‹ (La) RochefoucauldChapitre 16 sur 17 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Il est à peine besoin, après avoir étudié rhomme, d'étudier le moraliste, car le moraliste, c'est l'homme encore ; son livre, c'est sa vie ; il y est tout entier, et son temps aussi. Suard Ta dit très bien : il a peint les hommes comme il les a vus, il n'a exprimé qu'une vérité d'observation. Et c'est même parce qu'il n'a observé qu'une époque, égoïste entre toutes, celle de la Fronde, et c'est parce qu'en cette époque il n'a observé qu'une classe, où l'amour de soi était plus cyniquement tyrannique que partout ailleurs, l'aristocratie, que son œuvre perd en valeur morale universelle ce qu'elle gagne en vérité historique.

Ace momentdu xvii» siècle, l'aristocratie française, pour parler comme Montesquieu, n'a plus pour unique ressort Vhonneur: ce sont les honneurs qu'elle ambitionne, et pour domestiquer

ces rebelles de la veille, Louis XIV n'aura qu'à leur ouvrir toutes grandes les portes de Versailles. Sans doute, si Ton n'avait pas perdu de vue la noblesse pauvre et flère qui restait fidèle à la vie de province; plus encore, en dehors d'elle, la vieille et résistante bourgeoisie française, on eût compris qu'alors même l'égoïsme (mot nouveau, quel'Académie n'admitqu'en i762dans son dictionnaire] n'était pas le tout de l'homme. Mais la Rochefoucauld ne voyait qu'une classe et, dans une classe, qu'un groupe; et comme, d'autre part, ce groupe avait été vaincu, pis encore, soumis et conquis, moins par la force que par l'intérêt, comme la Rochefoucauld écrivait presque au lendemain et de la défaite douloureuse et de la conquête humiliante, il a écrit un de ces livres de rancune obstinée qui sont la revanche des vaincus. Revanche des espérances déçues à la fois et de l'orgueil asservi ; revanche aussi de Thomme d'action qui a toujours plus observé qu'agi, et qui, plus que jamais, dans rimpuissance où il est d'agir, cherche une consolation dans la joie délicate d'observer, dans le plaisir amer de se souvenir. C'est alors qu'il écrit, avec un sourire méprisant:

La clémence des princes a'est souvent qu'une politique pour gagner l'afieclion des peuples. — Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de nous-mêmes que de voir que nous désapprouvons dans

un temps ce que nous approuvions dans un autre. — La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre notre condition meilleure, une lassitude de la guerre et une crainte de quelque mauvais événement. — Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient les dupes les uns des autres.

Car à quoi bon protester avec colère ? Tant de petits calculs et de petites lâchetés méritent qu'on les perce à jour, non qu'on les dénonce avec emphase, surtout quand on a conscience de n'en être pas innocent soi-même. Dans cette tragi-comédie de la Fronde, le grand mobile, c'est l'ambition ; le grand moyen, c'est l'intrigue ; la fin de tout^ c'est la satisfaction de l'amourpropre, dont les triomphes misérables, aussi bien que les échecs piteux, ne vont pas sans ridicule. En notant avec ironie ces jeux de l'amour-propre et du hasard, la Rochefoucauld ne songeait point d'abord, peut-être, à faire œuvre de philosophe. Quand il écrivait « les hommes ^, il entendait « les hommes que j'ai pratiqués », et il avait tort peut-être de donner à telle épigramme particulière la forme généralisée d'un axiome, mais telle autre, pour avoir tout son sens et sa portée, n'a besoin que d'être éclairée par un nom contemporain.

Il y a, eneffet, des « clefs » du livre des Maximes j comme il y en a des Caractères de la Bruyère. Mais d'où vient que la Bruyère, si inférieur à la

Rochefoucauld comme originalité de pensée, comme sobriété et pureté d'expression, misanthrope aussi, du reste, à ses heures, peut dire à rhomme les choses les plus dures sans soulever contre lui les hommes ? C'est qu'il éclaire ses maximes par des portraits, où Ton est toujours libre de ne pas reconnaître le sien. Comme il est convenu que cette galerie de portraits, c'est la galerie de Chantilly ou de Versailles, peuplée des ombres brillantes d'autrefois, on s'y promène sans inquiétude. L'inquiétude s'éveille seulement lorsque Tobservateur, s'érigeant en moraliste, frappe, pour ainsi dire, ses impressions en formules.

Mais ce que la Bruyère fait rarement, la Rochefoucauld le fait toujours, avec quelleobstination de parti pris, avec quelle furie de bravade ! Et si toujours, surtout au début, j'imagine, quand il^ cherche sa voie, il a devant les yeux les hommes de son temps, toujours aussi il semble s'attaquer à l'homme, et c'est bien à lui qu'il finit par s'attaquer, en effet, entraîné par un courant qui ne se laisse pas remonter. « Le livre de la Rochefoucauld, dit Vinet, ne renferme ni un système ni même les éléments d'un système. Les grands seigneurs font peu de systèmes. Il n'y a pas de principe général dans son ouvrage parce qu'il n'y en eut pas dans sa vie. » Ceci n'est qu'à moitié vrai. Il

est possible, probable même, qu'il eut d'abord moins un système qu'une tendance; mais les tendances, quand on en suit la pente naturelle, mènent vite aux systèmes, et les Maximes sont à coup sûr un livre systématique. Dès lors, lecteur intéressé, je me défie, car je permets libéralement qu'on juge ou qu'on peigne les hommes qui m'entourent, et je reconnais, sans trop de chagrin, l'exactitude du jugement ou de la peinture, et, si une pointe de satire ajoute du piquant à la vérité, je ne m'en plains pas. Ayez raison en détail tant qu'il vous plaira; mais, si votre condamnation implacable embrasse tous les hommes, vous me jetez malgré moi dans le camp de vos adversaires. L'auteur avait pris, il est vrai, ses précautions; il disait, dans Y Avis au lecteur de la première édition (1665) :

Le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d'abord dans l'esprit qu'il n'y a aucune de ces Maximes qui le regarde en particulier, et qu'il est seul excepté, bien qu'elles paraissent générales. Après cela, je lui réponds qu'il sera le premier à y souscrire, et qu'il croira qu'elles font encore grâce au cœur humain.

Mais l'artifice était transparent, et, d'ailleurs, aucun artifice de forme n'eût réussi à voiler la trop réelle dureté du fond. Résolument, ce gentilhomme avait mis, selon l'expression de Sainte-Beuve, le doigt sur le grand ressort du joujou humain, et on ne le lui pardonna pas.

Cette aisance même, hardie à la fois et retenue, ce goût aristocratique et classique du grand seigneur délicat, 8*ils tempéraient et polissaient l'expression de l'ironie, y ajoutaient je ne sais quoi de froidement insolent, plus dur encore que la plus dure vérité. C^est comme le soufflet d'une main gantée, qui effleurerait à peine le visage, et qui laisserait après lui, non pas la trace sensible d'une brutalité, mais l'ineffaçable souvenir d'un affront.

Certes on trouverait, éparsen bien des livres, les éléments dont se composent les Maximes^ peut-être même la doctrine qui en est l'âme.

Pour ne citer que les Français, écoutez Corneille, Montaigne et Pascal.

L'ainour-propre est la source en nous de tous les autres ; C'en est le sentiment qui forme tous les nôtres ; Lui seul allume, éteint ou change nos désirs : Les objets de nos vœux le sont de nos plaisirs (i).

Qu'on me donne Faction la plus excellente et pure, je m'en vais y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions La vie humaine n'est qu'une

illusion perpétuelle : on ne fait que s' entre- tromper et s'entre-ûatler L'union qui est entre les hommes

(1) Tite et Bérénice, i, 3.

n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie... L'homme n'est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à Tégard des autres ^

Mais Montaigne répond par une sorte de boutade aux détracteurs des héros de l'antiquité ; il traverse, pour ainsi dire, Tidée, et bientôt s'en évade. Pascal n'en veut qu'à la vertu mondaine et à ses trompeuses apparences : il sait où la vertu véritable prend sa source. Corneille écrit Tite et Bérénice au lendemain de l'apparition des Maximes, et ne dédaigne pas d'attacher à sa tragédie mourante l'éphémère intérêt de r «actualité ». Et aucun d'eux ne constate le mai pour le seul plaisir de le constater, sans passer outre ni chercher de remède. Montaigne luimême, loin d'éclairer un aspect unique de l'âme humaine, se plait à nous en révéler les aspects les plus divers. Pascal, dans Tadmirable lettre sur la mort de son père, ne se contente pas d'accuser, il explique : si l'amour de soimême, fini par nature, s'étend infiniment dans Tâme, c'est que Tamour de Dieu, cet amour infini dont elle était capable, laisse après lui, quand il l'a quittée, un vide immense oti l'amour de soimême déborde. Corneille, enfin, définit curieusement l'amour-propre, et il faut convenir qu'il y tenait fort, puisqu'il a mis cette définition dans

(1) Montaigne, EssaiSj i, 36; Pascal, Pensées^ art. II, 8, Havet.

la bouche d'un courtisan de Domitien ; mais ce sont les Lamotte qui mettent en vers — en vers lyriques I — la glorification de Tamourpropre ; les Corneille aiment à y opposer des barrières et à en compter les défaites.

Il n'est pas sans intérêt, peut-être, de voir, après la Rochefoucauld, M*^» de Sévigné et Fénelon chercher, trouver ce même amour de soi jusqu'au fond de la douleur qui nous fait pleurer la mort de nos amis, qu'il s'agisse d'une pauvre domestique pleurant sur son mari noyé dans le Rhône, ou de l'archevêque de Cambrai pleurant sur l'abbé de Langeron :

Tout le monde se retrouve dans cet accident et dans la douleur de cette femme ; comme nous sommes exposés à de pareilles détresses, c'est notre intérêt qui nous fait pleurer quand nous croyons pleurer le malheur des

autres Tout ce que j'ai éprouvé n*est qu'imagination

et qu'amour-propre. J'avoue que je me suis pleuré en pleurant mon ami, qui faisait la douceur de ma vie et dont la privation se fait sentir à tout moment (1).

Ce même Fénelon, dans sesLetfres spirituelles^ dans ses Lettres au duc de Bourgogne, ne cesse de dénoncer les illusions de l'amour-propre, et Ton a peine quelquefois à le suivre jusqu'au bout de son implacable analyse.

L'amour-propre fait, dans l'usage des dons extérieurs, la

(1) Mm» de SévigQé, 26 février 1690 ; Fénelon, 1710.

plupart des défauts sensibles. Dans l'usage des dons intérieurs, il fait une recherche très subtile et presque imper' ceplible de soi-même dans les plus grandes vertus — Quand nous aimons les hommes hors de Dieu, nous ne les aimons que pour nous-mêmes. C'est toujours ou notre intérêt grossier ou notre intérêt subtil et déguisé que nous cherchons en eux. Si ce n'est pas Targent, la commodité, la faveur, que nous y cherchons, c'est la gloire de les aimer sans intérêt, c'est le goût, c'est la confiance, c'est le plaisir d'être aimé par des gens de mérite, qui flattent notre amour-propre bien plus qu'une somme d'argent ne le flatterait. C'est donc nous-mêmes que nous aimons uniquement dans tous nos amis que nous croyons aimer.

Seulement M""® de Sévigné et Fénelon étaient chrétiens : c'est parce qu'ils étaient chrétiens qu'ils s'accusaient eux-mêmes ; parce qu'ils étaient chrétiens,aussi,qu'ilsespéraientet qu'ils priaient. Sans parler des jansénistes, si durs pour la nature corrompue par le péché, les sermons, les correspondances spirituelles, tous les écrits religieux du xvii* siècle poursuivent, dans toutes ses transformations, jusqu'en ses retraites les plus cachées, le grand séducteur des âmes, l'éternel amour de soi, père de toutes les complaisances basses, de toutes les lâchetés criminelles. Mais quand sous la vérité proclamée par eux, confessée par lui, le fidèle avait courbé la tête, il lui était permis de la relever et de chercher en haut une espérance. Aucun esprit n'est plus que celui de la Rochefou-

cauld étranger à toute croyance chrétienne ; c'est trop peu dire : à toute notion religieuse ; aucun livre n'est plus étroitement fermé du côté des espérance s surnaturelles.

C'est ce qui en fait roriginalité unique en ce siècle où tous les moralistes, depuis ceux de la chaire jusqu'à ceux du théâtre, Molière peut-être excepté, sont avant tout des chrétiens. Entre le livre de Pascal, cri à jamais déchirant d'angoisse et d'amour, et le livre de la Bruyère, qui aboutit au chapitre des Esprits /brfs, le livre de la Rochefoucauld apparaît comme le plus purement « laïque » des chefs-d'œuvre de la grande époque. La Bruyère déjà soupçonnait tout au moins cette étrange nouveauté des Maximes lorsque, dans son Discours sur Théophraste, il les opposaitauxPensrfes.M°^« du Deffant la sentait et l'exprimait avec plus de précision lorsqu'elle écrivait à Walpole : « De son temps (du temps de Bossuet), on n'était point esprit fort : il n'y a que M. de la Rochefoucauld qu'on puisse soupçonner de l'avoir été d (1). Il y a plus de ces suspects qu'elle n'imagine, mais il n'y en a aucun que nous puissions si aisément et soupçonner et convaincre de c libertinage t>, car son livre est un témoin à charge. Les philosophes et les critiques spiritualistes de notre

(1) Lettre du 20 avril 1777.

temps Font compris, lorsqu'ils lui ont reproché de n'avoir pas cru ce que croyait Pascal, c'est-à-dire précisément d'être la Rochefoucauld.

Ma répugnance est invincible ; je tiens les Maximes pour un mauvais livre. J'éprouve en les lisant un malaise, une souffrance indéfinissable. Je sens qu'elles me flétrissent Tâme et me rabaissent le cœur Les

moralistes chrétiens ont le droit de ne pas croire à rhomme; ils croient à Dieul Ce qu'ils abattent d'un côté, ils le relèvent de Tautre. Ce qu'ils ôtent à nos. propres forces, ils le rendent à la grâce divine. Ijls ne détruisent pas une illusion sans la remplacer par une espérance. Au lieu d'une gloire passagère et trompeuse, ils m'offrent une gloire vraiment immortelle ; au lieu d'une sagesse chancelante et sujette à s'égarer dans ses meilleurs moments, la sagesse même de Dieu. Ils me rendent humble, ils ne me désespèrent pas Pourquoi la Rochefoucauld seul m'inspire-t-il une répugnance invincible ? Pourquoi cette souffrance en le lisant? Ah I le voici, je crois. La morale de la Rochefoucauld, c'est la morale chrétienne, moins, si je puis m'exprimer ainsi, le Christianisme lui-môme ; c'est tout ce qui peut humilier et abattre le cœur dans la sévère doctrine de l'Evangile, moins ce qui le relève ; ce sont toutes les illusions détruites, sans les espérances qui remplacent les illusions. En un mot, dans le Christianisme, la Rochefoucauld n'a pris que le dogme de la chute ; il a laissé le dogme de la rédemption. En faisant briller un côté du flambeau, celui qui désenchante l'homme de lui-même, il éclipse l'autre, celui qui montre à l'homme dans le ciel sa force, son appui et l'espoir d'une régénération. La Rochefoucauld ne croit pas plus à la sainteté qu^à la sagesse, pas plus à Dieu qu'à Thomme. Le pénitent n'est pas moins vain à ses yeux que le philosophe. Partout l'orgueil, partout le

moi, sous la haire du trappiste comme sous le manteau du cynique (1).

C'est exposer avec éloquence, avec naïveté aussi peut-être, la grande raison pour laquelle de très honnêtes gens « haïssent » la Rochefoucauld : il ne leur ressemble pas, il n'éprouve pas le besoin de croire et de prouver ce qu'il croit ; il se confine dans Tobservation, et ne se soucie pas de réconforter par les joies rêvées de l'illusion ceux qu'il a découragés par la tristesse de la vérité démontrée. Eh 1 qu'y peut-il faire, si c'est pour lui la vérité ? Mais ce n'est pas la vérité vraie ? Ce n'est pas toute la vérité, mais c'en est une partie notable,, et c'est la seule qu'il voie, et si l'horizon qu'embrasse son esprit est incomplet, ce qu'il distingue une fois, il le pénètre. Soyons-en sûrs, il a bien dit ce qu'il voulait dire ; il n'était pas si inconscient du caractère et de la portée de son œuvre, lui qui, dans son premier Avis au lecteur, annonçait prudemment une lettre-préface explicative, due à quelque plume amie. Comme s'il n'eût pas été plus simple de s'expliquer et de se justifier soi-même, si vraiment il tenait à ne point prêter aux soupçons de la critique orthodoxe !

Il est vrai que, comme ces Maximes sont remplies de

(1) De Sacy, Variétés littéraireSf morales et historiques.

ces sortes de vérités dont Forgueil humain ne se peut accommoder, il est presque impossible qu'il ne se soulève contre elles et qu'elles ne s'attirent des censeurs. Aussi est-ce pour eux que je mets ici une Lettre que Ton m'a donnée, et qui a été faite depuis que le manuscrit a paru, et dans le temps que chacun se mêlait d'en dire son avis. Elle m'a semblé assez propre pour répondre aux principales difficultés que Ton peut opposer aux Réflexions, et pour expliquer les sentiments de leur auteur ; elle suffit pour faire voir que ce qu'elles contiennent n'est autre chose que Tabrégé d'une morale conforme aux pensées de plusieurs Pères de l'Église, et que celui qui les a écrites a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvait s'égarer en suivant de si bons guides, et qu'il lui était permis de parler de l'homme comme les Pères en ont parlé.

Cette lettre anonyme qui, tout le démontre, n'est pas de la Rochefoucauld, qui n'est pas davantage de Segrais, à qui on Ta souvent attribuée, est restituée aujourd'hui à Henri de Bessé, sieur de la Chapelle, surintendant des bâtiments du roi. Dans son ensemble, Tapologie est médiocre; en quelques endroits à peine on croit deviner que la Rochefoucauld a pris aux mains de la Chapelle sa plume languissante et Ta tenue à sa place, pour la lui repasser bientôt, trop tôt. On y abrite derrière l'autorité des Pères les hardiesses de la Rochefoucauld ; on s'y efforce, non sans gaucherie, de donner à cette satire des airs de sermon ; on nous avertit que l'auteur a voulu peindre le cœur de l'homme « dans

un état purement naturel », non le cœur du chrétien qu'éclaire lagrâce.

M™« de Liancourt Tavait déjà écrit à M"»© de Sablé, pour rendre les Maximes inoffensives, il suffirait de faire disparaître « l'équivoque qui fait confondre les vraies vertus avec les fausses j>. C'est ce que font délibérément deux jansénistes, dont les lettres sont conservées dans les portefeuilles de Vallant, médecin de M"»« de Sablé : aucun livre, à leurs yeux, n'est plus chrétien : « C'est la découverte du faible de la sagesse humaine ; c'est une satire très forte et très ingénieuse de la corruption de la nature par le péché originel ; c'est une école de rhumilité chrétienne ; c'est un parfaitement beau commentaire du texte de saint Augustin. •. Quand il n*y aurait que son écrit au monde avec r Evangile, je voudrais être chrétien. i> Il est vrai que l'un d'eux hasarde un regret : c'est qu'après avoir si bien découvert la fausseté des vertus humaines, l'auteur n'ait pas reconnu la vérité des seules vertus chrétiennes. Ces jansénistes ingénus voyaient dans les Maximes la moitié d'un livre excellent dont l'autre moitié , précisément la moitié chrétienne , manquait. Mais l'auteur avait ses raisons pour ne pas compléter un livre qu'il trouvait complet ainsi.

Toutefois, comme ces lettres, antérieures à la

publication, sont le résultat d'une sorte d'enquête mondaine, conduite par une diplomatie féminine, mais désirée par un politique qui restait politique jusqu'en ses coups d'audace, comme d'autres lettres furent plus réservées, d'autres encore nettement hostiles, la Rochefoucauld sentit qu'il fallait donner quelque chose à Topinion, à celle des honnêtes gens qui refusaient de le suivre et à celle des jansénistes qui le dépassaient. La Chapelle fut donc chargé de bénir, pour ainsi parler, ce livre tout païen des Maximes ; à peu près comme, dans un article du Journal des savants que la Rochefoucauld retoucha de sa main, M»»® de Sablé fut chargée de dissiper les malentendus possibles et de tout ramener au christianisme. Enfin le livre parut (1665) et le succès en fut éclatant ; dès Tannée suivante une seconde édition en futpubliée ; mais, dès cette année aussi, la lourde préface de la Chapelle fut remplacée par quelques lignes de VAvis au lecteur :

Je me contenterai de vous avertir de deux choses: l'une, que par le mot d'intérêt on n'entend pas toujours un intérêt de bien, mais le plus souvent un intérêt dhonneuroude gloire ; et l'autre, qui est la principale et comme le fondement de toutes ces Bé flexions, est que celui qui les a faites n'a considéré les hommes que dans cet état déplorable de la nature corrompue par le péché ; et qu'ainsi la manière dont il parle de ce ne mbre infini de défauts qui se rencontrent dans leurs vertus appa-

rentes ne regarde point ceux que Dieu en préserve par une grâce particulière.

Mais le livre dément la déclaration peu convaincue de la préface, qui lui reste tout extérieure. Si cette tactique nous semble manquer de franchise, la Rochefoucauld nous répond dans cette fameuse conversation avec le chevalier de Méré, où il traite Sénèque d'hypocrite, et salue Epicure du nom de « grand homme », de « saint :» :

Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que l'apparence : il faut les en payer, et se bien garder de les approuver dans son cœur, de peur d'offenser la raison universelle, qui les condamne.

Seul, de nos jours, M. Brunetière a entrepris de faire honneur des Maximes à Tinfluence du jansénisme (1). Sainte-Beuve, lui, ne s'y était pas trompé ; malgré son désir parfois intempérant de tirer tous les grands hommes de ce siècle du côté de ses chers jansénistes, il avait écrit, comme à regret : <i: La Rochefoucauld ne

(1) Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française, 4« série, p. 159-160.

fut jamais de Port-Royal, malgré ses relations : il est trop foncièrement philosophe et tient trop bien son explication (i). i> C'est Tévidence même. Si Ton invoque les relations, ce n'est pas vers le salon, d'ailleurs très mêlé, de M°»* de Sablé qu'il faut regarder : nous avons vu combienavait été exagérée l'influence de ce cercle mondain et dévot tour à tour sur l'esprit et le livre de la Rochefoucauld. C'est plutôt vers le groupe plus intime de Condé, de la Palatine, de M"' de laPayette, qui furent plus ou moins des libertins. Ces libertins, il est vrai, se convertirent, mais la conversion de M°»« de la Fayette, cette amie delavieillesse, estpostérieureàlamortde la Rochefoucauld. Où trouve-t-on trace d'une conver- y| sionde la Rochefoucauld(2)? Où de ses sentiments V' religieux, sinon dans cet entretien tout épicurien avec Méré, où précisément les plus hautes questions de la morale sont abordées sans que l'idée religieuse intervienne ? Il a écrit, dans ses MémoU

(1) Port-Roy al, t. V, p. 68.

(2) Je n'oublie pas Je dénouement obligé et décent dans les bras de Bossuet ; mais j'ai dit ce que j'en pensais : avec Vinet {Essais de philosophie morale) je crois que la Rochefoucauld « mourut avec bienséance et fit ce qu'on appelle une fin. d Je ne sais si Ton a relevé un mot de Bossuet sur la Rochefoucauld (Lâchât, t. XXVII, p. 402-403), que me signale mon ami M. Bompard, professeur de rhétorique à Louis-le-Grand. M™« de Maisonfort avait cité à Bossuet la maxime 276 sur les effets de l'absence. Bossuet lui répond : a Vous citez en ce fait un mauvais auteur ». Je sais bien qu'on peut discuter sur le sens exact du mot ; il n'en est pas moins curieux, surtout écrit en 1701, plus de vingt ans après la mort de la Rochefoucauld.

iiï LA ROCHEFOUCAULD

re.<î, l'histoire d'une vie fertile en dangers de toute sorte, en tristesses : est-il une seule page des Mémoires où puisse même se deviner la croyance en un Dieu qui protège et console ?

A la vérité, dans les Maximes, on en trouve, sur cinq cents, jusqu'à trois où il est parlé de Providence, de vertu chrétienne, do salut :

Quelque incertitude et quelque variété qui paraissent dans le monde, on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque chose marche en son rang et suit le cours de sa destinée.

L'humilité est la véritable preuve des vertus chrétiennes : sans elle nous conservons tous nos défauts, et ils sont seulement couvert s par l'orgueil, qui les cache aux autres et souventà nous-mêmes.

Les passions de la jeunesse ne sont guère plus opposées au salut que la tiédeur des vieilles gens.

Par malheur, la première maxime, la seule vraiment significative, mais où Ton ne reconnaît guère le style de la Rochefoucauld, disparaît dès la seconde édition, après ce triage qui permit à l'auteur, sûr désormais du succès, de restituer leur médiocre apport à ses médiocres collaborateurs. Pour les deux autres, qui n'y voit simplement deux épigrammes ? Il y a plus. Non seulement l'auteur des Maximes se refuse à dire certaines choses, alors qu*en plus d'une occasion il semblerait opportun, sinon nécessaire, de les dire ; mais il en dit très nettement

certaines autres, qui les excluent. On se contente trop d'admirer ou d'attaquer en la Rochefoucauld le théoricien de Tamour-propre universel : cela dispense de définir sa philosophie, et il en a une, tout épicurienne et fataliste.

Qu'est-ce que Tamour-propre, après tout, sinon la forme commune que toutes nos passions revêtent ? Ecartons le vêtement et ne considérons que les passions mêmes, elles nous apparaîtront comme les mobiles uniques et tout-, puissants de nos actes.

Lorsque la Rochefoucauld s'acharne contre la fausse sagesse des stoïciens, contre leur orgueilleux mépris des richesses et de la souffrance, croit-on que les sages du christianisme ne se sentent jamais atteints ? Ceux qui rhabillent en janséniste n'iraient pas jusqu'à soutenir, je pense, que les jansénistes se reconnaissaient en des maximes comme celles-ci:

Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse que par notre force. — La folie nous suit dans tous les temps delà vie. Si quelqu'un paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont proportionnées à son âge et à sa fortune. — Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il le croit.

En relisant cette dernière maxime qu'elle avait d'abord approuvée, Mme de Sévîgné sent et dit fort bien que « l'exacte philosophie » en est offensée, et qu'Epictète n'aurait pas été de

l'avis de la Rochefoucauld (1). M. Singlin non plus. La philosophie du xtui^* siècle ne semble pas bien loin, car plusieurs de ces maximes reviennent à cette autre, que la Rochefoucauld applique aux femmes seules, mais qu'on peut généraliser sans trahir sa pensée : Il ne peut y avoir de règle dans Vesprit ni dans le cœur des hommes si le tempérament n'en est d'accord. Il est difficile de ne pas être frappé de l'importance que la Rochefoucauld accorde déjà aux choses du corps, de cette préoccupation non dissimulée des rapports du corps et de l'âme.

Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour nous rendre heureux y nous ait aussi donné l'orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections. — La force et la faiblesse de l'esprit sont iml nommées: elles ne sont , en effets que la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps, — La santé de Tâme n*est pas plus assurée que celle du corps. — Il semble que la nature ait prescrit à chaque homme, dès sa naissance, des bornes pour les vertus et pour les vices. — Il y a des rechutes dans les maladies de Tâme comme dans celles du corps. — Il n'y a guère de personnes qui, dans le premier penchant de Tâge, ne fassent connaître par où leur corps et leur esprit doivent défaillir, — Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et réglée qui meut et qui tourne imperceptiblement notre volonté ; elles roulent ensemble et exercent successivement un empire secret en nous ^ de sorte qu'elles ont une part considérable à toutes nos actions, sans que nous lepuissions connaître,

(1 j Lettres des 10 février, 1 et 4 mars 1672.

La nature, le hasard, ces mots feront fortune. Il est vrai que, dans l'état de société, la nature ne peut se révéler toujours librement : bien des contraintes l'asservissent : son expansion n'en est que plus irrésistible lorsqu'une occasion réveille ses instincts et déchaîne ses appétits : Rien nest si contagieux que Vexemple : nous imitons les bonnes actions par émulation et les mauvaises par la malignité de notre nature, que la honte retenait prisonnière^ et que Vexemple met en liberté. Personne ne peut donc répondre aujourd'hui de ce qu^il fera demain, car, pour le savoir, il faudrait être certain de pouvoir résister à l'entraînement de Texemple^ aux séductions de l'intérêt et aux impulsions du hasard, surtout à ces bizarres caprices de notre « humeur », plus changeante encore, selon la Rochefoucauld, que la fortune. Nous sommes à la merci de notre tempérament, et de ses instincts naturels, qui déterminent ce que nous croyons être la liberté de notre raison. Ces grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont représentées par les politiques comme les effets des grands desseins^ au lieu que ce sont d'ordi^ naire les effets de V humeur et des passions. A son tour, notre tempérament est à la merci de la « fortune » toute-puissante.

Ce que nous prenons pour des vertus, n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers inté-

rets, que la ^orlune et noire industrie savent arranger. — — Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne sont pas souvent les effets d'un grand dessein, mais les eflels du hasard. — Le bonheur et le malheur des hommes ne dépend pas moins de leur humeur que de la fortune. — La nature fait le mérite et la fortune le met en œuvre. — Noire sagesse n'est pas moins à la merci de la fortune que nos biens. — La fortune et Thumeur gouvernent le monde.

Tout dépend de V étoile^ heureuse ou malheureuse, et de V humeur, c'est-à-dire du naturel physique et moral que la nature et la fortune nous accordent ou nous infligent. L'homme aurait donc tort de faire honneur de ses vertus à sa raison et à sa volonté. Nulle part, il est vrai, la Rochefoucauld ne nie catégoriquement la liberté morale ; mais partout il s'en passe.

La duchesse de Schomberg, Marie de Hautefort, voyait net et loin, lorsqu'elle répondait à M™* de Sablé, qui Tavait consultée : « Après la lecture de cet écrit, on demeure persuadé qu'il n'y a ni vertu ni vice, et que Von fait nécessairement toutes les actions de la me. S'il est ainsi que nous ne nous puissions empêcher de faire tout ce que nous désirons, nous sommes excusables. » Ce fatalisme, si bien défini par une ancienne amie de la Rochefoucauld, n'a rien de commun avec le fatalisme janséniste.

De ce point de vue, les autres discussions dont les Maximes peuvent être l'objet paraissent

négligeables, car il est trop clair que, si la doctrine n'est pas spiritualiste, la morale ne saurait l'être; et l'on a le droit toujours, le devoir souvent de combattre la doctrine ; mais flétrir la morale, prise en elle-même, n'irait pas sans un léger ridicule : si la morale n'est que la conséquence de la doctrine, au lieu de déclamer contre la morale, il faut faire à la doctrine l'honneur de la réfuter. Proclamer avec émotion son propre optimisme ne prouve rien contre le pessimisme d'autrui, si désolant qu'il paraisse. Ajoutez que beaucoup de ces invectives portent à faux, car la Rochefoucauld n'est pas à proprement parler le moraliste de l'intérêt ; il ne donne pas de conseils, il constate des faits et en déduit une loi. C'est là sa conception de l'homme et de la vie : elle appelle la contradiction, non la haine. Il y a des chances pour que le genre humain préfère toujours aux la Rochefoucauld les Vauvenargues. Contre la Rochefoucauld qui « a saisi admirablement le côté faible de l'esprit humain », mais n'a saisi que celui-là, Vauvenargues réhabilite les passions nobles, et jusqu'à cet amour de soi, qui, contenu dans ses justes bornes, est la condition même de la vie. L'ingénuité de Vauvenargues donne à ses reproches un charme qui touche ; mais lui-même est moins sévère pour les Maximes que nos cen-

seurs modernes. C'est qu'il sait quelle part de vérité elles contiennent: il les a étudiées de fort près, et, quand il les a reprises pour son compte, il les a trop souvent affaiblies.

Mais où donc, après tout, est la force, encore intacte, des Maximes, sinon dans leur fonds durable de vérité, affermi par l'expérience des siècles ? Une diatribe calomnieuse a tôt fait de vieillir avec l'époque dont elle est le fruit malsain. La preuve que les Maxiines^ toute part faite aux exagérations, n'ont pas cessé d'être vraies, c'est que nous ne les lisons pas avec une pleine sécurité d'âme : ceux qui ne se refusent pas à y reconnaître l'homme de leur temps et de tous les temps, n'admirent pas sans un secret malaise; ceux qui s'y refusent plaident avec une ardeur étrange une cause qui semble personnelle. « Quelque déclamateur vulgaire, a dit Nisard, y verra des injures à la nature humaine. Ce qui fait vivre les Maximes, c'est la vérité. La vérité des Maximes, c'est leur conformité avec la nature humaine. »

Vérité partielle et incomplète, qui le nie ?

Mais aussi qui nous défend de la compléter? On l'a souvent remarqué, la fausseté des Maximes n'est que relative, et vient, non de ce qu'elles disent, mais de ce qu'elles omettent. Elargissons donc les Maximes, ne les rejetons pas.

Si la vertu désintéressée existe, — et la seule

preuve certaine qu'il nous soit possible d'en donner, c'est d'en fournir nous-mêmes l'exemple, — un peu d'air pur entrera dans ce livre étroit, mais le livre n'en sera pas détruit, car la vertu désintéressée sera toujours l'exception plus ou moins rare : si elle ne Tétait pas, elle ne serait pas la vertu. La vie la plus vulg xire a ses héros vraiment cornéliens, qui se sacrifient avec la même spontanéité que d'autres se ménagent ou s'imposent. Tous, nous connaissons quelques-uns de ces héros obscurs, et le malheur de la Rochefoucauld, c'est de ne pas les avoir connus. Mais ceux qu'il a connus, nous les connaissons aussi, et ils sont légion, si les autres sont élite. Qu'exiger raisonnablement du moraliste ? Qu'il laisse la porte ouverte aux exceptions, entre lesquelles chacun de nous s'empressera, non seulement de marquer, mais de mériter sa place.

C'est ce qu'a fait la Rochefoucauld lorsqu'il a peu à peu, d'une édition à l'autre, atténué la rigueur de ses formules en y introduisant ces petits mots dont la valeur morale est grande, « la plupart », « presque », a: souvent » :

1665 : Quelque grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle, mais la fortune qui fait les héros. — 1678 : Quelque grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle seule^ mais la fortune avec elle qui fait les héros,

1665: L'amour de la justice n'est que la crainte de

souffrir rinjustice. — 1678: L'amour de la justice n'est en la plupart des hommes que la crainte de souffrir Tinjustice.

1665: L'honnêteté des femmes est Tamour de leur réputation et de leur repos. — 1678: L'honnêteté des femmes est souvent Tamour de leur réputation ou de leur repos.

1665 : // n'y a point de libéralité : ce n'est que la vanité de donner... — 1678 : Ce qu'on nomme libéralité n*est le plus souvent que la vanité de donner.

C'est ce qu'il a fait lorsqu'il a supprimé des maximes aussi révoltantes jque celle-ci : Dans Vadversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas. Influence bienfaisante du temps ou de l'amitié, précautions intéressées ou loyale reconnaissance des excès de naguère, peu importe : Fessentielest qu'il soit permis de goûter les Maximes sans cesser de croire à la vertu. La Rochefoucauld luimême n'ycroyait-il pas au fond ? Vinet assure qu'il y croyait; il est difficile de partager l'illusion de Vinet pour peu qu'on envisage l'esprit général du livre de préférence à tels détails contradictoires. Ces contradictions généreuses, pourtant, il faut les recueillir, et en faire honneur à celui qui nous apprend que l'esprit est souvent la dupe du cœur.

Il faut demeurer d'accord, à Thonneur de la vertu, que les plus grands malheurs des hommes sont ceux où ils tombent par les crimes. — L'hypocrisie est un

hommage que le vice rend à la vertu. —Le bien que nous avons reçu de quelqu'un veut que nous respections le mal qu'il nous fait. — Il y a une certaine* reconnaissance vive, qui ne nous acquitte pas seulement des bienfaits que nous avons reçus, mais qui fait même que nos amis nous doivent, en leur payant ce que nous leur devons. — Quelque méchants que soient les hommes, ils n'oseraient paraître ennemis de la vertu, et lorsqu'ils la veulent persécuter, ils feignent de croire qu'elle est fausse ou ils lui supposent des crimes.

Il faut Tavouer pourtant, ces heureuses inconséquences sont rares : les Maximes restent fortement, sèchement systématiques, sauf en très peu de passages où la Rochefoucauld semble hésiter, et s'arrête à un moyen terme :

Si la vanité ne renverse pas entièrement les vertus, du moins elle les ébranle toutes.

La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes, mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par la crainte ou par la raison.

Le dernier mot ne rend-il pas la maxime inutile et ne ruine-t-il pas le système tout entier ? Ce qui parfois aussien tempère Taridité, c'est que la netteté implacable de la pensée y est voilée çà et là et comme attendrie par une teinte légère de sentiment presque mélancolique. Plus est

discrète cette nuance d'émotion fugitive, plus on a plaisir à s'y arrêter.

La félicité est dans le goût et non pas dans les choses, et c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, non par avoir ce que les autres trouvent aimable. — Le plaisir de Tamour est d'aimer, et Ton est plus heureux par la passion que Ton a que par celle que Ton donne. — On pardonne tant que Ton aime. — C'est une espèce de bonheur de connaître jusqu'à quel point on doit être malheureux.

On ne remarque pas assez combien les tons sont divers dans ce livre, qui eût pu si facilement être monotone, car il n'est, au fond, que le développement d'une même idée, présentée successivement sous toutes ses faces, et commentée tantôt avec un mépris amer, tantôt avec un scepticisme souriant et une trop cavalière désinvolture. Une certaine monotonie est, en effet, inséparable d'une œuvre dont l'épigraphe : Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés, est comme un thème à de brillantes variations. Et, sans doute, l'expression de cette idée unique est variée, toujours avec finesse, parfois avec éclat :

L'intérêt parle toutes sortes de langues et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé. — L'intérêt, qui aveugle les uns, fait la lumière des autres. — Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer. — Les vices entrent dansla composition des vertus comme les poisons entrent dansla

composition des remèdes : la prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie.

Mais l'esprit se lasserait vite d'un spectacle dont le décor seul changerait. On serait tenté de regretter les causeries nonchalantes de Montaigne, qui s'amuse aux épisodes du voyage, sans impatience d'en voir le terme, et se joue d'une idée à l'autre sans s'attacher à aucune. Chez la Rochefoucaud, où tout concourt à la démonstration, l'effort trop souvent est sensible. Mais de là aussi des beautés neuves. Ce n'est ( plus la langue de Montaigne, abondante, mais ; diffus^, jeune, mais parfois traînante. La phrase ! est courte, précise, pleine de sens, Tidée s y \ concentre et s'y condense ; l'expression est nette et sobre. Pas de divagations, très peu d'incidentes ; partout le souci toujours présent de l'idée fixe, partout la formule la plus frappante qui s'impose tout d'abord à l'esprit et revêt souvent la forme d'une brève antithèse :

Nouspromettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes. — L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent trompés. •■ — 11 y a des reproches qui louent, et des louanges qui médisent. L'orgueil ne veut pas devoir, et Tamour-propre ne veut pas payer. — La magnanimité méprise tout pour avoir tout. — Le ridicule déshonore plus que le déshonneur. — On s'ennuie presque toujours avec les gens avec qui il n'est pas permis de s'ennuyer. — Nous aimons toujours

ceux qui nous admirent, et nous n'aimons pas toujours ceux que nous admirons. Les vieux fous sont plus fous que les jeunes.

Quelques antithèses sembleront forcées ; quelques formules, laborieuses. On notera, ici des répétitions, des longueurs, dans un livre si court ; là des subtilités, des obscurités même, dans un style si net d'ordinaire, et, çà et là, quelques traces de préciosité :

La constance en amour est une inconstance perpétuelle, qui fait que notre cœur s'attache successivement à toutes les qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à 1 une, tantôt à Tautre ; de sorte que celle constance n'est qu'une inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet. — Il est difficile de définir l'amour ; ce qu'on en peut dire est que, dans l'âme, c'est une passion de régner ; dans les esprits, c'est une sympathie, et, dans le corps, c'est une envie cachée et délicate de posséder ce que Ton aime, après beaucoup de mystères.

Mais l'attention est bientôt réveillée par quelque réflexion saisissante, comme celle-ci, plus spécieuse d'ailleurs que vraiment profonde : Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. C'est que tout n'est pas abstrait, quoi qu'on dise, dans les Maximes. On n'y admire pas, assurément, l'imagination d'un Pascal ni même d'un la Bruyère ; mais on y trouve mieux aussi que la sagesse terne d'un Nicole. € Le duc de la Rochefoucauld, dit Vauvenargues, était philo-

sophe, et n'était pas peintre. » Il n'a pas, il est vrai, la couleur ni le relief ; mais on aurait tort de lui refuser toute imagination :.sMl n'a pas la grande imagination créatrice qui d'un éclair illumine la profondeur des idées, il a celle qui les rend intelligibles et sensibles. Les métaphores se pressent, et il en est qu'il doit élaguer ou abréger dans le travail de revision.

Tantôt ce sont de larges images: telle cette mer immense de l'intérêt où les vertus vont se perdre, comme des fleuves tributaires ; tantôt, et plus souvent, ce sont des rapprochements ingénieux, des associations imprévues d'idées :

Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues. — L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement continuel.... — La flatterie est une fausse monnaie, qui n'a de cours que par notre vanité. — On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie, comme des hôtes chez qui il faut successivement loger.. . — Il en est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands : elle entretient le commerce, et nous ne payons pas parce qu*il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent. — L^absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu. — Le mérite des hommes a sa saison aussi bien que les fruits. — On peut dire de l'humeur des hommes, comme de la plupart des bâtiments, qu'elle a diverses faces, les unes agréables,et les autres désagréables. — Il y a des folies qui^e prennent comme les maladies contagieuses. — La fortune fait paraître nos défauts et nos

vices, comme la lumière fait paraître les objets. — Un sot n^a pas assez d'étoffe pour être bon. — L'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se découvre par la fierté : de sorte qu'à proprement parler, la fierté est l'éclat et la déclaration de l'orgueil.

Il y a bien de l'esprit dans cette imaginationlà ; il y a même plus d'esprit que d'imagination proprement dite. A côté de quelques grandes clartés de pensée, il y a beaucoup de ces étincelles soudainement jaillissantes qui amusent le regard. Mais l'esprit français, surtout lorsqu'il s'exprime dans la pure langue française, n'est déplacé nulle part, même dans un livre de morale. Qui donc serait assez pédant pour ne pas sourire quand le morose la Rochefoucauld sourit?

Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui. — On ne donne rien si libéralement que ses conseils. — Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie des sots. — Il y a des gens dont tout le mérite consiste à dite et à faire des sottises utilement et qui gâteraient tout s'ils changeaient de conduite. — Nous oublions aisément nos fautes lorsqu'elles ne sont sues que de nous. — La vertu n'irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie. — Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, qu'on ne chante qu'un certain temps. — Quelque bien que l'on dise de nous, on ne nous apprend rien de nouveau. — Louer les princes des vertus qu'ils

n'ont pas, c'est leur dire impunément des injures. — S'il y a des hommes dont le ridicule n'ait jamais paru, c'est qu'on ne Ta pas bien cherché. — Nos actions sont comme les bouts-rimés, que chacun fait rapporter à ce qu'il lui plaît. — Il n'y a point de sots si incommodes que ceux qui ont de l'esprit. — Il semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la paresse sur la frontière de plusieurs vertus.

Mais si la Rochefoucauld sait ainsi varier les tons, s'il connaît les nuances d'expression qui conviennent aux nuances du sentiment ou de la pensée, il est donc un artiste de style, et cet honnête homme, qui devrait ne se piquer de rien, se pique de bien écrire ? Cette duchesse de Schomberg, qui entrait si avant dans la philosophie fataliste de la Rochefoucauld , juge de façon bien singulière le style des Maximes -.

Je trouve encore que cela n'est pas bien écrit %n français, c'est-à-dire que ce sont des phrases et des manières de parler qui sont plutôt d'un homme de la cour que d'un auteur. Cela ne me déplaît pas

Cela déplaît moins encore au lecteur moderne, d'autant plus épris du naturel que ses trop habiles contemporains Ten sèvrent davantage. Et, en effet, celles des Maximes que nous goûtons le plus sont celles où l'écrivain de métier se sent le moins ; et c'est par là que son élégante simplicité nous paraît si au-dessus de l'art un peu tourmenté de la Bruyère. Toutefois, ne nous flons pas trop à ces allures négligentes;

nous risquerions d'être la dupe de celui qui craignait si fort d'être la dupe des autres. Aucun grand écrivain, en ce grand xvii* siècle, si riche qu'il aitété des donsheureuxde la nature, n'adédaigné l'art en ce qu'il a de nécessaire : ce sont des œuvres d'art que les Provinciales de Pascal, les Fables de la Fontaine, les Sermons de Bossuet, les tragédies de Racine. Tous se sont fait une haute idée de l'art d'écrire, ou plutôt tous ont cru, avec Bossuet, que l'objet propre de l'art était « rembellissement de la nature >. Et tous ont conçu un certain idéal de l'art d'écrire, tous en ont donné la formule élevée, ce qui n'équivaut point à en indiquer les procédés.

Des Maximes aussi l'on pourrait dégager quelques pensées critiques, où le goût de la Rochefoucauld se montre conforme à celui de ses illustres contemporains.

Il arrive souvent que les choses se présentent plus achevées à notre esprit qu'il ne les pourrait faire avec beaucoup d'art. — Celui-là n'esl pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la raison, mais celui quilaconnaît, qui la discerne et qui la goûte. — Comme c'est lé caractère des grands esprits de faire entendre en peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits, au contraire, ont le don de beaucoup parler et de ne rien dire. — La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et à ne dire que ce quil faut, — Le bon goût vient plus du jugement que de Tesprit. — On trouve des moyens pour guérir de la folie, mais on n'en trouve point pour redresser un esprit de travers. — Les esprits médiocres

condamnent d'ordinaire tout ce qui passe leur portée. — Le plus grand défaut de la pénétration n'est pas de n'aller point jusqu'au but, c'est de le passer. — On est quelquefois un sot avec de Tesprit, mais on ne Test jamais avec du jugement.

« Dire tout ce qu'il faut >, c'est affaire au génie ; « ne dire que ce quMl faut », cela suppose un travail de lime patient : ce soin minutieux avec lequel la Rochefoucauld a non seulement travaillé une première fois, mais retouché le texte des Maximes^ dans les éditions successives qu'il en fît paraître, prouve assez que ce grand seigneur, avec son laisser-aller dédaigneux, ne reculait pas devant ce travail ingrat d'ouvrier du langage. Ce n'est pas du premier coup qu'on arrive à la netteté parfaite. Si l'on est en droit de dire, après Vauvenargues, que la Rochefoucauld a inventé le genre d'écrire qu'il a choisi, ce n'est pas apparemment parce qu'il a inventé le genre des Maximes, c'est parce qu'il a su amener chacune de ces maximes au dernier degré de concision et de précision lumineuse. Ce n'est pas le lieu de suivre, dans le détail, d'une édition à l'autre, ce travail de simplification, dont le résultat est de donner non seulement à la phrase un sens plus plein et un mouvement plus rapide, mais encore à la pensée plus de nerf et plus de portée.

1665 : On élève la prudence jusqii'au ciel, et il n'est

sorte d'éloge qu'on ne lui donne ; elle est.la règle de nos actions et de notre conduite, elle est la msfitresse de la fortune, elle fait le destin des empires ; sans elle on a tous les maux, avec elle on a tous les biens ; et, comme disait autrefois un poète*, quand nous avons la prudence, il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons^iux dieux.Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous assurerduplus petit effet du monde, parce que, travaillant sur une matière aussi changeante et aussi inconnue qu'est Thomme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets ; d'où il faut conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence ne sont que des effets de notre amour-propre, qui s'applaudit en toutes choses et en toutes rencontres. — 1666-1675 : Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence; cependant, quelque grande qu'elle soit, elle ne sauroit nous assurer du moindre événement, parce qu'elle travaille sur Thomme, qui est le sujet du monde le plus changeant. — 1678 : Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence ; cependant elle ne saurait nous assurer du moindre événement.

1665 : Qui considérera superficiellement tous les effets delà bonté, qui nous fait sortir hors de nous-mêmes, et qui nous immole continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de croire que, lorsqu'elle agit, Tamourpropre s'oublie et s'abandonne lui-môme, ou se laisse dépouiller etappauvrir sans s'en apercevoir, de sorte qu'il semble que Tamour-propre soit la dupe de la bonté -.cependant c'est le plus utile de tous les moyens dont l'amourpropre se sert pour arriver à ses fins ; c'est un chemin dérobé, par où il revient à lui-même, plus riche et plus abondant; c'est un désintéressement qu'il met à une furieuse usure ; c'est enfin un ressort délicat avec lequel il réunit, il dispose et tourne tous les hommes en sa

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