‹ La RochefoucauldChapitre 11 sur 12 · Aristotf, Morale à Nicomaqnc · texte numérisé non relu

Aristotf, Morale à Nicomaqnc

INFI.UI'NCl' m: Î,A nOCHI-FOUCAULD. l<.»;^

paroles. Le liarbare met son amour-propre à détruire ses semblables : nous mettons le nôtre à leur venir en aide. Les économistes eux-mêmes constatent cette évolution : « Un genre très raffiné de sport, écrit M. Paul Leroy-Beaulieu, se répand en établissements d'utilité publique. Des sentiments très nuancés dans leur genre et leur degré de désintéressement concourent tous au même but, faire profiter la société d'une partie du superflu des individus. » Bref, l'égoïsme sordide ne compte plus guère de partisans parmi nous, sauf peut-être encore dans la pratique.

Relisons maintenant les apborismes de La Rocbefoucauld à la lumière de ces idées générales. Telle de ses maximes nous paraîtra d'une vérité évidente. Celle-ci, par exemple, qui les résume toutes : « Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves dans la mer », à condition de distinguer une extrême variété d'intérêts, comme nous l'avons indiqué.

D'autres maximes paraissent plus ou moins contestables, vraies dans le particulier, comme s'aj^pliquant à certaines catégories de personnes ou de cas, fausses dans l'ensemble par une généralisation abusive : « La vertu est un fard que les femmes ajoutent à leur beauté », cela n'est vrai que des femmes du monde qui mettent du fard au propre ou au figuré : elles ne forment qu'une bien faible part de l'espèce humaine.

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Quelques maximes ne conviennent sans doute qu'à des cas particuliers : « Il y a toujours dans l'adversité de nos meilleurs amis quelque chose qui ne nous déplaît pas ». Peut-on imaginer un trait plus noir? Admettez, si vous voulez, que le succès d'autrui suscite en nous quelque envie secrète, qu'une déception d'amour-propre éprouvée par un intime cause quelque plaisir : mais une catastrophe, la perte d'une fortune, d'une femme, d'un enfant, est-ce possible? Tout dépend alors de ce que vous entendez par « meilleur ami ». Gela peut s'appliquer à ces amitiés qui cachent des rivalités aiguës, mais non à la simple amitié naïve.

Certaines maximes, presque vraies, ne tiennent pas compte des exceptions nécessaires : « On a toujours assez de force pour supporter les maux d'autrui ». Oui, sans doute. Il y a pourtant quelques âmes tendres, qui souffrent plus du froid, de la faim, de la maladie chez les autres, que si elles étaient ellesmêmes sujettes à ces maux : elles ne peuvent se délivrer de cette souffrance qu'en allégeant celle des malheureux. Ces belles âmes ne courent point les rues : on en rencontre cependant. Trahit sua qucnique voîuptas. La volupté de la compassion, parfois si douloureuse, sera toujours plus estimée que la volupté de l'ironie, qui ne se plaît qu'à noter les fail)lesses et les ridicules.

Nombre de maximes trahissent chez leur auteur la préoccupation constante de ne chercher en toutes choses que les mobiles les plus mesquins, et laissent transparaître le vice du système. La Rochefoucauld tombe souvent dans ce que Prevost-Paradol appelle le soplnsme de concomitance, il prend l'effet pour la cause : la fidélité rend les autres confiants, donc nous ne leur sommes fidèles qu'afin de tirer parti de cette foi qu'ils ont en nous. Il rabaisse de même le désir de savoir à rulililé ou à l'orgueil de briller par la connaissance de ce que les autres ignorent. Le grand nombre ou, si l'on veut, l'immense majorité se laisse peut-être mener par les mobiles qu'il analyse; mais La Rochefoucauld compte pour peu de chose, dans l'amour de l'art et de la science, le plaisir d'exercer des facultés supérieures , sans parler de visées plus nobles encore.

Il y a enfin des maximes diffamatoires pour la nature humaine : celle entre autres qui sert d'épigraphe : « Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés », et pour laquelle La Rochefoucauld lui-même a dû faire quelques réserves.

N'oublions pas d'ailleurs que les moralistes et les psychologues simplifient par méthode les éléments de la nature humaine, s'occupent de trails généraux, réduisent l'homme à un type unique comme le peintre étudie l'anatomie sur l'écorché de Houdon. Tout ce qu'on peit dire d'indigné et d'amer

l!»(; LA iu)cm:i'OucAULJ).

n'a de sens qu'appliqué à un même personnage, l'homme al)strait, fondamental. L'homme vivant et concret est plus compliqué que cela : on ne le voit point suivre sans biaiser le même sentiment, obéir au même calcul. Ou plutol 1' « homme k n'existe pas, il n'y a que des hommes, ondoyants et divers, soumis aux influences les plus variables. Avec son bonheur habituel d'expression, La Rochefoucauld signale cette complexité des humains : « Il est plus aisé de connaître l'homme en général que de connaître un homme en particulier. — On est quelquefois aussi différent de soi-même que des autres. — L'imagination ne saurait inventer tant de diverses contrariétés qu'il y en a naturellement dans le cœur de l'homme. » Voilà les atténuations expresses qu'il apporte à sa thèse.

En dernière analyse, les Ma.vimcs appartiennent à cet ordre de vérités dont Benjamin Constant disait qu'elles ne sont complètes qu'à condition d'y faire entrer leur contraire; et ce paradoxe est ici parfaitement justifié, puisque les hommes se manifestent à la fois comme sociables et insociables, égoïstes et pourtant susceptibles de sens moral. Leur conduite se prête aux interprétations les plus diverses, aux systèmes les plus opposés. « Nos actions, dit spiriluellement La Rochefoucauld, sont comme les bouts-rimés que chacun fait rapporter à ce (pii lui plaît. » Si nous l'cmarquons les effets,

INFLUENCE DE LA ROCHEFOUCAULD. l'.)7

nous ne pouvons guère juger les motifs. Pour sonder les reins et les cœurs il faudrait la main d'un Dieu.

Qu'on s'abstienne donc de porter sur la nature humaine un jugement définitif, une condamnation sans appel. Nous n'avons point qualité pour cela. Nous sommes des êtres mobiles et nous jugeons des êtres mobiles, ni bons ni mauvais pour la plupart dans le sens extrême du mot, l'un et l'autre dans le sens modéré : « On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excès ». Mille petits traits lins, entre-croisés en tous sens, nuancés, indéfinissables, forment la trame des caractères. Nos défauts ne sont parfois que des qualités mal employées, nos qualités, des défauts heureusement mis en œuvre. Si l'on arrive à découvrir dans les natures réputées les meilleures quelques traits c(ui les rabaissent, peutêtre, en cherchant bien, pourrait-on signaler, jusc^ue chez les plus dépravées, des points par où elles se relèvent : « J'ai toujours trouvé, dit le moraliste Lichtenberg, cjue ceux c{u'on appelle méchantes gens gagnent cjuand on les connaît })lus exactement, et cjue les bons perdent ». Jetez avec La Rochefoucauld un doute sur la fréquence et la permanence des sentiments désintéressés, ne les niez pas exi)ressément. Lisez ses Maximes contradictoires dans l'ordre dispersé où il les a volontairement distribuées, et interi)rétez-les conjme il les a écrites,

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non avec l'esprit de géométrie, mais avec l'esprit de finesse.

On n'est pas moins partagé sur l'utilité des Maximes et sur la morale qu'on en ])eut tirer que sur leur vérité même. 11 est d'excellentes gens qui ne peuvent supporter la lecture de La Rochefoucauld; sans nier ce que les Maximes peuvent avoir de vrai dans le détail, ceux-là considèrent qu'une peinture, même fidèle, même loyale, de certaines vérités tristes est dangereuse par elle-même; ils préfèrent une philosophie qui, même au prix de quelques illusions, remette en honneur les plus hautes facultés de l'homme et ses meilleurs instincts. Ils pensent comme Sterne, lorsqu'il dit :

Je soutiens que rien n'a fait plus de mal aux vertus sociales, que ces hideuses peintures de la Société oii tant do philosophes se sont complu; omettant tout ce (|u il y a de généreux dans le cœur do l'homme, elles l'abaissent au-dessous de la brute comme un composé de tout ce qui est égoïste et bas. N'en doutez point, c'est déjà un pas vers le bien que de penser dignement de nous-mêmes. L'expérience nous apprend que le meilleur moyen de rendre un individu honnête est de supposer qu'il est honnête et do le traiter comme tel : ainsi, pour l'homme, s'estimer un peu, c'est s'encourager à mériter cette estime.

Gœlhe et Napoléon jugent pareillement que si l'on veut obtenir quelque chose des hommes, il ne faut

pas leur donner mauvaise opinion cVeux-mêines, les dégrader à leurs propres yeux; ils ont besoin de sympathie et d'encouragement pour réussir dans leurs entreprises. Le bon M. de Sacy est de l'avis de Sterne,. de Gœthe et de Napoléon. La Rochefoucauld, d'après lui, présente ce caractère unique d'être un moraliste immoral. On en pourrait extraire un catéchisme monstrueux : « Le mal que fions faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes qualités. — // s'en faut bien que l'innocence trouve autant de protection que le crime. — // n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des /tommes que de leur faire trop de bien. » — « En nous montrant l'égoïsme comme la règle, La Rochefoucauld justifie le nôtre propre. Il énerve ce mécontentement d'où naît le souci de mieux faire; il semble dire : N'essayez pas! H verse le poison sur nos rêves de perfection. Vous croyez aimer voire maîtresse, vous n'aimez que votre plaisir. Vous vous félicitez de l'excellence de votre cœur, vous n'êtes qu'un égoïste raffiné. De pareils petits livres, pleins de l'orgueilleuse science du cœur, n'inspirent que la dérision de l'espèce humaine : on en reçoit en plein visage un souffle aride et desséchant Est ce mon amour propre qui souffre? se

demande en terminant ]\L de Sacy, je ne le crois pas ! Je lis les moralistes anciens. Ces grands hommes ne dissèquent pas le cœur, pour aller chercher dans quelque coin obscur un motif honteux à une bonne

action. Ils ne chicanent pas le courage, le dévoùment. »

Il y a du vrai dans cette critique, mais est-elle juste de tout point? Les livres dépendent de la manière de les prendre, comme de la disposition de celui qui les lit. Assez d'écrivains éloquents nous montrent le beau côté de la médaille, souffrons que La Rochefoucauld nous en expose l'envers. Les Maximes nous enseignent l\ ne pas compter sur les autres, à ne pas nous fier à leurs promesses, à ne pas espérer d'eux ce qu'ils ne sont pas en état de nous donner, et à nous soustraire ainsi à la cause la plus fréquente de mécontentement et de déceptions : elles nous apportent, en un mot, une impérieuse leçon de self hclp. Il serait juste aussi d'appliquer cette science à nousmêmes, de soulever ce voile de l'amour-propre, qui nous cache à nos propres yeux, a M. de La Rochefoucauld, dit avec iinesse Sénac de Meilhan, est ]jeut-être un peu suspect : il est comme ces médecins qui, dans toutes les maladies, voient celles qu'ils ont le plus particulièrement étudiées, mais enfin il a des traits de lumière qui pénètrent jusqu'au fond du cœur, et je lui dois en partie de me connaître. »

Cette connaissance approfondie de l'homme et de ses passions nous préservera des utopies dangereuses, elle nous en donnera la crainte. Peut-être aussi nous inspirera-t-elle l'ambition de protester par la conduite de notre vie contre le })essimisme

de ce misanthrope mondain et le désir de trouver en nous-mêmes des arguments contre sa doctrine. Dangereux pour les caractères faibles qu'il peut achever d'abattre, le livre de La Rochefoucaud est sain pour les caractères forts; il est pour eux un avertissement et une menace; les plus rigides eux-mêmes se tiennent mieux en garde. Et c'est ainsi que la lecture des Maximes cause à certains esprits une émotion quasi tragique, ou tout au moins une inquiétude : elle leur fait connaître quelle est leur trempe et leur révèle leur propre secret.

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