DEU1 MOI RANTS
prit? sérieux. Naturaliste, physicien, chimiste, mathématicien, il avait contribue pour sa part à !"< ; ndes découv< !!■ s . ici I fl u de notre époque. De Londres a Berlin, île Florence à Stockholm, Bes opinions étaient aecueuV lies avec respect : nts faisaient autorité dans la science; d'un mot il ruinait une théorie naissante ou donnait ction à un principe de création nouvelle. Cependant, en dehors do cercle des faits, ses idées avaient, rencontré parfois les u- les plus vives. Hardi et novateur, il ne re* culait jamais, comme certains de ses collègues, devant les
i • — . De lit dos luttes nnées où, nous devons le dire, il n'avait pas toujours eu l'avantage. Mais, vainqueur ou vaincu , rien n'avait pu abattre cet esprit hautain qui se. l uns autre guide
que lui-même, iventures de l'inconnu. Toutefois,
les honneurs, li s dignités, les plus 11 itteuses distinctions n'avaient pas manque à La l'audace de ses . Sa woii éloquente parlai! à la jeunesse Btudieuse du haut de plusieurs chaires; les souverains lui prodiguaient d.s pensions et d< s tiir - les sociétés Bavantes de l'Europe voulaient le compter parmi leurs membres; et au milieu de dette gl tire, due à d'illustres travaux, il conservait cette indépendance qui convient à h royauté du génie.
La maison dejeampagne que Laboissière babilait au village de U..., a ue chose du caractère grave de son
ii ni élevé (Y\u\ seul étage et
' h fondaton remontait au milieu
du siècle dernier. Il a\ lil servi primitivement de maison de
un couvent de Paris, et, malgré la coui he de badi-
i |ui le couvrait maintenant, il conservait un aspect froid,
ique, claustral, qui rappelait son origine. Il était séparé
de l< voie publique seulement par un ur étroite; mais
élevés et une grille de fier, doublée d'une ekùson de \><i . ot obstai 1 ssants. De l'au-
ilendait un jardin carré, rectiligne, I ie inculte. Une aller de charmilles, sombre et louuue, en dessinait les limj es el doi : ail .-m tout k la propriété cel air ti .laire qui contrastait avec la gaieté des habita-
tions vois
Quand le médecin et le curé atteignirent la grille, ils la
trouvèrent bos| tent ouvert! , qui
;.i venir d devant la
maison. Mu- le concierge a1 lil reçu sans doute une consi-
gne sévère, car personne ne pouvait être admis auprès du
maître. Après avoir demandé des nouvelles et s'être inscrits sur une liste spéciale, les visiteurs étaient obligés de repartir aussitôt.
Mignot savait qu'une pareille consigne ne le concernait pas; aussi passa-t-il devant la luge, en se contentant d'adresser au portier un si^ne de reconnaissance. Le portier, de son côté, le salua respectueusement; mais, à la vue du curé, un grand étonnement se peignit sur son visage et il demeura Bouehe béante.
Mignot et l'abbé Roger traversèrent la cour et montèrent un escalier de pierre, à rampe de fer, qui conduisait au premier étage. Le docteur avant poussé une porte, ils entrèrent dans une espèce d'antichambre où se tenait une vieille gouvernante. Lue voix qui partait d'une pièce intérieure faisait la lecture; ce bruit continu, régulier, monotone, ressemblait au murmure sourd d'une fontaine.
— On prie là dedans, dit le bon curé dont le visage s'épanouit.
— On étudie encore comme on a étudié toute la vie, répliqua le docteur.
Cependant la gouvernante s'était levée avec empressement. Quand Mignot se mit à la questionner au sujet de son maître, elle secoua la tête :
— Ah ! monsieur le docteur, répliqua-t-elle, vous oubliez qu'il ne peut plus aller bien... La nuit a été mauvaise ; M. Charles et moi, nous ne pouvions parvenir à le calmer. Il parlait toujours, et il disait des choses superbes que je ne comprenais pas. 11 s'en va et il le sait bien, car il sait tout. Cependant, ajouta-t-elle en regardant le prêtre avec embarras, il n'avait pas demandé, je crois...
— Pensez-vous d >nc qu'il me reçoive mal, ma bonne? dit timidement l'abbé Roger.
— Vous recevoir mal ! non, monsieur, il en est incapable. Un homme si doux, si affable ! Je le sers depuis bien des années, et il ne m'a jamais adressé une parole plus haute que l'autre... Avec cela, une vie si simple, si régulière! Il n'a causé de tort à qui que ce soit... Aussi ne doit-il avoir aucun péché sur la conscience, et peut-être, monsieur le curé, allezvous le tourmenter inutilement.
— Nous sommes tous pécheurs, ma fille ; et quoique voire maître n'ait pas mal vécu, il peut avoir besoin, comme tes autres, des secours de la religion à celte heure solennelle.
— Monsieur n'est pas un homme ordinaire, et ce qui est vrai pour les autres n'est pas vrai pour lui... Mais entrez,
LES DEUX MOI RÀfi . TOUS pouvez filtrer ; TOUS le UWU
neveu, M. Charles, qui lui sert de secrétaire... Tenez, bons messieurs, poursuivi! ta gouvernante en baissant la voix,
iccompliriez une action raériti ire m vous pouviez, l'un ou l'autre, le décider à faire enfin son testament, Le notaire ntë déjà deuz fois inutilement, et il va revenir tout à l'heure, Je ne parle pis pour moi, quoique je sois depuis treut'' ans bientôt au service de monsieur et que je ne p plus gagner mon pain, si l'on me renvoie, mus puni- ce pauurles qu'il a élevé comme son (ils. Le digne jeune
homme, bien qu'il appelle M. Laboissière :- >ncle, est seu-
li ment son parent tres-éloigné. >i notre maître \ ient à m mrir mus testament, - passeront à son frère, qui es!
encore plus riche que 1 i et avec lequel il est brouillé, tai ii-; que son pupille vivra dans la gêne. Cependant si vous saviez
e ce brave enfuit le soigne avec dévouement ! H ne le quitte pas ; voilà quatorze nuits qu'il ne s'est couché. C'est une patience, un zèle, une tendresse dunt on n'a pas d'idée... Or, que deviendra-tril si monsieur persiste à congédier le notai' pas vouloir faire ses dernières dispositions?
— Cette Obstination annonce un esprit troublé, dit l'abbé Roger tout pensif.
— Bah! i piqua le médecin, on fatigue les malades de sollicitations qui finissent par les irriter.
— M Charles du moins n'a pas commis une pareille faute, reprit la gouvernante, et il m'a bien défendu d'importuner mon: . Hais que voulez-vous? c'est plus fort que i n'a-t-il pas déclaré cent fois qu'il voulait donner tout S n bien à son jeune parent? Vous le voyez, il % aurait conscience à dire quelques mots en faveur" du pau\re orphelin, et je vous conjure, dans l'occasion, de ne
manquer. Mignot et l'abbé Roger firent la promesse demandée, et int la bonne femme un peu rassurée par cette condescendance, ils entrèrent à pas légers chez Laboissière.
bambre était fort sombre; les persiennes fermées et
^ inten eptaient le jour. Cependant, ipiés
qnelq - «leurs s*h îbituant à l'obs-
, parvinrent à distinguer tous les détails de celte
cb unbre mortuaire.
Kl c était vaste et nue; le mobilier très-simple, auquel un avait ajouté quelques aa mforlables, suffisait dam
une maison de campagne habitée seulement pendant un ou deux mois de la belle saison. Les murs, tendus en papier de
couleur foncée, n'offraient d'autre ornement qu'un portrait en pied représentant Laboissière en costume officiel, avec tous ses ordres et toutes ses décorations. Ce portrait, œuvre d'un de nos artistes les plus célèbres, trônait seul dans cette grande pièce, et reproduisait assez bien la personnalité puissante mais exclusive de l'orgueilleux savant.
Des papiers, des livres, des brocbures dont, pour la plupart, les bandes n'étaient pas encore enlevées, encombraient les consoles, les tables et jusqu'aux fauteuils. En face de l'alcôve, un bureau d'acajou marquait la place de Charles Stain ville, le parent, le secrétaire et le disciple de Laboissière. Charles, à l'arrivée des visiteurs, a\ait interrompu sa lecture à haute voix et s'était levé poliment pour les recevoir. C'était un grand jeune homme mince, pâle, à la figure douce et intelligente. S>'s yeux, rougis par les veilles et la fatigue, ses vêtements négligés attestaient son insouciance de luimême dans l'accomplissement de ses devoirs. Plein d'affection pour son tuteur, pénétré de respect et d'admiration pour son illustre maître, il s était mis tout entier à son service, cœur, tête et bras. Il ne le quittait ni le jour ni la nuit; il s'honorait de lui rendre les plus humbles offices, de prévenir ses moindres désirs. Tantôt il lui faisait la lecture des ouvrages nouveaux qu'on ne cessait d'adresser à Laboissière', tantôt il rédigeait, sous sa diclée, des notes toujours impatiemment attendues par le monde savant; il était son esclave, son martyr. Non pas que Laboissière se montrât dur et égoïste envers son jeune parent, mais il en était venu à considérer l'aveugle soumission des personnes qui L'entouraient comme chose naturelle et qui lui était due. D'ailleurs, sévère pour lui-même, infatigable dans ses études, il ne comprenait pas que d'autres pussent avoir des ménagements pour leur santé; le travail lui semblait avoir assez de charmes pour dédommager les plus pénibles efforts.
Mais l'attention de l'abbé Hoger et de Mignot se dirigea tout d'abord vers Laboissière lui-même, son lit occupait l'alcôve dont les rideaux, en partie bais-és, affaiblissaient encore la lumière autour de lui. Des oreillers soutenaient la partie supérieure, de son corps, et il était comme assis dans sa couche. Sur ce fond obscur se détachait une tête majestueuse, au Iront large, couronnée de raies cheveux biàncs. Le visage était maigre et livide; les membres étaient alanguis. Les bras, des couvertures, retombaient inertes
par intervalles. Ln îevauche, les yeux n'avaient rien perdu de leur éclat, de leur puissance. 11 semblait, au contraire,
i.FS PII \ MOURANT* S55
mil-, et que l'Ame, la pensée, la vie s'\
H en Bori .il des éd. tirs comme ceux qi ■
uil un miroir quand on l'agite au soleil . mais, en raêm •
temps, ils avaient une fixité, une pénétration que peu à.\
nt pu supporter. Cétaii de l'intelligence pure
qui rayonnait ainsi, c'était un tl ui<lc d'une nature supérieure
it m • qui se dégageait de cette prunelle ardente. Il
trouvait pas un point de cette pièce obscure où l'on ne
crût sentir, comme une (lèche de feu, l'atteinte de ce r<
dominateur.
ot, qn ique blasé sur de pareilles scènes, et l'abbé
la confi ince qu'il tirait de l'élévation et de la
lé de son ministère, s'étaient arrêtés respectueusement,
s avoir fait quelques pas. Laboissière ne pouvait voir
le prêtre que lui ca bail un ri
— l te brochure, Charles, dit-il à son secrétaire avec un enjouement peut-être un peu forcé ; décidément le
me manque pour apprécier, la doctrine nouvelle de confrère de Berlin... Il est temps de Germer le livre..'. Yuici le bon docteur qui va m'engage* sans doute à écrire le mot fin au luis de mon dernier ouvrage.
Et il lit entendre un petit rire qui dégénéra en toux douloureu .
nt le docteur s'était approché de l'alcôve. Prenant i i une montre à secondes posée sur la table; de e il chercha le pouls du malade. 11 y eut un moment de silène
— Eb bien! docteur, demanda enQn Laboissière, combien de pulsations?
— Je me serai trompé sans doute, répliqua Mignot avec quelque embarras; on y v»it si mal ici que je distinguée peine l'aiguille...
— Pas d'i nfantillage, docteur, vous savez que j'exige la vérité... combien de pulsations?
— M inte, je crois,
— Soixante ! alors j*ai encore baissé. Il y a une heure que j'< n ti ix, aucune illusion n'est plus possible; ce qui doit arriver arrivera bientôt!
— Il ne faut pps i t, la moindre émotion aura pu ca' iptôme. D'ailleurs la teo continuelle de vos»facultés qu éjà si faible..'.
— l ic, le travail m ■ fait du bien, répliqua le malade avec une sorte d'impatience; il m'aide a chasser de* idées... fort peu riantes.
En ce moment Laboissière tressaillit, il venait enfin d'apercevoir le curé immobile derrière la draperie.
— Un prêtre! sécria-t-il d'une voix vibrante; qui l'a mandé ? que me veut-il ?
Le digne ecclésiastique fut intimidé en voyant la répulsion qu'il inspirait. Mais bientôt les dispositions du mourant changèrent à son égard.
— Eh! c'est, je crois, M. le curé de B... qui vient rendre visite à son paroissien? reprit-il d'un ton poli. Je craignais encore qu'une de ces éloquentes robes du haut clergé ne se fût glissée jusqu'ici... Soyez le bienvenu, monsieur le curé! Charles, mon enfant, un siège, je te prie.
Son neveu s'empressa d'avancer un fauteuil. L'abbé Roger, un peu rassuré, s'assit modestement. »
— Monsieur, balbutia-t-il , je venais, en ma qualité de voisin et sous les auspices du docteur Mignot, m' in former des nouvelles de l'homme illustre qui... que...
Le regard perçant et le sourire amer du malade l'empêchèrent d'achever.
— Ne cherchez pas de prétextes, curé, interrompit Laboissière; je devine la cause réelle de votre visite, et vous voyez que je ne vous repousse pas... Un cardinal et deux archevêques, sans compter bon nombre de théologiens du premier ordre, ont essayé inutilement ce que vous voulez tenter au-
i'ourd'hui; mais un simple prêtre de village tel que vous a >eaucoup plus de chances de succès... D'ailleurs, poursuivit-il avec une certaine émotion, lors des tentatives dont je parle, j'étais robuste et bien portant; j'entrevoyais à peine la mort dans un vague lointain. A présent, je suis suspendu par un fil au-dessus d'un gouffre sans fond, à présent, je me trouve fatalement placé devant ce terrible problème du to be or not to be *, et je sens que les choses ont singulièrement changé d'aspect... Oui, oui, causons, monsieur le curé; j'y consens volontiers.
L'abbé Roger jeta un regard de triomphe sur le docteur, qui se leva et fit mine de quitter la chambre avec Charles. Laboissière les retint du geste :
— Où allez- vous? demanda-t-il aigrement, croyez-vous que nous en soyons déjà là?... Restez, restez, je le veux; vous pourrez entendre tout ce que je dirai à M. le curé.
Mignot, à son tour, adressa un sourire moqueur au prêtre; puis, versant dans une cuiller quelques gouttes d'une potion
Être on n'être pas.
calmante, il les fit boire au malade. Celui-ci reprit bientôt d'un ton d'impatience :
— Je vous écoute, monsieur le curé; voyons voire solution chi to be or not to be... Vraiment, dans ma situation actuelle,
question a dos proportions formidables I Parlez, parlez donc; iv suis prêt a vous répondre.
— Quoi! demanda le prêtre avec un mélange d'étonnement et de tristesse, allez-vous discuter avec moi?
— Et, Tous-même, pensez-vous que j'accepterais une opinion sans examen? Ma raison peut s'abaisser, elle ne peut
anéantir. Avez-vous jamais lu mes ouvrages, monsieur?
— Jamais, répliqua naïvement l'abbé Roger.
— Je m'en doutais; si vous les aviez lus, vous comprendriez combien il faut que mes idées se soient modifiées récemment pour que je provoque moi-même cette discussion, avec un. désir irdent de la voir tourner contre moi... Mais ce terrible to be... allons! ne perdez pas de temps; j'écoute.
— Mon oncle, dit timidement Charles, ne craignez-vous pas qu'une conversation trop animée...
— Pan: ! commanda le savant d'un ton péremptoire.
Il y eut un silence. Le bon ecclésiastique semblait à la fois cruellement embarrassé et découragé. L'attitude du mourant n'annonçait pas ce désarmement de l'orgueil humain, cet uplissement des facultés, conditions premières de la foi; et le curé camp ignard, dans son humilité chrétienne, hésitait à se mesurer avec ce redoutable champion de l'incrédulité. idant, après s'être un peu recueilli, il reprit d'une voix douce et onctueuse :
— Votre condescendance, monsieur, m'avait fait croire d'abord que la grâce divine avait touché votre cœur; il n'en est rien, malheureusement ; Dieu ne vous a donné encore que le désir sincère de trouver la vérité, et je vais tenter de vous la faire reconnaître à des signes certains... Saint Augustin, qui fut homme du monde avant de devenir un des plus illustres Pères de l'Église, dit quelque part, dans la Cité
— .%>• ni'' parlez pas des Pères de l'Église, interrompit Laboissière avec \éhémence; je ne saurais admettre leur autorité. IN ont pria tous la révélation pour point de départ, et c'est précisément la révélation qu'il faudrait démontrer d'abord.
— Eh bien, si vous niez l'autorité des Pères de l'Église, vous ne nierez pas du moins celle des philosophes profanes.
Le plus grand de tous, Platon, le disciple chéri de Socrate, a soutenu dans ses immortels écrits...
— Ne me parlez ni de Platon, ni de Socrate, ni de ces ouïr s j» nflées de vent qu'on appelle des philosophes! repartit Laboissière d'un ton d'indignation et de mépris. Spçratè et Platon surtout ont été comme des fl aux pour l'hun^ahitê; ils l'ont poussée dans cette voie d'idées folles, d'argumi lions vitics, de discussions oiseuses, de chimères, où s'embourbe depuis tant de siècles, quand elle avait i ■•• monde de» faits scientifiques à découvrir. N'osi-ce pus, en ell'el, Platon qui a publié cette solte et funeste maxime. : yvcoOi «tecxvtov (connais-loi toi-même)'? N'est-ce pas là l'origine de ces hypothèsi s absurdes et sans lin auxquelles donne lieu le monde murai, qui est imaginaire, au détriment du monde réel? Rien que pour avoir débité le premier cette maxime, Socrate avait mérité de boire la ciguë. Avant ce fatal yvwOt <t£kvtov, les intelligences d'élite semblaient être sur tes l^aces de la science. Elles avaient bien compris que, pour expliquer l'homme, il fallait commencer par expliquer le milieu dans lequel il vivait, l'ensemble de la créaii in avant l'espèce de la ciéature. Je vous le répète, elles étaient sur les traces de la science. Tbalès de Milet avait découvert le ncptunisme de Werner; Heraclite, l'éternel pleureur, avait deviné le tulcanisme deLeibnitz. Par malbeur, le problème cosmogopique était insoluble sans des études préalables. 11 y avait nécessité d'abord, pour le résoudre, de connaître parfaitement les éléments et les forces qui constituent l'univers, c'est-à-dire de créer les sciences d'analyse, la physique, la cliim e, l'astronomie, la géologie, la paléontologie. Toutefois ces philosophes de l'Orient et de la Grèce étaient dans le vrai} l'odieux yvuOt 0-wcutov vint fout gâter. Les esprits se détournèrent de la contemplation du monde extérieur si lumineux pour se concentrer dans l'observation exclusive d'eux-mêmes, microscopes ténébreux où nulle loi n'est fixe et certaine. Alors commencèrent ces controverses éternelles sur des sujets inutiles, ces argumentations à perte de vue sur des bagatelles, ces sopliismes, ces folies de parole qui prodiguent en pure perte l'intelligence humaine; alors commencèrent ces prétendues sciences de raisonnement, qui sont à la véritable science ce que les rêves d'un malade sont à la réalité; alors les mots remplacèrent les choses, l'étude des phénomènes physiques dut céder la place aux nébuleuses visions de quelques oisifs. La Grèce d'abord, puis l'école d'Alex .udrie, puis la scoluslique du moyen âge, occupèrent, de leurs sonores et
pédantesques bavardages l'attention qui eût pu se fixer sur lits incontestables. Nous ai très, enfants de la science moderne, ta enfin d humanité de s. s an-
nents; mais il a fallu plus de virigl siècles pour qu'en la fausse route où L'avait lancée le yvo»9«
novrov, \ - royesdonc, monsieur, que ni Platon ni Socràte raient être des autorités pour moi !
Laboiseière avait parlé très-chaleureusement; comme s'il •ut dévelo pé un de ses thèmes favoris, et il s'arrêta épuisé. neveu 1 obligea d<\ prendre eneore une cuillerée de cordial, en lui reprochant doucement de s'échauffer ainsi.
int le bon curé demeurait frappé de stupeur; ces opinions, nouvelles pour lui. le révoltaient. Il avait entrevu, connue à la lueur d'un éclair, les immehs -, les
ruines, la dévastation que le scepticisme avait fait dans cette Ame.
— Monsieur, demanda-t-il, je me serai trompé ou je vous aurai mal coin toute. Il m'a Bemblé que vous alliez ju> |u'à i. ncni... le raisonnement humain!
— Pas absolument
— Mors, bon Dieul s'écria le prêtre épouvanté, à quoi pouves-vous donc croire?
— En dehors des vérités mathématiques, je ne crois qu'aux faits matériels et à leurs déduction.- immédiates, répliqua le
il avec une sorte d'emph ise. Je dis « à leurs déductions immédiates, » car j'ai trouvé presque toujours en défaut t'on app lie la logique. Ces raisonnegendrent l'un l'autre tournent à l'absurde dès qu'ils ion er du point de départ. Je crois
au sens cummon, n pas i la logique. A une
u fait, la vérité devient multiface, et il n . si plus de mensonge qui ne puisse être soutenu par d'excellents argumen
— Hais alors vous niez le monde moral presque tout enti. i '.'
urit avec dédain.
— Est-il ria le piètre en levant les -yeux et
- au ciel, qu'une gi i ide intelligence dît pu at-
i .. 1 1 maintenant, «pie nous
.tietieii? continua-t-il d'un air
• on; on i ste comme
-, are l'un de l'autre:
langue... que me reste-t-il à
— Oh! ne me quittez pas... Causons encore I s'écria Laboissière dans une agitation extrême; j'ai eu tort de vous laisser voir... une fâcheuse habitude m'a emporté trop loin... Ne me quittez pas, je vous en supplie. Tenez, l'abbé, ajoutat-il d'un toLc déchirant, je vais vous ouvrir mon cœur : depuis que mon état est désespéré, je m'efforce de paraître calme et stoïque; je me réfugie dans le travail, afin d'échapper à la pensée poignante qui me poursuit; mais cette pensée a fini par triompher de moi... Peu m'importe qui l'entende : j'ai peur de la mort!... Oui, j'ai peur, parce que la mort, c'est la fin de l'être, c'est l'extinction de l'individualité. Je suis, et dans quelques instants je ne serai plus. N'être-
{>as cela paraît horrible quand on est encore... Oh! monsieur e curé, on dit que vous autres prêtres vous êtes obligés par devoir de vous montrer compatissants et charitables; je vous adjure donc par pitié, par charité chrétienne, ne m'abandonnez pas! ** "
Quand le fier savant avait laissé échapper, comme un cri de désespoir, cet aveu : « J'ai peur de la mort! » aveu qui semblait arraché par d'atroces tortures, le curé n'avait pas songé à regarder le docteur. Tout souvenir de la discussion antérieure s'était effacé de son esprit; il ne pouvait plus s'occuper maintenant que de cet homme souffrant, déchiré, martyr de lui-même, qui implorait son appui.
— Eh bien, soit, mon fils, reprit-il, je ne vous refuse pas les consolations qu'il est en mon pouvoir de vous donner. Mais, à votre tour désignez vous-même les points sur lesquels vous désirez être éclairé, et je m'efforcerai de vous répondre d'une manière satisfaisante.
Cette promesse apaisa le mourant; il devint rêveur.
— Monsieur le curé, dit-il enfin, connaissez-vous les ouvrages de Cuvier, de Lamark, de Bory-Saint- Vincent?
— Je ne les connais pas.
Laboissière eut comme une rechute d'impatience.
— Eh! que connaissez-vous donc? demanda-t-il.
— L'Évangile, mon fils.
— Que dit cet Évangile?
— Que celui qui croit vivra.
— Vivre! oh! je veux vivre... Mais pourquoi ne puis-jc croire?
— La foi est un don que le Seigneur accorde à ceux qui sont simples de cœur.
— Pourquoi ne me l'accorde-t-il pas à moi? J'ai toujours passionnément aimé la vérité; depuis ma première jeunesse,
Je pa«?e les jours et les nuit? ;\ la chercher ; j'ai blanchi, je me suis ibi; i li peine... Pourquoi n'ai-je pas la foi comme les autres? Pourquoi faut-il que je meure dans le désespoir?
— Parce que vous n'avez eu confiance qu'on votre raison, parce que tous avez pris pour un astre du ciel une lueur trompeuse qui vous a égaré dans les marais zi vous a conduit dans un gouffre de boue.
— M lis la raison elle-même n'est-elle pas un pressent de Dieu? Et si Dieu me l'a donnée, n'est ce pas pour que j'en
OS ige? Or, ma raison se révolte contre toutes les erreurs, si consolantes qu'elles puissent être!
— Eh bien donc, nomme superbe, dit le prêtre avec -ie, appelez-la maintenant à votre secours, cette intelligence omnipotente! Oui, invoquez l'aide de cette science humaine qui accomplit tant de merveilles et promet de changer la face du monde! Qu'elle prolonge d'une seconde seulement le temps qui vous est mesuré, ou qu'elle essaye du moin- de mêler un peu de douceur à l'ameiture de ce terrible moment!
— Ne blasphèmes pas la science! s'écria Laboissi ère avec une véhémence pareille. Elle est jeune encore, mais elle grandira et produira des miracles. Un jour, j'en suis sûr, elle enfermera dans une formule simple et mathématique l'humanité, les mondes et Dieu lui-même... Mais ce jour, ajouta-t-il avec un sombre accablement, moi, je ne le verrai p i- '
— Non, vous ne le verrez pas, reprit l'abbé Roger, et ceux qui i tprès vous, et les milliers de générations qui Tiendront après eux, ne le verront pas non plus... Vous rcmonterei aeffets en effets, mais la cause première vous échappera toujours, et vuus demeurerez tous ensevelis dans
impuissai
stants se taisaient. Cette discussion avait fatigué le malade, et il haletait sur sa couche. Cependant sa pensée i vait sa dévorante activité; des réflexions tumultueuseï continuaient à troubler son esprit. Après avoir bu encore quelques gouttes de potion, il reprit d'un ton d'accablement :
— Je comptais que ce prêtre verserait un peu de baume sur mes plaies, et il n'a bit que les envenimer. Cependant la mort est là qui me presse; le no to berne serre à la gorge... Docteur Mignot, vous qui êtes aussi un homme de pensée, loi, Charles, mon élevé chéri, parlez-moi donc à votre tour... Cherchez-moi de CM mots qui donnent du courage; rappelez-
262 LES DEDX MOURANTS
moi, si vous pouvez, ces arguments que J'employais moimême autrefois et que j'oublie maintenant, quand ils me 'seraient si nécessaires. Vous, du moins, parlez-moi, aidezmoi, soutenez-moi 1
Celte adjuration singulière ne reçut pas d'abord de réponse. Charles et le docteur se regardaient d'un air effaré, tandis que l'abbé Roger soupirait tristement. Enfin, le médecin s'enhardissant se pencha vers le malade.
— Voyons, monsieur Laboissière, dit-il, un savant de premier ordre tel que vous peut-il donner l'exemple de semblables faiblesses? Ce qui vous semblait hier si juste et si vrai peut-il vous paraître faux et absurde aujourd'hui? Soyez donc vous-même, et, à défaut d'autres consolations, laissczmoi vous rappeler cette arithmétique vulgaire de la vie humaine : L'existence se compose d'impressions agréable, d'impressions pénibles, d'impressions neutres ou indifférentes. Les sensations agréables sont courtes et rares; les sensations douloureuses, au contraire, longues et fréquentes. Quant aux sensations indifférentes, les plus nombreuses de toutes, elles ne contiennent ni peine ni plaisir. Donc la somme du mal dépasse de beaucoup la somme du bien; donc la vie est un mal.
— La vie est un mal! répéta le mourant comme un écho; voici en tin quelque chose!... Vous avez raison, docteur, la vie pourrait bien être un mal!
il resta un moment absorbé dans ses méditations.
— La vie est un mal! s'écria-t-il tout à coup transporté d'indignation d'une voix tonnante; voilà ce que vous dites, vous qui êtes plein de vigueur et de santé, vous qui ne voyez pas, comme moi, la mort debout et menaçante à votre chevet!... La vie un mal, ingrats et insensés! Mais pour quelques jours de ce que vous appelez « des sensations indifférentes, » je donnerais à cette heure mes honneurs, mes dignités, ma fortune, ma renommée, mes découvertes, tout, je donnerais tout sans regrets... Ce que voc* 4.pelez sensations indifférentes, ;'est la monotone <5u sonneur, c'est aller, venir, voir la lumière, échangci ses idées avec ses semblables, rêver, agir, c'est ...e enfin, et vivre c'est le bien suprême... La vie est un mal! Silence! imposteurs... Ah! si vous sentiez le déchirement intérieur qu'on éprouve quand l'anéantissement est prochain, inévitable, vous n'oseriez plus soutenir que la vie est un mal!
Le docteur n'essaya pas de répliquer pour défendre sa thèse. Comme Laboissière était retombé dans son morne abat-
(ment, Charles, s 'approchant à son tour, lui prît affectueusement la n
— Mon nu le, dit-il d'un Ion timide et respectueux, au lieu de chercher Dieu a esprit, pourquoi ne le cher het-vi i pas avec votre cœur? Dieu, comme à dit Jean-Jacques, ne se démontre pas, il se fait seulfr,., El si vraiment, mon on. le, vous ne pouvez admettre ers .-impies
qui, depuis tant de siècles, smit la consolation de arqùoi u*accepterfex-vou9 pas dé poétiques hypothèses, en harmonie a\ee les opinions que vous matière est éternelle; la mort n'est qu'une odre la vifi par une loi fatale. Dieu, sans cess i l'œuvre pour relever m qui tombe, ce qui meurt, raviver ce qui s'éteint,
loi n'eu -■ ra t-il pas ainsi de l'individualité humaine? ■elle p is sou- uni nouvi lie forme , la première a subi i m néei ssaire? Pour-
lerait-elle l'oiseau des champs, dans
ut qui murmure, dans la graine qui germe, dans le urquoi...
— Te tairas-tu, poêle, rêveur, songe-creux! interrompit
ec un lire méprisant; crois-tu qu'en ce ino-
i; eut je puisse me payer de ces vagues aspirations, de ces
tes et brahmaniques? Ce sont là des
lebiter quand on est jeune, quand on songe dans
oe, sous un chêne, par un beau jour de printemps;
ju ui i on est vieux, quand on souffre, quand on va
mourir... Tenez, poursuivit-il dans un malaise inexprimable,
ces ù et inutiles discussions m'ont brisé... j étouffe...
Ouvr i uétres, que je respire et que je voie la nature
et le docteur s'empressèrent d'obéir. Dès que les
; tés it que les volets eurent
tourné sur leurs gonds, un Ilot de lumière éblouissante et
i lans cette chambre jusque-là som-
>mme un parut se rani-
panj .iicnt, ses na-
indil dans toute
sa i mpla silencieusement le beau spec-
ui.
La j'ai, ne . lait .. pli ndissait
un ciel d'azur, bu lonu uris s'élevaient des
chants d'oiseaux, «liants de fau\ettes et de rossignols. Des
millious d'msecles reuj pissaient l'copace de leurs bourdon-
nements; des papillons voltigeaient autour des jasmins et des clématiies qui encadraient les fenêtres; k'S hirondelles se poursuivaient en criant dans L'atmosphère limpide. En face de la maison, la Seine coulait fière et majestueuse, reflétant le ciel. Sur la rive, des peupliers aux formes sveltes, au feuillage d'un blanc brillant, se balançaient mollement.^sclon les caprices d'une folle brise. Des barques élégantes, chargées de jeunes femmes et d'insouciants canotiers, sillonnaient dans tous les sens les eaux tièdes de la rivière. Ces barques s'appelaient, se défiaient à la course ; on entendait les rires argentins des femmes, les propos gais des rameurs. Des enfants jouaient en babillant dans les vergers voisins; des jeunes tilles chantaient sous des tonnelles de verdure. Partout débordait la vie, le bonheur et la joie; partout se manifestaient l'activité humaine et l'activité de la nature; le monde semblait toujours jeune, toujours vigoureux, toujours nouveau, comme s'il ne devait jamais mourir.
Laboissière observait ces détails avec une attention muette; mais l'expression de soulagement que ses traits avaient pris d'abord s'était effacée. Bientôt deux grosses larmes roulèrent sur ses joues creuses, et il murmura faiblement :
flot to be... n'être pas... Quitter tout cela, ne plus voir tout cela!... Que cela est beau pourtant!
11 se tut encore; puis se couvrant le visage de ses deux mains, il s'écria frénétiquement :
— Fermez ces fenêtres... fermez-les toutes... que. je ne voie pas ce merveilleux tableau de la vie! Voulez-vous donc me tuer avant l'heure?
Et cette fois les sanglots éclatèrent au fond de l'alcôve.
Les volets furent poussés précipitamment; les rideaux interceptèrent de nouveau l'air et le soleil.
Les assistants avaient le cœur serré; nul n'osait troubler de sa parole le silence solennel qui régnait dans la chambre.
En ce moment, la porte s'ouvrit avec précaution, et la gouvernante, entrant sur la pointe du pied, vint annoncer à son maître l'arrivée du notaire.
Laboissière tardait à répondre.
— Mon notaire ! dit-il enfin d'un ton dur; que me veut-il?
— Monsieur sait bien... monsieur a témoigné le désir de faire des dispositions...
— Dites-lui qu'il s'en aille... Qu'on me laisse en paix! Que m'importent à moi les biens de ce monde? Que m'importent ceux qui vivent? Laissez-moi, vous dis-je.
LES DEUX KOURANTS 2G5
La gouvernante, malgré les signes impérieux de Charles, ne bougeait pas, el semblait solliciter «lu regard l'intervention dea anlrea personnes présentes. Klignot la comprit le premier.
— Monsieur, dit-il avec assurance en ^adressant au nwuririt . TOUS avez toujours vécu en honnèle homme; vous aurez sans doute à cœur de remplir le dernier devoir que cette qualité vous impose. Vous devez faire usage de voire richesse, à cette heure suprême, pour récompenser ceux qui vous ont fidèlement servi, surtout pour assurer l'avenir de votre enfant d'adoption. <!e jeune homme a été pour vous comme un lils tendre et respectueux: nous sommes témoins de son dévouement. Je vous conjure donc de tenter quelques effort a ..
— Monsieur liignot, de grâce, interrompit Charles navré en joignant les mains, ne le tourmentes pas.
— Le docteur a raison, dit l'abbé Roger à son tour; il s'agit en effet, monsieur LabOissière, d'un devoir de conscience et de probité. Quelques minutes de conférence avec votre notaire suffiront... Accomplisse! cette bonne aciion; elle vous dnDnera de la force et du courage, s'il peut exister de la force et du courage en dehors de Dieu!
re fronçait le sourcil avec impatience.
— Laisses-moi, répéta- t-il; ces sollicitations m'irritent et me lassent. Pourquoi me rappeler de misérables intérêts humains dont je ne me soucie plus? Ils ne valent pis on souffle d'air vital. Ce jeune hninme, qu'a-t-il besoin de fortune?... V j z, ajouta-t-il avec une sorte de colère, en désignant Charles, voyez comme il est beau, comme il est jeune et fort! Toutes les tètes, toutes les splendeurs de l'existence ne l'attendent-ellei pas? Moi, je donnerais les plus riches trésors de la r quel pies jours, pour quelques heures seulement de >a jeunesse et de sa vigueur!
Puis il parut saisi d'un accès de rage:
— Sortez, laissez-moi! s'écria-t-il d'une voix sourde et op-
m'importune; Je ne veux voir fier-
: je veux mourir seul... Chacun de vous m'i s: odieux I
[tt'il est jeune, celui-là parce qu'il esl sain et
t autre, le plus heureux de tous, parce qu'il peut
croire... Tenez, votre insolent bonheur est une insulte pour
moi! Tout \it et je meurs... Je luis le monde et l'huma-
... Honte ft malédicti ai .-ur...
endit plus que des mots incohérents et sans suite, 1 il a\ec effort et par saccades de la bouche du
mourant; des spasmes convulsifs soulevaient sa poitrine. Le docteur ne pouvait se méprendre à ces symptômes :
— La crise ! dit-il d'une voix brève.
— Mon oncle, mon pauvre oncle! s'écria Charles éperdu. Le curé s'agenouilla furtivement derrière le rideau et se
mit à réciter tout bas la prière des agonisants.
Quelques instants après, l'abbé Roger et Mignot sortaient de la maison Laboissière.
— - Est-ce donc là ce que. vous appelez un homn'ie grand «levant la mort? demanda le prêtre, qui avait été douloureusement affecté de la srène'précédente.
— Les nerfs ont fléchi, je l'avoue, répliqua le médecin beaucoup plus calme, et cependant, l'àbbé, vous ne l'avez pas ébranlé! 11 ne vous a pas éfié un pouce de terrain!
— Et vous considérez cela comme un triomphe j docteur? Songez -vous à quel prix ce soi-disant avantage était acheté"?... Eh bien, allons voir maintenant ce pauvre Simonnet. Ce n'est qu'un humble et ob»cur bourgeois; mais peut-être trouverons-nous chez lui d'heureuses distractions a la pénible impression que nous a laissée votre illustre Laboissière.
Simonnet, qu'on appelait à B... le père Simonnet, était un de ces petits marchands qui, après de longues années de travail, sont parvenus à s'assurer une modeste aisance pour leurs vieux jours. Son origine était très-infime et il avait été seul artisan de sa fortune. Né dans une province du midi de la France, dès l'âge de seize ans il avait parcouru le pays, un ballot sur le dos> pour vendre de la tuile et d'autres étoffes. Peu à peu son commerce s etaii étendu dans les provinces voisines; et un beau jour, le jeune colporteur, toujours chaîné de son ballot, s'était dirigé pédestrement vers Paris en se servant de sa demi-aune comme d'un bâton de voyage. A Paris, grâce à son activité, à sa bonne conduite, ses affai-
prix Mornr 267
ré* n'avaient pu tard»5 a prospérer. Il avait d'abord ouvert une petil ► dans le quartier des halles; puis, il était
venu - lin de 1 1 nie Saint-ffo-
livrë à ilo*
. vivant d'ordre et d'économie, [lavait bien
. comme i n peut i i »tam-
ment la perlidie d'un de l'avait mis uni' fois à
- .!.' Ba i -ii'. Néanmoins cotte période écoulée,
Simonnet, déjà vieux* s'était In uvé ur de huit a dix
mille livres de ri rite bien liquides. Sa famille n'était pas nom*
l<reu-e; elle si de sa femme, un peu moins âgée
que lui, et u'i .'il avait mariée avantageusement.
Suffis Bte, et Simonnet ' i après tant de fatigues.
Au--! s i établissement corom e de la plupart des peiits marcliands de Paris, il ri mpagne pendant une partie v sur le village de B..., où
fiabilité le faisaient aimer de tient.
Simomfi qu'on appelle un dévot, mais, ori-
pina'; lément religieux, il aNait toujours
de sa première éducation.
font à peine sentir sur ces stamment occupés, qui, dans le tumulte des affaires, al la simplicité de cœur, les mœurs - idé>.-s locales d i paisible coin de
. <. itherine, n'avait pas peu conti i le ce doute universel, tléau de notre
• ne, elle avait soutenu par ses tri qui l'adorait. Ils étaient du même • m tient depuis leur enfance. Quand
pénible métier de marchand ambulant, i et bonne jeune ûlle, mais très-pauvre, vivait i travail ses mains. Ils s'étaient promis de
r aurait pu se créer une position convenable; mais on devait craindre qu'une fois installé à Paris, le pi< nu d, m . r le Buccès, ne revînt jamais
tvaii un faible pour l'argent, et il lui eu s doute de truu\er un meilleur parti que
Catherine, I •; tendant la jeune fille, au
fond de son village, il patiemment l'exécution d'un co-
rnent dont elle - :.l la sainteté. Kile eut r&JBOOj
car à peine Simonnet crut-il pouvoir suffire aux besoins d'une
famille, qu'il vint réclamer sa fiancée; il l'épousa donc et la conduisit à Paris, où ils partagèrent les mêmes fatigues, menèrent la même existence ignorée et laborieuse.
Du reste, ces sentiments religieux n'avaient pas été inutiles à Simonnet pour l'aider à supporter les malheurs des derniers temps de sa vie. Moins de deux ans après que les deux vieux époux s'élaient retirés du commerce, Simonnet avait perdu sa chère Catherine; puis, son gendre était mort, à la suite de mauvaises affaires, laissant sa fille veuve, sans fortune, avec un enfant. Ce double coup l'avait cruellement atteint ; la perte de sa fidèle compagne pouvait même être considérée comme la cause première de la maladie dont il se mourait en ce moment. Cependant l'infortune ne l'avait pas abattu ; sa douleur était paisible, sans éclat extérieur. 11 avait recueilli chez lui sa tille, madame Berton, et sa petite-fille, Clémentine, maintenant âgée de dix-huit ans environ. Entre ces deux femmes qui le comblaient de soins et d'égards, il avait vécu ses derniers jours, dans ce calme parfait que donne, en dépit des chagrins passés, la conscience des devoirs accomplis.
Simonnet, comme nous l'avons dit, occupait une petite habitation en forme de chalet suisse, à l'extrémité du village. Ce chalet, dont le bonhomme avait tracé lui-même le dessin, n'était pas, nous devons l'avouer, du meilleur goût. Frêle construction de bois, avec un balcon extérieur, elle rappelait de fort loin les élégantes habitations des montagnes helvétitnnes; mais elle était saine, commode intérieurement; l'air y était pur, la vue magnifique, et le père Simonnet eût pu dire comme l'auteur latin, s'il eût su le latin : Parca sed apta mihi.
Le chalet s'élevait entre une cour où croissaient des troënes et des acacias aux touffes luxuriantes, et un jardin d'un demi-arpent dont la culture et l'entretien étaient l'occupation favorite de Simonnet quand sa maladie ne l'avait pas encore réduit à l'oisiveté absolue. Malgré son exiguïté, ce jardin contenait un bassin avec son jet d'eau, une grotte en rocailles, une volière, un kiosque, une serre, toutes merveilles conçues par l'imagination du vieillard et exécutées par lui-même. Là jadis on l'apercevait, par-dessus les haies de clôture, travaillant du matin au soir, une bêche ou même une truelle à la main. Artiste à sa manière, il s'était plu à multiplier dans cet étroit espace les ornements bizarres qu'il supposait devoir produire reflet le plus pittoresque. L'ensemble était d'une naïveté qui touchait à- la puérilité, et les riches propriétaires
du voisinage appelaient ce modeste domaine la folie du père Simonnet.
Malgré tout cela, quand le curé et le médecin atteignirent le chai i. Us lui trouvèrent on air tranquille et riant qui cont avec l'aspect lugubre de la mai>on Laboissière. Bien que la mort lût venue aussi s'abattre sur cet humble toit, rien ne semblait attrister encore cette petite demeure cachée dans le Feuillage. Le jet d'eau murmurait faiblement au bout du jardin; ient dans la volière; le pigeon
blanc favori roucoulait tout bas, posé sur la galerie de bois ouvragé. Bien plus, les sons d'un piano s'élevaient delà maison. Ils étaient plaintifs; leur rhythme lent et solennel ut celui d'un chanl d église. Néanmoins, cette musique en pareil moment avait quelque chose d'inconvenant qui ne ni m.ju i pas de cho |uer les visiteurs.
Le i are fronça le sourcil ; il monta un escalier de bois qui conduisait au premier étage du chalet et pénétra, suivi du ir, dans un petit salon d'attente où l'on jouait du piano. La musicienne était une charmante jeune tille, vêtue d'une robe blanche et portant ses beaux cheveux châtains lissés en ban leaux. but le front, c'était mademoiselle Clémentine Berton, la petite-fille de Simonnet Interrompant brusquement te commencée, elle se leva pour recevoir les arrivants. Alors on put voir que les traits gracieux de Clémentine étaient fort altérés et que ses yeux étaient pleins de larmes.
Malgré ces signes de chagrin, l'abbé Roger demanda sévèrement :
— Comment, mademoiselle, ponvez-vous, dans des circon-» stances aussi t'i lieuses...
— Ah! monsieur le curé, répliqua Clémentine en sanglotant tout bas et en désignant la porte d'une pièce voisine ,
l-père le veut, et je n'ose pas le refuser... Je jouais la J'ii n dt Moïse, un morceau que grand-père affectionne, et puis il assure que la musique apaise ses souffrances.
— A la bonne heure, c est différent... Comment va-t-il ce soir, mon enfant?
— Toujours mal, monsieur le curé; il s'affaiblit déplus en plus. Si i mère est auprès de lui; mais moi je ne puis le
■n- pleurer... Alors il me gronde, et i! me renvoie à mon piano.
— Mademoiselle, demanda Mignot avec embarras, êtes-
iur vi iller votre cher malade? Il pourrait arriver, d'un moment a l'autre, tel événement.. Enfin il serait bon que vous eussiez ici une per-
sonne de confiance, un homme si c'était possible, capable de vous assister en cas de besoin.
— Madame Durand, la garde-malade, doit venir un peu avant la nuit, et Gustave va nous arriver de Paris dès qu'il aura pu quitter son ministère...
— Gustave! répéta le bon curé: je croyais, mon eufant, que vous n'aviez pas de frère?
Clémentine rougit.
— M. Gustave n'est pas mon frère, balbutia-t-elle.
— Mais alors comment se fait-il...
Clémentine devint plus rouge encore.
— C'est... c'est le fils d'un ami de mon grand-père, un jeune homme qui nous porte à tous beaucoup d'affection.
Mignot et l'abbé Roger sourirent; ils avaient enfin compris. Une voix cassée appela de la pièce voisine.
— Venez, messieurs, venez, dit la jeune demoiselle avec précipitation, il vous a entendus... 11 ne faut pas qu'il s'impatiente.
Elle entra légèrement, et les visiteurs entrèrent sur ses pas.
On se trouvait maintenant dans un salon d'été frais, propret, garni de meubles de canne, où tout respirait l'ordre et l'aisance. Une porte-fenêtre, ouverte sur la campagne, laissait pénétrer librement l'air extérieur, qui agitait par intervalles les rideaux de mousseline blanche. Devant cette portefenêtre, le vieillard mourant, vêtu de molleton et les pieds enveloppés de flanelle, était couché sur un lit de repos. Sa fille, madame Berton, dont la figure belle encore annonçait une quaiantaine d'années, veillait sur lui avec une touchante sollicitude et cherchait à deviner ses désirs pour les prévenir aussitôt.
Au premier aspect, le bonhomme Simonnet ne semblait pas devoir justifier l'éloge qu'on avait fait de son énergie morale. Il était de taille moyenne, un peu replet encore, bien que la souffrance eût de beaucoup abaissé les rondeurs de son embonpoint. C'était une de ces natures lymphatiques, somnolentes, à fibre molle, qui ne peuvent trouver en ellesmêmes des ressources suffisantes pour réagir contre le chagrin ou contre la douleur physique. Ces nerfs détendus, cette organisation flasque et pâteuse, décelaient un caractère irrésolu, sans vigueur. Cependant la conduite passée de Simonnet et son attitude présente contredisaient hautement ce diagnostic, et la faiblesse du tempérament s'appuyait sans doute sur une puissance venue du dehors.
Simonnet était atteint d'une de ces maladies du cœur qui
• i»i:r\ MoruvMs 271
rorta de la science médicale et se terminent
, oph • Orj aucun des signes
d'une ■ n'avait manqué au vieillard et aucun
n n'était plus possible, il le savait. Rien ne
. résignation, la sérénité
horreur, lui, pour ce brillant
monde extérieur; il le contemplait
lion évidente, mais eu même
il du voyageur pour les pays qu'il
une de ses fatigues, il avait
dih, cet liumlile coin île terre ou il
avait loul cré< après Dieu; il voyait encore ce boulingrin
dont il a\ i fin et si vel< uté, ce bassin de
issons rouges qui accouraient
qui jaillissait en poussière de
e de plantes vftrles, ce cabinet
i i> chers et Familiers, qui avaient
joi ■ el qu'il allait quitter, Bien plus, il
baies qui bordaient son domaine,
la cam - et mobile, le fleuve superbe, les planta*
lé ciel, cette sublime carrière que
urent incessamment les astres et les mondes. Mais cet
nomm | ir sa nature même ne manifestait ni
. iile ne versait pas une larme.
■ de langueur apparaissait sur Isa
nd son regard rencontrait celui de sa tille ou de
iif-i'illr ; mais aussitôt il se tournait vers un guéridon
lui et un doux sourire venait effleu-
trouvait un crucifix d'ivoire qui, nous de\"i , n'était pas un chef-d'eeuvre de sculpture,
dont ta vue remplissait le mourant de foi et de conlidiiee.
Quand les visiteurs entrèrent, Simonnet les salua d'un geste amical.
— Oli ! oh! dit-il .. . Le prêtre et le médecin tout
. Voila qui sciait inquiétant si je ne connaissais pas ma p i table... Heureusement moi paquet est delà
lait, et je Buis prêt à partir quand il le faudra; n'est-il pas vrai, mon bon cui>é?
Les deux dames s'empresser» nt d'offrir des sièges. Pendant
que l'abbi iroles ami-
gnot vint prendre la main du malade et se mit a le
attentivement Malgré l'importance que devait
avoir cet examen pour Simonnet, celui-ci ne semblait pas s'en apercevoir, et continuait sa causerie. En revanche, les dames attendaient avec une anxiété mal déguisée le résultat de ces observations.
Le médecin demeura impassible; sa contenance ne trahit aucune découverte fâcheuse, mais il n'adressa non plus aux pauvres femmes aucun signe encourageant, aucune parole d'espoir. Elles comprirent ce silence; les yeux de la mère se mouillèrent de larmes, et Clémentine ne put retenir un sanglot.
Le vieillard tressaillit, et bien que sa petite-tille, par un effort de volonté, eût aussitôt réprimé son émotion, il lui dit en la menaçant du doigt :
— Comment, Clémentine, je t'y prends encore ? Si tu n'es pas plus ra;sonnable, je vais te renvoyer à ton piano, et tu seras condamnée à jouer la Prière de Moïse jusqu'à... ma foi I jusqu'à nouvel ordre. Est-ce gentil de tourmenter ainsi ton pauvre grand-père?... Écoute, si tu es bien sage, je te dirai, dès que Gustave sera de retour, quelque chose qui ne te déplaira pas... Tu verras! mais, en attendant... Quoi donc! et toi aussi, madame Berton?... à ton âge?
La mère et la fille essuyèrent leurs yeux et vinrent prendre place aux côtés de Simonnet.
— En vérité, mes chères petites, poursuivit-il d'un ton moitié grondeur, moilié caressant, je ne vous comprends pas! que sigui lient ces pleurs et ces soupirs? Est-ce sur moi, estce sur vous que vous vous désolez ainsi? Vous, je ne veux pas vous offenser, mes enfants, vous m'aimez, j'en ai la certitude et vous ne m'oublierez pas de sitôt... Pa^ un mot; je sais ce que vous voulez dire... Mais vous avez d'autres affections, d'autres devoirs; bientôt mon souvenir ne sera plus dans vos âmes qu'un sentiment tendre, mélancolique, sans amertume. Est-ce sur moi? Alors pourquoi me plaindriezvous?Le chrétien ne meurt pas; il change seulement une vie douloureuse et passagère pour une vie de gloire et de béatitude éternelles. Je vous quitte, il est vrai ; mais nous nous retrouverons plus tard, quand vous aurez accompli votre destinée sur la terre. Moi, je vais revoir Catherine, ma bonne et fidèle compagne, qui m'attend là-haut depuis dix ans, et nous ne nous séparerons plus... Oh! n'est-ce pas, monsieur le curé, poursuivit-il avec une naïveté d'enfant, que je vais revoir ma bien-aimée Catherine!
— L'Eglise, en effet, répliqua l'abbé Roger, permet cette consolante espérance; les justes retrouveront dans l'autre vie les personnes qu'ils ont aimées dans celle-ci.
— Oh! je compte bien me réunir à Catherine, car si le Seigneur, dans sa miséricorde infinie, nous accordait a I us deux le bonheur des élus, comment pourrions nous être beureux l'un sans l'autre? Catherine m'attend là-haut, je n'en doute pas... Elle était si vaillante, si courageuse el en même t mi s si pieuse, si résigni ' i.lle et moi nous avons traversé de bien mauvais tours I Notre enfonce a été misérable. Moi, j'étais un orphelin, élevé par la charité d'un habitant de notre village; elle, privée de sa mère dès sa naissance, devait Boufirii tes caprices d'un père ivrogne et brutal. Comme ni"i. elle a connu la pauvreté, la faim et le froid; mais nous nous aimions saintement, et quand le courage venait à nie manquer, elle me soutenait, me consolait... Tenez, laissez-
r un trait de notre enfance, <]ui me revient à cette heure, je ne sais pourquoi... Ecoutez bien, mes tilles, il s'agit de votre mère !
— Donnel ne paraissait plus songer aux visiteurs; il posa
or son Iront, comme pour aider le travail de sa
mém ire. Madame Berton et Clémentine s'étaient penchées
lui, h bien que la tête brune et sérieuse de la mère, la
i di he et bloi de de la jeune tille se trouvaient presque
sur l'oreiller qui le soutenait :
I cteur dit à voil basse au curé.
— Mauvais symptôme... Quand les souvenirs d'enfance se réveillent chez un mourant, c'est signe que sa fin ap-
be.
t venait de se soulever imperceptiblement, et une i ouleur ren iraissait sur ses joues.
— Oui, oui... c est cela! dit-il l'œil fixe et la bouche souriante, comme si de délicieuses visions passaient devant lui; j'ava • . et votre mère en avait buil à peine; j'étais un garçon alerte, aux longs cheveux flottants, aux pie.ls nus; Catherine était une petite ménagère active, toujours co [nette
ses pauvres vêtements; on l'appelait la petite vierge. Un jour d'hiver! Catherine lavait un gros paquet de linge dan- larh 1ère qui | asse au bas du village. Il avait fallu casser la .1 ice pour itteindre l'eau courante, et les main- de la jeune L\ mdière étaient engourdies pir le froid. En sortant de l'école, j'accourus pour aider ma chère Catherine. Elle refusa d'abord ; j'insistai, et je finis par la décidera me céder itt ii pendant qu'ell • récb inff rut un moment ses mains son tablier. Me voilà à f œuvre; maisj'é i - gauche et inexpérimenté, comme \ou< pouvez croire. Tout a coup la cravate brodée du père de Catherine, la cravate des grands
jours de fête, s'éehappa de mes doigtjs inhabiles, et le courant erilporta le léger tissu sous la glace. Je poussai un cri d'effroi et je demeurai consterné, ne sachant qu
mais Catherine, la courageuse (iile, n'hésita pas une minute; elle sauta dans l'eau, disparut tout entière et revint bientôt la précieuse cravate à la main... Pauvre, pauvre Catherine ! quand nous remontâmes au village, ses vêtements s'étaient couverts de glaçons, et cependant elle souriait tout le long du çh min pour me consoler, et elle ne voulut jamais m'a- ▼ouer, plus tard, que son père l'avait battue parce qu'elle s'était mouillée.
En racontant cette anecdote, Simonnet pleurait; sa fille et sa petite-fille l'embrassèrent et lui reprochèrent de s'attendrir ainsi.
— Laissez, laissez, mes enfants, dit-il, ce sont des larmes qui ne font pas de mal.
11 resta linéiques instants encore plongé dans sa rêverie.
— Mes filles, reprit- il enfin, vous n'aurez bientôt plus personne pour vous entretenir de votre sainte, mère; cependant, prenez-la toujours pour modèle et pour exemple; qu'elle soit toujours présente à vos actions, à vos pensées... Toi, mignonne, poursuivit il en posant sa main sur l'épaule de Clémentine, tu es la plus jeune, et selon toute apparence, tu nous survivras longuement; eh bien, n'oublie pas une recommandation dernière. Tu vois là-bas, près du bassin, cette jolie touffe de fleurs bleues dont l'odeur est si suave? C'est une plante de notre pays; j'en rapportai la graine il y a vingt ans, et depuis ce temps, je l'ai toujours cultivée avec amour. Elle a un nom latin dont je ne me souviens plus ; mais comme ta grand'mère aimait beaucoup cette fleur, qui lui rappelait notre beau climat du Midi, je lui ai donné le nom de fleur de Catherine. Quand je ne serai plus là, cultive avec soin cette plante, qui te parlera de ta grand'mère et de moi. Qu'il y en ait toujours une touffe dans ce jardin où j'ai passé des heures si tranquilles, une autre dans le petit parterre qui est derrière l'église... Tu comprends ce que je veux dire ?
— Grand-père, grand-père, balbutia Clémentine en cachant son visage dans le sein du vieillard, je ferai ce que vous souhaitez.
— Il suffit, merci, mon enfant... Eh bien, ta récompense est prête... Tu vas voir! tu vas voir!
11 sourit d'un air de malice et baisa le front de Clémentine.
l.E^ DFl\ MOURANTS 275
Alors seulement il sembla remarquer la présence du curé et du médecin, témoins muets de cette scène de famille.
— Pardon, mes amis, reprit-il: au moment d'un ilt:part, les soin- et les préoccupations ne manquent pas, vou
... Mais je sui- maintenant tout à vous... Allons, mon cher curé, ne me direz-vous pas quelques-unes tic ces bonnes paroles qui - éabies à l'oreille et au cœui ?
— Je ne saurais rien vous dire, mon fils, que rotre simple piété ne vous ait inspiré déjà. Vous êtes en paix avec, le ci< 1,
le monde, avec vous-même... Cherchez bien, pourtant, n'est-il aucun doute 9 aucune obscurité, aucune appréhen- : ■ qui trouble encore votre conscience? Le mourant se recueillit.
— Je ne trouve rien , »i i -il après une pause; je suis plein de confiance dans la bonté de Dieu... El, si ce n'étaient ces pau-
petites que vous vovei là, jamais, dans fe cours d<' i . nais été aussi calme, aussi heureux que je le suis oomi h' :
[/abbé Roger éch ingea encore un regard avec Mignot, qui devint pensif. Le prt bientôt ;
— Êtes- - sûr, mon liis, de ne j»l n-s ressentir ni haine, ni colère confie ceux qui vous ont offensé? Vous avez souffrit de cruelles injustices; les avez-vous sincèrement pardonleurs auteurs?
— Je vous comprends, mon père, répliqua Simonnet dont les traits s'altérèrent d'une manière sensible, et dORl la voix dt vint un peu tremblante; il s et indigne associé qui, après avoir en rché vainement a se faire aimer de Catherine, s'enfuit à l'étranger, en emportant le plus net de noire av. ir... Ce lut poui moi un coup affreux! Sans le se-
. aéreux, j'aurais été mis en faillite; nais eussions été ruines, dés .. Ah! monsieur le curé, pourquoi rappeler à présent un tel souvenir! Vous savez bien que j'ai pardonné.
— Cependant, mon Ois, vous parlez de votre ancien associé avec une - urrait croire qu'il reste encore en vous un peu de levain du vieil h inme...
— Le ci 'I i Simonnet; alors, c'est à mon Insu : y ne v< iu plus de mal i Bi :~
— \ mon fil-, que ce malheureux a été cruellement \\un de ses tantes, il est rentré en France depuis quelq • temps, et lise trouve maintenant à Paris, vieux, pauvie, malade
— Mon père, c'est peut-être un châtiment de Dieu.
— H est vrai, et pourtant Dieu nous commande d'aimer nos ennemis.
Le vieillard c'prouva quelque agitation; sa volonté semblait lutier contre un sentiment secret. Mais celte lutte ne lut pas ue: bientôt les traits du bonhomme exprimèrent leur mansuétude accoutumée.
— J'admire voire pénétration, mon père, dit-il; une pensée mauvaise avait en elVet germé dans mon âme, et je vous remercie de me l'avoir signalée; je vais l'expier autant qu'il est en moi. Je n'ai pas de testament à faire; le pou de bien qui me reste revient à mes chères filles, mais elles accompliront scrupuleusement mes vœux, je n'en doule pas. Jr les prie donc de ne pas oublier non plus celui-ci : elles trouveront, dans ma grapde cassette de palissandre, une bourse de cuir (mon ancienne bourse de colporteur) contenant une somme en or que j'avais économisée sou à sou et que je réservais pour les dépenses imprévues. Je désire que cette somme soit remise à Brissot; en même temps je charge ma fille de lui dire que je lui pardonne ses torts envers Catherine et envers moi. Si celte somme était insuffisante pour mettre Brissot à l'abri du besoin jusqu'à sa mort, mes enfants voudront bien l'assister de tout leur pouvoir... Eucore une fois, je les en prie.
— Mon père, répliqua madame Berton avec répugnance, cette générosité est-elle bien justifiée? La conduite iutàine de Brissot...
— Ne me parle plus de cela... Il est malheureux, il a besoin de pitié ; je ne lui refuserai pas la mienne; ne lui refusez pas la vôtre, si vous m'aimez!
Les deux femmes promirent en pleurant.
— Bien, bien, mon fils! s'écria l'abbé Roger avec enthousiasme; j'ai deviné la grandeur de votre sacrifice, j'ai compris ce qu'il vous a fallu de courage pour atteindre ce degré d'abnégation... Vous avez remporté une grande victoire sur vous-même I
Simonnet, épuisé par ces émotions, restait immobile, les yeux à demi fermés.
— Je ne sais ce <|ui se passe en moi, murmura-t-il: j'ai des bourdonnements dans la tète; le cœur me bat... Est-ce que déjà?... J'ai pourtant encore quelque chose à faire ici... Où esl Gustave? Pourquoi Gustave ne vient-il pas?
— Grand-père, répliqua Clémentine, Gustave ne peut tarder, car voici l'heure du convoi du chemin de fer. Mais ne puis-je savoir...
LES DEIX MOURANTS 877
— Potito curieuse!... et ma surprise !... Qu'Use hâte, pourtant, car il miterait trop tard.
— attendes, grand-père, dit Clémentine en courant vers la
porte; je crois entendre... oui, oui, c'est lui... enfin!
On traversait en effet la première pièce d'un pas rapide; au même instant, an jeune homme dune Bgure agréable, viMu arec une élégante simplicité, entra tout haletant. Il ssa on sourire à Clémentine, salua les assistants, puis, jetant son chapeau sur un meuble, il s'approcha de Simonnet, q.i'il enveloppa d'un regard inquiet.
— Bonjour, mon vieil ami, dit-il avec uncafTcction presque filiale; je suis un peu en retard, mais nous avions tant d'ouvrage au ministère... Comment cela va-t-il ce soir?
— Comme il plait à Dieu, mon garçon, et par conséquent toujours liirn... Mais arrive donc! je t'attendais avec impatience, car j'ai a te parler.
— A moi, monsieur Simonnet?
— A toi et à une autre personne... Mais je sens que nous ne devons pas | erdre le temps en paroles inutiles... Viens fasseoir ici, Gustave ; toi, Clémentine, prends place de l'autre eùté... Maintenant, donnez-moi vos mains, et écoutez-moi.
Le curé et le médecin voulurent se retirer par discrétion.
— Demeures, mes bons amis, dit Simonnet avec enjouement; des témoins respectables sont nécessaires pour l'engagement que vont contracter ces jeunes gens ; vous voudrez bien en servir.
Il parut contempler avec complaisance ces deux charmantes figures dont le teint rose, la jeunesse et la fraîcheur contrastaient avec sa pâleur, sa vieillesse et ses traits ridés.
— Chers enfants, reprit-il de sa voix caressante, vous êtes vraiment nés l'un pour l'autre, et ce fut une heureuse pensée que ton père et moi, Gustave, nous eûmes autrefois de songer a vous marier ensemble... Vous vous connaissez depuis vos premières années, vous vous estimez, vous vous aimez... Vous sei /. donc heureux, quand vous serez unis par les saints nœuds du mariage, quoique ce bonheur, moi, je ne doive pas le voir!
— Et pourquoi non, monsieur Simonnet? dit le jeune homme; laissez-nom espérer...
— Ne m'interromps pas, Gustave* répliqua le malade avec un fin sourire; tu serais peut-être bien attrapé si je n'avais pas le temps d'achever... Donc, mes enfants, les vœux de mon vieil ami le défunt, les miens, les vôtres, sont près de se réaliser. Tu entres dans ta vingt-cinquième année, Gustave,
et c'est l'âge que ton père et moi nous avons fixé pour ton établissement. Tu es un honnête garçon, rangé, travailleur,. po é; tu as un poste modeste, mais qui, grâce à ta bonne conduite, peut s'améliorer. Toi, de ton côté, nia chère Clémentine, tu es sage, bien élevée, tu as su mettre à profit les conseils de ta digne mère : à ton tour tu seras une ménagère soigneuse, une bonne épouse, une mère chrétienne. Le nu ment est donc venu de vous unir devant les hommes et devant Dieu. Aussi, en dépit de mon mal, ai-je pris mes mesures en conséquence. Les actes nécessaires ont été dressés, les publications légales ont eu heu à Paris, et dans un court délai, demain, si vous voulez, le mariage peut s'accomplir.
Les deux fiancés couvraient de baisers les mains déjà froides du vieillard.
— Grand-père, dit Clémentine en sanglotant, pouvez-vous croire que nous songions à présent...
— Et pourquoi non, mignonne? reprit le bonhomme gaiement; les vieux sont faits pour s'en aller quand, leur heure est verv e, et les jeunes doivent rester afin'deTemplir la tâche qui leur est imposée. Comme je vous le disais donc, tout est prêt pour le mariage, et certes, si la chose dépendait de vous seuls, vous seriez très-empressés de le conclure... Ne rônonds pas, Gustave... 11 ne faut pas rougir, Clémentine... I. n'y a là rien que de légitime etde naturel. Malheureusement voilà qu'au moment où Les obstacles sont levés, le pauvre vieux grand-père vous joue le mauvais tour de vous quitter brusquement; les habits de deuil vont prendre la place des habits de noce, et soit chagrin réel, soit convenances, il faut ajourner à six mois, un an peut-être, cette union tant souhaitée.
— Grand-père, je vous affirme...
— Monsieur Si monnet, je vous jure...
— Paix doncl vous ai-je adressé quelque reproche? Vous avez du cœur, je. le sais, et vous remplirez ce devoir sans murmurer.-.', mais j'ai résolu qu'il en serait différemment. Pourquoi attendriez-vous dans le deuil et dans la reliaiteque les délais d'usage fussent passés? Suis-je donc tant à plaindre? Je" vais me réunir à Dieu et trouver là-haut ma chèie Catherine; peut-être assisterai-je invisible à votre félicité... Accueillez donc mon vœu, mes enfants, et promettez-moi de vous y conformer. J'entends que ma... l'événement auquel je suis préparé depuis longtemps ne dérange en rien l'accomplissement de nos projets. J'entends que, quoi qu'il arrive, ce mariage ait lieu dans quinze jours, à partir d'au-
jnurd'hui, nnn plus à Paris, mais ici a H..., dans l'église dti village, el le curé et ltv d i leur a voua rappeler au
! cette expresse volonté de votre aïeul. Tous stants étaient surpris de cette exigence inat-
tendue.
— Mon père, dit madame Berton douloureusement, pnuvex-voua croire que ces enfants et moi, quand nous aurons le cœur <ié h né...
— Et c'est ; rédsémenl parce que vous aurez le cœur déchiré, mi fille, que je SOnge dès 'i présent aux moyens de
affliction. La Providence a il" né la jeunesse d'une bienfaisante mobilité dans les impressions. Malgré la tendresse de ces enfants pour moi, malgré leurs vifs regrets, la joie d'un amour partagé envahira leurs âmi s... I.t loi, qui es boi ii" mère, ma Bile, tu ne pourras fempêcher de sourire en votant ces jeun 'abandonner à leur affection
mutuelle. Ainsi vous serez consolés les uns par les autres, et vous sentir- z moins le vide que ma perte aura laissé-.
Il y avait quelque chose de simplement grand dans ce vieillard qui. sur son lit de mort, préparait ainsi des consolations et méditait des fêtes pour faire diversion au deuji de sa famille. Comme le? deux daines et Gustave n'étaient pas en état de répondre, l'abbé R ger dit avec autorité :
— Promettez, il le faut; un pareil vœu doit être sacré pour vous.
M idame Berton balhutia une promesse, tandis que Clémentine et Gustave continuaient à couvrir de baisers la main du mourant.
— Merci, mes enfants, dit celui-ci avec effort; il était temps!... une révolution étrange vient dé s'opérer en moi. Mais, grâce à Dieu, un tâche est terminée... Gustave, reniiez la beun lift . . Mes 011 s, sojei bénies!
Pendant ces dernières parole-. Ba voix s'était altérée, et ses traits avaient subi une décomposition presque instantanée. Le docteur se leva précipitamment : a peine eût-il regardé Simonnet et compulsé BOB pouls, qu'il fit un geste silencieux et solennel. Les deux dunes, Gustave et le curé tombèrent à genoux; on n'entendit plus que des prières et des sanglots.
Noos avons dit que cette scène funèbre se passait dans une pièce ouverte d'où l'on dominait le jardin du chalet et la campagne environnante. En ce moment le soleil se couchait, projetant des rayons d'or sur l> s collines boisé s, sur les massifs d'arbres, sur les eaux tranquilles 4e la rivière. Les acacias et les ébéniers fiémissaient tout bas et commençaient à exhà-
1er leurs délicieux parfums. La nature ne s'endormait pas encore, mais elle se reposait déjà dans une sorte de recueillement majestueux. Ces bruits divers qui, peu d'heures auparavant, se détachaient d'une manière nette et distincte, se confondaient maintenant dans un murmure vague, plein de grandeur. Les insectes ne bourdonnaient plus, mais ils remuaient encore sous les brins d'herbe; les oiseaux ne chantaient plus, mais ils gazouillaient timidement l'hymne du soir dans la feuillée. Au loin on entendait les chants des bateliers, les tintements de la cloche du village qui sonnait Y Angélus, la voix des promeneurs qui se répandaient par petites troupes dans la campagne; mais ces sons de l'homme, ainsi que ceux de la nature, ne formaient plus qu'un bruissement doux, harmonieux, qui allait toujours en s'affaiblissant, semblable aux boudées d'une brise expirante.
Le groupe dont Simonnet était le centre offrait fui-même un tableau plein de poésie religieuse. Le vieillard ne faisait plus aucun mouvement; il avait les mains jointes sur sa poitrine dans une attitude de profond repos. Un rayon du soleil couchant filtrant à travers les arbres de l'enclos, venait s'épanouir sur cette figure vénérable, et lui formait comme une auréole d'un éclat surnaturel. Les assistants demeuraient pieusement prosternés. Le prêtre, avec sa soutane noire et son air imposant; Clémentine, si chaste et si pure dans sa robe virginale; le jeune homme, si vif et si gai d'ordinaire, écrasé maintenant sous le poids du chagrin; la mère, dont l'affliction contenue ne semblait que plus cruelle, tous unissaient leurs cœurs dans un commun sentiment, leurs voix dans une commune prière. Le docteur restait debout et silencieux, comme si cette fête de la mort du juste l'eût laissé indifférent; mais il n'était pas le moins ému peut-être. Son sourire sceptique avait disparu; il était rêveur, la tête penchée.
Une fois, Simonnet sembla vouloir parler, mais il lui fut impossible de prononcer des mots intelligibles. Madame Berton comprit pourtant, à l'expression du regard, la volonté du mourant. Elle prit sur la table le crucifix d'ivoire, et le remit à son père, qui la remercia d'un signe, et qui, saisissant le crucifix, le pressa contre sa bouche.
Quelques minutes s'écoulèrent encore; les prières étaient finies, cependant la famille et le prêtre ne se relevaient pas, attendant que l'âme quittât la terre. Le docteur voyant que les dt igts du vieillard pouvaient à peine soutenir l'image du Christ, voulut la lui ôter; celle main, déjà morte en ap-
parence, se crispa subitement avec une vigueur inattendue.
— Laisses, docteur, dit madame Berton d'une voix entrecoupée; ce crue ftx a reçu le dernier baiser de ma pauvre mère, et mon père ne doit plus s'en séparer.
Le mourant entenditsans doute cette assurance, car un sourire d'ineffable béatitude s'épanouit sur ses lèvres et ne les quitta plus.
Tout à coup la voix et la force lui revinrent. Ainsi parfois quand une lampe va s'éteindre, elle jette un éclat plus vif et plus brillant.
— Adieu, mes enfants, mes amis, murmura-t-il ; que Dieu me reçoive dans son sein !
On retenait smi haleine et on écoutait, mais il ne parla plus. La vie s'éteignit sans secousse; on n'eût pu déterminer a quelle minute précise l'àme avait abandonné son enveloppe tci i estre ; c'ét lit une mort mélancolique et paisible comme le soir d'un beau jour.
Un moment encore la brise fraîche qui s'élevait de la ri- \i refit croire, en se jouant dans les cheveux du vieillard, que Simonnet conservait quelque mouvement; ses traits semât animes sous le trait lumineux qui venait du ciel; ses ■yeux restaient ouverts, sa bouche souriait toujours. Mais bientôt l'illusion se dissipa. Le soleil se coucha, la brise s'éteignit, et l'immobilité étemelle se manifesta par ses signes indubitables.
Alors la famille désolée se releva et chacun vint à son tour déposi r un baiser de paix sur on front inanimé, tandis que l'abbé H tgei disait d'un ton solennel :
— In.-- • Di u, quand notre heure sera venue, nous donner une pareille mort!
En sortant du chalet, le docteur et le curé n'éprouvaient pas ce sentiment douloureux qu'ils avaient ressenti en quittant la demeure de Labois.-iere. Ils étaient tristes, mais de cette tri.stejse sans amertume qui domine de haut les misères humaines.
— Eh bien , docteur, demanda l'abbé Roger quand ils furent à quelque distance de la maison, que pensez-vous du pauvre père Simonnet?
— Je l'avoue, mon cher curé, ce que je viens de voir m'a pénétré d'admiration. Un homme d'esprit et de condition
vulgaires, sans élévation dans l'intelligence, et dont je connais de longue date le tempérament flasque et mou, s'est hau-sé par le sentiment religieux à une sublimité d'abnégation, à une énergie souveraine dont je croyais l'humanité incapable; tandis que l'autre, ce savant illustre, ce grand esprit, s'est montré faible et lâche comme un enfant*
— Vous reconnaissez donc enfin, docteur, que la foi seule fait supporter avec courage cette redoutable transition de la vie à la mort ?
— Oui, curé; mais la foi philosophique, la foi de quelque nature qu'elle soit, aussi bitn que la foi chrétienne.
— Cependant vous convenez que dans les deux cas dont il s'agit...
— Oui, clans ces deux cas particuliers, vous avez raison... mais vous aurez beau dire, mon pauvre abbé, le monde ne se fera pas trappiste !
— Ah ! répliqua le bon curé avec un soupir, je ne demande pas Untl