en nombreuse compagnie, chez M. Toussaint, le tabellion, on parla des curiosités historiques de notre île, et que plusieurs personnes, excitées par le bavardage scientifique de M. Toussaint, exprimèrent le désir de les voir. Les dames surtout manifestèrent un grand empressement à faire l'expérience de la Roche-Tremblante dont, comme tu le sais , nous n'aimons pas à laisser approcher tout le monde...

— La Roche-Tremblante ! le talisman de votre famille ? répéta le vieillard d'un ton de reproche ; ah ! monseigneur , cela ressemble à une profanation I

— Bah ! bah ! la superstition t'a tourné la tête , à toi et aux autres... Je sais mieux que personne à quoi m'en tenir au sujet de la Roche-Tremblante... aussi j'invitai tous ceux qui étaient présents à venir aujourd'hui même à l'île de Loch, pour visiter nos pierres druidiques.

— Et pour dîner peut-être? demanda Conan.

— Non, rassure-toi,.. C'eût été te pousser au suicide, toi,

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et Yvonne, ma cuisinière, et je liens à mes vieux et fidèles serviteurs. Non , je n'ai pas positivement invite à dîner ces genslà; néanmoins, après les avoir promenés tout le jour, je pourrai difficilement me dispenser de leur offrir quelques rafraîchissements, une collation modeste...

— Certainement, monseigneur, certainement il le faut, reprit Conan avec agitation ; que penserait-on de vous? oui , il faut que ces bourgeois soient bien régalés ; mais comment faire ? 11 nous reste si peu de temps ! nous manquons d'une foule de choses, de provisions, d'argenterie, de vaisselle... La pauvre Yvonne en fera une maladie... Ah! monseigneur , si vous nous aviez prévenus hier seulement...

— Allons, on sera indulgent pour mon ménage de garçon ; courage, mon bon Conan, et répare bien vite mon étourderie... 11 y a encore quelques bouteilles de vieux vin dans la cave, des jambons dans le saloir, sans compter cette belle oie sauvage que j'ai tuée hier à la côte Saint-Gille... Voyons , en route, Conan! cours au château te concerter avec Yvonne, si tu ne veux pas que tout soit perdu , même l'honneur !

— On y va, monseigneur , et on s'efforcera de faire pour le mieux... Promenez-les le plus possible afin de nous donner du temps... Je vais prier Pierrette, la fille à la mère Goy , de venir nous aider. Mais vous, monseigneur, continua-t-il en examinant son maître avec une sollicitude naïve, allez-vous recevoir tout ce monde avec cet habit fripé, ces bottes poudreuses, ce chapeau éraillé?

— Qu'importe ? répliqua Alfred, en époussetant légèrement ses habits du manche de son fouet de chasse, cela est assez bon pour eux !... Mais un moment, Conan; puisque tu as de si bons yeux, je veux encore les mettre à l'épreuve avant de te |j. her... Parmi ces dames qui sont là-bas dans les bateaux, ne pourrais-tu déjà en reconnaître quelques-unes?

— Sans doute, monseigneur; dans l'un, il y a mademoiselle Flore Toussaint, la sœur du tabellion, et quelques autres que i" n'ai jamais vues. Dans le second, je distingue parfaitement madame Labarre. . . vous savez ? la veuve de cet ancien cor-

saire, mort il y a deux ans à Saint-Illec , en laissant à sa famille une immense fortune , qui serait mieux peut-être en d'autres mains.

—Madame Labarre, dis-tu? et elle est seule de femme dans ce bateau ?

— Non, non, monseigneur... vous pouvez maintenant voir comme moi une autre femme plus jeune et plus mince, qui se serre contre elle chaque fois qu'une lame arrive sur la chaloupe... c'est sans doute mademoiselle Joséphine Labarre, la plus jolie fille du pays, dit-on.

— Joséphine ! s'écria le jeune homme avec un transport de joie; elle aussi! Serait-il possible, après ce qui s'est passé entre nous?Elle ne m'en veut dune pas !...Je n'osais espérer... Es-tu bien sûr de reconnaître mademoiselle Joséphine Labarre ?

— Certainement, monseigneur, répondit l'intendant en l'examinant avec inquiétude.

— Je ne m'étais donc pas trompé ! car je l'avais devinée, aussi; mon cœur me disait... Mais hâtons-nous; il faut nous préparer à recevoir avec politesse nos visiteurs... Réflexion faite, Conan, je vais t'accompagner au château, car cette tenue n'est pas convenable pour recevoir des dames... Partons, partons vite.

Il plaça son fusil sous son bras et se mit à remonter le sentier avec tant de rapidité que Conan avait peine à le suivre. Au bout de quelques pas, le bonhomme était hors d'haleine; malgré sa préoccupation, Alfred s'en aperçut.

— Ne le presse pas tant, mon vieil ami, dit-il, tu me rejoindras à ton aise.

— Eh bien, monseigneur, si vous le permettez... je n'ai plus mes jambes de vingt ansl

— A revoir donc... Pardieu ! Conan, toi qui connais tous les saints bretons, avec leurs diverses attributions et leurs pouvoirs spéciaux, tu devrais bien me dire quel est celui qui protège les amoureux?

— Pourquoi demandez-vous cela, monseigneur? fit l'honnête vieillard avec simplicité.

— Parce que Je lui offrirais un cierge liant comme it im.t d'un navire 1 dit l'étourdi Alfred en riant aux éclats-

Et il se mit .'i courir dans la direction du château, suivi de sa belle èpagneule qui paraissait assez surprise de ce changement de front.

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