‹ La roche tremblanteChapitre 23 sur 24 · LES · texte numérisé non relu

LES

B... est un de ces élégants villages des environs de Paris, ou la partit' privilégiée île la population parisienne vient chen h' t, pendant la belle saison, l'air vital et le soleil bienit de la campagne. Assis d'un pittoresque au

bord de li - est dominé par des coteaux dont la ligne

icusement sur un ciel pur, tomme dans un tableau du Poussin. Au penchant de ces coteaux, parmi -ifs d'arbres exotiques et d'arbustes ileuris,

apparaissent de blanches villas italiennes, des cottages anglais, voire des châteaux gothiques en miniature, produits hybrides d'imaginations . mais ornements variés

pour l'ensemble du Le village lui-même s'a longe

démesurément, afin d'ac i les courbes capricii

de la ri\i<re. Par in la locomotive d'un chemin de

; l'horizon, en déployant son panache de fumée, et déchiie l'air de

D ni 'ailles de B... suivaient en sens inverse

la ch i . gée d'arbres, « jui côtoie la Seine et se ren-

■ -i eut a l'endroit le moins large de la voie publique;

ient le curé et le médecin du village. L'abbé Roger, le

cuié, petit vieillard grassouillet, au teint frais, soigné dans

sa mise, avait la bonhomie et la simplicité bienveillante d'un prêtre campagnard ; néanmoins on jugeait à l'inflexibilité de sa taille, à la vivacité de son geste, que la fermeté du caractère ne devait pas lui faire délaut au besoin. Le docteur Ms gnot, à peu près de même âge, avait déjà l'œil cave et le da voûté. Il tenait à la main son chapeau à larges bords, et l'on pouvait voir son front chauve, poli comme l'ivoire, où se rc flélaient les fatigues et les soucis de sa rude existence. Malgré l'aménité apparente de ses traits, son sourire fin, son regard moqueur trahissaient un certain penchant pour la controverse et l'épigramrae.

Mignot et l'abbé Roger s'étaient rencontrés bien des fois, soit au lit des malades, soit dans les réunions bourgeoises de la localité, et peut-être avaient-ils rompu l'un contre l'autre plus d'une lance. Mais, comme ils ne pouvaient s'empêcher de s'estimer, malgré la divergence de leurs opinions, ils ne cherchèrent pas à s'éviter. D'ailleurs, l'homme de science croyait avoir en ce moment un avantage secret sur l'homme de religion, et il lui tardait de s'en prévaloir. 11 s'avança donc le premier et salua d'un air de familiarité amicale; le curé s'arrêta, rendit le salut, mais avec une réserve évidente.

Après quelques paroles de politesse, le médecin reprit :

— Sans doute, mon cher curé, vous allez visiter le père Sirnonnet, ce vieux bonhomme qui habite le petit chalet au bout du village? Je compte le voir aussi, mais je ne suis pas sûr de le retrouver vivant, car son état me semble désespéré... Vous ne devez pas avoir eu grand mal avec lui, l'abbé ; Sirnonnet est tout à fait des vôtres... Quant à moi, je me rends à cette maison blanche que vous voyez là-bas, chez le célèbre M. Laboissière, un des princes de la science, comme on dit aujourd'hui. Cette gloire nationale, je le crains, va s'éteindre aussi d'un moment à l'autre. •»

— Quoi! docteur, M. Laboissière serait-il si mal?

— Il est si mal que peut-être, comme Sirnonnet, ne passera-t-il pas la journée. Son asthme le suffoquera certainement à la première crise, et nous n'y pouvons rien. Ainsi donc, mon cher abbé, poursuivit Mignot avec malice, M. Laboissière ne vous a pas fait appeler encore?

— Non, répondit simplement le curé, mais puisqu'il est en danger de mort, mon devoir est d'aller lui offrir, comme à mes autres paroissiens, les secours de la religion... Avec votre permission, docteur, je vais vous accompagner chez M. Laboissière.

— Vous? demanda le médecin en ouvrant de grands yeux,

vous! simplo curé il'' campagne, vous songeriez à convertir un des premiers physiologistes de notre époque, L'adversaire invincible il'' tous les Bpiritualistes du monde savant?

— El pourquoi son, docteur? Je puis du moins L'essayer; encore une fi i-. c'( si mon devoir. Si donc vous vouliez Lien

n îr d'introducteur...

Mignol le regardait toujours d'un air effaré; enfin il partit d'un éclat de rire.

— H le fierait! s'écria-t-il, sur mon honneur! il le ferait comme il le dit; ces gens d'église ne doutent de rien...

os, curé, croyez-vous que Le grand Laboissière se tiendrait coi et muet devant votre punie, avec la complaisance des bonnes vieilles femmes que vous prêchez le dimanche? lisait penser el parler, celui-là; el franchement il pourrait

u\i t trop fort pour vous... 1j un autre côté, je vous apprendrai qu'il n'a pas besoin qu'on l'aide a bien mourir. Il sition réelle et il la considère avec la fermeté d'un homme de cœur, avec le stoïcisme d'un sage. Toute votre éloquence se ! ria rail contre son indomptable énergie.

— Je ne suis rien par moi-même: mais la vérité que je sais i li trgé d'annoncer peut vaincre les forts et rabaisser les superbes. Celui qui parle par ma bouche opère de plus

- miracles que de convertir, à la dernière heure, un matérialiste... Quant à l'énergie que vous vantez, j'ai vu mourir bien des personnes, pendant ma Lingue carrière, et j'ai toujours constaté que les incrédules étaient pusillanime- devant 1 1 mort.

— Ob '■ pour le coup, l'abbé, vous calomniez les sceptiques, et en ne citant que des noms fameux, C..., D... et A... sont morts avec Le plus grand courage.

— On l'assure, en effet; mais L'incrédulité a son orgueil aussi , et l'esprit de parti dénature toutes choses. Un observateur impartial, mis en présence de ces personnages célè-

piand ils avaient coi science de leur lin prochaine, eût

inement découvert en eux des Bignes de faiblesse. La

mort po ir ce - m Iheureuz est L'abîme du néant; or les nerfs

les plus BolidVfl tressaillent dès qu'apparaît l'abîme... Pour

e vous le i n'ai rien observé de pareil. Au con-

n'ont jamais manque de se troubler

au moment décisif, et la religion seule a pu donner aux mou-

i nit- 1 1 l >rce de franchir courageusement le terrible passage.

— Eh ! ne v. us ai-je pas dit cent lois, curé, la cause de

trente victoire t iJ'ord inaire, chez les mourants, l'intelligence est souffrante, brisée, comme l'organisme. Dans

l'état de prostration physique et morale où vous les prenez, ils n'ont plus de vigueur pour la lu te, ils subissent irrésistiblement toutes les influences. E puis, l'ardeur de votre fcëlë, les convenances, souvent des obsessions de famille... Mais Lahoissière ne se trouve pas dans les mêmes conditions. Son cas est un de ces cas rares où l'on conserve jusqu'au dernier souffle l'usage de ses facultés. Il connaît sa maladie aussi bien que moi-même; il en apprécie les incessants progrès avec un admirable sang-froid. Il continue de penser et d'agir; son esprit n'a rien perdu de sa lucidité, de son ressort; rien ne fléchit dans cette âme de bronze. C'est la fermeté d'un Romain et la résignation d'un musulman fataliste... Eh bien, curé, puisque vous le désirez, je suis prêt à \ous présenter chez Laboissière ; il est honnie du monde, plein de sens; il vous recevra poliment, du moins je l'espère...

— Merci, docteur; je courrai, s'il le faut, les chances d'un mauvais accueil... Partons, et en quittant la maison Labo»sièie, nous pourrons nous rendre ensemble chez Simonnet.

— C'est entendu; mais vraiment, curé, votre assurance me confond ! Songez dune que vous allez vous heurter contre une des plus puissantes intelligences de ce temps-ci ! Je tiendrais à vous prouver qu'un sceptique peut bien mourir ; mais je voudrais aussi vous épargner une démarche inutile et peut-être... une humiliation.

— Je sers un Dieu d'humilité, répondit l'abbé Roger avec un sourire.

— Soit ; je vous ai prévenu... Mais, morbleu ! l'abbé, vous méritez une leçon, et vous allez la recevoir, j'en suis sûr. Parlons donc !

41s s'avancèrent côte à côte vers la maison Laboissière. Tout en cauant, le médecin conservait son air dédaigneux et narquois, le curé sou air de bonhomie paisible.

Laboissière était, en effet, un de ces hommes éminents dont leur pays cite le nom avec orgueil. Depuis plus de quarante ans, il occupait du résultat de ses études tous les es-

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