‹ La RochefoucauldChapitre 34 sur 87 · DE L\ RETRAITE · texte numérisé non relu

DE L\ RETRAITE

Je lu" lis à un trop long discours, si je rapportais ici

eu par; ites les raisons naiuri'lle> qui portent lt*s vieilles

gens à se reiirtT du commerce du monde : le cliaiiireniont de leur humeur, de leur titfure, et raffaiblissement ilt-s orijanes les conduisent inscnsiblfiacnt, connue hi plupart des autres animaux, à s'éloigner de la fré(pientation de leurs seniljlal)Ies. L'orffueil, qui est inséparable de l'amour-propre, leur tient alors lieu de raison • ils ne peuvent plus être flattés de plusieur^j choses qui flattent les autres ; l'expérience leur a fait connaître le prix de tout ce cjue les honunes di-sirent daiLS la jeuiu-s»*. et rinq)08sibilité d'en jouir phis lontrtemps ; les diverses voies qui p{U"ais8ent ouvertes aux j s pour parvenir au\ irran-

deurs, aux plaisirs, à h» ■ et à tout ce (\u\ éltAe Iw

hommes, leur sont l< ; a; li f • > • ■ ■ on-

duite, ou par l'envie < >^ de- aaii. - , ;.. > ..r y

178 = LA IJOCIIKFOliCAriJ). — CIIAI». V

riMitror est trop lonii; et troj) pénihlo, (|uaiid on s'est une fois égaré ; les dillieultés leur en {)araissent insurmontables, et l'âi^e ne leur permet plus d'y prétendre. Us deviennent insensibles à Tamitié, non seulement {)arce qu'ils n'en ont peut-être januiis trouvé do véritable, mais parce qu'ils ont vu mourir un grand noml)re de leurs amis qui n'avaient pas encore eu le temps ni les occasions de manquer à l'amitié, et ils se j)ersuadent aisément qu'ils auraient été plus fidèles que ceux qui leur restent. Ils n'ont i)lus de part aux premiers biens qui ont d'abord rempli leur imagination ; ils n'ont même presque plus de part à la gloire : celle qu'ils ont acquise est déjà flétrie par le teinps, et souvent les hommes en perdent plus en vieillissant qu'ils n'en acquièrent. Chaque jour leur ôtc une portion d'eux-mêmes ; ils n'ont plus assez de vie pour jouir de ce qu'ils ont, et bien moins encore pour arriver à ce qu'ils désirent ; ils ne voient })lus devant eux que des chagrins, des maladies et de l'abaissement ; tout est vu, et rien ne peut avoir pour eux la grâce de la nouveauté ; le temps les éloigne imperceptibleraenf du point de vue d'où il leur convient de voir les objets, et d'où ils doivent être vus. Les plus heureux sont encore soufferts, les autres sont méprisés ; le seul bon parti qu'il leur reste, c'est de cacher au monde ce qu'ils ne lui ont peut-être que trop montré. Leur goût, détrompé des désirs inutiles, se tourne alors vers des objets muets et insensibles : les bâtiments, l'agriculture, l'économie, l'étude, toutes ces choses sont soumises à leurs volontés ; ils s'en approchent ou s'en éloignent comme il leur plaît ; ils sont maîtres de leurs desseins et de leurs occupations ; tout ce qu'ils désirent est en leur pouvoir, et, s'étant affranchis de la dépendance du monde, ils font tout dépendre d'eux. Les plus sages savent emplo^^er à leur salut le temps qu'il leur reste, et, n'ayant cpi'une si petite part à cette vie, ils se rendent dignes d'une meilleure. Les autres n'ont au moins qu'eux-mêmes pour témoins de leur misèie ; leurs propres infirmités les amusent; le nu)indre relâche leur tient Heu de bonlieur; la nature, défaillante et plus sage qu'eux, leur ôte souvent la peine de désirer ; enfin ils oublient le monde, qui est si disposé à les oubher ; leur vanité même est consolée par leur retraite, et, avec beaucoup d'ennuis, d'incertitudes et de faiblesses, tantôt par piété, tantôt par raison, et le plus souvent par accoutumance, ils soutiennent le poids d'une vie insipide et languissante.

(Réflexion XIX,)

Ils M A \ IM I.S 17î»

! ' plus lu'uit'ux sont eiicori' s()uff»'it>. li-s :iutrtv m, ni 1' i'! I - ; le seul bon parti (jirii h'iir rt'stc, cCht df rat lnr ;iu monde et» qu'ils no lui (Uit jjout-être que trop montré. Leur iroût,détrom|)é des désirs inutiles, se tourne alors vers (les objets muet^s et insensibles : Tétude... Les j)lus sa^es >avi>nt employer à leur s;Uut le temps qui leur reste... »

Oh ! comme ces phrases rendent un son grave, un son (le bronze très raéhuicolique, aux tressaillements lointjiins. un son de ^las huinain. aeeompairnant les derniers accès vl'une folie tpii se meurt dans ladésiMusion et l'amertume... Oui, que restait-il vers 10(K). à la veille de la pul>licali(»n di'S Maxi}iu's, de lui-même et de tous ceux (pli aviuent été ses compagnons d'espérance et d'ambition, de toutes celles qui par amour ou par goût de l'intrigue s'étaient jetées danS la mêlée?... Chacun était sorti des rébellions, des complots, des bat;dlles, des liaisons, désemparé, désabusé, obligé de renier son passé et de le dérober sous une attitude nouvelle.

Le dernier et le plus illustre des comjjlices lui-même vient de faire sa soumission. M. le prince est rentré sans bruit : avant qu'il récupère un commandement, il va lui falloir faire retraite aussi bien que les autres, Ketz est à Commercy ; les plus charmantes des filles d'honneur de la reine Anne sont entrées en religion : elles emploient au salut « le temps qui leur reste ^k L'altière Lancry lies Bains est maintenant la très humble prieure des Carmélites, Marie-Madeleine de Jésus ; lexquise et racinienne du Vigeau, aimée de Condé, s'ai)pelle sœur Marthe, au même couvent, et la vibrante iUle de Bellefond, désonnais mère Agnès de Jésus-Maria, prie, elle aussi, dans une cellule de la rue Saint-Jacques.

Les autres, celles qui sont demeurées dans le monde, ont retrouvé la foi originelle.,, Mme de Sal)lé, ^Mme de Loni,aieville, la duchesse d'Aiguillon, la princesse de Guiménée, la Palatine, toutes, elles ont rouvert leur cœur à la religion et soumis à Dieu les restes d'une vie i)assionnée, enliu

Déirumpée d une ombre vaine Qui paase et ne re\ient plus.

180 I.A KtiCIIKFOUCADIJ). — CIIAIV V

Tous et toutes, ils ont, pour ainsi diii', ouhliô leur passé, et s'ils agitent encore son fantôme dans leurs réunions, — les nuuulains tout au moins, — ce n'estjjamais par allusion ))ersoniu'lle. Ils parlent de la Fronde comme s'ils s'entretenaient d'une épotpie lointaine, d'une époque (piils n'auraient pas coiuiue par eux-mêmes. KUe a trop secoué leur existence pour que, de manière pour ainsi dire involontaire, elle ne hante pas leurs causeries, mais elle demeure surtout la trame invisible de leurs conversations. Elle soutient dans ces i)ropos de retraite les thèmes moraux dont on dispute, mais c'est par sous-entendus, par prétérit ion qu'on l'évoque. Tous en font « de belles moralités au coin du feu (1) ». Le temps, la courtoisie, le scepticisme ou la religion empêchent qu'on rappelle ce passé trop exactement. Chacun de ces personnages, usé avant l'heure par la terrible crise, porte en soi des morts qu'il ne faut ])as ranimer.

Et c'est ainsi que naissent les nuiximes, toutes les maximes, celles de La Rochefoucauld aussi bien que celles de la marquise de Sablé, celles d'Esprit ou celles de l'abbé d'Ailly. Tous ces gens qui ont la cinquantaine — et (]uelle cinquantaine, au lendemain de la Fronde ! — ont vu ; ils ont agi ; ils ont été vaincus : le régime nouveau ne leur donne même pas le droit de se plaindre et ils ne veulent pas s'accuser. Alors, tout comme l'a fait I^a Rochefoucauld lui-même, dès sa retraite de Verteuil, s'élevant audessus de ce passé prochain, ils déduisent de leurs fautes, de leurs faiblesses, de leurs défaites, des axiomes généraux qui tendent à hicriminer la nature même de l'homme. Esprit ne craindra pas d'intituler son recueil De la f(ni.^seté df s vertun humaines, et si la marquise et lui imputent cette misère de l'espèce au péché originel, ils pourront tout de même s'accorder dans l'ensemble avec La Rochefoucauld, qui est sans foi aucune.

Une chose plus déconcertante, et que l'on n'a peut-être ^

(1) Lettre de La Rochefoucauld à Esprit (1660). Correspondance, I, 53, p. 131.

LKS IIAXIMKS |g|

>:\» nw»07 t U prAnt'iirt* de l'Acrivaiii danK le

' ' ' Noiiii nvonK totiK )i»rl<' <l< '

de riiiMHil>ii«»ii ({u't'll** «i' t fort liictï. < l'ortrait vi m ilou ont rncunté qu«*. drvciun' dévoti» »ur le tard. • i:ins(Wiisteot grandi' amie de Mnu" de Lone:in*villi', i fort l»ion montré Cousin. Dans r»-* « imlUKins. Mt-r de voir La IIocIkI art', où l'on faisait si la !iit'.il.i.rit> et qui était en quelque sorte tout m !'■ rinlluence ennemie, — celle de Mme de I/Onuu- \ jim 1.11 dépit des raffinements de la politesse contemporaine. Te qu'il pût éviter les a ■ iiir de son ancienne m !<• pas le rencontrer comme une obsession aux tournants i.s phrases, ("est là, je le sais bien, une mésaventure mondaine fort ' "^ il se présente tout de même assez rarement , .1 ait précisément pour amis intimes les

deux i)lus ^ands ennemis (1). Et si Ton songe, par ailleurs, que les préoccupations reliirieuses tenaient la première place dans le salon de Mme de Sal»lé, on est bien en droit de s'étonn«'r que La Hocin'ftiiuauld en soit demeuré pendant si longtemps l'hôte quotidien - aussi (piotidien que l«' pennettait Thumeur fantiisque de la marquise.

Car, il y a encore un point à examiner, au sujet de leurs ' lations. Après avoir vécu dans cette étroite intimité avec Mme de Sablé, le duc s'éloigne prestpic Itruv Les

lettres, très familières entre l«kiO et 1065, di-, nt à

u'u près complètement — nous n'en avons que deux a I très cette date — dès que les Maximes ont paru. Et ce- |Tiidant la marquise ne meurt (pi'en lOTS... Lassitude du

rr$pimâimcf, l. ~ i<ii»e

i Ifine de Sab: ^'U^

uu lendemain de 1^4 publkaliuii «.Li^vii-^auc dt»

isi 1, A KiiCIIKroïK^MlJ). — CHAI'. V

milioii?... Ou bien sorait-ce que rinfluenco, tout ;\ couj) piv- |)ondérante, de Mme de La Fayette s'est exercée pour détacher récrivain do cotte vieille amitié?... Toutes cesquosliojis ont leur iutorêt et luériloraient d'être élucidées.

C'est en 1665 que paraissent les Maximes. Les Mémoires avaient vu le jour dès 1662, en Hollande ; mais La Rochefoucauld avait désavoué la publication. Avec les Féflcxions ou sentences et maxi7nes moroles, il fait pour la première fois, délibérément, acte d'h(unmo de lettres.

Et il le fait à la perfection, du premier coup. Do])uis 1660, il lance jiar petits paquets ses maximes, dans les correspondances qu'il adresse h ses amis. Il les « essaie '^ s ir la marquise, sur Liancourt, sur Esprit. L'une de ces lettres montre au mieux le procédé et nous découvre ou môme tem])S la gounuaudiso célèbre de La Rochefoucauld.

A la marquise de SaUé.

« Ce qui fait tout le mécompte que nous voyons dans la reconnaissance des hommes, c'est que l'orgueil de celui qui donne et rorgueil de celui qui reçoit ne peuvent convenir du prix du bienfait.

« La vanité et la honte, et surtout le tempérament, font la valeur des liommes et la chasteté des femmes, dont on mène tant de bruit.

« Il y a des gens dont tout le mérite consiste à dire et à faire des sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de conduite.

« On se console souvent d'être malheureux en ciïet, par un certain plaisir qu'on trouve h le paraître.

« On admire fort ce qui éblouit, et l'art de savoir bien mettre en œuvre de médiocres qualités dérobe l'estime, et donne souvent plus de réputation que le véritable mérite.

l.KS MAXiMKs 183

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( aviT l«'> III >'» (|ui thariiii-iit Ion-

1 1 la niurt ; un la suiifTr*' non \nu rci»uh. ::ti'- «t |inr la ctiutuiiK', et la plupart

d' ' '[Il liii iiH'urt.

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litn h'urs iour>, oi ihui pas solo» l«*ur vcriiablf prix. » Voilà tout Lv (pie j'ai de maximes (pie vouij n'ayez point ; mai:; cumiuo on ne fait rien pour rien, je vou!< demande un pota^ av(*c cATottes, un rn:;oût de mouton et un buMif, comme ceux que nous eûmes lorsipie M. le eommandeur de Souvr^ dina chez vous ; de la sauce verte et un autre plat, soit un chapon aux pruneaux, ou telle autre chose (pie vous ju'^crcz dii,Mie de votre choix. Si je pouvais esp(''rer deux a.«jsiettes de ces confitures dont jt' nt* nu^ritais pas de mant;er autrefois, je croirais V' tille toute ma vie. J'envoie donc savoir ce (pie

je , «lur lundi à midi ; on apportera tout cela dans

mon carrosse, et je vous rendrai compte du succès de vos bienfaits. Je vous supplie tn''^ luimhlement de me renvoyer les (|uatre maximes que nous finies dernièrement, et de vous souvenir que vous m'avez promis le Tratté de lamiiié, et ce que vous avez ajouté à VKduralion dvs enfants.

Ce vendredi au soir.

« Qui vit sans folie n'est \)as si sage qu'il croit, »

{Correspondance, L LXV, p. 14^.J

11 spécule siir la coutume : il sait assez son monde — j'allais écrire son public — jiour ("'tre assuré (pie cette lettre fera le tour du cercle, coinine il arrive pour celles de Mme de Séviijné. Et la curiosité, l'orfïneil. les ressouveiiirs de l'hôtel de li^imbouillet. le ^'oùt à la iiiude de moraliser, tout cela mêlé fera que l'on se passionnera pour l'œuvre. On a ilit que c'était pour que la maxime lui revînt plu ' Ite :

que non pas! L<i Rochefoucauld s'entend p.i «pio

ce ces jansénistes, mais il n'est p<is des Me^ieuni, et

isi i.A i;(H;iii:i'()U(:.\rLl), — ciiAP. v

ce qu'ils pourraient lui fournir c'lianger;iit trop la saveur a ni ère de la pensée : il y a amertume et amertume. D'autre part, ce n'est pas le style d'une Sablé, d'un Arnaud d'Andilly ou d'un Esprit qui peut polii' ce dianuuit. Lui seul a l'outil susceptible de rendre parfaite la pierre.

. Alors? C'est le scandale, la « publicité » qu'il escompte. Cet égoïste, ce désabusé mal guéri veut la gloire et pas à demi. Tous ces numnures ])udiques, tous ces chuchotements d'admiration préparent le grand scandale et la gloire éclatante, celle que reflétera un peu ])lus tard (1670) le marquis de Saint-Maurice, ambassadeur du duc de Savoie, dans une lettre à son maître lorsqu'il appellera La Kochefoueauld c un des plus grands génies du royaume (1 ) ». Tuisque son ambition déçue a cherclié un refuge suprOme dans la littérature, il faut que là au moins elle soit largement satisfaite.

(1) Journal du marquis de Saiiit-Maurice, publié par M. Jean Lcmoine sous le titre Lettres sur la Cour de Louis XIV, chap. xlii, Calmaim, 1911.

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