‹ La RochefoucauldChapitre 2 sur 12 · Vers de la Medce de Corneille · texte numérisé non relu

Vers de la Medce de Corneille

qu'à leurs propres sentiments, à leur point d'honneur. Ils sont prêts à sacrifier l'univers entier, pour plaire à de « beaux yeux ». En un mot, rien n'existe en dehors d'eux-mêmes. « C'est, dit Jules Lemaître, la plus complète exaltation de la fantaisie personnelle qui les ravit dans leurs auteurs préférés. Leur idéal purement féodal, anarchique, est anti-social et anti-humain « .

Plus caractéristique encore est l'évolution de la langue : il n'est pas de meilleur document et de plus général pour l'histoire des mœurs. L'idiome du xv^ et du XVI® siècle convenait à de profonds érudits et à de rudes batailleurs. La forte langue de Rabelais et de Montaigne, de Montluc et de d'Aubigné est savante et populaire; elle n'est ni régulière, ni noble, mais touffue, vigoureuse, chaotique, c'est une langue de plein air ou de cabinet d'érudit. La nouvelle société de salon a besoin d'un dialecte poli. Elle dépouille le langage de sa verdeur, écarte les termes que dicte l'emportement ou qui blessent la décence. Par orgueil, délicatesse, pruderie, elle rejette non seulement tout ce qui sent le cabaret, mais tout ce qui se rapporte à la vie commune. C'est l'œuvre de Malherbe, de l'Académie (1635), de Vaugelas et des ruelles, qui va durer jusqu'à la Révolution. L'unité de la langue vient en aide à l'unité politique, le français succède au gaulois ; « En France, dit Henri Heine, la langue a été si

proprement filtrée par la vie jaseuse de la société, qu'elle a irrévocablement perdu toutes les expressions abjectes, les locutions obscures, tout le trouble et le commun, mais aussi toute cette saveur, toutes ces salutaires vertus, toutes les magies secrètes qui sourdent et coulent sous la parole inculte. » La naïveté, cette aimable qualité des Français, est tout à fait anéantie par l'âge classique, dans les sentiments, comme dans les mots.

Le mouvement que nous venons d'esquisser s'achève après la Fronde et se fixe par l'établissement des mœurs monarchiques, après la défaite définitive de la tradition féodale. Le bouillant cavalier de Louis XIII devient le courtisan doux et poli de Louis XIV. Il est dévoré de la même ambition insatiable de dignités et de richesses, mais c'est par une voie moins escarpée qu'il va les atteindre : l'art de parvenir, c'est l'art de plaire au souverain, à ses favoris, à ses maîtresses. L'influence des femmes devient nécessairement très grande, quand tous les événements se passent à une cour et dans un salon, que les caractères se manifestent non par des actes, mais par des procédés et des paroles : cette influence même s'étendra si loin qu'elle contribuera à perdre l'ancienne monarchie. On cultive donc ce qui plaît aux femmes; on s'adonne à ce que Henri IV appelait « les enj(jleries, fainéantises et baguenauderies de cour ». Ce n'est ni par le talent, ni par l'étude qu'on

s'élève au pouvoir : un mot, une certaine grâce seront souvent cause de l'avancement le plus rapide. Les belles manières, le beau langage servent ainsi les intérêts les plus grands; ils sauvent en même temps, ou plutôt dissimulent la servilité, permettent de se courber sans s'avilir, fournissent un moyen de se distinguer, élèvent une barrière qui isole des autres classes , enfin tiennent lieu d'occupation , aident à passer le temps. Pour tant de raisons, les loisirs que la monarchie laissait ainsi à la plupart des hommes distingués en tous genres devaient être très favorables au perfectionnement des jouissances de l'esprit et de la conversation.

Les rapports des grands seigneurs et des écrivains se modifient. Les poètes de l'hôtel de Rambouillet jouaient le rôle d'amuseurs subalternes. Les grands écrivains gardent mieux le sentiment de leur importance et de leur dignité. L'amertume de La Bruyère n'a pas d'autre origine que la situation fausse où s'est écoulée sa vie. Fort de l'appui (ki souverain, Molière se moque des marquis; bientôt, avec le rôle grandissant de la littérature, les écrivains finiront par conquérir l'opinion, n'éprouveront pour la noblesse que haine et dédain et travailleront à sa ruine. Déjà sous Louis XIV, les grands savent apprécier le pouvoir de l'esprit. Ils ont un trop haut rang et trop d'intérêts dans le monde, pour demander aux lettres autre chose qu'une dis-

traction, un ornement dans la vie; mais ils sentent que pour leur gloire ils ont besoin de les avoir pour alliées. Non contents de s'ériger eux-mêmes en juges et en arbitres du goût, après avoir déposé l'épée ils prennent la plume : seulement, quand ils livrent leurs œuvres au public , ils se cachent à demi, de crainte qu'on ne les confonde avec leurs domestiques. Les bourgeois au début composent uniquement l'Académie que Richelieu protège : bientôt les premiers ministres et les seigneurs s'honorent d'en faire partie.

Les deux personnages qu'au xvii® siècle la vie sociale, le roman, le théâtre concourent à créer, la Précieuse et VHonnête homme, présentent un autre caractère sous Louis XIV que sous Louis XIIL Le mauvais goût, l'excès d'affectation, cet exotisme de serre chaude propre à l'hôtel de Rambouillet, ces imitations des concettl italiens et du style culto espagnol, ces fadeurs, ces subtilités, ces pauvretés de la Guirlande de Julie, des sonnets de Job et d'Uranie, toute cette préciosité ridicule disparaîtra pour faire place au goût le plus délicat.

' La vie et l'œuvre de La Rochefoucauld doivent être considérées comme l'entière création de la société polie, de ce petit monde si féminin, si raffiné, et permettent de suivre, dans toutes ses phases, cette évolution de la haute noblesse, de 1630 à 1670 environ. L'époque a produit avec Descartes, avec

Corneille, avec Pascal, avec Molière de plus grands représentants, qui ont eu de l'homme et de ses mobiles une conception plus élevée. Ce n'est pas dans la politesse des salons et dans la galanterie de cour qu'il faut chercher la cause de la grande littérature du xvii^ siècle : elles lui ont seulement fourni de belles formes et d'admirables sujets de comédie, de satires et de sermons. Mais à côté des purs et immortels chefs-d'œuvre que nos grands écrivains nous ont laissés, les ouvrages des Retz, des La Rochefoucauld, des Saint-Evremond, simples amateurs de lettres, font assez bonne figure. On y voit se refléter comme dans une facette étincelante ce monde étroit de grands seigneurs et de grandes dames, sous son double aspect d'apparence glorieuse et de fâcheuse réalité : d'un côté, l'élégance, la dignité, la grâce, la quintessence de l'esprit et du savoir-vivre, qui n'ont jamais été surpassés, ni même égalés; de l'autre, l'égoïsme, la sécheresse, la poursuite acharnée des faveurs, l'habileté calculatrice, l'ardeur sans pareille à s'élever et à s'accroître, qui se cachaient sous les belles façons et le superbe cérémonial de cour. Et ces deux aspects paraissent également nécessaires, étant données la nature de l'homme et la structure de la société.

Les Maximes ont encore une autre portée. L'égoïsme exalté n'est pas seulement l'apanage et le privilège de la noblesse : « l'orgueil est égal dans

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tous les hommes, et il n'y a de différence qu'au moyen et à la manière de le mettre au jour » ; l'amour de soi se retrouve dans toutes les conditions et dans tous les temps. En l'observant avec profondeur chez ses contemporains, La Rochefoucauld, mieux que les moralistes qui l'ont précédé, éclaire d'une vive lumière les replis obscurs, inavoués, redoutables du cœur humain.

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