‹ La RochefoucauldChapitre 30 sur 87 · I.* RiHHsrOOCkULD · texte numérisé non relu

I.* RiHHsrOOCkULD

Ki'J LA IIOCIIKFOUCAULI). — CIIAP. IV

et ce « on » est iiii do sos familiers : « Des gens qui croient bien savoir des iu)uvelles assurent qu'il y va a\issi pour faire faire quelques ])roi)ositions A M, le Prince de la pai't de la cour (l). » 11 a beau vouloir, il demeure aux yeux de tous, amis et ennemis, rintrigant-né, le diplomate in partihiis htfidcliiotK Thounne de la « combinaziouc », une sorte de MaehiaM'l de la Fronde, ayant un pied dans tous les camps, gardant des liaisons avec la cour jusque dans l'exil. Ce n'était pas vainement que le rude Bassompierrc lui avait dit un jour : « \'ous voilà teint, peint, feiiit. »

Pour gagner Damvillicrs, La Rochefoucauld traverse Stenay. Stcnay où. si peu de temps auparavant, sa maîtresse se montrait héroïque, Stenay d'où elle lui écrivait ces lettres émouvantes que nous conservons, Stenay où chacun pouvait célébrer à ses oreilles l'admirable bravoure de Mme de Longueville! Mais cela est très loin déjà, dans son passé... I\[aint.enant qu'il se trouve éloigné de tous ceux avec lesquels il vécut une vie, commune par les fins sinon par les moyens, il se ressaisit ; et ce ressaisissement a pour résultat de le détacher de ce qui fut, pendant bien longtemps, Tunique souci de son existence.

Arrivé à Damvilliers, il comprend, absolument et brusquement, que sa dernière promesse au prince a été une folie de plus. 11 emploie Gourville, ce Figaro du dixseptième siècle, à le dégager honnêtement de ses obligations envers Condé. Naturellement, ce diable de personnage y réussit. La Rochefoucauld pourra après cela écrire à Guitaut (2) : « La seule nécessité de sauver ma vue me fait désh'er d'aller à Paris, et, de là, chez moi, puisque mes maux ne me permettent pas de servir dans la guerre. » Gourville (3) sera ])lus net et nous donnera un autre prétexte, déjà plus proche de la vérité : « M. de La Rochefoucauld... ayant eu des nouvelles de Paris que tous ses amis lui conseillaient de se dégager absolument d'avec M. le

(1) Lettre de l'abbé Viole à Lcnet, 24 novembre 1652.

(2) Correspondance, lettre 46, p. 121|

(3) Mémoires de Gourville, t. !«■■, p. 83.

LA «IKK ItdISIN i; I I. Hi:j

prince le plus tôt <|u'il pourniit. surtout dans hi vue li'a:*surer le murhu^e île M. le prince de Marcillae avee Mlle de La K()che»,niyon. sa eousiiie germaine, je fus cliarf^é d'aller à Bruxelles pour le dégji^^er d'avec M. le |triiice. »

Kicii dans la vie du persomui^e n'est simple ni franc

Après C'ondé, c'est Mazarin (pie voit Ciourville, et le cardinal autorise le retour du duc en An^'ouinois. Alors, pour (pie!i|ues anîu'es. l'est la retraite à Verteuil auprès de la duchesse de La Kochefou'.aidd, indulgente, tendre à ce vaincu, pleine de sollicitude, empressée à soigner les blessures, les douleurs et les rancfeurs rpie lui a rapportées son aventurier de nuiri. Dès la lin (le novembre n'>ô2, elle écrivait à Lenet : « .^e ne S(Uigi' plus (pi'à me retirer à La Kocliefoucauld. >• Elle y attendit un an le duc, qui revint, guéii de ses folies, sinon plus dévot envers sa femme ;' il ne restera d'ailleurs auj)rès d'elle que le temps de se libérer de son passé, sans plus.

C'est alors, {jendaiit cette période, pendant ces aimées de retraite, qu'il fait retour sur la folle écjuipée de sa jeunesse. Ck)ndamné à la résidence, ayant à rétablir sa sant^ fort ébranlé;' et ses affaires mal en point, revenu dans ce Verteuil où il retrouve la compagnie des fantômes merveilleux que fréquenta son adolescence, inévitablement, il remonte le cours du temps et revoit le terrible chemin parcouru depuis l'époque généreuse oii il était tout élan, tout romanesque. Anne d'Autriche, Hautefort. Chevreuse, LongueviDe... toutes les machinations si nobles d'abord, si désintéressées, i)uis si ambitieuses... la guerre, la cour, la Chambre bleue, la Fronde, toutes les Frondes...

11 s'interroge. Vaincu, il cherche les causes de sa défaite. Désabusé, il croit bien savoir que penser des causes de sa désillusion. Son orgueil s'accommode trop mal des résultats pour qu'il ne cherche point à en fixer les causes. Et puis, il en veut à celles qu'il a aimées, beaucoup plus qu'aux hommes mêmes qui ont triomphé de lui. Ses portraits de Richelieu, de Mazarin, de Ketz, de ses adversaires et de ses compagnons d'armes tendent à l'impiutialité et y atteignent couvent. Mais les deux duchesses, ChexTCuse et

Kll LA lldCIIKI' (IIMIAIILI). — CHAT. IV

Loiigueville, les deux astres mauvais do sa vie, il leur ait ribue tous ses nialhours...

Insensiblement, il se prend à écrire. Et l'histoire de cette Rég:ence, où la reine l'assurait qu'aucune charge ne dépassait son mérite et où il ne fut rien cepemlant, le hante t)ut d'abord. Comme Salluste, avec qui il a tant de rapports, il eml)rasse })eu, carptim, moins de dix années, et, comme lui, il pourrait écrire (1) : Tune primum superbiœ nobiUlatis ohviam itum est. Cette phrase fournirait la meilleure des épigraphes à ses Mémoires entiers, ceux de la Régence comme ceux du temps de Kichelieu, qu'il écrira après son retour délinitif à Paris.

Mais, pour l'instant, c'est cette Régence seule qui l'obsède, cette Fi'onde surtout aux cendres eniîore chaudes, oii il tint un rôle si grand et si vain... Il semble que la charge de poudre qui devait l'aveugler lui a dessillé les yeux. Il revoit cette magnifique et douloureuse folie, qui eut pour décors le Palais-Royal, Chai'enton, Saint- Germain, Chantilly, la Guyenne, Saint-Maur, Mouroiid, Vincennes, la porte Saint-Antoine, les rebelles allant à la bataille, la jarretière bleue d'une maîtresse au bras, mourant comme des héros, la bra\'oure sans égale de chacun et la trahison inexplicable de tous, les banquets et les mazarinades, la mousqueterie et les violons, les dentelles et les panaches, les bals et les prisons, les giilanteries et les faux attentats, les enterrements à complot et les mariages secrets, les éperons et les écharpes. Écharpes azurées do Bordeaux, vertes du cardinal, rouges d'Espcigne, isabelles de la Fronde...

Dans un défiJé étourdissant, aveuglant, somptueux et délabré tour à tour, entre la pous.'-iôre de la charge, la fumée des mousquets, le nuage suprême de la mort qui

(1) Juijurtlia. Bayle mettait La Rochefoucauld au-dessus de César, et Amclot de la lloussayo le comparait à Tacito. La comparaison avec Salluste serait plus juste. Tous deux, sans illusion à l'égard de la sie publique, écrivent dans la retraite leurs souvenirs. Toutefois, l'historien latin, qui raconte lui aussi la fin d'une aiistocratie, était favorable à ceux qui avaient triomphé. »

LA « l'RK [ïoisivnf: ifls

tnnjblo le rcganl d'un voile éternel, il revoit |i;i^>;rr N's princes du sang et les intrigants, les sveltes aniazoïu-s au feutre cavalirr et eruplunié. la grande Mademoiselle. I.ongueville, lesdiMix <■■ . ('Iiâtillon, M' "

et Frontenar. les i, lontents, iu'ii:

à sentir le mors de l'absolutisme (|ui |)eu à peu les maîtrise, ('ond^ Conti, Turenne. Bouillon, Nemours, Merca'ur et Beaufort, tous ces |)arents unis et haineux, les compères et les comparses, les favoris, les naïfs, les I les pêcheurs en eau trouble, des intendants, «i

ITolées, de petits-collets, des archevêques, des tinanciers ' t de vieux parlementaires, a la sainte cohue des enquêtes ". Ketz, La Rivière. Guy Joli, Lenet, Viole, Gourville et sa compagnie de bourgeois que commande un chnrcu' 11 entend encore tous leurs parlers : le latin de Bmi les vers macaroniques de Loret, le lin du fin de l'hôtel de Rambouillet, Targot des gens de la Halle fidèles à Beaufort. le baragouin du cardinal. C'est tour k tour ou tout h la fois raccouchement à l'Hôtel de Ville, l'inondation terrible, la prise de la Bastille, le régiment de Corinthe, la paille royale de Saint-Germain, — presque une crèche, — la fuite en Normandie, dans l'enivrement du danger et de lamour. les conseils de guerre présidés par des femmes, la -cène du palais où il voulut tuer son vieil enn;Mni Retz, le c<inon du faubourg Saint-Antoine, la Barricade... l*ui:>, dominant cette foule en délire, guenilles et pourpoints, une LTande ombre crrimaçanteet falote, Mazarin,» l'homme heu- : l'ux », qui finit par ressaisir tous les.fds de l'intrigue féodali' it populacière entre ses doiirts longs, nerveux et avides... il revoit tout cela... A le revoir, il en perçoit la vanité. Son style, qui est un merveilleux instrument d'analyse.

onde les reins et les cœui"s. Acier souple et résistant tout a la fois, simple et pur. qui creuse aux bons endroits : il ilécortique. ouvre, débride les plaies, met à nu ' irangrènes de ces caractères. Au plus profond, il v;i r

le nerf d'une intrigue. Compagnons ou adversaires, il dissèque chacun. De sang-froid, libéré des passions, il voit mieux les hommo. 11 sent toutes les forcfs \ivi'S qu'il

Page 1