NuUum numen abest, si sit prudentia. (Ju vénal, sat. X
faveur. — 1678 : Il semble que Tamour-propre soit la dupe de la bonté, et qu'il s'oublie lui-même, lorsque nous travaillons pour l'avantage des autres : cependant c'est prendre le chemin le plus assuré pour arriver à ses fins ; c'est prêter à usure, sous prétexte de donner ; c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat. ,
L'art, çà et là, devient artifice ; quelques maximes, assez banales pour le fond, ne valent que par le détail de la ciselure ou par la singularité du trait. Les .tours mêmes trahissent parfois le procédé :
La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à Tesprit. — U élévation est au mérite ce çwe la parure est aux belles personnes. — La magnanimité est assez définie par son nom ; néanmoins on pourrait dire que c'est le bon sens de l'orgueil.
Il ne nous déplaît pas de surprendre le duc de la Rochefoucauld dans son cabinet de travail. S'il travaille, après tout, c'est pour faire mieux entendre sa pensée et la mieux faire retenir. Mais ne le voyons pas dans cette attitude gênée qui sied mal à son aisance naturelle. C'est bien rarement qu'il nous permet d'assister à l'effort de la pensée qui se cherche et de l'expression qui s'élabore. Le plus souvent il nous les livre sous leur forme définitive, et nous lui savons gré justement de nous épargner le travail qu'il ne s'est pas épargné à lui-même. C'est d'une main légère qu'il nous présente ce léger chef-d'œuvre.
Ainsi, malgré ses airs d'honnête homme dédaigneux, il cherche à plaire et il plaît, pourvu qu'on ouvre son livre sans parti pris d'hostilité, et qu'on y cherche une matière à réflexions fférieuses, non à déclamations. La Fontaine se moquait des Narcisses qui se fâchent de voir leur image reflétée dans un ruisseau, et qui pourtant ne quittent le ruisseau qu'avec peine, tant l'eau a de limpidité:
Notre âme, c'est cet homme amoureux de lui-même; Tant de miroirs, ce sont les sottises d*autrui, Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes ; Et quant au canal, c'est celui Que chacun sait : le livre des'Maximes *.
Sachons nous y regarder sans complaisance comme sans colère. Si nous nous irritons de nous y voir, c'est que nous ne nous connaîtrons pas assez, ou que nous nous reconnaîtrons trop. Si nous nous y mirons trop souvent et trop longtemps, nous nous habituerons vite à cette image imparfaite, qui ne doit pas nous satisfaire.
Ilestsuperflu,j'imagine,deprémunirlesjeunes gens contre un goût trop vif pour la Rochefoucauld. On ne s'engoue pas des Maximes .• elles
Fables, I, 11.
glacent plutôt la sympathie et découragent Tenthousiasme. Avec son instinct généreux, la jeunesse se détourne vite d'une sagesse qui voudrait la contraindre à se mépriser elle-même. Ceux-là surtout qui entrent dans la vie animés
par le besoin de croire et par la joie d'agir, sont tentés de rejeter loin d'eux un livre qui découronne l'homme en dépoétisant sa destinée, car l'expérience de la Rochefoucauld ressemble à ce soleil d'hiver, dont parle Vauvenargues, qui éclaire et n'échauffe pas. Que les jeunes gens donc cherchent ailleurs l'aliment principal de leur âme, j'y consens volontiers. Seulement, qu'ils prennent garde, pour avoir trop négligé la Rochefoucauld, jeunes, de trop Taimer, vieillards. Certes, la vie leur réserve, s'ils en sont dignes, autre chose que des déceptions^ Contrairement à ce que leur assure la Rochefoucauld, la plupart de leurs amis, s'ils les savent bien choisir, ne les dégoûteront pas de Tamitié. Ils n'obligeront pas toujours des ingrats. La société des hommes, même après qu'ils l'auront longtemps pratiquée, ne leur laissera pas l'unique souvenir d'une immense et mutuelle duperie. Dans le conflit des intérêts, non moins âpre, sans doute, au xix* siècle qu'au xviie, ils verront le désintéressement et le dévouement, rares aujourd'hui comme autrefois, moins rares pourtant qu'on ne pense, donner droit à l'estimo
et, de temps à autre, au succès. Mais, après tout^ la Rochefoucauld a exagéré, non dénaturé la vérité, et il est d'un homme db la regarder en face, et plus on affecte d'en détourner les yeux, plus rudement on s'y heurte. On en veut alors aux hommes de ne les avoir pas connus, et l'on a tort, car ils s'étaient fait connaître à d'autres, qui ne nous ont pas ménagé les avertissements. C'est de la candeur aveugle que sort l'aveugle misanthropie.
Je voudrais, pour moi, qu'un jeune homme lût tout d'abord de très près les Maximes, pour n'y plus revenir de longtemps, c'est-à-dire qu'il les pénétrât sans s'y attarder. Qu'il s'y attarde, en vérité, je ne le crains guère ; je craindrais plutôt que, ne rencontrant nulle part son image dans un livre où seules ont entrée les passions qui portent un masque, il ne dédaignât tout ensemble la vérité utile et l'épigramme insultante. Et pourtant, les leçons qu'il pourrait demander aux Max/mes, ce ne sont pas seulementdes leçons de sobriété, de netteté, de nerveuse élégance dans le style. Il est enclin à se passionner pour la nouveauté, en tout, non parce qu'elle est belle ou vraie, mais parce qu'elle est la nouveauté. La Rochefoucauld a été jeune, et, il le sait bien, c'est plus souvent par orgueil que par défaut de lumières qu* on s' oppose avec tant d'opiniâtreté aux opinions les plus suivies ; on trouve les premières
pUcesdans le bon parti, et on ne veut point les dernières. Pour mîeuxattesterson indépendance, ou pour satisfaire peut-être la conscience secrète qu'il a de sa supériorité, le jeune homme aime à parler librement même de ceuxà qui il doit le res pect ; la Rochefoucauld sait mieux que personne quel peut être le danger de la raillerie indiscrète : On ne saurait conserver longtemps les sentiments qu'on doit avoir pour ses amis et pour ses bienfaiteurs si on se laisse la liberté déparier souvent de ieuî'sdé/kufs. Bien naturelle aussi est nUusion du jeune homme qui croit pouvoir se passer de tous et croit que personne ne peut se passer de lui. Qu'il s'en fie à la Rochefoucauld : Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de tout lemonde se trompe fort ; mais celui qui croit qu'on ne peut se passer de lui se trompe encore davantage. Fermeté, sincérité, bonté virile, assurément la Rochefoucauld ne nous recommande aucune de ces vertus, car il n'enseigne pas, il observe ; mais l'observation lui en a beaucoup appris sur les rapports des défauts
entre eux ou avec ces vertus apparentes qui, considérées de près, sont des défauts encore :
Les personnes faibles ne peuvent être sincères. — Nul ne mérite d'être loué de sa bonté s'il n'a pas la force d'être méchant : toute autre bonté n'est le plus souvent qu'uneparesse on une impuissance de la volonté. — Rien n'est plus rare que la véritable bonté: ceux même qui
croient en avoir n*ont d'ordinaire que de la complaisance ou delà faiblesse.
On pourrait isoler du recueil total nombre de maximes particulières d'où l'esprit de système est absent, et qui composeraient un petit livre de morale pratique et sociale, non pas complet, sans doute, puisqu'il ne se rattacherait à aucun principe moral élevé, mais très fin et très utile dans sa vérité expérimentale. Il faudrait plaindre celui qui ne goûterait pas tant de choses si bien pensées et si bien dites; mais il faudrait plaindre aussi celui qui s'en contenterait. Goûtons donc les Maximes sans les trop savourer. Il est bon de ne pas les ignorer ; il est bon de ne pas trop s'en souvenir dans la vie, et, qu'on s'en souvienne ou non, c'est la vie seule qui les jugera. Si l'adolescent, en les lisant, s'écrie tout d'abord : « Ce n'est pas moi ! » je souris, et je l'engage à différer son jugement, car, si ce n'est lui déjà, ce sera lui peut-être bientôt. Mais je le félicite et je l'envie si, après avoir vécu, reprenant les Maximes sans amertume comme sans complaisance, il les lit dans une pleine tranquillité d'âme, et s'il se croit alors le droit de se rendre à lui-même ce témoignage : « Ce n'est plus moi i>.