CHAPITRE I
L'un des plus célèbres parmi nos moralistes, .a Rochefoucauld est en même temps un des exemplaires les plus distingués dune espèce sociale aujourd'hui transformée, une des figures caractéristiques de l'ancienne aristocratie, à un moment décisif de son histoire. Avec Condé dans la guerre, Mme de Longueville dans la galanterie, Mme de la Fayette dans les lettres, il représente ce que cette classe a produit de plus brillant, en jetant son dernier éclat, lorsque la noblesse féodale devient une noblesse de cour.
Dans la première moitié du xviie siècle, on se trouve sur les confins de deux mondes, celui de la
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féodalité expirante, et celui de la monarchie absolue qui achève de la dompter et de l'asservir.
La seule puissance laïque au moyen âge est la puissance de l'épée, et par conséquent de l'homme qui manie l'épée. Soumise à l'état de guerre presque continuel, la société, pour se maintenir, exigeait une organisation militaire, hiérarchique, par suite l'inégalité, les privilèges, la séparation des classes. Les mœurs de la caste guerrière sont celles qui donnent la supériorité dans le combat : culte de la force brutale et de l'audace, bravoure, énergie folle, confiance sans bornes en soi-même, point d'honneur exalté, vengeance considérée comme le plus impérieux, le plus sacré des devoirs, esprit de ruse et de mensonge, d'agression et de pillage, mépris de l'industrie, du commerce et des arts de la paix. « La noblesse, dira Saint-Simon, n'est bonne qu'à se faire tuer. » L'ennemi du dehors ne suffit pas à absorber la fureur de combat qui la dévore. 11 faut qu'elle se décime elle-même. On tire l'épée à tout propos, et il meurt plus de gentilshommes de la main des Français que de celle des ennemis. La manie du duel est si meurtrière que de 1589 à 1607 sept mille nobles sont tués de la sorte, et quatre mille périssent de même pendant la minorité de Louis XIV. Du danger toujours présent, du mépris delà mort, naît cette qualité que Machiavel désigne sous le nom de ilnli, cette volonté persévérante et
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indomptable, dirigée vers un but de conquête et de domination.
Mais, par le progrès des temps, à mesure que la guerre cesse d'être le fléau permanent, que les armées deviennent plus régulières, mieux disciplinées, que le droit national commence à s'établir, le règne de la brutalité individuelle touche à sa fin, la force particulière doit céder à la force publique. La haute noblesse se sent menacée : animée de l'instinct de conservation, de l'égoïsme de classe, comme le sera plus tard la bourgeoisie, comme le deviendra le prolétariat, elle prétend exploiter pour elle seule l'Etat qu'elle a mission de défendre. Dès l'origine elle est en lutte contre la royauté qui représente de plus en plus la loi commune, l'intérêt général contre son intérêt personnel : il faut qu'un des deux rivaux finisse par anéantir l'autre. Richelieu la fait ployer à grand peine, Mazarin, Louis XIV lui donnent le coup de grâce.
Dans cette lutte suprême, avant d'être définitivement vaincus et domestiqués, les grands du royaume sont encore puissants, fiers, tumultueux. Hostiles à la bourgeoisie c[ui a triomphé avec la politique de Henri lY, prêts à conspirer ou à se révolter contre le pouvoir, au moindre refus de faveurs, à la première piqûre d'amour-propre, étrangers à tout esprit public, remplis du sentiment excessif de leur importance, ils tiennent encore tête à la royauté,
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ils paradent et se pavanent pour la dernière fois sur le devant de la scène.
Si séparé qu'il fût du reste de la nation, ce |)etit monde aristocratique ne pouvait échapper aux influences qui modifiaient la société. Dès la fin du XVI*' et le commencement du xvii^ siècle, après quarante ans djc guerres civiles et de guerres religieuses, on avait un besoin impérieux d'ordre, de stabilité, et ce besoin s'exprime par la restauration catholique, par les progrès de la monarchie, comme par la réforme du langage, la renaissance des lettres et des arts. Cette civilisation nouvelle jette un premier vernis sur les rudes soldats de l'âge précédent : ils recevront le dernier à Versailles, et la métamorphose sera complète. Elle ne faisait alors que com-' mencer et tout ce qui commence a dans sa gaucherie même un charme i)articulier, une grâce sauvage et un peu raide. Le changement est encore purement extérieur : pour le fond des sentiments, le gentilhomme de Louis XIII ressemble plus au seigneur de Philippe le Bel, qu'au courtisan de Louis XIV. * Tout est politesse compliquée dans les gestes et dans les paroles, tout est férocité naïve dans les mœurs. La violence des caractères se donnera libre cours pendant la Fronde. Le contraste se marque jusque dans le costume, demi-galant, demi-guerrier. La chevelure des hommes tombe en boucles naturelles sur les éj)aules, la plume empanache le chapeau à
larges bords, relevé sur le côté, mais le justaucorps et la gorgerette rappellent la guerre, vrai métier de la noblesse. Point de ces broderies, de ces rubans, de ces solennelles perruques, comme cela arriva plus tard avec le luxe de Louis XIV, « quand les derniers chevaliers, dit Henri Heine, se changèrent en cavaliers ayant les entrées à la cour, tout à fait à la façon de leur ancien glaive de bataille, dont la lame s'amincissait chaque jour, jusqu'à ce qu'elle fût devenue une absurde épée de parade ».
Les femmes ont joué dans cette transformation un rôle essentiel. Ce sont elles qui fondent au xvii^ siècle la société polie. Jusqu'au milieu du siècle les grandes dames gardent encore des allures belliqueuses, ce sont des amazones; sous la Fronde elles commandent des troupes en campagne, soulèvent la populace des villes. Mais avec la tendance des mœurs à s'adoucir, elles ont déjà trouvé dans la vie de salon -un nouveau théâtre pour leurs exploits. Partout ailleurs l'homme est le maître; là c'est la femme qui reçoit les hommages : elle inaugure son règne.
On a fait remonter à l'hôtel de Rambouillet la première origine de la société polie. La cour ne pouvait donner le ton. François I'-'' avait rejeté l'ignorance et la grossièreté parmi les modes du temps passé, mais avec Henri UI le goût des débauches singulières, avec Henri IV les habitudes de corps
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de garde, avec Louis XIII, le caractère sombre du roi et sa sauvagerie n'étaient guère favorables à la politesse des mœurs. Romaine de naissance, la célèbre marquise entreprit de fonder une école de bel air sur le modèle des cours d'Italie et d'Espagne. On a d'ailleurs exagéré l'influence de ce salon. Étrangère au rêve solitaire des pays de brouillard, comme à l'ardente passion du soleil méridional, la race française est naturellement sociable, courtoise, spirituelle; cet instinct de sociabilité ne fait que se développer et s'épanouir à mesure que les temps deviennent réguliers. Durant le règne de Louis XIII, de nombreuses réunions polies se formèrent, qui eurent la faveur du beau monde. Après le renom de brave, le gentilhomme de cour aspirait à celui de galant et de magnifique. On poussait jusqu'à l'affectation la délicatesse des manières, du langage et des sentiments. L'hôtel de Rambouillet ne fut pas le berceau unique de la société du grand siècle; il était le plus recherché, et tout ce qu'il y avait de distingué en France passa par la Chambre bleue. Parmi les habituées se trouvent les femmes qui jouèrent un si grand rôle dans la vie de La Rochefoucauld. La marquise de Sablé en est une des principales héroïnes. La future duchesse de Longueville, Mlle de Bourbon, y fait ses déi)uts en 1635; on y rencontre la comtesse de la Vergnc et ses deux filles, dont l'une fut Mme de la Fayette; Mlle de Rabulin-Chantal, dcj)uis Mme de
Sévigné, le fréquente pareillement. La Rochefoucauld, qui n'était encore que prince de Marcillac, v paraît en 1631 à dix-huit ans; c'est aussi là que le duc d'Enghien acheva de se former. Aussi jaloux de la renommée de bel-esprit que de celle de grand ])olitique, Richelieu, encore évêque de Luçon, soutint dans ce salon une thèse d'amour. Le duc de la Trémoille, le comte de Guiche, le marquis de Montausier, Saint-Evremond s'y rencontrent avec Racan, Benserade, Ménage, Mlle de Scudéry, Voiture qui a raconté les amusements de Ihotel. On en peut fixer l'époque brillante de la mort de >Lilherbe à celle de Voiture 1628 à 1648 .
Les écrivains, a-t-on dit, ont fait l'hôtel de Rambouillet, plus que l'hôtel de Rambouillet n'a fait les écrivains. Il en réunissait le plus grand nombre, et un de ses caractères, c'est le mélange de l'aristocratie et des gens de lettres. L'éducation des jeunes seigneurs ne se bornait plus aux exercices guerriers et chevaleresques. Celle des femmes était particulièrement soignée. Mme de Sévigné, élève de Chapelain et de Ménage, savait l'italien, le latin. Mme de la Fayette était une remarquable latiniste. Celles mêmes qui écrivaient d'un style défectueux se piquaient de littérature. En France, comme en Italie, la mode exige qu'on ait dans sa maison ou dans sa clientèle quelque auteur plus ou moins en vogue, l)our vous entretenir de tous les sujets, vous iiisi-
niier des jugements sur les ouvrages qui paraissaient, vous aider au besoin à composer des lettres d'amour. Gondé avait à son service Sarrazin, INIarigny, belesprit qui sait le distraire à ses moments d'ennui, lance ses manifestes, tient l'emploi de ce que nous appellerions aujourd'hui le directeur de sa presse. Les dédicaces du temps exaltent Richelieu, Montmorency, comme des Mécènes. Le duc de Longueville fait une pension à Chapelain; Voiture, Vaugelas appartiennent à Gaston d'Orléans; Huet, Segrais, Esprit sont de l'entourage et de l'intimité de Mlle de Montpensier, puis de La Rochefoucauld et de Mme de la Fayette. En dépit de cette situation subalterne, les gens de lettres apprennent à devenir honnêtes gens, à se débarrasser d'une rouille de scolastique, à s'abstenir de ces grossières polémiques si fort en honneur au xvio siècle, et que nous retrouvons encore chez les noirs pédants du théâtre de Molière et de la satire de Boileau. En même temps les grands seigneurs prenaient goût aux choses de l'esprit.
Parlant de l'époque précédente. Voltaire écrit : a L'esprit de société, qui rend aujourd'hui cette nation si célèbre et si aimable, était absolument inconnu. Point de maison où les gens de mérite s'assemblassent pour se communiquer leurs lumières, point d'académie, point de théâtre régulier. » Les salons se sont ouverts, l'Académie s'est fondée, le
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théâtre s'organise, et voici que se forme la bonne compagnie : « Ce petit troupeau séparé étant riche, bien élevé, poli, est comme la fleur du genre humain ; c'est pour lui que les plus grands hommes ont travaillé; c'est lui qui donne la réputation. «
Il se recrutait alors parmi la grande noblesse. Une partie de la littérature avant la Fronde est sous son influence. Après avoir passé la belle saison en exploits guerriers, on prend ses quartiers d'hiver à la cour et à la ville, les sentiments s'affinent, on demande aux lettres d'embellir les heures, d'offrir des images de la vie où l'on puisse se reconnaître et s'admirer sous son plus beau jour.
Chaque époque, chaque classe sociale a son idéal, ses types préférés, ses héros, ses Achille, ses Enée, ses Roland. Au xvii^ siècle, la noblesse, qui a conservé les traditions chevaleresques, les voit refleurir avec enthousiasme dans VAstrée de d'Urfé, dans le drame de Corneille, et chez leurs imitateurs.
'L'Astrée institue la dernière des cours d'amour. Tous les chevaliers errants que Cervantes raillait presque au même moment dans le Don Quic/iotte, avec tant de bienveillance dans l'ironie, semblent s'y être donné rendez-vous. Mais au milieu des souvenirs surannés de la cour d'Artus il y a dans VAstrée un sentiment nouveau; on y retrouve la douceur de saint François de Sales et une mélancolie qui fait penser à Chateaubriand. La femme
y est l'objet du culte que l'on doit à un être supérieur. Après la cruauté des guerres religieuses, comme au lendemain de la Révolution, les âmes, encore frémissantes, transposent leur exaltation [ dans les sentiments tendres. La publication de la première partie de V Astre e en 1609, avec une dédicace à Henri IV, où on lui présentait le livre comme un enfant de la paix, marque la première date de la société polie et du roman psychologique. Le succès fut prodigieux. Cette longue pastorale devint le code du bon ton et du savoir-vivre. Les aventures des personnages formaient le sujet principal des entretiens. On en savait par cœur nombre de passages, on se modelait sur Céladon. Après le C/r/ (1636) chacun vise de même aux Rodrigue et aux Chimène. Les Importants, les intrigantes héroïnes de la Régence et de la Fronde, affichent des sentiments cornéliens. L'esprit de cette littérature est purement aristocratique. Les personnages, de la plus haute naissance, ne visent qu'à l'honneur, à la gloire, à l'amour des princesses :
Jason ne fit jamais de communes maître-scs; Il est né seulement pour charmer des princesses, Et haïrait l'amour, s'il avait sous sa loi Hang-é de moindres cœurs que des filles de roi 1.
Animés de tant d'ambition, de bravoure, ces chevaliers ne |)ensent qu'à eux-mêmes, ne se dévouent