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CHAPITRE VI

L'influence de La Rochefoucauld est sensible sur le genre littéraire des Pensées qui sévit encore parmi nous; il n'est guère d'auteur d'aphorismes qui ne l'ait pris pour modèle, peut-être à tort. Le ton sentencieux, oraculaire, qu'on lui a trop souvent emprunté, ne convient qu'à ce grand seigneur : sauf chez La Rochefoucauld, le genre n'est tolérable que s'il est libre, varié, ému.

Quand on cherche la trace de l'esprit des Maximes il travers notre littérature, on ne peut guère indiquer que des analogies et des affinités : une descendance directe est assez malaisée à suivre. Si les censeurs du genre humain, qui ont écrit après La Rochefoucauld, lui forment une postérité, ceux qui l'ont précédé devraient lui être donnés pour ancêtres: il faudrait alors remonter à l'Ecclésiaste, à

Juvénal, à Tacite, aux Pères de l'Église. Mais La Rochefoucauld dépasse ses précurseurs : son esprit s'est façonné sur la complication croissante de la nature humaine. « Qu'est-ce, écrit Doudan, que la vue de l'homme, dans VAgamemnon d'Eschyle, comparée à la science profonde de Macbeth et à'Hamlet? que sont les vues de Théophraste sur les caractères humains, en regard de ce que Pascal, d'un côté, La Rochefoucauld, de l'autre, ont découvert dans les replis du cœur? » L'amour-propre s'étend à des profondeurs que nulle curiosité ne saurait épuiser, et d'autres se sont livrés à une analyse plus ténue encore des sentiments devenus plus entremêlés grâce au progrès même de la société polie. Ainsi Marivaux, qui défend sa propre subtilité et ce style précieux qu'on lui reproche par l'exemple de La Rochefoucauld : il a donné d'une maxime — l'esprit est souvent la dupe du cœur — le plus fin commentaire. Sa Marianne ne conçoit pas l'amour autrement que La Rochefoucauld; et elle sait tirer profit de sa science.

C'est en matière philosophique qu'on peut le mieux étudier les développements, les transformations imprévues que les successeurs de La Rochefoucauld, parfois de leur aveu même, ont fait subir à sa pensée dominante. Il paraîtra peut-être étrange que les Maximes, ces proverbes des gens d'esprit, comme les appelle Montesquieu, nées d'un jeu de

société, faites des déceptions d'un courtisan d'ancien régime et des médisances d'un mondain, se trouvent rapprochées de théories économiques et sociales qui nous passionnent aujourd'hui. Les livres ont leurs destinées.

L'originalité des Maximes, c'est l'alliance étrange d'un jugement presque chrétien sur la corruption de l'homme, et de la morale épicurienne qui fait de la recherche du bonheur le but de la vie. La Rochefoucauld, on s'en souvient, s'est mis à la fois sous l'invocation de saint Augustin et de saint Epicure. Il est de l'école de Montaigne qui fait grande part à l'égoïsme : « Toutes les opinions du monde en sont

là que le plaisir est notre but Quoi qu'ils disent,

en la vertu même, le dernier but de notre visée, c'est la volupté. Il me plaît de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort à contre-cœur. » La renaissance épicurienne du xvi^ siècle, reprise au xvii^ par Gassendi, tout prêtre de l'Église catholique qu'il fut, s'épanouit naturellement dans le monde des grands seigneurs. Ce mélange d'épicurisme et de jansénisme ^ ou plutôt de mélancolie chagrine que La Rochefoucauld avait dans l'humeur, le conduit à cette contradiction de signaler comme un vice, sinon comme un péché, cet amour-propre qu'il découvre partout. Au contraire ses continuateurs,

/l. Otez, dit Sainte-Beuve, du jansénisme le christianisme, /vous avez en idéologie Hobbes, en morale La Rochefoucauld.

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d'accord avec lui sur la manifestation universelle de l'égoïsnie , s'en félicitent comme d'un avantage , comme d'un bienfait pour la société.

Bayle qui compare les Mémoires de La Rochefoucauld aux Commentaires de César ^ a certainement lu les Maximes. Il se plaît à constater l'imperfection, la malice, l'état de maladie de la nature humaine. Il juge de même que l'homme est incomparablement plus porté au mal qu'au bien, à l'esprit vindicatif, aux passions impudiques, et que l'ambition, la vanité, la crainte de la honte sont les sources de nos vertus si vantées. Mais cela est utile. ^n peuple composé de parfaits chrétiens, qui pratiqueraient l'oubli de la vie présente, le pardon des injures, ne saurait se défendre contre ses voisins, serait voué à la des-j truction. La charité ne peut alléger que la misère accidentelle; comme principe dirigeant, pour écarter la misère naturelle des hommes, elle dissoudrait la société. Ce qui maintient le monde, ce sont les préjugés, la déraison, les instincts aveugles ; il faut donc s'en accommoder.

Disciple de Hobbes et de La Rochefoucauld, le médecin anglais Mandeville (1670-1733) renchérit encore. Avec Swift, son contemporain, il compte parmi les détracteurs les plus cyniques de l'espèce humaine. L'homme n'est qu'un égoïste essentiellement vil, doublé d'un hypocrite conscient ou inconscient. L'intérêt personnel, voilà le secret de

INILUENCIi I)i: LA nOCHEI OUCAULD. 175

toute la terre. Considérant toutefois non la valeur morale de nos actes, mais leur utilité ou leur dommage, Mandeville cherche, ainsi que Bayle, l'origine des sociétés dans les besoins, les imperfections, les appétits de l'homme. Il justifie toutes les passions humaines; il salue l'orgueil, la sensualité, la paresse, la prodigalité, l'envie, l'avarice, comme les grands patrons du commerce, de l'industrie, de l'art et de la science, et fonde la civilisation sur les sept péchés capitaux. Le mal chez les individus conduit au bien, au progrès de l'espèce. Une devise paradoxale résume son système : Private vices, public benefits.

Kant pense, comme Bayle et Mandeville, que les vices sont nécessaires à la discordante harmonie de l'ensemble, mais assurément, pour le philosophe de V impératif catégorique, être vicieux c'est la manière la moins honorable de concourir à cette harmonie : « S'ils étaient dépourvus de prétentions égoïstes, les hommes mèneraient une vie de bergers d'Arcadie, dans la plénitude de l'union, du contentement, de l'amour réciproque; une vie où tous les talents demeureraient éternellement enfouis dans leur gaine, où les hommes, doux comme des brebis qui paissent, procureraient à peine à leur existence plus de valeur que n'en a celle du bétail. Grâces soient donc rendues à la nature pour les luttes de la vanité malveillante, pour la cupidité insatiable, manie pour

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la passion de commander l Sans tout cela, les excellentes dispositions qui sont dans l'humanité dormiraient éternellement. »

Helvétius se donne pour un sectateur de La Rochefoucauld. Contrairement à Mandeville , il distingue un amour-propre vertueux et un amour-propre vicieux. Selon lui, on a mal compris les Maximes :

Lorsque le célèbre M. de La Rochefoucauld dit que 1 amour-propre est le principe de toutes nos actions, combien l'ignorance de la signification de ce mot amourpropre ne souleva-t-elle pas de gens contre cet illustre auteur! Il était cependant facile de s'apercevoir que l'amour-propre ou l'amour de soi n'était autre chose qu'un sentiment gravé en nous par la nature, que ce sentiment se transformait dans chaque homme en vice ou en vertu. La connaissance de ces idées aurait préservé M. de La Rochefoucauld du reproche tant répété qu'il voyait l'humanité trop en noir; il l'a connue telle qu'elle est.

Les hommes apparaissent à Helvétius comme d'innocents égoïstes. Ils sont ce qu'ils doivent être, toute haine contre eux est injuste : s'irriter contre leur amour-propre, c'est se plaindre des giboulées du printemps. N'essayons point de supprimer leurs passions, la tentative serait vaine, mais efforçonsnous de les accorder avec le bien public. Tirons parti de cette vanité, tâchons de faire en sorte qu'on mette son amour-propre à sacrifier quelque

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chose de l'intérêt particulier à l'intérêt général. L'Etat et la société doivent attacher honneur et récompense aux actes qui leur sont utiles, et discipliner ainsi les tendances égoïstes. La Rochefoucauld Ta dit lui-même : « La louange qu'on nous donne sert à nous fixer dans la pratique des vertus ». Avec Helvétius la doctrine épicurienne de l'intérêt, de y utilité, devient le fondement de la morale, et s'allie à une foi nouvelle, la foi à l'humanité.

Le livre de l'Esprit (1772) eut un succès considérable en France et en Europe. La lecture des ^ Maximes, si admirées au xviii® siècle, avait préparé "i^ la vogue d'Helvétius. Son influence, jointe à celle des^ autres épicuriens, La Mettrie, d'Holbach, Saint-v^ Lambert, est sensible sur l'économie politique nais-i"^ santé, et s'étend jusqu'à Bentham qui loue Helvétius ^ comme une lumière : Y utilitarisme se continuera en s'épurant jusque chez StuartMill, Darwin, Spencer.

Les théories d'Helvétius sont contredites ou atténuées par Voltaire, Diderot, Rousseau et les autres disciples de Shaftesbury, qui séparent les instincts sociaux des instincts égoïstes , admettent dans l'homme une idée innée du bien, des actes de pur désintéressement.

On connaît le jugement de Voltaire sur La Rochefoucauld : « Quand on imprima ses pensées, ou plutôt la pensée qui, présentée sous cent faces différentes, prouve que l'amour-propre est le grand

ressort du genre humain, chacun trouva qu'il avait raison. » Voltaire ajoute, dans le même sens qu'Helvétius :

L'amour-propre n'est point une scélératesse; c'est un sentiment naturel à tous les hommes; il est beaucoup plus voisin de la vanité que du crime. Ceux qui ont dit que l'amour de nous-mêmes est la base de tous nos sentiments et de toutes nos actions ont donc eu grandement raison : et comme on n'écrit point pour prouver aux hommes qu'ils ont un visage, il n'est pas besoin de leur prouver qu'ils ont de l'amour-propre. Cet amour-propre est l'instrument de notre conserva- f tion ; il est nécessaire, il nous est cher, il nous fait plaisir, il faut le cacher.

Mais au xviii^ siècle commence à se répandre l'idée de progrès. Les moralistes du xvii® n'y songent guère. Pascal constate que les inventions des hommes vont en avançant, mais que la bonté et la malice du monde en général restent les mêmes. Voltaire lui répond : « J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime ; j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants, ni si malheureux qu'il le dit; l'homme n'est pas comme les autres animaux, il a pour son espèce une bienveillance naturelle. La nature lui a donné la disposition à la pitié. Si le crime est sur la terre, la vertu y est aussi. )j II approuve ceux qui ont confiance en la perfectibilité de l'espèce. Au fond, ce sincère, cet ardent apôtre de l'humanité méj)rise cordialement

les hommes et c'est du fond de ce mépris que jaillit le torrent de ses moqueries sanglantes. Dans ses jours d'humeur, ses semblables lui apparaissent comme un troupeau de singes : « On avait donné quelques soufflets au genre humain, nous y ajouterons force coups de pied dans le derrière ». Les mésaventures de Candide sont celles d'un jeune homme qui prend la vie au rebours des Maximes de La Rochefoucauld. La malice de Voltaire le met en garde contre les chimères, tempère en lui l'esprit de secte.

On lit dans l'Encyclopédie de 1765 à l'article Intérêt :

Au xvii^ siècle on a fait de l'amour-propre un principe vicieux. Nicole a composé vingt volumes sur ce sujet de morale, et La Rochefoucauld a écrit presque dans le même esprit que Pascal et Nicole.

Pascal et La Rochefoucauld, qui étaient entre les mains de tout le monde, ont insensiblement accoutumé le public français à prendre toujours le mot d'amourpropre en mauvaise part. Ce n'est qu au xviii^ siècle qu'un petit nombre d hommes commencent à n'y plus attacher nécessairement les idées de vice et d'orgueil.

En général, les Encyclopédistes exposent la psychologie la plus fausse et la plus décevante. Ils prétendent que la raison ratiocinante est susceptible de diriger les actions des hommes et de refréner leurs passions, qu'il suffît de les endoctriner pour les rendre meilleurs. La littérature du xviii^ siècle,

jointe aux mœurs polies, a créé un homme artificiel qui de plus en plus cache l'homme vrai. Celui-ci va se révéler de nouveau dans la tourmente prochaine, et donner à ces théories abstraites un démenti formidable.

Le sentimentalisme révolutionnaire est plus éloigné encore des vues de La Rochefoucauld que le rationalisme de l'école réformiste. Gomme Vauvenargues, Jean-Jacques repousse avec horreur la doctrine de l'intérêt, proclame le culte du cœur et de l'enthousiasme. Au dédain aristocratique de l'humanjté, il oppose la foi démocratique en sa bonté native. Ainsi que La Bruyère qui, par dégoût des grands, voulait être peuple, Rousseau cherche cette bonté chez les humbles; ils vivent près de la nature ', la société ne les a point corrompus. Avec lui commence cet optimisme plébéien si opposé au dogme fondamental du christianisme et qui va s'élancer à la conquête d'un monde. Entre l'ancien laquais et le duc et pair il y a incompatibilité de pensée et de tempérament. Rousseau fait citer à Julie, dans la Nouvelle Héloïse, une maxime sur le dégoût qui succède à l'amour; mais il ajoute en note : « Je serais bien surpris si Julie avait cité La Rochefoucauld en toute autre occasion :

1. Frédéric H, pour guérir son frère Henri de ses idées à la Jean-Jacqu(;s qu'on trouve la vertu non dans les palais, mais dans les chauniièrcs, lui écrit : « Enfin, mon cher frère, relisez s'il vous plait les maximes de La Rochefoucauld ».

jamais son triste livre ne sera goûté des bonnes gens ». Rousseau est de ces bonnes gens qui mettent leur progéniture aux Enfants trouvés. Il lui échappera d'écrire dans Y Emile : « Les auteurs, en nous parlant toujours de la vérité, dont ils ne se soucient guère, ne songent qu'à leur intérêt, dont ils ne parlent pas; l'intérêt, voilà le grand mobile de toutes les actions ». — N'oublions pas que les philanthropes de l'école de Jean-Jacques guillotinèrent des femmes et jusqu'à des enfants.

Après les hécatombes de la Révolution et de l'Em- })ire, l'optimisme humanitaire du siècle dernier est battu en brèche par la philosophie naturaliste et pessimiste, déjà en germe dans Chamfort, qui a plus d'àcreté, plus de portée aussi que La Rochefoucauld et qui réprouve à la fois l'homme et la nature. Pessiniistney le mot est nouveau comme l'idée, et ne se rencontre dans le Dictionnaire de l'Académie qu'à partir de 1835. Rien qu'il y ait chez La Rochefoucauld, comme le veut Sainte-Beuve, plus d'arrièrepensées qu'il n'en a laissé voir, parce qu'au temps où il écrivait, on traitait ces matières avec beaucoup de prudence, nous n'oserions le qualifier de pessimiste, tout misanthrope qu'il est : les deux mots ne sont point synonymes. Le système auquel Darwin a laissé son nom, mais qui lui est antérieur, la nature envisagée comme un champ de lutte et de carnage, sous un ciel sourd aux lamentations humaines,

dépasse la pensée de La Rochefoucauld; mais la philosophie pessimiste s'est empressée d'adopter sa conception de l'homme.

Il n'a pas de plus fervent admirateur que Schopenhauer qui le cite en maint endroit. « La Rochefoucauld, dit-il, est pour la vie privée ce que Machiavel est pour la vie publique * : il serait aussi absurde de leur reprocher leur immoralité, que de blâmer un maître d'armes d'enseigner les règles de l'escrime. Dans ce splendide et immortel petit livre, on pourrait toutefois corriger le titre, car ce ne sont pas des Maximes, mais des aperçus. » — « Hobbes, La Rochefoucauld, Helvétius, écrit-il à un de ses disciples, ont bien connu cette maudite race. » L'égoisme apparaît de même à Schopenhauer comme « colossal; l'Univers ne peut le contenir; sa devise est tout pour moi, rien pour les autres. Bien des gens seraient capables de tuer un homme, pour prendre la graisse du mort et en frotter leurs bottes. )) Il emprunte à La Rochefoucauld sa théorie de la pitié, « qui n'est que la vue de nos propres

1. « Tous ceux, dit Machiavel, qui ont traité de la politique, et l'histoire même, ont prouvé que quiconque veut organiser un Etat et y donner des lois, doit présupposer que tous les hommes sont mauvais, et prêts à exercer leur méchanceté aussi souvent qu'ils trouvent une bonne occasion de le faire. »

« C'est une juste maxime politique, dit pareillement Hume, que chacun doit être considéré comme un fripon. » 11 s'agit ici de politique et non de morale privée.

maux dans les maux d'autrui ». Mais il veut que nous détournions nos regards de la perversité des hommes, pour les fixer sur la détresse de l'existence humaine. 11 fait de la pitié la vertu cardinale : ne la point connaître, c'est se mettre hors de l'humanité. — Nietzsche estime plus l'œuvre de nos moralistes, La Rochefoucauld en particulier, « que tous les livres réunis de tous les philosophes allemands ». Il salue en eux les successeurs directs de la pensée antique. Lui-même s'est essayé dans ce genre concis des Maximes^ si rebelle qu'y soit la langue germanique, et certains de ses essais ne sont pas indignes du modèle : « On se méprise soi-même, mais on s'estime de ce mépris ». Le cynisme aristocratique que Nietzsche oppose à la démocratie envahissante transforme l'égoïsme en privilège réservé à l'homme supérieur, libre de cultiver son moi, sans le moindre égard })Our autrui. Les vertus chrétiennes, qu'il ne nie pas, la pitié, la charité, ne conviennent qu'à la vile multitude. Avant Nietzsche, Max Stirner dans son livre l'Unique et sa propriété (1845) a développé la thèse de l'égoïsme avec plus de cynisme encore. Son livre sert à la propagande de l'anarchisme dans les cercles lettrés. Aucun lien visible ne l'unit à La Rochefoucauld.

La philosophie pessimiste n'a fait que ramener à l'unité de système les tendances éparses dans notre littérature et notre vie sociale. Si nous consultions

parmi les poètes, les romanciers, les critiques ceux qui passent pour les meilleurs observateurs de la nature humaine, nous les pourrions rattacher par certains côtés à la famille de La Rochefoucauld. Gœthe constate chez les hommes civilisés une tendance à devenir plus prudents, plus réfléchis, à mieux comprendre leur intérêt propre : mais pour le fond de l'âme ils demeurent à peu près les mêmes, ne cèdent guère à l'influence de la religion, de la morale; le bien est surtout à la surface : on s((uve les apparences. Benjamin Constant, si emphatique dans ses Discours, blasé, désabusé dans son Journal intime, iuge les hommes et les femmes selon l'esprit des Maximes; AdolpJœ en est un merveilleux commentaire. A travers le monde de Balzac vous rencontrez quelques très braves gens, bousculés et exploités par une cohue d'égoïstes âpres à la curée. Les personnages de Stendhal ne brillent guère par le désintéressement. 11 définit le parfait égoïste : « celui qui verrait avec plaisir tuer un homme pour s'épargner la peine de se faire les ongles; il y a beaucoup de ces gens-là » ; mais il juge La Rochefoucauld un moraliste bien triste et pas toujours vrai. Mérimée n'a pas plus de foi en l'efficacité de la religion, plus de confiance dans le progrès moral. Non content de rechercher partout le vice irrémédiable du cœur, l'égoïsme, Flaubert y joint encore le vice de l'intelligence, rimhccillité. lilnfin le craellismc de

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la nouvelle école expose avec jubilation « la vilenie médiocre et inconsciente des honnêtes gens », et tend à présenter comme règle l'exception monstrueuse. Ces arrière-petits-fils de La Rochefoucauld compromettent leur illustre ancêtre.

L'auteur des Majcimes a toujours préoccupé Sainte- Beuve, qui se reconnaît lui-même dans le grand seigneur sceptique. La thèse l'atlire et le repousse tour à tour; l'opinion que l'on se forme de la nature humaine dépend toutefois de l'humeur de chacun. L'âge auquel on goûte La Rochefoucauld marque un fâcheux tournant dans la vie, celui où l'on prend définitivement congé de ses illusions. C'est le livre de chevet du célibataire aigri.

ïaine loue l'analy.-e pénétrante de La Rochefoucauld. D'ailleurs le paradoxe des Mai unes confine au lieu commun. « Que nous dit-il de si nouveau? Que l'intérêt, l'orgueil, le tempérament, la coutume sont nos ressorts ordinaires, et que l'on retrouve le plus souvent de l'égoïsme dans ce que nous ap|)elions des vertus. Nous nous en doutions avant de le lire. On n'a qu'à regarder en soi et autour de soi, pour savoir que de dix raille actions humaines le pur sentiment du devoir n'en produit pas deux. Lorsque les motifs désintéressés agissent, c'est le plus souvent au moyen d'un alliage, par l'adjonction de motifs de moindre aloi, le désir de la gloire, le besoin de s'admirer ou de s'ap[)rouver soi-même.

la crainte d'un châtiment ou l'espoir d'une récom- ])ense dans la vie d'outre-tombe. Nous avons de belles passions et de nobles sentiments d'amourpropre, mais la vertu véritable, telle que la définissent les stoïciens et les chrétiens, on ne la rencontre guère que dans les livres de philosophie et les manuels de piété, et elle ne peut être que là. »

A ceux qui pensent comme La Rochefoucauld il faut opposer, il est vrai, la troupe adverse des esprits qui lui donnent tort. Un courant d'optimisme coule aussi à travers la littérature du siècle; il remonte à Condorcet et à Rousseau; le fleuve de sang l'a vainement traversé. Certains romans de George Sand, les vers pompeux d'Hugo, toutes les théories des écoles démagogiques nous annoncent un second évangile, une humanité nouvelle où chacun sera laborieux, loyal, affectueux, secourable; où le dévoûment prendra la place des intérêts dans l'organisme social, où les Maximes n'auront plus désormais aucun sens. Espérons-le!

Il est bien plus aisé de trouver « des moines que des raisons ». Nous devons donc nous-mêmes chercher une conclusion sur ce sujet : l'égoïsme est-il l'unique fond de notre nature? C'est peut-être faute de comprendre la thèse que La Rochefoucauld l'a exagérée dans le sens le plus étroit, ce qui la rendrait sophistique et fausse.

Etre personnel, l'homme met nécessairement sa

personnalité en toutes choses. 11 serait illogique d'exiger qu'il se transportât hors de lui-même, sans prendre part à ce qu'il fait, puisqu'il n'aurait plus de mobiles d'actions. Qu'il y ait un souci de nous-mêmes dans chacun de nos actes, c'est inévitable, éternel, inhérent au principe même d'individualité. Kant a raison de dire que, depuis lecoininencenient du monde, il ny a peut-être pas eu un seul acte desintéressé.

Nous avons, à des degrés divers, autant d'intérêts dans la vie que de facultés spéciales, auxquelles correspondent des exigences de bien-être, de bonheur, de beauté, de vérité, de perfection, d'harmonie sociale. Dans cette poursuite de satisfactions personnelles, il est facile de démêler des tendances, des manières de s'aimer soi-même qui ne se ressemblent guère. Le mot intérêt signifie tantôt le sentiment qui nous attache à notre utilité particulière au point d'étouffer en nous jusqu'à la compassion naturelle; tantôt le sentiment opposé à tout profit, le soin et l'inquiétude du bien des autres.

Dans le premier cas, l'égoïsme n'a en vue que son avantage exclusif, il ne voit que soi dans l'univers, et il s'efforce de tout immoler à soi. Cet égoïsme est indestructible, parce qu'il se confond avec l'instinct même de conservation. Il est évident que l'égoïsme commande en général plus que 1' « altruisme », parce que les actes qui rendent possibles la continuation et l'accroissement de la vie individuelle,

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contre tant d'obstacles, de résistances et de dangers, doivent être plus péremptoires que les actes favorables à autrui. La Rochefoucauld s'est-il rendu compte de cette justification de l'égoïsmePLe monde progresse, d'après Spencer, parce que les types supérieurs profitent de leur supériorité et que les types inférieurs souffrent de leur infériorité : il offre ainsi le spectacle d'une ardente compétition où chacun cherche à dominer, usurper, abuser. Mais l'erreur des Maximes^ c'est de traiter l'influence principale comme si elle était unique. Il y a haine et discorde qui oppose et sépare; il y a sociabilité qui rapproche et unit, car ces êtres qui ne peuvent se souffrir, ne peuvent non plus se quitter.

Dès l'aube de la vie, l'instinct social a été non moins nécessaire que l'instinct individuel. Les hommes ne vivent jamais isolés; on ne les voit qu'en groupe, famille, tribu, cité, état. La vie en société exige des individus certaines concessions pour les avantages qu'elle leur procure. Associés, ils se sentent plus aptes au développement de leurs facultés naturelles; par la réflexion et la prudence, ils parviennent à se vaincre, à surmonter leurs instincts égoïstes dans l'intérêt de la communauté, tout en favorisant ainsi leurs intérêts personnels d'une façon plus intelligente et plus pacifique. Si le groupe n'était qu'un rapprochement de purs égoïstes, il ne pourrait établir entre ses membres le lien durable

des concours, des appuis mutuels, susciter les sentiments appropriés que Spencer désigne sous le nom d'ego-altruistes, pour marquer que l'égoïsme donne et reçoit, offre pour recevoir. Tels sont d'ordinaire les sentiments de famille, de patrie, l'amour maternel, l'amour passion, l'amitié, dans leurs manifestations ordinaires. Aimer les autres de la sorte, c'est une manière non plus basse et étroite, mais intelligente de s'aimer soi-même. En opposition à Vcgoïsme sordide, toujours prêt à exiger des victimes, re;06>is/?2ee^M/;rt^/e fait des obligés, des heureux. Enfin il existe un développement supérieur de l'égoïsme, assurément plus rare, que La Rochefoucauld et la plupart de ses commentateurs paraissent ne pas soupçonner. On observe chez les animaux mêmes une sorte de dévoûment instinctif. Lorsque, dans les espèces sociables, les forts s'exposent bravement pour venir au secours des faibles, lorsque la guêpe se précipite pour piquer l'assaillant de la tribu, lorsque le chien défend son maître, peut-on dire qu'ils agissent par calcul? Et quand des êtres sans raison cèdent ainsi à des tendances sociales, pourquoi l'homme n'y céderait-il pas par nature et par raison? Cet égoïsme rayonnant, presque divin, qui s'aime dans autrui jusqu'à s'y absorber soi-même devient un foyer de bonté, de générosité, de mansuétude et de miséricorde, qui émeut notre sympathie et excite notre admiration. Tels sont les sen-

timents qui poussent à agir sans attendre de retour, à donner sans rien recevoir. Les mobiles supérieurs d'humanité triomphent alors de tous les mobiles inférieurs, même de l'instinct de conservation. Du sacrifice, qui va parfois jusqu'à risquer sa vie propre, on ne retire qu'une satisfaction de conscience purement idéale.

Ces hommes de devoir, de dévoûment sublime, irez-vous les expliquer par la méthode de La Rochefoucauld? « Ce serait, s'écrie Sainte-Beuve, un attentat, un sacrilège! L'intérêt, dites-vous, est souvent invisible à lui-même. Mais cet incognito de l'amourpropre constitue un état tout particulier qui mérite qu'on le distingue.... C'est une des beautés et l'un des charmes du génie que de se produire et d'éclater avant tout raisonnement, et de s'élancer vers son objet par une impulsion première irrésistible. La raison égoïste cède à la nature propre. » De même, pour Renan, la signification transcendante de la bonne action, c'est que justement pendant qu'on la fait, on ne pourrait dire exactement pourquoi. Elle résulte d'une spontanéité que ne connaît pas entièrement celui même en qui elle se manifeste. Aucune bonne action ne se laisse déduire raisonnablement. Le héros, quand il commence à réfléchir, trouve qu'il s'est conduit comme une créature insensée, mais il n'a pas réfléchi avant d'agir et c'est pourquoi il est un héros.

, La Rochefoucauld également admet de grandes qualités à l'état d'inconscience : « S'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, c'est celui qui est caché au fond du cœur et que nous ignorons nous-mêmes » : il ne conteste pas qu'il y ait des héros « en mal comme en bien ». Les actes ont des effets bienfaisants ou malfaisants, mais il ne reconnaît ni mérite ni démérite, puisqu'il nie le libre arbitre. Chaque fois que nous agissons, c'est le plus fort motif qui l'emporte : or ce plus fort motif est imposé à notre volonté par notre caractère, à notre caractère par notre tempérament. — C'est trancher d'une façon trop simple une question fort complexe. La liberté de l'homme, selon la remarque profonde de Littré, ne consiste pas en ce qu'un motif plus faible l'emporte sur un plus fort, cela est impossible; elle consiste à augmenter le nombre des motifs dans lesprit de l'individu, afin que le conflit l'éclairé, et le soustraie à la toute-puissance d'un motif unique qui, s'il est mauvais, l'entraînera vers tout mal. A côté du déterminisme naturel, elle crée un déterminisme mobile et progressif, où les motifs éclairés peuvent gagner de la puissance sur les motifs aveugles et mauvais. La nature humaine ne change pas; les impulsions innées restent les mêmes, mais elles s'attachent à d'autres objets; l'idée fondamentale de plaisir est susceptible de s'associer à des sentiments profitables à l'ensemble.

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Au temps de La Rochefoucauld et pour les hommes de sa caste, quels étaient les motifs supérieurs d'action? 11 nous le dit lui-môme, l'honneur et la gloire. Dans VAvis au lecteur de la seconde édition (1666], répondant sans doute aux objections qu'on lui opposait, il se défend expressément d'entendre toujours par intérêt « un intérêt de bien », un avantage matériel. Gloire et honneur, tel est en effet l'idéal d'une aristocratie dont la guerre est le métier. Nous vivons aujourd'hui au sein d'une société plus pacifique, plus égalitaire : l'honneur est pour nous inséparable de la justice. Le progrès de l'idée de pitié suffirait à marquer le changement de l'état social. La Rochefoucauld, comme les anciens, en faisait peu de cas : « Les personnes les plus fortes de caractère ne laissent pas approcher d'elles les gens larmoyants. Les femmes et les natures d'hommes féminines aiment à soupirer en compagnie; et cette communauté de soupirs et de pitié forme le lien des cœurs *. » Au xvii^ siècle, on ne plaignait guère que les gens de sa caste; Voltaire veut qu'on plaigne tout le monde; Rousseau ne s'attendrit que sur les humbles; Schopenhauer exige qu'on soit pitoyable même envers les animaux, il fonde toute morale sur la

])itié; Tolstoï y voit la seule religion Pour les

meilleurs d'entre nous ce ne sont point là de vaines

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