‹ La roche tremblanteChapitre 2 sur 24 · LES BOURGEON 1>F. SAINT1LLEC · texte numérisé non relu

LES BOURGEON 1>F. SAINT1LLEC

Parmi les monuments, celtiques d'origine, que contenait l'Ile • :il un plus curieux que les autres, et dont nous n'avons parlé Jusqu'ici que pour mémoire, le rôle important qu'il est appelé à jouer dans eette histoire exigeant une mention particulière C'était un énorme rocher, placé sur la pente d'une falaise, a quelque distance du château. 11 était de forme ovale, aplati, et si singulièrement posé, que la main laplus faible, même celle d'un cnfa ,t, suffisait pour lui imprimer un mouvement oscillatoire très sensible, ce qui, vu sa masse considérable, paraissait aux gens étrangers aux lois de la mécanique un véritable prodige. En raison de cette propriété merveilleuse, on lui avait donné le nom de Roche-Tremblante de l'île de Loch.

Les curiosités de ce genre ne sont pas rares en Europe. En France, les unes semblent être l'effet d'un caprice de la nature, les autres, d'une coml inaison de l'art. Parmi les premières, on peut citer la fameuse pierre branlante des environs de Castres, en L et la roche de Yeix en Auvergne. Les autres

sont plus répandues encore : on en trouve en Pieardie, en Vene, et dans tous les pays où l'ancien culte druidique a été jadis en honneur.

On prétend que les prêtres gaulois, dont elles étaient l'ou- . comme les men-hirs et les dolmens, s'en servaient pour éprouver les femmes suspectes à leurs maris ou à leurs familles. Si la pierre, après de longues et solennelles invocations, obéissait à l'impulsion de la personne qui se soumettait

à l'épreuve, et remuait visiblement, le soupçon était vaincu, mais si le rocher restait immobile, ce qui pouvait arriver quand l'accusée n'avait pas su se concilier la sympathie des druides préposés à la garde du monument, malheur à l'épouse coupable, à la vierge déchue 1 L'exécration de la tribu entière, la vengeance souvent sanglante d'un mari ou d'un frère, étaient le résultat ordinaire de cette malheureuse tentative.

D'après ce que nous venons de dire, on se fera aisément une idée de la profonde terreur qu'inspiraient ces pierres probatoires aux générations éteintes, et on ne s'étonnera pas que, dans un pays comme la Bretagne, où les traditions antiques se perpétuent d'âge en âge avec tant de fidélité, il en reste encore aujourd'hui quelque chose. On sait notamment que les Bretons actuels ont conservé pour les fontaines un culte qui remonte aux Celtes leurs ancêtres. De même les pierres branlantes de l'Armorique ont gardé l'effrayant prestige qu'elles avaient avant l'ère chrétienne. L'une d'elles porte encore le nom de pierre des vierges, et dans le canton où elle se trouve, aucune femme dont la conscience ne serait pas bien pure n'oserait affronter l'épreuve de cet infaillible talisman.

Or, telles étaient précisément les qualités miraculeuses que l'on attribuait à la Roche-Tremblante de l'île de Loch. On contait une foule d'histoires qui prouvaient la puissance divinatoire du monument, et aucun sceptique ne songeait à s'inscrire en faux, car il n'y avait pas encore de sceptiques en Bretagne. Un père faisait trembler sa fille un peu légère en la menaçant de la conduire en face de la pierre magique; les femmes qui avaient excité à tort ou à raison les soupçons jaloux de leurs maris ne manquaient jamais de se réhabiliter en offrant avec assurance de se soumettre à l'expérience réputée si décisive ; il est vrai que d'ordinaire on ne les prenait pas au mot, et ainsi l'innocence n'avait pas à s'abaisser jusqu'à cette humiliante justification.

Malgré tout cela, la confiance que l'on avait dans les propriétés miraculeuses de la Roche eût peut-être fini par s'amoindrir, si elle eût été trouvée notoirement en défaut une seule

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fois. Mais un très petit nombre de personnes avaient la permission d'en approcher, el c'éttil seolemenl par ouï-dire «nio

as do pays affirmaient son infaillibilité. La Boche-Tremblante de Loch, eu effet, était la propriété particulière des seigneurs do l'île, ot il leur répugnait, dans leur égoïsme aristocralique, do faire participer le vulgaire a sos mystérieuses vertus. Il était d'usage depuis un temps immémorial dans la famille do Kordren, que lo jour même du mariage d'un gentilhomme do oo nom, le nouvel époux ot la nouvelle épouse vinssenten grande pompe au château de Looh, et la mariée tentait

uve do la Roche-Tremblante au milieu d'une fuule considérable d'invités. Cette cérémonie traditionnelle avait sans doute pour but de montrer que la vertu d'une tille honorée par la recherche d'un Kordren devait éclater ;'i tous les yeux. Telle était la force de l'habitude, qu'une épousée qui eût ri fusé de

omettre & cette bizarre formalité eût risqué d'exciter nix les soupçons les plus outrageants. Aussi toutes les dames de cette maison, les unes avec bonne foi, les autres par obéissance, ou pour satisfaire à l'usage, avaientelles subi l'épreuve pendant une longue suite de générations. Mais* une vérité bonne à constater, en dépit des incrédules,

que jamais la pierre n'avait manqué de complaisance pour ces nobles châtelaines. On assurait même qu'au mariage d'un sire de Kerdren avec une demoiselle Blanche de Cara dec, qui passait pour un prodige de vertu et de piété, la Roche-Tremblante s'était mise en mouvement d'elle-même, avant d'avoir été touchée par la belle mariée, comme pour lui rendre hommage. Un monument de cette importance ne pouvait pas être laissé à la disposition des passants; aussi un des anciens maîtres de l'île de Loch avait-il lait entourer la roche d'une muraille et d'une grille do for pour ou défendre l'approche. La clef de cette grille était présentée solennellement -au soigneur, le jour où il prenait possession du fief, et il ne devait jamais la confier à personne. A une époque plus éclairée, on justifia cette

stration par la nécessité de couper court aux pratiques superstitieuses des gens du pays, sans songer que les nobles

propriétaires, en prétendant seuls au monopole d'une pareille superstition, la rehaussaient encore aux yeux du peuple. Plus tard on avait continué d'entretenir la clôture, en apparence dans l'unique iuit d'empêcher les rôdeurs de dégrader un morceau d'antiquité si précieux, car depuis que la famille de Kerdren avait commencé à décliner, il avait été rarement en usage. Ainsi le vieux vidante qui venait de mourir, et Alfred lui-même, par respect pour ce rocher auquel se rattachaient les souvenirs de leurs ancêtres, avaient toujours veillé à sa conservation, et s'étaient montrés particulièrement jaloux de le soustraire aux profanations du vulgaire.

Or c'était précisément pour voir de près cette merveille et pour tenter la célèbre expérience que la bourgeoisie de Saint- Illec avait pris au mot Alfred de Kerdren en venant ainsi visiter son domaine. Aucun de ceux qui avaient pu se croire compris dans l'invitation collective n'avait manqué au rendez-vous, car même, en 89, au moment de la réaction populaire contre la noblesse et la monarchie, une pareille faveur, de la part du dernier représentant d'une race illustre, ne pouvait que flatter considérablement les petits propriétaires et les modestes fonctionnaires du voisinage.

Alfred mit une telle activité à sa toilette que la compagnie n'avait pas encore paru sous l'étroite et sombre avenue de chênes qui conduisait au manoir, quand il fut habillé et équipé pour la recevoir. 11 portait maintenant un habit de velours dont une gentille épéc d'acier ciselé relevait galamment la basque, une veste de satin sur laquelle flottait un jabot de dentelle, et des culottes de soie noire. Un œil de poudre avait rendu à sa coiffure toute sa fraîcheur, et son chapeau galonné d'or était rejeté sous son bras. Dans cet élégant costume, le jeune seigneur de l'île de Loch ressemblait au plus délicieux petit marquis que l'Opéra-Comique ait jamais lancé sur ses planches, depuis le temps de Favart.

Comme il descendait au salon, il rencontra Conan qui allait et venait d'un air affairé; le vieillard ne parut pas approuver cet excès de recherche et d'élégance.

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— Ah ! monseigneur, dit-il d'un ton grondeur, vous allez gonfler d'orgu il tous -là on leur montrant de pareils

- .. Votre babil oeuf et vos manchettes de Malinesl c'est trop . rous irouviei tout à l'heure que votre habit de chasse était ass /. boa poar eux!

— M.ii> les dames, Gonanl Ignores-tu donc que les gentilsbommes de ma famille n'ont jamais cru déroger en maoifes*

;\ dames de traites conditions les plus grands respects, surtout ni jolies?

— Bien, bien, répliqua le bonhomme désarmé par cette allusion à la galanterie traditionnelle des Rerdren ; il faut laisser les jeunes g : leur fantaisie. . Mais un mot encore avant quel. lis n'arrivent, hommes et dames. N'ayez aucune inquiétude, monseigneur, Yvonne et moi, nous avons pourvu à tout; on servira quand vous voudrez une collation qui fera honneur à la maison, je vous le promets.

— B I an! vive mon glori us sénéchal pour être homn, 'tirccs! s'écria gatment Alfred. Ah ça ! mon vieil ami, tu ne comptes pourtant pas présenter sur la table les pi rton et les fruits de cire que lu voulais à toute

.: à la dernière fête de i;> paroisse? Nos convives pourraient trouver la plaisanterie fort peu récréative.

— Monseigneur est en humeur de rire ce matin, dit l'intendant un pi u confus, mais ne vous occupez pas de ces misèresli. (t excusez-moi encore un instant... J'ai quelques dispositions à prend e... puis je vous rejoindrai pour vous servir de suite, comme il convient à un homme de votre rang.

— De suite'.' et que diable ai-je besoin de suite? demanda Alfred.

— Kh ! si vous avez des ordres à donner... et puis je porlerai l.i ciel . 1' ailleurs, vous êtes si jeune, monseigneur! il vous faut près de vous une personne d"âgé pour im-

- vilain^, très disposés à oublier la distance qui d'eux...

— C'est-à-dire un mentor pour réparer les étourderies que

tu me juj^es capable de dire ou de faire, répliqua Alfred en

souriant; et nions Conan s'est modestement attribué ce rôle... Allons, fais ce que tu voudras, vieux grondeur; viens ou reste, suis-nous ou demeure, mais dépêche-toi, car voici notre monde.

En effet, un groupe assez nombreux commençait à déboucher ii l'extrémité de l'avenue. Conan s'empressa de sortir en grommelant pour s'assurer que ses aides de camp femelles n'avaient rien omis de ce qui pouvait donner aux visiteurs une haute idée de la splendeur du château de Loch. Alfred, le fronl appuyé contre une des fenêtres à petits losanges de plomb qui éclairait le salon, examina les étrangers avec un vif intérêt.

Il y avait quinze ou vingt personnes. A leur tête, marchait comme guide ou cicérone de la bande un personnage en redingote noire, en perruque à boudins, que nous savons être M. Toussaint, le tabellion de Saint-Illec. C'était un grand homme sec, aux manières lourdes, au langage emphatique, au demeurant estimable et jouissant d'une grande considération dans le pays. 11 avait certaines prétentions à l'érudition historique; les monuments de l'île de Loch notamment étaient le sujet ordinaire de ses dissertations pédantesques où le latin, le fiançais et le bas-breton hurlaient de se trouver accouplés ensemble. De tous les visiteurs, il était le plus avancé dans l'intimité du jeune Kerdren ; il avait été chargé de la liquidation de la succession du vidame et de divers autres intérêts d'Alfred. D'ailleurs l'invitation avait été proposée aux assistants dans sa maison, et, pour ainsi dire, à son instigation ; aussi l'honnête tabellion prenait-il un air d'importance et se croyait-il en droit de faire les honneurs du lieu. On le voyait gesticuler avec gravité, désignant avec la pointe de son gros jonc à pomme d'argent, tantôt le château, tantôt les diverses parties de l'île où se trouvaient les pierres druidiques. On ne pouvait entendre ce qu'il disait, mais à la contenance attentive de ses compagnons, on jugeait que sa science était fort prisée par eux, comme sans doute il la prisait lui-même.

Parmi ces auditeurs complaisants se trouvait d'abord son

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fils, grand niais efflanqué, dont les vêtements trop étroits faisaient ressortir encore les formes pointues; puis son clerc-, M. Benoit, espèce d'incroyable de village, au costume exagéré -.1 prétention à suivre les modes burlesques de l'époque.

M. Benoît passait pour un bel esprit; tout en griffonnant des el des minutes dans l'étude enfumée du tabellion, il composait des chansons satiriques sur les frasques el (es scandales arrivés dans le cercle restreint de ses connaissances, tics chansons, pitoyables de facture et ajustées sur des airs de Pont-Neuf, étaient pourtant très goûtées dans les coteries du voisinage. Sa tigure de fouine avait une expression de malice et de causticité plutôt que d'esprit véritable; mais en ce moment, où il était placé sous l'œil du patron, il affectait un air tueux, et semblait plein d'admiration pour l'immense érudition de l'honnête Toussaint- Seulement un remoqueurel rapide jeté de temps en temps décote, comme pour chercher un complice, témoignait que le clerc chansonnier ne tarderait pas à prendre sa revanche du mortel ennui qui lui était inllLv.

- autres hommes de la troupe, pour la plupart petits proires et rentiers, ne méritent pas une mention particulière, sauf l'officier de la douane de Saint-Illec. C'était un beau garçon, à longues moustaches, raide et gourmé dans son uniforme ' jaune. Il passait pour un forcené partisan des idées nouvelles, et il déclamait en toute occasion contre les abus de la tvramiie. Un douanier démocrate n'était pas chose fort ordinaire à cette époque; aussi celui-ci était-il cité comme une -ité du pays. Il avait pris pour la circonstance une mine réservé . | rot station muette contre sa démarche de politesse et de courtoisie envers le jeune seigneur de l'île de Loch. Parmi les dames on remarquait mademoiselle Toussaint, la du tabellion, vieille tille de quarante ans, acariâtre, bavarde, paraissant perpétuellement en colère de n'avoir pu trou- : mari. Puis trois ou quatre demoiselles ou jeunes femmes plus ou moins insignifiantes, toutes flanquées de leurs mères, bourgeoises curieuses et dénigrantes. Mais au milieu

de cet escadron féminin, celles que l'œil ardent d'Alfred de Kerdren chercha d'abord, furent madame et mademoiselle Labarre, la fille et la veuve de ce corsaire du pays, qui s'était fait redouter dans la guerre de l'indépendance de l'Amérique, et avait prélevé une fortune considérable sur le commerce de l'Angleterre.

La mère, Bretonne de vieille roche, ne différait guère par son costume et ses manières communes des paysannes des environs. Elle avait un esprit maussade, asservi a tous les préjugés mesquins du temps et de la localité. Elle se faisait gloire de ne parler et de ne comprendre que le brezounecq ; et si autrefois son mari , dont la volonté était passablement despotique, n'eût pas décidé que leur fille unique sérail mise, en pension dans un couvent de Din.in, la pauvre enfant eût été également étrangère au langage de la mère-patrie. En raison de ces défauts, la veuve du corsaire était assez mal vue dans la société de Saint-Illec ; sans la protection toute spéciale du tabellion qui était chargé des affaires de madame Labarre, et qui, disait-on, caressait en secret une idée de mariage entre son fdsetla fille de sa cliente, on l'eût volontiers délaissée, malgré ses grandes richesses. Ces défauts pourtant ne devaient pas être attribués à un mauvais cœur; on pouvait môme citer d'elle beaucoup de traits d'humanité. Il y avait dans les petits ports de pêcheurs des alentours plusieurs centaines de chenapans, qui, se vantant, à tort ou à raison, d'avoir fait partie de l'équipage de son mari, lui extorquaient chaque année le plus t lair de son revenu. Jamais madame Labarre n'avait refusé un secours à ceux qui invoquaient de semblables droits à sa faveur. De la sorte, autant elle inspirait de répulsion dans la bourgeoisie, autant elle était aimée et prônée dans la classe populaire où elle répandait de si constants et de si aveugles bienfaits.

Ce type, assez peu atl rayant, de la vieille race bas-bretonne, faisait ressortir encore davantage les perfections de mademoiselle Joséphine Labarre. Mince, élancée, l'œil velouté, le teint rose, la bouche souriante, cette jeune fille avait une grâce et

une dignité pleines de charmes. Elle avait reçu une éducation soignée au couvent, dont elle èUil sortie depuis une année à peine; on prétendait notamment qull ét;iit impossible de trouver dans la province entière une musicienne aussi distingue voix aussi ravissante. Mais les qualités et les talents

de cette belle personne étaient soigneusement cachés sous une

(tréme; soil timidité naturelle, soit sentiment d'une

position busse, Joséphine paraissait toujours soumise à nue

contrainte pénible. Madame Labarre, en effet, ne, veillait pas sur elle avec cette tendresse attentive el délicate d'une mère intelligente ; on eût dit plutôt d'une duègne morose dont la surveillance ressemble à de l'espionnage, la sollicitude à du despotisme jaloux. Aussi Joséphine, toujours en garde contre les autres et contre elle-même, était-elle comme un livre fermé pour ceux qui rapprochaient Alfred de Kerdren seul, malgré sa légèreté apparente, avait deviné quels trésors se voilaient sous cette mélancolie pudique, et encore on verra plus tard quelle fausse idée il en avait conçue.

La mère et la fille s'avançaient serrées l'une contre l'autre, observant avec une égale curiosité, sinon avec des dispositions s, l'humble domaine du châtelain de Loch. Madame Labarre était enveloppée d'une grande mante ou joubelinen d'étamine noire à capuchon que le vent semblait vouloir arracher de ses viriles épaules. Joséphine portait encore son costume de pensionnaire, une robe ou plutôt un fourreau, comme on disait alors, de soie bleue avec une ceinture flottante. Ses beaux cheveux blonds, partagés sur le front, étaient retenus par un ruban semblable au snowd virginal des jeunes Ecossaises et s'échappaient de dessous un petit chapeau de paille. Le vent lutinait la pauvre enfant et exposait indiscrètement aux regards ses mignons souliers noirs à boudes d'argent et ses :is à coins brodés. Elle disparaissait parfois tout entière dans les vastes plis de la joubelinen maternelle dont elle se débarrassait I n souriant.

Quand Alfred la reconnut au milieu de la foule, il voulut s'élancer au devant d'elle, mais la crainte que celte démarcha

ne fût mal interprétée , et peut-être aussi la conscience de son rang le retinrent. Ce fut seulement quand les visiteurs eurent franchi la grille et pénétré dans la cour qu'il s'avança pour les recevoir.

A sa vue, tous les étrangers se découvrirent avec empressement. Seul, l'officier de la douane* portant le revers de la main à son chapeau galonné, parut enchanté que son uniforme le dispensât à la rigueur de donner cette marque d'égards à un aristocrate.

— Soyez les hienvenus, messieurs, dit Alfred d'un ton cordial en s'inclinant; et vous, mesdames, je vous remercie delà faveur que vous m'accordez, et dont je sens tout le prix.

En même temps il emhrassa les dames les unes après les autres, comme l'y autorisaient les usages du temps, effleurant légèrement les joues vieilles et ridées, s'arrêtant plus longtemps sur les joues vermeilles et fraîches. 11 termina par Joséphine Laharre et lui dit à l'oreille :

— Charmante! vous m'avez donc pardonné l'audace insigne que j'ai de vous aimer et d'avoir osé vous le dire ?

Joséphine rougit; mais M. Toussaint, qui adressait en ce moment au maître du château un long et prétentieux compliment préparé pour la circonstance, détourna l'attention; la compagnie entra dans le salon afin de se reposer un instant.

Alfred soutint la conversation avec une aisance, une affabilité qu'on n'aurait pu attendre d'un jeune homme si léger; chaque assistant obtint de lui une marque particulière d'attention, un mot flatteur. Aussi, tous étaient-ils enchantés de son accueil quand on se leva pour aller visiter les monuments de l'île de Loch.

Au moment où l'on traversait la cour, Conan parut, l'air digne et majestueux. Il avait ajouté à son costume habituel une longue rapière assez semblable à une broche à rôtir, et il la portait avec la fierté d'un majordome de bonne maison. Après s'être incliné profondément, il alla se poster à dix pas derrière son maître, en silence.

Nous n'entrerons pas dans le détail de ce qui se passa pen-

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dant une partie de cette journée. Nous ferons grâce au lecteur des dissertations savantes de M. Toussaint sur les alignements de men-hirs, sur les lichavens, les gal-gals ou barrows qui étaient èpars dans l'île de Loch, et qui reçurent successivement la visite de la compagnie. Excepté son lils qui ('écoutait et son clerc Benoît qui avait l'air de l'écouter, L'antiquaire de Saint-Mec ne trouvait plus d'auditeurs coniplaisanis. On préférait se presser autour du maître du domaine, dont la gatté et l'entrain ravissaient tout le monde. La plupart des visiteurs, les liâmes surtout, eussent bien voulu tenter d'abord la fameuse expérience de la Roche-Tremblante; mais, sur la proposition d'Alfred, on avait remis la partie à la tin de la journée, après le repas, ou, comme il disait, la collation qu il comptait offrir à ses botes.

Le temps se passa donc agréablement. A la suite d'une belle promenade sur les grèves et les bruyères de l'île de Loch, on se réunit autour d'une table fort bien servie par les soins de Conan, et l'excellent vin, tiré des caves du vidame, acheva de porter au comble la bonne humeur des convives. Aussi lorsqu'il fallut se lever pour se rendre à la Roche-Tremblante, certains invités, y compris le savant tabellion luimême, ne se sentaient-ils pas solides sur leurs jambes.

Plusieurs fois, pendant le cours de la journée, Alfred avait essayé de se rapprocher de Joséphine pour lui parler en particulier; mais l'attention exclusive dont il était l'objet l'avait toujours empêché d'y réussir. Aussi fut-ce avec une joie extième qu'en sortant du château il vit la société se fractionner par petits groupes et même par couples passablement distants le« uns des autres. Pour comble de bonheur, la jeune fille était seule avec sa mère, et quand il vint offrir sou bras, il fui accepté.

Le vent s'était apaisé comme il arrive parfois aux approches du soir, et le soleil s'abaissait lentement vers un horizon rouge de feu avant de sVnfoncer dans les eaux verdâtres et encore agitées de l'Océan. Alfred se dirigeait, à travers les plantations, vers la région la plus solitaire de l'île. Le frôlement des

herbes flétries sous les pas des promeneurs favorisait le mystère des conversations intimes. Kerdren pressait doucement contre sa poitrine le bras de Joséphine passé sous le sien, mais il ne parlait pas, et la jeune tille, toute frémissante, tenait les yeux baissés. A deux pas en arrière, madame Labarre les suivait; mais soit qu'elle ne fût pas fâchée des attentions particulières dont sa fille était l'objet de la part d'Alfred, soit qu'elle fût tout occupée du soin de se conduire dans cet obscur sentier, elle resiait assez loin pour ne pas rendre complètement impossible une communication confidentielle entre les deux jeunes gens.

Quelques minutes s'écoulèrent avant qu'Alfred, un peu novice en amour, profil4* ** l'occasion favorable que le hasard lui offrait.

Enfin, surmontant son émotion, il dit d'un ton de légèreté affectée, en employant le français, que la mère ne pouvait comprendre :

— Combien j'ai maudit, mademoiselle, ces importuns qui depuis plusieurs heures m'empêchent de vous parler en secret! Cependant, c'était à vous seule que je pensais, c'était vous seule que j'aurais voulu combler d'attentions et d'égards... je vous dois tant de reconnaissance pour être venue! Maintenant, je puis l'espérer, les paroles d'amour que j'ai osé vous adresser à notre dernière entrevue ont obtenu leur pardon... Yous êtes bonne autant que belle!

— Ne vous hâtez pas de chercher de pareils motifs à cette visite indispensable, balbutia la jeune fille timidement. Mon refus eût pu donner lieu à des interprétations méchantes; d'ailleurs j'ai dû obéir à ma mère.

— Oh! charmante Joséphine, pourquoi ne pas m'avoir laissé croire...

— Eh bien, reprit mademoiselle Labarre en affermissant sa voix, je vous avouerai la vérité : j'ai obéi sans répugnance aux volontés de ma mère et aux convenances en venant ici, car j'avais quelque chose à vous dire, une prière à vous adresser,

— Une prière, vous? oh! parlez, parlez.

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— Je voulais conjurer monsieur de Kerdren de réfléchir à l'immense distance qui le sépare qu'une iii e obscure et sans naissance, telle que moi. et le prier il ** cesser des assiduités qui peuvent év< Hier la malignité.

Alfred resta un moment étourdi du coup.

— Ainsi dune, reprit-il enfui avec un accent où la douleur lait au dépit, vous ne m'aimez pas?

s ipbine garda le silence.

— Kn effet, continua Kerdren en s'animant, j'ai remarqué depuis longtemps les prévenances dont VOUS accablent ces deux scribes ridicules, le [ils et le clerc île M Toussaint .. L'un des deux sans doute est parvenu...

— L'un me fait pitié, l'autre m'inspire de la crainte, répliqua mademoiselle Labarre avec vivacité; monsieur de Kerdren m'estime-t-il a^s>z peu pour croire que je pourrais si mal pis* ■ i mi I es?

— Eh bien, alors, quelque autre plus digne...

— Non, monsieur Alfred, répondit Joséphine avec un soupir, personne ne m'a inspiré les sentiments que vous supposez... J> . rèhs même pouvoir avouer que si le ciel ne nous eût pas pl.i< es, vous et moi, si loin l'un de l'autre, dans des conditions si différentes, peut-être...

Elle s'arrêta comme effrayée elle-même de ce qu'elle venait de il

— 1 s'écria Alfred avec chaleur, achevez... Joséphine, n'y a-t-il en effet entre nous que des obstacles de rang

et de i

Nul ne sait quelle réponse allait laisser échapper mademoiselle Labarre, quand le bruit d'une violente discussion s'éleva .\. C'étaient Conaa et l'officier delà douane, qui, politique, s'étaient échauffes au point de produire ite de scandale.

—Et pourquoi monseigneur ne serait-il pas menacé, comme - ntilshonini' s, par < es scélérats qui veulent la destruction du royaume, IN xtei mlnation du roi et de la noblesse? lit Conau avec une \éhémence extraordinaire; pourquoi

ne viendrait-on pas ici pour l'assassiner et brûler son château, comme on a fait là-bas à Carnac, chez le comte Ducouëdic, ou à Saint-Sornin chez la duchesse, ou à Dinan chez M. de Randal, le grand prévôt de la province?...

L'interlocuteur répondit à voix basse, en ricanant ; mais la vive réplique de Conan fit suffisamment comprendre de quelle nature avait été l'explication donnée par l'officier de la domine.

— La pauvreté de mon maître 1 l'abaissement de sa famille! Que signifie ceci, monsieur? De par saint Michel, saint Colomban, saint Dourlon, saint Caradec et tous les autres saints de la paroisse! voudriez-vous faire entendre que le seigneur actuel de ce fief est moins noble qu'aucun des plus grands seigneurs de la cour, que le roi et les princes eux-mêmes? Sa famille était déjà illustre bien avant la venue de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la terre, monsieur; je l'ai entendu dire à l'ancien bailli, fort savant en généalogie... Quanta sa pauvreté, il est moins riche qu'il ne devrait l'être, je l'avoue; mais s'il ne possède plus aujourd'hui la baronnie de Kerdren, la chàtellenie de Saint-Meen et le fief de Legonidec, croiriez-vous par hasard qu'il en vaut un fétu de moins? Supposez-vous son hospitalité moins franche, son vin moins bon, ses serviteurs moins dévoués qu'au temps de ses pères?

Cet appel en ce qui concernait la chère exquise du petit manoir fut sans doute compris, car on parut répliquer d'un ton plus doux et plus amical ; mais quoi qu'on pût dire, la colère de Conan ne faisait que s'accroître.

— Votre protection ! celle de madame Labarre! reprit-il avec indignation, voilà du nouveau! Et quel besoin monseigneur a-t-il de votre protection et de celle de personne? Oui, je le sais, vous, un officier du roi, vous, qui devriez donner l'exemple de l'obéissance aux lois, vous fréquentez un tas de vauriens qui vous bernent en faisant patriotiquement sous votre nez la contrebande; je sais aussi que madame Labarre, à force de donner de l'argent aux coureurs de cabaret qui se vantent d'avoir écume la mer avec son mari, a trouvé beaucoup d'amis dans cette canaille; mais qu'avons-nous besoin de ménager sa

bande ou la vôtre? Qu'ils viennent, ces malfaiteurs, attaquer la personne ouïes propriétés d'un seigneur de Kërdrenl Oui, dites-leur que je ne les crains pas! dites-leur de venir... Je les défie !

Sa cet endroit de la discussion, quelqu'un s'interposa et on n'entendit plus que des criailleries confuses.

— A-t-il jamais existé un fou de cette force? reprit Alfred .a Bouîrire en s'adressant a la jeune fille; le vieux coquin

voudrait me faire égorger et dévaster ma propriété, parce qu'il e-t de mode aujourd'hui de piller et d'assassiner les gentilshommes! Que dites-vous, Joséphine, de la manière dont mon pauvre Conan entend les privilèges de ma condition?

— Son dévouaient peut les lui faire exagérer jusqu'au ridicule, dit mademoiselle Labarre qui, pendant cette pause, était parvenue a modérer son émotion; mais les devoirs que vous impose ce rang, monsieur Alfred, n'en sont pas moins sacrés; ils vous interdisent surtout ce que l'on pourrait appeler une mésalliance.

— Une mésalliance! s'écria Kerdren involontairement.

— N était-ce pas là le projet que vous aviez conçu en me parlant de vos sentiments secrets? demanda la jeune fille avec fermeté.

Alfred parut mal à l'aise comme un coupable; mais il se remit aussitôt.

— Joséphine, reprit-il vivement, je ne veux pas vous tromper; mon nom ne m'appartient pas et je ne puis en disposer selon mon cœur... Mais ce qui m'appartient, c'est un amour profond, dévoué, sans reserve...

— Assez, monsieur, interrompit la jeune fille en essayant de

n bras, c'est une insulte... une insulte que je n'ai pas méritée.

— Ecoutez-moi, de grâce... laissez-moi du moins vous expliquer...

— Les explications sont inutiles! et moi, ajouta-t-elle avec des larmes dans la voix, moi qui avais pu croire...

— N rien qui me soit désavantageux, charmante Jo-

séphine, répliqua Kerdren en la retenant avec force; mais ce n'e^t ici ni le temps ni le lieu pour une conversation de celle nature Consentez à me voir en secret...

— Monsieur !

— Demain soir, dans le jardin de votre mère, àSaint-Iilec... la muraille est basse, il me sera facile...

Joséphine poussa un cri aigu et dégagea son bras par un effort brusque en s'arrêtant.

— Qu'y a-t-il donc, petite? serais-tu blessée? demanda madame Labarre.

— Qu'est-il arrivé? demandèrent toutes les personnes de la compagnie mises en émoi par ce cri de détresse.

— Rien ! rien 1 balbutiait Joséphine.

— Ma fille! qu'ayez-vous fait à ma fille? gronda la vieille Bretonne en se tournant vers M. de Kerdren.

Celui-ci, le front couvert de sueur, le teint enflammé, perdait contenance.

— Je ne comprends pas, balbutiait-il, je ne puis m'expliquer...

— Il n'y a de coupable que moi, reprit vivement mademoiselle Labarre; dans cette allée obscure, le pied m'a tourné sur une pierre... j'ai senti une vive douleur et je n'ai pu retenir un cri-... mais ce n'est plus rien; je suis mieux... je suis bien.

Et elle souriait.

— Si c'était une entorse? dit la mère naïvement.

— Hem! une entorse à la vérité, grommela M. Benoît assez, haut cependant pour que ses plus proches voisins pussent l'entendre.

Joséphine rassura tout le monde sur les suites de l'accident supposé, et l'on se remit en marche. Alfred voulut de nouveau offrir son bras à mademoiselle Labarre ; mais elle avait déjà pris celui de sa mère.

— La sotte 1 la petite prude ! murmurait-il d'un ton d'humiliation et de colère; faire un pareil esclandre! me rendre la fable de ces bourgeois qui ne sont pas dupes de son excuse !... Oh! si je pouvais me venger !

LA ROCHE -TKFMin.VNTE 35

L Epnp.rvE

Bientôt la compagnie arriva dans un petit vallon sauvage, lefflent de la mer par une falaise en ruines. Le sol en stérile, couvert d'ajoncs et de maigres fougères. Cependant il était traversé par un ruisseau, venu du centre de l'île, qui du haut delà ralaise se précipitait dans la mer, et le long de ce rui>seau étaient dissémines quelques saules d'un vert •t quelques arbustes maritimes. Cette solitude avait un caractère particulier de tristesse. Hun n'\ rappelait la fréquentation de l'homme; on n'y entendait d'autre bruit que celui du ressac rocailleuse, les sifflements du vent ou le

murmure sourd dé ta Les traditions antiques et mys-

!u culte féroce des Druides ne pouvaient trouver de e mieux approprié à leur sombre poésie. La célèbre Roche-Tremblante était située sur la pente de la falaise, dans une espèce d'enfoncement semi-circulaire qui semblait être l'ouvrage de la nature. Il y avait donc eu fort peuà faire pour en interdire l'entrée au profane. Quelques pierres moussues et sans adhérence entre elles figuraient encore une muraille dans les endroits où la dé livité du terrain ne la protégeait pas suffisamment; mais, en face de la vallée, s'élevait une grille de fer surmontée d'une croix, dont la présence ajout ut encore au caractère mélancolique de ce lieu désert.

La compagnie s'arrêta et Conafl s'efforça de faire tourner

une énorme cl-T d.ms la serrure rouillée de la grille. Pendant

qU'Il t employait vainement toute sa force, les assistants plon-

ot avidemi rds à travers les barreaux pour cou

lem;i!er plus tôt la ne rveille de file de Loch. Mai-, l'enceinte

iiers ; il était assez difficile de

"altre, parmi ci granitiques, drapées de lichens

jaunâtres, souvent lavées ^r l'écume des lames qui franchis-

saient la falaise dans les liautes marées, celle qui jouissait de propriétés surnaturelles. Une sorte de désappointement se manifestait déjà sur quelques visages, tandis que d'autres, ceux des temmes surtout, exprimaient une appréhension vague, assez semblable à de l'effroi.

Néanmoins le tabellion Toussaint, qui tenait à remplir envers et contre tous les fonctions de cicérone, continuait au milieu du recueillement une dissertation commencée déjà au château.

— Oui, messieurs, oui, mesdames, oui, mesdemoiselles, disait-il avec emphase, je ne suis pas de ceux qui prétendent tout expliquer ; je ne suis pas de ces incrédules qui veulent tout mesurer à la mesure étroite de leur esprit; je crois, je suis convaincu que les païens gaulois, par leur accointance avec les esprits de ténèbres, opéraient de véritables prodiges, et vous allez en avoir un exemple frappant tout à l'heure... La Bible ne dit-elle pas en propres termes que les magiciens de Pharaon tirent les mêmes prodiges que Moïse? eadem portenta fecerunt, dit le texte. César n'affirme-t-il pas dans ses Commentaires que los fées gauloises avaient le pouvoir de se rendre invisibles et de calmer d'un mot les orages ? Je conclus donc que les prêtres gaulois appelés Eubages, Bardes, Senanis ou Druides, ont bien pu, par art magique, arte magica, construire un talisman dont la vertu s'est propagée d'âge en âge jusqu'à nous.

Cette opinion exprimée avec tant d'assurance par uu homme que l'on regardait comme une des lumières de la paroisse, devait faire impression sur des esprits crédules et peu éclairés.

— Mais, monsieur Toussaint, demanda timidement une petite brune à l'œil vif, aux manières espiègles, si ce talisman est l'œuvre du démon, n'y a-t-il pas danger pour nos âmes, à nous autres bonnes chrétiennes, de tenter une pareille expérience?

— Je... je ne suis pas préparé à vous répondre là-dessus, répliqua le tabellion déconcerté ; je ne suis pas théologien... Cependant...

— Un pareil doute est une offense pour ma famille, s'écria Alfred de Kerdren avec ironie, et je ne souffrirai i-as que Ton

cl reRoi hc-Tremblante. ï i vous,

mademoiselle? s'il y avait danger pour le salut à tenter l'èpr< uve, ma grand'mère et mes aïeules, pendant je ne sais i m< bien de générations, seraient donc aujourd'hui en enfer, que le Jour ci.- leurs noces elles ont dû venir ici donner la preuve éclatante de leur - (.'eut été dommage, en vé-

rité, car vous avei pu voir par nos portraits de famille que la plupart étaient cliannanles... Non, non, quoi qu'en puisse dire M. Toussaint ou tout autre, la Roche-Tremblante n'est pas œuvre diabolique... et soutenir une semblable opinion serait Eure troire que l'on a des raisons pour redouter le résultat do

— Entendez-vous, mesdames? s'écria M. Benoît avec son sourire méchant; sur ma parole, c'est un défil

— Et bien, nous l'acceptons, dit mademoiselle Toussaint d'un air de pruderie hautaine.

— Nous l'acceptons! répétèrent les autres dames.

— Toutes? demanda Alfred.

— Toutes.

— Alors, tant pis pour celles qui auront trop présumé d'elles-mêmes I répliqua Kerdren; la roche n'est pas galante, je vous eu avertis; mais je m'en lave les mains.

paroles furent prononcées avec une gaîté factice et pres- . Llfred, depuis sa conversi mademoi-

Labarre, n'avait plus cette aménité franche et naturelle d'auparavant. Ses mouvements étaient saccadés, ses joues rouh voix était altérée. Evidemment il n'avait pu surmonter encore le sentiment d'humiliation et de colère qu'il avait éprouvé . ant ses prétentions si durement repousséea pur la jolie Joseph; .

Conan était enfin parvenu à faire tourner la clef dans la serrure et a ébranler la porte sur g riards. Aussitôt que ->age fut libre, les hommes s'élancèrent dans l'enceinte; les suivirent plus lentement. A mesure qu'elles fran-

chissaient la grille, maître Benoît, trompant pour un moment la surveillance du patron, semblait les reconnaître une à une, et compter ses victimes ; plusieurs frissonnèrent en sentant ce regard froid et railleur attaché sur elles.

L'étroit espace où se pressaient les curieux était tapissé de plantes marines, et encombré, comme nous l'avons dit, de gros blocs de granit provenant sans doute de l'écroulement partiel de la falaise; mais la roche merveilleuse était remarquable par sa position isolée au iond de cette espèce de gorge, par sa masse énorme et surtout par sa nature. C'était une silice noirâtre, d'un grain dur et serré; on prétendait qu'à plus de vingt lieues de l'île de Loch, il n'existait pas de roche de cette espèce. 11 semblait pouriant impossible qu'aucun effort humain eût pu transporter un pareil monolithe dans ce défilé sans le secours des puissantes machines de l'industrie moderne. Il avait douze ou quinze pieds de long sur sept ou huit de large, et on évaluait son poids à quarante eu cinquante mi)~ liers. Mettre en mouvement ce colosse de pierre semblait être au-dessus d'un pouvoir même surnaturel.

Cependant Alfred, le sourire sur les lèvres, s'avança vers l'extrémité supérieure du rocher. Il sembla caresser un moment de la main sa surface polie; puis, pesant sans efforts apparents sur la pierre, il lui communiqua un mouvement brusque, suivi presque aussitôt de cinq ou six oscillations lentes et parfaitement sensibles.

Bien qu'ils fussent prévenus, la plupart des assistants ne purent retenir un cri d'étonnement. Quelques femmes se signèrent-

Le jeune seigneur de l'île de Loch prit p.aisif pendant quelques minutes à accélérer le mouvement de la Boche-Tremblante; enfin il quitta la place en disant :

— Vous voyez comme elle est docile... chacun de mes bons voisins la trouvera également complaisante. Ils peuvent tenter l'expérience à coup sûr ; la pierre n'a aucune vertu occulte pour les hommes.

— C'est-à-dire, monseigneur, que je n'accorde pas cela,

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s'écria té tabellion d'un air capable *. je puis pi \ i • ir ilos lexl s authentiques el précis que les pierres de cette espèce serraient également à reconnaître les hommes qui avaient commis quelque grand crime et les femmes pécheresses; or, si la Roche-tremblante a conservé sa propriété à l'égard des femmes, pourquoi ne l'aurait-elle pas conservée aussi à l'égard des hommes' (Test un point qu'il faudrait éclaircir, èl je rëforl que nous n'ayons pas ici un grand criminel, un parricide, par exemple, ou même un simple assassin. Je serais curieux de m'assurer...

— Vous pourriez fort avoir raison, mon respectable ami, répliqua Kerdren avec un sérieux parfait; malheureusement nous de laisser en suspens, pour aujourd'hui, cette questiOD vraiment intéressante.

— La science \ perdrait beaucoup, grommela le bonhomme, mais il suffit que vous soyez de mon avis, monseigneur; j'en

i à mon ami Grandin, conseiller en parlement, à Rennes, et la première fois qu'il lui tombera sous la main un scélérat i nu... oui, oui, il est de la plus haute importance d'éclaircir ce point.

Pendant cette discussion, les assistants étaient venus les uns après les autres tenter l'épreuve miraculeuse; mais sans doute aucun deux n'avait sur la conscience de ces crimes affréta que demandait l'honnête tabellion, car la pierre ne montra aucune velléité d'immobilité. Elle ne se montra rebelle ni à l'officier de la douane ni au chansonnier Benoit, les deux plus criminels certainement de toute la ban fè.

— Au tour des dames maintenant! s'écria Kerdren quand il eut vu ses hôtes fatigués du jeu: voilà le moment redoutable arrivé; que les incrédules prennent garde à elles!

Sur sa Recommandation on lit cercle autour de la Roche, * distance pour ne pas en gêner les mouvements. Pendant ces préparatifs, certains esprits forts ri. lient sous cape . logeaient à voix basse di s plaisant ries. Mais la* coritê- : ail toute différente. Bien que quelques-unes

crussent seulement sous bénéfice d'inventaire, selon la pi-

quante expression de Lafontaine, à la vertu secrète du talisman, la plupart ne pouvaient cacher une sorte d'anxiété. Elles se regardaient les unes les autres , mais sans oser se communiquer autrement que par le regard la répugnance invincible que leur inspirait cette expérience si délicate en public. Deux d'entre elles seulement ne paraissaient pas partager ce sentiment général : c'étaient madame Labaire et Joséphine. Les traits jaunes et ridés de la mère n'exprimaient qu'une vague curiosité. La fille, cherchant à se confondre dans la foule, s'était assise à l'écart. Le visage tourné vers la grève, elle observait d'un air rêveur les lames qui venaisnt se Priser en écume argentée contre le rivage.

— Comme elle est calme! pensait Alfred ; nous verrons bien si elle gardera toujours sa superbe indifférence!

La première personne qui se présenta pour affronter la terrible épreuve fut mademoiselle Toussaint, la sœur du tabellion; c'était elle qui avait accepté le défi, et cet honneur lui revenait de droit. Comme nous l'avons dit, elle avait bien près de quarante ans; et à voir sa longue et sèche personne, ses lèvres minces, ses yeux éraillôs, ses cheveux d'un blond hasardé auxquels se mêlaient déjà quelques filets gris, on eût pu croire que la vertu avait dû lui être facile. Cependant des bruits avaient couru sur elle à propos de certains clercs vantards qui s'étaient succédé dans l'étude de son frère ; ces bruits à la vérité avaient eu tout juste la frivolité nécessaire pour faire dire aux personnes sensées : « Ce sont des calomnies. » Malgré cela/ on remarqua, lorsque la vieille fille s'avança vers l'extrémité du cercle, que son teint était plus pâle qu'à l'ordinaire.

Mais c'était là sans doute l'effet de la pudeur et de la timidité; car à peine eut-elle touché la Roche, que celle-ci fléchit sans difficulté, et se mit à osciller respectueusement.

— Bravo ! bravo ! crièrent les assistants en battant des mains; la pierre a dit vrai... la vertu est héréditaire dans la famille de maître Toussaint.

— La roche ne pouvait faire moins pour la doyenne des vierges du canton ! s'écria Alfred.

LA ROCHE-TREMBI.ANTK 41

Et pondant que mademoiselle Toussaint se rôtirait fière et

ssante pour laisser place â ses compagnes, le clerc Benoît

criait plus haut et applaudissait plus fort que tout le monde.

I i glace une fois rompue, les autres dames et demoiselles de la compagnie vinrent successivement tenter l'expérience. Les u es, sûres d'elles-mêmes en apparence, touchaient la pierre d'un air dédaigneux; les autres, au contraire, la poussaient arec une sorte de désespoir. Mais en dépit des rires

ironiques, des sarcasmes décochés a la suite de chaque essai,

obéissant recommença pour toutes ses oscillations et I lie complaisance banale finit par exciter les soupçons d'une majeure partie de rassemblée.

— Que diable I grommelait un vieux procureur, il est im- : le que parmi tant de femmes il n'y en ait pas au moins une... ma tille, passe encore I mais mademoiselle Armande ou

•te!... la pierre radote.

— J'aurais i ru, disait une petite dondon de dix-huit ans à l'oreille d'une de ses compagnes, que madame Langlois ne serait pas aussi heureuse que nous... Je sais des choses...

— Décidément, concluait un bourgeois célibataire avec un gros rire, voire Pierre-Tremblante, monsieur de Kevdren, est comme mon petit chien qui saute pour tout le monde.

— Patience I messieurs, patience! dit Alfred en pinçant les

aient madame Laharre et sa fille. La mère avait observé ité marquée les diverses épreuves des autres dames, mais sans témoigner aucun désir d'y prendre part. Quant à Joséphine, toujours assise à l'écart près de la grille, uru lit a peine la tête, quand la galté des assistants éclatait d'une minière bruyante.

I. tabellion essaya de décider madame Labarre à imiter ses compa

— En bien, voisine, dit-il en brezounecq, ne voulez-vous pas tenter fortune à votre tour'.' Jamais vous n'aurez meilleure, occasion de prouver, que votre pauvre défunt avait fait un bon choix en \i..us prenant pour femme!

— Bah! répliqua la vieille Bretonne avec une grimace en /orme de sourire, qu'ai-je à faire de votre pierre du démon? J'ai confiance en Notre-Dame-d'Auray et en saint Michel ; cela me suffit.

Le tabellion n'insista pas; mais le malin Benoît savait mieux comment s'y prendre.

— Eli ! madame Labarre, dit-il de son ton égrillard, savezvous que si vous refusez de toucher la Boche-Tremblante de l'île de Loch, les méchants de Saiut-lllcc pourront joliment jaser sur votre compte?... On dit que défunt Labarre restait bien longtemps eu mer autrefois et que vous n'étiez pas toujours seule à Saint-Ulec taudis qu'il frottait les Anglais!

— Qui dit cela? répliqua la veuve avec rudesse, des sots comme toi, vilain singe?

Maître Benoît supporta l'injure avec une patience stoïque.

— Écoutez donc, reprit-il, on assure aussi qu'un des plus beaux hommes du pays va souvent chez vous le soir et qu'il se retire bien tard!

Un rire général accueillit cette saillie, pendant que l'officier de la douane tortillait sa moustache avec colère. Madame Labarre se leva brusquement, moitié résignée, moitié furieuse.

— Maudit polisson! langue de vipère 1 murmura-t-elle. Elle pesa fortement sur la pierre; mais la pierre ne lit qu'un

mouvement imperceptible.

— Diable ! reprit Benoît en regardant le douanier, est-ce que vraiment...

L'officier perdait contenance et jurait entre ses dents.

— Oui-dàl fit la vieille.

Et se posant plus commodément en face de la roche, elle la secoua avec tant de vigueur, que l'énorme bloc parut près de rebondir au pied de la falaise; il conserva ses oscillations plus d'une minute encore après avoir reçu l'impulsion première.

— A la bonne heure 1 s'écria-t-on de toutes parts; voilà qui lave suffisamment l'honneur du brave corsaire de la Manche!

— J'aurais bien voulu voir! dit la veuve avec fierté, en regagnant sa place.

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