LA ROCHE-TRI
Il y ont un moment de repos, après cette victoire signalée de madame Labarre.
— Une persi ane encore n'a pas subi l'épreuve ! dit une voix.
— C'est mademoiselle Joséphine Labarre.
— Il est vrai; mais à quoi bon? dit AJfred de Kerdren avec ironie; n'est-on pas sûr d'avance du résultat?
— Eh ! ne connaissait-on pas aussi d'avance la vertu de ma femme? demanda un bourgeois d'un air piqué.
— E| celle de ma fille I murmura un autre.
— Joséphine veut sans doute se singulariser encore! reta d'un ton doucereux une amie de mademoiselle Labarre.
— Vas-y, petite, dit la veuve avec autorite; vas-y et fais-les
Josêphiro s'était levée au premier appel de son nom ; mais, malgré l'ordre précis de sa mère, elle hésitait encore; cette démarche lui paraissait ridicule et inconvenante.
— Soit! dit elle enfin à den)i-voix, puisque tout le monde - omet... me voici.
El elle s'avança lentement vers le poste indiqué en face du
On lit silence et on n'entendit plus, un moment, que le bruit
de la cascade ou les cris di s oiseaux de mer qui regagnaient
la terre aux approches du soir. La jeune tille, les yeux baissés,
avait pourtant un air d'assurai ste. Retirant sa main
potelée d'une élégante mitaine de suie, elle pesa de
,r la Roche... La Roche resta immobile.
Tous ceux qui venaient de voir la pierre incessamment ba-
i Dort, i.e pouvaient croire d'abord à cette
fixité bine pâlit; mais elle revint à la ebarge et
il tandis qu'elle tachait d 'imprimer au bloc
■ ut habituel... Même résultat négatif et desespé-
bangea des si-nes moqueurs.
— I'< i sont e oe | ut-il gêner les mouvements de la pierre?
. que tout le monde se tienne éloigné... ravier s'est-il glissé par-dessous.
44 LA KOCHE-TREMBLA.NTE
Mais rien en apparence n'empêchait le roc d'osciller comme auparavant.
— C'est bizarre! grommelaient les hommes.
— Qui s'en serait douté? chuchotaient les femmes. Madame Labarre s'était approchée de sa fille avec impatience.
— Eh bien, sotte, dit-elle, tu ne sais pas t'y prendre!... Tiens, comme ceci.
Et elle voulut répéter l'oscillation qu'elle avait produite un instant auparavant; mais la pierre semblait maintenant incrustée dans le sol.
— Laissez faire mademoiselle! s'écria Alfred d'un ton sarcastique; si quelqu'un peut émouvoir les rochers, c'est elle sans aucun doute !
Joséphine jeta autour d'elle un regard d'angoisse; la raillerie et la joie méchante se trahissaient sur les visages. Aussi, appuyant ses deux mains a la fois sur la Roche, réunit-elle ses forces dans un suprême élan... Rien ne bougea.
— Tu m'as donc déshonorée! s'écria la mère en levant la main sur elle.
Joséphine poussa un cri, et le front baigné d'une sueur glacée, tomba évanouie entre les bras des dames qui l'entouraient.
Cet événement jeta le trouble et la confusion dans la compagnie. Les femmes s'empressaient d'un air de pitié hypocrite autour de la jeune fille inanimée; les hommes ne riaient plus.
— Pauvre petite ! disait l'un, prendre tant à cœur une semblable bagatelle!
— Voyez-vous, la sournoise? murmuraient d'autres; fiezvous donc aux airs de sainte Nitouche!
Au milieu de l'agitation générale, la contenance d'Alfred de Kerdren était remarquable. 11 tremblait et balbutiait ; son regard était égaré • on eût dit d'un homme qui vient de commettre un crime. Aussitôt que Joséphine rouvrit les yeux, il s'avança au milieu du cercle, et dit d'une voix assez haute pour dominer le bruit des conversations particulières :
LA BOCHB-nEMBLACTE 45
— Mes nmK mes chers voisins, êcoutez-mol, Je vous prie... N'interprétez pas légèremenl ce qui vient de se passer ici... le suis seul coupable; J'ai voulu Faire une plaisanterie, ci j'en déplore sincèrement lea conséquences sérieuses. Au moyen d'un secret connu de moi seul, et qui m'a été révélé par mon oncle le vidame, il m'est facile d'immobiliser tout à coup la Pierre-Tremblante. Il n'y a pas de sorcellerie dans cette af-
. que toutes les personnes qui ont déjà mis la roche en mouvement tentent maintenant l'expérience, elles verront leurs efforts inutiles. Je le déclare donc, afin que l'on ne tire de mon étourderie aucune conséquence fâcheuse à rencontre d'une sage et charmante personne... c'est moi, moi seul, qui ai tout fait... Je supplie humblement madame Labarre et mademoiselle Joséphine de me pardonner ma faute!
aveu si franc, si généreux, qui avait dû tant coûter à ■d du jeune gentilhomme, fut accueilli par le silence de
■ nient et d-' l'incrédulité.
— Bien imaginé I disait le tabellion à l'oreille d'un de ses s; que pensez-vous du moyen employé par M. de Ker-
dren pour sauver l'honneur d'une fille compromise? C'est vraiment un | rocédé ingénieux el délicat!
Cette opinion fut, à quelques modifications près, celle du reste dr la - m fut convaincu qu'Alfred avait improvisé
un dm ' louable de détourner la honte et le
ridicule qui allaient rejaillir sur mademoiselle Labarre. Mais i bien de laisser voir cette pensée, et Kerdren crut avoir persuadé i
Pendant qu'il parlait, la jeune fille, relevant péniblement la tête, avait attaché sur lui un regard empreint de reproche et de douleur. La mère n'avait pas compris d'abord les paroles
français, et elle l'avait écouté dun ai . bouche béante. Une amie complaisante lui
transmit les explications du seigneur de Loch. A peine madame Labarre eut-elle compris de quoi il s'agissait, qu'elle se leva comme une furie :
— Vous avez lait cela, jeune homme? dit-elle dans son pa-
tois bas-breton, aussi rauque et aussi dur que le choc des galets les uns contre les autres, quand ils sont ballottés par l'Océan irrité ; vous avez pris l'honneur de ma fille pour objet de vos plaisanteries et de vos risées? Que les anges du ciel et les démons de l'enfer vous en punissent!
Alfred baissa le front devant cette colère si légitime. Cependant il exprima l'espoir que sa faute n'aurait aucun résultat fâcheux, tous les assistants étant convaincus qu'il s'agissait uniquement d'une jonglerie sans portée.
— Oui, en effet, dit madame Laharre en jetant autour d'elle un regard haineux, ils se taisent mainienant... Mais demain, ce soir, les vipères commenceront à siffler... On versera le venin et la Lave sur la mère et la tille; on s'acharnera sur elles, on les déchirera sans pitié... Ah I jeune homme, qui nous avez condamnées à ce supplice, puisse l'enfer vous le rendre! Vous avez été fier et insolent dans la prospérité ; puissiez vous à votre tour tomber si bas, devenir si misérable, que vous soyez un objet de compassion pour les mendiants eux-mêmes! En ce moment encore, vous êtes riche et puissant, mais votre heure est venue... La malédiction d'une mère vous portera malheur!
La vieille femme, drapée dans sa mante noire, en face de la pierre druidique, le visage enflammé, le geste menaçant, rappelait les sombres prêtresses de Tentâtes dont, après quinze siècles, elle parlait encore le langage. 11 y avait quelque chose de surnaturel et de fatal dans ses imprécations : les assistants se sentaient le cœur serré comme s'ils venaient d'entendre une prophétie.
Sans s'inquiéter de l'impression qu'elle avait produite, madame Labarre revint à Joséphine, qu'elle souleva sans effort.
— Viens, petite, dit-elle d'un ton farouche : si tu ne peux marcher, je te porterai... Ne restons pas ici, où l'on nous insulte! Ah! si ton père vivait encore !... mais nous n'en serons pas moins vengées. Viens !
— Madame Labarre, dit Alfred d'un ton suppliant, souffrez du moins que votre fille essaie encore une fois de mettre en
LA BOCHE-TBEMBLANTB 47
mouvement la Roche-Tremblante. Dans son intérêt, dans le vôtre, il est important...
— Laissez-nous, interrompit l'Implacable Bretonne; nous avons assez de vos railleries el de vos maléfices.
Elle entraîna sa fille qui chancelait; toutes les deux franchirent la pille et se dirigèrent vers le village où les attendaient I s barques.
La compagnie était atterrée du résultat de celte scène; Alfred le pn • uvra sa présence d'esprit.
— Suivons-les; ne les laissons pas partir ainsi! s't'vria-t-il avec désespoir; mes lions voisins, aidez-moi à calmer le ressentiment de cette pauvre femme... Que mademoiselle Laharre.
de nouveau l'expérience! la Roche remuera... Elle remuera, je le promets!
Il s'élança pour rejoindre la mère et la fille qui venaient de ii.ivt iser le petit ruissi au sur nn pont fait d'un troue d'arbre, iént cie toute leur vitesse. Grâce à la faiblesse de niiie. il n'eut pas de peine à les atteindre. Mais à ses instances, à ses supplications, madame Labarre ne répondit que
P :V Ul Sil ,111t.
— Joséphine, chère Joséphine, reprit Alfred en français, pnis-je espérer que vous du moins...
La jeune fille tourna la tète, et fixant sur lui ses beaux yeux pleins de larmes, elle lui dit dans la même langue :
— Alfred, je vous aimais et vous m'avez perdue!
LE CIIATIMKNT
Dans la soirée du dixième jour qui suivit ces événements,
mpête affreuse s'était déchaînée sur les côtes de Breta-
! ire et prof eue ; la pluie, fouettée par un
terrible ve:.t du bai ; ton nts; la mi i
tait en mugissant la petite île de Loch, comme si elle eut
voulu envahir, dans un transport de colèi oite langue
48 LA ROCHE-TREMELANTE
de terre soustraite jusque-là à son empire. Autour du manoir les éléments faisaient rage ; les rhènes robustes de l'avenue ployaient sous l'effort des rafales; et ce bruit immense, épouvantable, continuel, semblait être pour la vieille habitation un présage de ruine et de destruction prochaines.
Le château cependant, à celte heure avancée, n'avait pas l'aspect de solitude et d'abandon qui lui était habituel. Des lumières brillaient à toutes ses croisées ; des flocons de fumée, aussitôt balayés par le vent, s'échappaient de toutes ses hautes cheminées de pierre. Des éclats de voix se faisaient entendre par moments au dehors par-dessus le vacarme de la tempête. A l'intérieur régnait une animation extraordinaire; des paysans armés allaient et venaient avec leurs lourds sabots sur les dalles sonores. De temps en temps une fenêtre s'ouvrait discrètement, et une figure aux longs cheveux, au large chapeau, s'avançait avec précaution pour scruter les profondeurs de cette nuit orageuse.
La cuisine du château semblait être le centre de l'agitation. Là, autour d'un large foyer, étaient assis sur des bancs de bois douze ou quinze hommes du pays, ayant l'apparence de pêcheurs. Les uns étaient jeunes, les autres vieux; les' jeunes cependant formaient la majorité; mais tous paraissaient vigoureux et déterminés, tous étaient armés, comme complément à leur pittoresque costume local, d'un de ces vieux fusils rouilles dont leurs compatriotes firent plus tard un si terrible usage contre les Bleus. Sur une longue table de chêne, on voyait épars, au milieu de pots de cidre, de verres vides et de galettes de sarrasin, des paquets de cartouches, des boîtes remplies de poudre et de balles. Mais ce qui caractérisait encore mieux cette réunion, d'amples cocardes de papier blanc étaient attachées siïr le feutre use des chapeaux. Ces cocardes étaient l'ouvrage de la vieille Yvonne, la cuisinière, et de son aide, la petite Pierrette; assises toutes les deux devant une lampe fumeuse, elles travaillaient avec activité ft confectionner quelques-uns de ces signes de ralliement pour ceux dos assistants qui en manquaient encore.
LA BOCHB-TREMBLÀNTE 49
C.onan en'rait et sortait sans cesse pour apporter dos ordres ou pour s'assurer que ceux qu'H avait donoés étaient exécutes. Il représentait l'autorité suprême d'Alfred de Kerdren, en ce nt retiré dans sa eba nbre au premier étage. Le bonhomme avait un air animé qui n'excluait pas une expression de contentemei t secret el d'orgui il satisfait. Cette longue rapière de fer, que nous avons irrévérencieusement comparée à une broche, lui battait les jambes avec une vigueur insolite ; mais il avait ajouté pour la circonstance, à cette arme déjà si formidable, un pistolet d'arçon u> dimensions fabuleuses, suspendu par une lisière à s ni épaule gauche. Ce pistolet, fort rouillé, et qu'un homme prudent n'eût pas voulu tirer pour tous les trésors du Pérou, rencontrait à chaque mouvement le lourd pommeau de l'épée, et produisait un cliquetis de ferraille qui semblait exalter au plus haut point laideur martiale du vit il intendant.
Ma \ réparants qui sentaient ia guerre civile, la con-
versation n'était ni triste ni languissante. Ces rudes paysans, amplement humectés de cidre et d'eau-de-vie, se montraient disposés à la bonne humeur, en dépit des dangers qui les menaçaient peut-être.
— Bh! Yvon le-Rouge, disait à l'un de ses compagnons un robuste gaillard vêtu en baleinier, avec les grosses bottes,
iuture, le formidable coutelas de la profession, me ion épaule guérie? Hier tu étais sur ton hamac à gtind' une baleine touchée au vif, et tu viens aujour-
d'hui tout Oambant faire la manœuvre avec les gars?... Compromis de cierges à saint Colomban pour ce beau ■
— Je lui en ai promis un, répondit naïvement Yvon-le-
nme alerte, qui devait son surnom à la couleur
un p . neveux, el encore c'est beau-
, irdudiabl s ison est complète...
Quand je remue omme si la grande vergue d'un
"•■os .m oe fait rii u, du moment qu ils rei voii les si èlérats qui veu-
50 LA KOCI1E-TREMBLA.NTE
lent assassiner monseigneur et brûler le château, je reviendrais de l'autre monde!
— Et pourtant, Yvon-le-Rouge , dit Cadou, le sonneur de bigniou, qui fredonnait dans un coin, monseigneur t'a donné une fameuse frottée là-bas sur la grand' place!
— Oui, oui, je ne m'en cache pas , tout le pays l'a vu! répliqua Yvon avec une sorte d'orgueil : mais n'était-ce pas déjà un grand honneur que monseigneur voulût bien lutter avec moi?... Et d'ailleurs, comme il s'y prenait, notre bon maître! quels magnifiques cliquet-roon! quels superbes peeg-gournf Tous les anciens du pays sont convenus qu3 le géant Goliath lui-même eût été renversé par le beau stoll-scarge qui a terminé la partie... Il n'y a donc pas de honte à avoir été jeté par terre; d'ailleurs j'ai eu le prix... Regarde.
Et il avançait ses deux pieds somptueusement chaussés des grossouliers dont Alfred lui avait fait abandon après le combat.
— Monseigneur est généreux, reprit le baleinier avec un soupir; ce n'est pas à moi qu'arriverait pareille aubaine... Ensuite je n'entends rien à vos exercices de terre ferme, moi ; je ne sais que manier le couteau ,et le harpon; mais je crois, ajouta-t-il en redressant la tête, que si les brigands viennent cette nuit, ce talent-là sera plus utile à M. de Kerdren que tous les stoll-scarge et les cliquet-roon .de la paroisse !
— Hen! ils tardent bien à venir ces brigands! dit Cadou d'un air ennuyé en se levant; si encore j'avais apporté mon bigniou, je vous jouerais quelque petit air nouveau; mais M. Conan n'a pas voulu me permettre de prendre autre chose que ceci (et il montrait son fusil rouillé) : quelle diable de musique peut-on faire avec un pareil instrument?
— Cornes du diable! cette musique me va, à moi! dit un vieux loup de mer, moitié pêcheur, moitié contrebandier, qui, accroupi à l'écart, mâchonnait silencieusement un morceau de tabac gros comme le poing, et elle me plaît mieux que celle de ton bigniou.
L'artiste méconnu laissa tomber sur le barbare un regard de froid mépris ; puis il se mit à se promener dans la salle en
LA BOCHE-TREM] I ! 51
chantonnant sur l'air Uo J'ai ri comme un lossu. alors en .e :
! --iiie Suzanne la prude
Se présenta, I ;i Hoche, bien qu'elle fût rude,
1 trembla, 1 '" trembla, elle trembla.
Mais quand Rosine la cruelle V d'elle*
La Roche ne s'ébranla pas, ne trembla pas.
— Silence! dit Yvon tout à coup on prêtant {'oreille.
Tout le monde se tut et retint sou haleine; mais ou u'ontendil au debors que les mug ssements du vent et le cliquetis de la i luie sur la toiture d'ardoise.
— Ce D'est ii !i, reprit Yvon après une pause, j'avais cru
nt reconnaître le tocsin que doivent sonneries gens du village quand ils verront le* barques de Sajnt-IUec s'approcher de l'île... mais il vent.' la peau du diable, et les païens
udront pas di si tôt.-'- Passe-moi mou verre, Jean... Kh ! t i. Cadou, que nous chantes-tu donc là, mon gars?
— Une chanson nouvelle de M. Henoît, le clerc de M. Toussaint : ça s'appelle la Roche-Tremblante; on ne chante plus
la à Saint-Mec-., aussi quoique la chose soit en français, e'est joliment tapé, allez...
Et il continua :
Lorsque Marthe la dévote
tta, La Roche, qui n'était pas sotte,
.1 trembla, E le trembla, elle treml la.
'. i cruelle it aussi s'approcher d'elle, La Rocl ■ De s'ébranla i>as, Elle ne trembla pas.
On répéta le refrain dans un formidable chneur, et Cadou, enchanté de son succès, allait entonner un troisième couplet, qui était au moins de la force des précédents, quand le majordome Conan entra comme un furieux dans la salle.
— Butors, coquins stupides, avez-vous perdu la tête? s'écria-t-il en les menaçant du poing; a quoi pensez-vous donc de venir chanter de pareilles abominations dans le château de votre seigneur?
— Écoutez donc, monsieur Conan, répondit Cadou eu hochant la tète, il ne faut pas trop dire de mal de la chanson nouvelle; quoiqu'elle soit l'ouvrage d'un gratte-papier, elle en vaut bien une autre, vous pouvez m'en croire.
— Mais, malheureux! reprit Conan, ignores-tu que cette sotte rapsodie est précisément la cause de tous les dangers qui nous menacent en ce moment? Cette chanson maudite a été faite contre la petite Labarre qui en est gravement malade de chagrin, et sa vieille folle de mère, pour se venger de monseigneur, qu'elle accuse d'être l'auteur de ses malheurs et de sa honte, a soulevé contre nous tous les sacripants de la côte... Comme si M. de Kerdren pouvait empêcher la Pierre-Tremblante de reconnaître pour honnête et sage qui .bon lui semble 1 Ensuite monseigneur a voulu charitablement cacher la faute de cette petite mijaurée par un adroit mensonge; mais on sait fortbien à quoi s'en tenir, car la Roche ne s'est jamais trompée.
— Tiens ! dit un des assistants, ce n'est donc pas parce que monseigneur est noble et ami du roi, qu'on lui en veut si fort?
— Il y a de la politique et il y a autre chose dans celte affaire, reprit Conan; mais si monseigneur, qui écrit là-haut dans sa chambre, avait entendu vos criailleries de tout à l'heure, il ne vous les pardonnerait jamais.
— Oui, dit Yvonne, la cuisinière, en secouant sa vieille tète couverte d'une monstrueuse coiffe aux barbes pendantes, avec ça qu'il n'est pas prudent, dans des temps comme ceux où nous vivons, de tourner en dérision la Pierre-Tremblante de l'île de Loch... Cela pourrait porter malheur et les signes funestes ne manquent déjà pas!
— De quels signes parlez-vous, dame Yvonne? demanda Cadou.
— D'autres que moi peuvent reconnaître que la Pierre est
-i an mauvais présage...
— La Pi f liée! répéta Cadou avec un scepticisme timide: qu cela veut dire, dame Yvonne, s'il vous plaît?
— Cela veut dire que ce monde est trop coupable pour que la sainte Pierre de Loch continue à l'aire connaître les bons et les méchants, les justes et les pécheurs, comme par le passé... 11 y a quelques jours le moindre effort suffisait pour l'agiter; mais depuis que les bourgeois de Saint-Ulec sont venus la consulter, elle semble s'être incrustée dans le sol, et saps
elle ne recouvrera sa vertu que quand la colère du bon Dieu sera apai> DUrquoi je dis que la pierre est fâ-
chée... Que les saints nous préservent de tout mal!
superstitieux auditeurs se regardèrent avec effroi.
— Est-ce bien.vrai, cela, monsieur Conan? demanda Yvonle-Bouge au majordome.
— C'est vrai, répliqua Conan d'un ton pensif, et pas plus qu'Yvonne je n'aime ce présage-là... Mais, bah ! que chacun de vous songe à faire son devoir cette nuit, et peut-être parviendrons-nous"à conjurer le sort!
ps il alla rejoindre Alfred à l'étage supérieur, irs du château deviser à voix basse sur les maux qu'annonçait l'immobilité de la pierre druidique.
Alfred était seul dans sa vaste chambre tendue en tapisseries, aux vieux meubles de chêne sculpté. Sur une table aux tors, où brûlaient deux bougies, on voyait plusieurs lettres scellées de larges cachets rouges aux armes de Kerdren. .enlilhommc se promenait triste et pensif, s'arrêtant par intervalles comme pour écouter le grondement lointain de la mer. Il était pléti ment vêtu, l'épée au coté ; une paire dr pisl avec ses gants et sou chapeau sur un
nicuhli' à sa portée.
— Eh bien, Conan. quelles nouvelles? demaiida-l-il d'un air
distrait, avant que l'intendant eût achevé son profond et méthodique salut.
— Tout va bien, monseigneur; nos gens sont prêts, bien résolus ; les armes et les munitions ne nous manqueront pas... Nous sommes sûrs de la victoire.
— Cependant nos ennemis n'ont pas paru encore?
— Il n'est pas probable que nous les voyions avant la marée du matin... le canal n'est pas tendre par un gros vent comme celui-ci; d'ailleurs les ivrognes sont occupés à boire dans les cabarets de Saint-lllec, où la vieille Labarre paie la dépense, et ils ne sont pas pressés de quitter leur bouteille. Une personne sûre, la mère Pcnhoël, la batelière, dont ils ne se défient pas, viendra vous prévenir aussitôt que ce ramas de bandits se mettra en mouvement... laissez faire, tout va bien!... et cet imbécile de douanier qui croyait la famille de Kerdren sans influence, sans pouvoir... il verra, morbleu! il verra.
El le bonhomme se frottait les mains. Alfred l'avait à peine écouté.
— Conan, reprit-il à voix basse, n 'as-tu rien appris au sujet de la pauvre petite malade? Tu m'as annoncé hier qu'elle était fort mal, et je suis dans une inquiétude mortelle...
— Rien, monseigneur, reprit Conan avec humeur; en vérité, j'ai eu des soins plus importants depuis hier que de songera la santé d'une péronnelle.
— Ne l'insulte pas! s'écria Kerdren; Conan, si tu m'aimes, ne parle pas ainsi de cette chère et malheureuse enfant dont les souffrances sont mon ouvrage !
Le vieillard secoua la tête. •
— J'en parlerai comme vous voudrez, monseigneur, reprit-il, mais vous tenez donc absolument à persuader que c'est votre faute si la Roche n'a pas été complaisante pour mademoiselle Labarre ?
— C'est la vérité, la vérité pure, Conan ; ma conscience m'ordonne de le proclamer bien haut... Qui pouvait prévoir qu'une étourderie aurait des suites si tunestes ? Oui, c'est moi qui, abusant, dans un misérable esprit de vengeance, d'un se-
LA BÛCHB-THEMBLANTB 55
eret de famille, ni fait manquer l'épreuve et condamné une Iule Bile à la honte!
— Ken, M'1!), monseigneur, vous êtes un honnête et généreoi jeune homme; mais i qu'on doit penser de cette explication... Quant à moi, quoique depuis ma naissance j'aie rbonneur «le servir la famille de {Lerdren, Je n'ai jamais entendu parler de ce secret auquel vous faites allusion ; et à
g n- me montriez par quel moyen vous pouvez ainsi fixer la pierre magique, je me permettrai...
— \. i!'i ce qui m'esl défendu par mon serment, dit Alfred; il n'importe! une frivole tradition ne peut prévaloir
quand il s'agit île l'honneur, de la vie peut-être... J'aviserai plus tard à donner une preuve éclatante... Oui, oui, ajouta-t-il avec véhémence, il le faudra bien, puisque tous mes efforts ■#• . remédier au mal que j'ai cause ont été inutiles jusqu'il i. \ nient j'ai \"'.i u voir Joséphine ou sa mère, on m'a repoussé. J'ai écrit, un m'a renvoyé mes lettres sans les lire. J'ai
rsonnages qui ont assisté aux épreuves de la Pierre-Tremblante, j'ai cherché aies faire revenir de leurs préventions, ils m'ont assuré qu'ils avaient foi en mes . niais j'ai deviné à leurs regards, à leurs sou-
pir li vertu de cet ange subsistaient toujours... Enfin, en désespoir de cause, j'ai voulu du moins cliâti : ible chansonnier dont l'ignoble composition a
desersé sur elle un ridicule peut-être ineffaçable : mais le lâche s . et j'apprends qu'il est des plus acharnés à soulever contre moi la tourbe des cabarets du voisinage... Suis-je assez puni d'une espièglerie d'écpHf.rl Dois-je souffrir encore que le sang coule, que des familles soient plongées dans le deuil pour expier mes torts?
Conan était ému de es plaintes touchantes.
— allons, monseigneur, mon excellent maître, reprit-il d'un
flecter ainsi pour d îs baga-
Hademoiselle Labarre n'est pas la première jeune lille
qui ait fait jaser sur son compte!... A la vérité elle a pris la
chose à cœur, et elle est, dit-on, sérieusement malade ; mais on
ne meurt pas de cela... La petite se rétablira; elle est gentille, elle est riche, et malgré la chanson de ce vaurien de clerc, elle trouvera encore des galants... Pour vous, monseigneur, qu'avez-vous à vous inquiéter de cette affaire? Songez plutôt au plaisir que nous allons avoir tout à l'heure... Un siège I ce sera beau à consigner clans les fastes de votre famille ! Alfred posa la main sur l'épaule du fidèle serviteur.
— Ne souhaite pas, mon pauvre Conan, que cette funeste lutte commence, soupira-t-il. La guerre pourrait ne pas èlre plus favorable aujourd'hui que la gloire et la fortune au nom que je porte! J'ai perdu ma confiance dans l'avenir; les plus tristes pressentiments m'accablent... La malédiction que cette mère offensée a prononcée sur moi occupe incessamment mon esprit, et il me semble déjà que j'en ressens les effets.
— Pouvez-vous penser encore aux bavardages d'une vieille folle? reprit Conan avec chaleur: ce sont de purs enfantillages. Allons! monseigneur, redevenez vous-même. : soyez vif, insouciant, joyeux comme autrefois... Mais, je le vois, ainsi que tous les jeunes gens, vous ne savez pas supporter la solitude; descendez avec moi, vous verrez nos gars qui se préparent gaiment à se battre, et cela vous distraira.
Alfred prit ses armes, son chapeau, et suivit Conan, qui s'était emparé d'un flambeau pour l'éclairer.
A sa vue, les paysans et les pécheurs réunis dans la cuisine du rez-de-chaussée se levèrent avec respect. Alfred recouvra un moment avec eux cette assurance tranquille, cette bienveillance cordiale qui lui étaient ordinaires. Il les remercia en peu de mots de leur dévoùment; puis, s'adressant à chacun d'eux en particulier, il causa amicalement de leurs affaires et de leurs intérêts. Sa tournée finie, il vint s'asseoir au coin de la cheminée, dans un grand fauteuil de bois, et la tête appuyée sur ses mains, il retomba dans un morne abattement.
Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi; la tempête s'était un peu apaisée; on n'entendait plus dans la salle que le bruit monotone du coucou qui indiquait la marche du temps. La plupart des défenseurs du château s'étaient endormis; d'autres