‹ La roche tremblanteChapitre 5 sur 24 · LA ROCHE- TR FM H U C · texte numérisé non relu

LA ROCHE- TR FM H U C

s uipçon. Aussi Conan ne se prossa-t-il pas de se montrer. L'é- ■v était resté immobile sor la grève, son modeste paquet à la main, suivant des yeux les marins qui B'éloignaient Quand ils eurent disparu, il regarda lentement autour de loi avec abattement ; tout à coup il s'agenouilla et resta prosterné contre terre, eomme s"il priait avec ferveur. La défiance de Conan ne tint pas devant cet acte, de piété onu croyait sans témoins, et il murmura avec émotion :

— Ce pauvre diable doit être bien malbeureux... Voyons si je ne pourrais pas l'assister en quelque chose.

Cependant, par un sentiment de déférence pour la grande affliction que révélait l'action du voyageur, Conan ne voulut pas troubler sa prière et attendit qu'il se fût relové. Bientôt en effet l'étranger se redressa péniblement ; mais quand il fut debout, il ne se pressa pas de se mettre en marche. Il promenait ors autour de lui son regard incertain, comme s'il n'eût su de quel coté porter ses pas.

C'était un homme jeune encore, mais dont les fatigues et les souffrances semblaient avoir prématurément détruit la vigueur. :ont était dégarni de cheveux; son teint avait une pâleur maladive qui ressortait encore davantage sous sa barbe noire et touffue. Son grossier costume de matelot était dans un état labrement di ne de pitié. Néanmoins il y avait dans la manière dont il portait ces pauvres vêlements, quelque chose ble et de digne qui l'empêchai! d'être ravalé par eux. Toute sa persomi • trahissait une grande misère, un profond des larmes silencieuses coulaient de ses yeux. Au bruit que lit Conan en B'approcbant, le voyageur tressaillit et passa rapidement la main sur son visage; puis il se tourna, avec une apparence de regret, rers celui qui venait ainsi troubler sa solitude. A peine eut-il envisagé l'ancien intendant que son émotion parut augmenter; il rougit, puis il Mit pâle; m. lis il ne prononça pas uni' parole. i Dan ne remarqua pas ce trouble causé par sa présence. — Hou .uni, dit-il en franc lit avi C o ! m. ce pays est sans

doute nouveau pour vous... Si vous cherchiez quelqu'un auprès de qui je pourrais vous conduire?...

— Je ne cherche personne et personne ne m'attend, répliqua-t-on d'une voix sourde en baissant la tête.

L'honnête vieillard ressentit comme une violente commotion à la poitrine; le son de cette voix lui avait rappelé celui d'une personne chère que plusieurs années d'absence n'avaient pu effacer de sa mémoire.

— Que Notre-Dame d'Auray m'assiste ! murmura-t-il en attachant sur le voyageur un regard ardent; j'ai cru d'abord... il m'a semblé.., mais, non, non, les morts ne redescendent pas sur la terre pour effrayer les vivants!

L'inconnu gardait toujours le silence.

— Vous paraissez venir de bien loin? reprit Conan.

— DeFlessingue, où j'avais passé en quittant... Il s'arrêta brusquement.

— L'Angleterre? Londres, peut-être? demanda le bonhomme avec vivacité ; ne vous cachez pas de moi ; je ne suis ni un sansculotte, ni un pataud, et j'ai deviné tout d'abord que vous aviez émigré... Eh bien, si vous revenez de Londres, par grâce, dites-moi si vous n'auriez pas entendu parler de mon ancien maître, monseigneur Alfred de Kerdren, qui n'a pas donné de ses nouvelles depuis près de dix ans ?

Conan attendait avec une vive anxiété la réponse de l'inconnu : celui-ci paraissait hésiter sur ce qu'il devait dire.

— Quand on s'informe des Français retirés en pays étranger depuis le commencement de la révolution, répliqua-t-il enfin, on doit s'attendre à apprendre de cruelles infortunes... J'ai entendu parler, en effet, d'une personne qui portait le nom de Kerdren; c'était un jeune homme qui donnait pour vivre des leçons d'escrime aux jeunes gentlemen de Londres ; il avait à supporter bien des misères.

— Cène peut être lui! s'écria Conan; lui, le chef et l'héritier d'une illustre famille, réduit à un tel abaissement?... Mais pourquoi non? reprit-il avec amertume après un moment de réDexion; il était sans ressources et il n'a pas voulu... Par

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pitié, monsieur, dites moi tout ce que ?OOS savez de mon malheureux maître! Ou'est-il devenu:' Kxiste-t-il encore?

— Je sais qu'épuise de fatigues et de privations, il tomba malade et tut transporté à l'hospice deChelséa; c'est miracle s'il a pu résister a tant et de si terribles épreuves.

— Ainsi donc il est bleu vrai qu'il est mort? dit le vieillard en portant la main à son tVout : malgré moi je conservais encore un peu d'espérance... Mais plus de doutes maintenant... je ne

, errai plus! Mon bon maître, mon enfant, je ne vous reverrai plus: mon Dieu, ayez pitié de lui... saint Conan, saint DOurlon, saint Michel, priez pour lui!

Et le bonhomme s'assit sur le rivage, a demi suffoqué par les Sang ,

Celte douleur si vraie parut impressionner vivement le voyageur. Son mima, ses yeux brillèrent; il étendit la ma n vers Conan, et ses lèvres remuèrent, comme s'il allait parler... Mais une pensée modifia sans (Imite ce premier mouvement, car il laissa retomber avec abattement son bras le long de son corps en murmurant :

— A quoi bon? il vaut mieux qu'il en soit ainsi!... laissons faire la d Minée.

Après une p'iise, il reprit :

— Courage, mon ami; si votre maître vivait encore pour supporter la faim, le froid, l'abandon, alors seulement il faudrait pleurer sur lui et le plaindre... mais la mort est la lin de tous les maux; elle ne doit pas laisser de regrets quand elle frappe un malheureux qui a épuise la coupe des douleurs humait

Conan parvint enfin a modérer son affliction.

— Vous avez peut-être raison, reprit-il, car il vaudrait mieux

D K( i'li. n fttre COUi bé dans la tombe que de vivre dans tndition indigne de son nom et de -.i race! C'était une famille grande et Hère, qui n'hésita jamais dans son choix entre el une n use ■• Mais si triâtes

que soient vos nouvelles et vos consolations^ je vous en remercie; quoique nous sembliez un peu bizarre, votre voix me

rappelle... Allons! c'est une folie; niais si le pauvre Conan pouvait vous rendre service, ce serait de bon cœur.

— Merci, je n'ai besoin de rien, répliqua l'étranger en relevant le modeste paquet qu'iravait déposé à ses pieds.

Puis il renfonça son chapeau sur ses yeux et boutonna sa grosse vareuse, comme s'il eût fait ses préparatifs de départ. Néanmoins il ne s'éloignait pas encore.

— Vous n'êtes donc pas un émigré qui profite de l'amnistie du premier consul pour rentrer dans ses foyers? demanda Conan avec intérêt.

— Qui vous a dit que je fusse un émigré? reprit l'inconnu avec brusquerie.

11 ajouta bientôt, comme s'il eût senti la nécessité de donner des explications un peu précises :

— Je suis un marin de ce pays... j'ai dû le quitter, il y a bien des années, pour quelques peccadilles de jeunesse. Depuis ce temps j'ai vécu tantôt ici, tantôt là, dans une position misérable. Enfin j'ai résolu de revoir la Bretagne; et j'ai trouvé à Flcssingue un capitaine espagnol qui a bien voulu me jeter en passant sur cette côte, à la condition que je travaillerais à la manœuvre comme matelot tant que je serais abord... Vous venez de voir comme il a tenu sa promesse.

— Très bien, mais n'aurait-il pas dû plutôt vous conduire à Saint-Malo ou à Brest, où vous eussiez trouvé aisément un engagement sur les navires du commerce ou sur ceux de l'Etat?

— Oh ! l'on n'y met pas tant de façons avec un simple matelot, répliqua le voyageur d'un ton d'impatience; l'île de Loch s'est trouvée sur le chemin du capitaine Diego, et on m'a débarqué à l'ile de Loch.

— Mais enfin où comptez-vous aller?

L'inconnu nomma, comme au hasard, un petit port du voisinage.

— Vous en êtes loin encore, reprit Conan, et vous ne me faites pas l'effet d'être un grand marcheur... D'ailleurs, vous êtes pâle et vous semblez malade ; tenez, votre main tremble

(le vieillard avait salai la main du pauvre étranger), vos dents claquent comme si vous aviez Froid...

— M est vrai, répliqua le voyageur avec effort, Je suis tour-i mente d'une lièvre intei mittente que j'ai gagnée dans les brouillards de l'Angleterre. Elle avait disparu a peu près à mon arrivée en Hollande, niais les fatigues de cette dernière tra-

• l'ont tait reparaître avec une nouvelle force. .Mon émotion, en remettant le pied sur cette terre de France, que j'ai quittée depuis tant d'années, a déterminé peut-être un

I accès... je me sens mal à l'aise ; j'éprouve des vertiges, des frissons... il faut que je. me haie dXieindre Saint-Illt c, où je pourrai trouver des secours.

— Saintrlllecl répéta Conan, avec une sorte d'indignation; Saint-Ulec'. ce nid de sans-cu lottes et de jacobins abominables?... Allons, ajou:a-t-il d'un ton cordial, vous avez l'air d'un honnête garçon, quoique un peu singulier; et puis vous avez de la religion; ce ne serait pas un vaurien qui se serait mis à

,\ puur remercier Dieu, comme je vous ai vu faire là tout à l'heure, quand vous vous croyiez seul... Enfin, vous m'a\ez apporté des nouvelles de mon maître, et, si mauvaises qu'elles soient, je ne vous en dois pas moins de reconnais- . LYo'iti z-moi donc : je suis gardien d'une habitation qui ;t près d'ici, et qu*on appelle encore le château de l'île !i ; venez-y. Yvonne, ma vieille compagne, vous soignera; elle a une excellente recelte pour cou| er la fièvre, sans compter qu'elle connaît l'oraison de saint Meen, qui est le saint -uèrir les lièvres du pays. Un vous fera un lit quelque part dans le château, et vous pourrez vous y reposer un jour ou deux, davantage s'il le faut, jusqu'à ce que vous soyez en état de continuer votre voyage. Nous ne vous demanderons rien en retour, Yvonne et moi, que de nous conter encore une fois ce que vous pouvez savoir de notre cher maître, car Yvonne l'aime bien aussi, la pauvre vieille!... Voyons, laissezvous conduire; nous essaierons de soulager votre esprit el votre corps qui paraissent également malades. Le voyageur semblait tout abasourdi d^ cette proposition.

l^sentaneuts les plus dfonsse nêeuietlsff $t|

■ie- Tout à cm» U pàrùi d" ui ëdat de rire s**, aîgu, ffunut

■anu^i. Conan lâcha «1 kùa fu Aur ikhé.

-J*ic pen&ùs ;i5. iiww <ï+ ~z.>i paratte groposàtiùu ddi i v ;•- :; -1 .-..•.: ■ . "t ri.:..r.

L TuraugertootisnaKde rire sans rennrunerri

rr.cr ■■:>.- ::::••. --,r .•> i. n.i ' • . 1\ ■ et en Mendiant? Ce «wp ntanquiiL pour courooaier « oeuvre. Pttis se tournant vers rancien intendant :

— L\ -j- :- .••.:.-..., ■ .i . ;- . « -- • -.-:•:. ■au si wb saviez de qmth brusques reviraaents. Je qwâs étranges contrastes un* existence est reaaj'i .

pas néanmoins que je refuse rare «ire; il ne uf appartient dt uWùgnrT b pitié ée personne, je vous suivrai au » àiwan du fie de Lock, et j'accepterai votre hospitalité.

Conan reaaaùnait toujours »w étoonenrat; U y avait dais le Ion de l'étranger «ne secte d ironie, «i orgueil blessé qui si:: :'.'-- '. :. ï. \-.. <■: -.: .: . . : h:...;.

— Cest inconcevable ! dit levaôUard; plus vos actions et <t: • — . 7 ri. .:.:- :.; r : . >« - . . * > entraîné vêts vous.-. On croirait que vous m*« jeté no sert. Mais allons ! Tons paraisses nui à Taise... il faut armer avant ■:-t i ■■ :- > : . ~ ~, ;••■.. \ ;•::%■ ; .

I • : i - > . > . • ..■•;.-....- . ■ . ; - :■...:...>•• ■■ ' ; à travers la vallée, se dirigeait vers la partie de I te en se Irou- «nient les habitations ; nues an boni de quelques p-s, fl s'aperçut que l'inconnu avait peine à le suivre.

— DonoezHMM ce paquet qui vous gène, dit-il ens'esnparant du chétif Mouchoir nui contenait le bagage de son béte; ap- ; -;••::- >-.-:.:. m : ;;: 1:::. .> :: ...: - >. . . .: d'autrefois, il pourra encore vous être utile... Je voudrais «.ne

vile que nous.

— Henri, Coton, soupira le voyageur, dont la tète baQotSut

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déji tÊr les é| anles ; tou^ - Hè honnête et bon !

MM : al 0 .. i n i . .:...

— .'■ as procc:

— C es : me protège! Je perd-

[ait .: ; le foyageur sembl de moinect en mom

.mpossible • - N ... i:.> . ointe

vieux Breton sentit li feras de son - . .. résiste; et ses jamJ - 9t raid*.

— U I" remuante! baibutia le voyageur d'une

Oo se trouva.. monument célèbre d* l'île

•tUcfe.

Le rocher a^ . iui révolutions humaines comme a

celles de la nature: mais il n'en - le même des clôtures

qui l'environna. soignait d'un vandalisme

barbare, (Ton désir acharné de

et la cro ix C...J ...... :ai; i>ii ;■.•..]. -..a-.. Us mu Mules renversi -

tÊtm braient d^ lears débris . escava i n an foi d de ta juelie

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— ■ rre-Tremblante? demanda Cotai avec ■

pour pouvoir :::.: ire : :- WBÊÊtn fltfMft

— Je vous ai dit que j'étais né sur cette côte... Les marins du pays n'ont-ils pas l'habitude de se montrer de loin la Pierre* Tremblante, quand ils passent en vue de l'île de Loch?

— C'est vrai, reprit le vieillard en frappant la terre de son bàlon, et si mon pauvre cerveau ne s'était pas subitement détraqué, je m'en serais souvenu... Eh bien! oui, ajouta-t-il avec une expression marquée de complaisance mélancolique, regardez a votre aise ; c'est le rocher dont on parle tant et au sort duquel est attaché, dit-on, celui de l'ancienne famille... Depuis que ces mauvais jours sont venus pour le pays et pour la France, il est demeuré immobile, et Yvonne -^s^re que c'est un signe de la colère céleste.

« l'eu de temps après le départ de notre jeune seigneur pour l'émigration, il arriva ici plus de deux cents vauriens,,» pour en finir, disaient-ils, avec les superstitions de la Pierre-Tremblante. » Mais ils eurent beau entourer la pierre de tables et y atteler une vingtaine de chevaux , tandis qu'eux-mêmes tiraient de toutes leurs forces, ils ne purent parvenir à l'ébranler. Ils y travaillèrent inutilement pendant une journée entière; bêtes et gens perdirent leur peine. Alors les brigands, furieux de leur mauvais succès, se mirent à briser grilles et murailles; ils auraient bien voulu briser la roche elle-même, mais leurs outils se rompirent avant qu'ils l'eussent entamée.

« Obligés de renoncer ce jour-là à leur projet, les dévastateurs se retirèrent en promettant de revenir le lendemain avec de la poudre et des mineurs pour faire sauter la pierre. Mais le ciel veillait sans 'outë à sa conservation ; le lendemain, la méchante femme qui ordonnait ces violences, ne tint pas la parole qu'elle avait donnée de venir achever l'œuvre; on remit donc à plus tard la destruction définitive de la Roche-Tremblante. La vieille Labarre, après avoir causé dans le pays tout le mal qu'elle pouvait, se retira dans une ville éloignée où elle est morte, m'a-t-on assuré, il y a cinq ou six ans ; et certes si jamais créature a mérité l'enfer... mais c'est à Dieu de reconnaître les siens! Depuis cette époque personne n'a songé à entreprendre quelque chose contre le monument, d'autant moins

que tous ceux qui l'ont profané autrefois ont mal tourné ou péri d'une manière tragique ; il est donc resté dans l'état où vous le trouvei maintenant... Tour moi, je l'avoue, continua le vieillard avec un gémissement, en voyant encore intacte cette pierre lutélaire delà famille de mes anciens maîtres, je conserir d'un temps meilleur pour le nom de Kenlren. Yvonne partageai! ma confiance dans l'avenir et tous les soirs, ■ u\ an coin du foyer, nous priions pour le retour de notre

liien-ainie seigneur-.. Mais vous venez de m'apprendre que la sainte Vierge n'a pas réservé tant de joie à nos derniers jours... La pierre nous a donc trompés! »

Tandis que C.onan parlait, l'étranger semblait plongé dans de sombres réflexions

— ('/est la que la faute a été commise, murmurait-il d'une TOix inarticulée ; c'est la que la malédiction a été prononcée... Dieu a exaucé ces imprécations d'une mérc offensée... Oh ! oui', il fallait une vengeance a cette sainte victime, à cette belle

• si noble et si pure I... C'est elle surtout qu'il faut plaindre!... Tout le reste est juste, tout le reste est mérité!

El une larme, aussitôt desséchée, coula sur ses joues. Conan n'avait pas compris les paroles, mais ce siyne d'émotion ne lui échappa pas.

— '• un bon cœur, mon ami, dit-il; c'est bien à vous

• mire ainsi part aux malheurs d'une charitable famille que vous n'avez pas connue... Mais, partons 1 si la force venait à vous manquer, je ne saurais comment vous transporter au château.

— Oui, oui, emmenez-moi, dit le voyageur, en se suspendant au bras de sou guide.

Ils tirent une cinquantaine de pas avec une sorte d'impatiente précipitation; mais cet espace parcouru, la vigueur factice du malade tomba tout à coup ; sa démarche redevint lourde et embarras imposaient. Néanmoins, ses

faculté- intellectuelles, vivement surexcitées, luttaient encore par éclairs contre la fièvre qui le gagnait. Au moment où l'on allait s'engager dans les plantations^ il remarqua des champs

couverts de magnifiques moissons dans un lieu où, de temps immémorial, n'avaient existé que dos ajoncs et des bruyères.

— Qui a fait cela? demanda-t-il avec effurt, en étendant la main vers ces riches cultures.

— Ah ! ah 1 vous êtes donc venu autrefois à l'île de Loch pour avoir remarqué ces changements? demanda Conan avec surprise. Eh bien ! vous verriez bien d'autres innovations si vous pouviez vous promener un peu sur nos terres!... Ils ont voulu tout mettre en rapport, comme ils disent, les avares I Tenez, voici la Lande-Rouge, qu'ils ont changée en prairie; làbas, sur votre gauche, ils ont encore défriché une belle bruyère où l'on voyait en toutes saisons ces anneaux magiques qui sont produits, dit-on, par les pieds des fées, quand elles viennent ta nuit danser en rond, et ils y ont semé du maïs... Et la Fosse-Grande, ce vaste marais si plein d'oiseaux d'eau, où notre jeune seigneur aimait tant à chasser, et où, dans les nuits calmes, on entendait mugir le héron, comme la beugle de Saint-Coulman, ils l'ont comblée pour y établir une chenevière. Je vous dis qu'ils auraient cultivé jusqu'à la cour d'honneur, s'ils l'avaient osé... Quant au château, je conviens qu'il a été fort bien réparé, et il en avait besoin. Si vous voyiez les meubles qu'ils ont mis dans le salon de réception, au lieu des vieux et respectables meubles de chêne noir qui furent volés ou brûlés au départ de Monseigneur!... Des meubles tout dorés, mon garçon, avec des étoffes de soie à grandes fleurs, et c'est peut-être pour humilier l'ancienne famille qui se contentait des autres.

Le bonhomme, emporté par le plaisir de conter, manie si fréquente chez les vieillards qui vivent dans la solitude, avait oublié à qui il parlait. Le voyageur, néanmoins, écoutait avec un vif intérêt ces détails oiseux en apparence.

— Et votre maître, qui est-il ? vous ne m'avez pas encore nommé le nouveau propriétaire de l'île de Loch.

Conan sourit avec ironie.

— Le maître actuel de l'île de Loch, mon garçon? reprit-il; ah! ah! vous êtes curieux de savoir qui a pu acquérir le do-

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maine des no! rdren, qui a défriché ces

lande tyères, qui a construit ces belles fermes là-bas

in bord de la mer, qui a réparé le manoir et l'a encombré de meubles précieux pour le rendre sans doute digne de lui... Il

y a de quoi, en effet ; et vous allez être bien étonné, vous qui arrivez de l'étranger et qui ne savez pas comment les choses se passent en France aujourd'hui.

Le voyageur secoua tristement la tête, comme pour faira entendre que rien ne pouvait l'étonner.

— Vous supposerez peut-être, continua Conan du môme ton sarcastique, que ce maître opulent esl un comte, un duc, un ancien ur de province ?..• Rien de tout cela, mon garçon, le temps n'est plus à la noblesse... le seigneur de l'île de Loch est un pauvre petit légiste, un scribe de village, aux

crochus et tachés d'encre : c'est le citoyen Toussaint, de Saint-Mec Et il sourit de nouveau.

— Toussaint! répéta l'inconnu.

— Oui, Toussaint, cet ancien clerc de procureur qui dut sa charge aux bienfaits de feu M. le vidame de Kerdren, ce Toussaint qui avait nsurpé la confiance de la famille et que mon maître lui-même, en partant pour l'émigration, avait nommé son mandataire; c'est lui qui s'est porté acquéreur à vil prix, de ni ' . lorsqu'elle a été vendue comme propriété nationale, pendant la Terreur; c'est lui qui a opéré ici tant de

emi nts merveilleux ; c'est lui qui s'empare des dépouilles de 1 illu-tre maison dont il a été le serviteur... A la vérité, comme il est habile, il parait presque honteux de cette insolente prospérité; et il a insinué à diverses personnes, à moi

rticulier, qu'en misant de pareilles acquisitions, il agissait pour le compte d'un autre. .. liais on ne l'a pas cru, et tout le monde < invaincu que le tabellion Toussaint avait

péché en eau trouble... Ah ! mon ami, pour son salut, il eut mieux fait d'employer son temps à lire des histoires en latin sur les vieilles pierres de l'île, comme autrefois!

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— Eh bien! et vous, Conan, demanda le voyageur, comment avez-vous été traité par M. Toussaint ?

— Pas mal, mon garçon, répliqua le bonhomme d'un air de regret, et c'est là la diablerie... J'enrage de ne pouvoir rien lui reprocher en ce qui me concerne. Yvonne et moi, nous sommes les seuls gardiens du château ; on nous y fournit tout ce qui nous est nécessaire, et on nous p tie exactement nos gages, comme si notre tâche était bien pénible. Non réellement, nous n'avons pas trop à nous plaindre de M. Toussaint ; aussi. avonsnous conçu plus d'une fois le soupçon qu'il avait dit vrai en parlant d'un maître caché dont il n'était que l'agent. Le tabellion est avare ; si ce devait être à ses dépens, li ne s'embarrasserait peut-être pas de nourrir deux vieillards presque inutiles, tels que nous...

— Mais ce maître inconnu dont il parle, l'avez-vous vu ?

— Jamais. Depuis que le château a été réparé, on nous a annoncé souvent sa visite prochaine, en nous recommandant de tout disposer pour le recevoir; personne n'est venu... Il y a quelques jours encore, nous avons reçu l'ordre de préparer les appartements; mais il en sera cette fois comme des autres, et je ne m'en plains pas... SoitToussaint, soit un autre, j'éprouverais une profonde douleur de voir un étranger profaner la demeure des seigneurs de Kerdren.

Pendant cette conversation, on avait traversé le bois de chênes, qui avait été religieusement respecté, et on était arrivé en face du château. Comme l'avait dit Conan, les bâtiments se trouvaient dans le meilleur état; la toiture d'ardoise avait été renouvelée; des volets neufs garnissaient les fenêtres; une grille de fer récemment dorée fermait l'avant-cour; tout le petit manoir avait une apparence de propreté et de confortable bien différente de son aspect lugubre d'autrefois.

Le trouble et les souffrances du malade semblèrent augmenter; son pas se ralentit; il laissa échapper quelques paroles inarticulées.

—Allons, mon ami, dit Conan, du courage! encore quelques pas et nous sommes arrivés... Nous allons vous procurer des

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secours... mais pour Dieu! ajouta le hou vieillard hors d'haleine ft i>iut «mi sueur, aidez-vous aussi un peu vous-même, car j'ai beau faire, je ne suis j»as un appui bleu solide.

Aussitôt l'inconnu • brusquement son bras et se mit

à courir en chancelant vers le château.

— J'irai seul maintenant I s'écria-t-il au comble de l'exaltation; la force me manquerait-elle au moment où je touche le but tant dés veux embrasser encore une fois ce seuil béni... puis je mourrai content!

— Malheureux! attendez-moi, vous allez tomber! s'écria Conan en s'efforçant de l'atteindre. Mais c'est du délire, de la frénésie., il va se briser la tét-- sur le pavé.

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