‹ La RochefoucauldChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nous n'avons à suivre dans la Fronde que les destinées j)arliculières de La Rochefoucauld, d'ailleurs fort embrouillées, mais nécessaires à la pleine iritelliofence des Maximes. Toutes ces intrio-ues sont la confusion même. 11 n'y a pas de bonne histoire de \ cette crise el il n'y en aura jamais, parce que c'est une révolution avortée, dont tous les acteurs, mus par les mobiles les plus mesquins, ne cherchent |/! qu'à se tromper les uns les autres; sous couleur de i/^ bien ])ublic, on ne poursuit, on ne ménage que des intérêts particuliers. « Il est presque impossible, a dit La Rochefoucauld au commencement de ses Mémoires, d'écrire une relation bien juste des mouvemens passés (de la Fronde , parce que ceux qui les ont causés ayant agi par de mauvais principes, ont pris soin d'en dérober la connaissance, de peur

que la postérité ne leur imputât d'avoir dévoué à leurs intérêts la félicité de leur patrie. «

Loyal au début, La Rochefoucauld tourne au rebelle dès que Mazarin résiste à ses exigences. Il s'était mis en tête d'obtenir pour sa maison les mêmes avantages qu'on accordait à celles de Rohan, de La Trémoille et à quelques autres : le tabouret |)our sa femme, et la permission d'entrer dans la cour du Louvre en carrosse.

C'était là une ambition très sérieuse. Les honneurs du Louvre n'étaient accordés qu'aux pairs du royaume et aux princes de maison souveraine. J^e duché-pairie était dans la maison de La Rochefoucauld depuis 1622, grâce à Marie de Médicis. Il devait donc appartenir au prince de Marcillac à la mort de son père. Mais il voulait être duc par brevet dès 1648. Il réclamait un rang à part dans l'ordre de la noblesse : le lui concéder, c'était soulever chez les grandes familles du royaume la plus vive opposition.

Il suffit de lire Saint-Simon [)our connaître les rivalités, les vanités insatiables qui divisaient la cour. L'esprit de la noblesse, comme l'explique Saint-Aulaire, mélange d'orgueil et de frivolité, admettait les prééminences fondées sur la possession des charges, des grades militaires, et sur d'autres titres positifs; mais l'égalité de naissance restait un principe qui ne souffrait pas d'exception,

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et tous les gentilshommes français se prétendaient aussi nobles que le roi. Pour des raisons plus ou moins spécieuses, les honneurs du Louvre avaient été cependant obtenus par les maisons de Rohan, issue des anciens souverains de Bretagne, de La Trcraoille et de Bouillon : celle de La Rochefoucauld, non moins illustre qu'aucune autre, s'autorisait de ces exemples :

Le duc de La Roclicfoucauld, écrit Saint-Simon parlant de lauteur des Maximes, n avait jamais pu digérer le rang de princes donné à MM. de Bouillon. Il se croyait d aussi bonne maison qu eux et il n avait pas tort — Mais il ne put parier de mérite à la guerre avec MM. de Bouillon et de ïurenne. Quoique plus galant qu eux, et d un esprit plus propre aux manèges des ruelles et aux essais des beaux-esprits, il ne put alloindre à la considération de leurs alliances, à leur aulorilé dans leurs partis, à leur réputation fondée sur les choses qu ils avaient ourdies et exécutées, à 1 opinion que le cardinal de Mazarin en conçut, et à lespérance d'amitié, de conseil et de protection qu il se figura de trouver parmi eux en se les attachant, comme il ht pour tout ce qu'il leur prodigua. Ce ver rongeur de princei-ie passa de père en lîls.

Marcillac ne fut pas jugé plus redoutable par Mazarin que par Richelieu ; et c'est sans doute pour cette raison qu'on le payait de promesses.

Il finissait d'apaiser en Poitou une révolte de paysans, et le cardinal lui en avait exprimé toute satisfaction, lorsqu'il apprend qu'on vient de faire

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une dislribullon de tabourets où sa femme ne figure pas. Il passe aussitôt à la Fronde. INIalgré son père, malgré sa famille, peu muni d'argent, il court rejoindre à Paris la duchesse de Longueville, qui vient d'ébaucher avec les frondeurs un i)lan de guerre civile : elle tente vainement d'entraîner son frère Enghien, devenu prince de Gondé par la mort de son père en 1646, et dont la reine s'est assuré la fidélité en le comblant de biens.

Le premier haut fait de Marcillac fut d'aller attendre la nuit à Saint-Germain, avec des chevaux, pour les ramener parmi les frondeurs, Gonti et le duc de Longueville obligés de suivre la cour dans sa fuite, afin de ne pas éveiller les soupçons. Son état de grossesse avait permis à Mme de Longueville de ne pas quitter Paris. Retz arrangea toute une mise en scène pour la conduire ainsi que la duchesse de Bouillon à l'hôtel de ville, comme otages de la fidélité de leurs maris à servir la cause de la bourgeoisie et du Parlement. L'hôtel de ville présentait un singulier aspect : les courtisans qui s'y trouvaient réunis faisaient disparaître tout le sérieux de la révolte . « Le mélange d'écharpes bleues , raconte Retz, de dames, de violons dans les salles, le bruit des tambours et le son des trompettes dans la place, donnèrent un spectacle qui se voit plus dans les romans qu'ailleurs.... Noirmoutiers, qui était grand amateur de VAstree, me dit : a Je m'ima-

« gine que nous sommes assiégés dans Marcilli. » — « Vous avez raison, lui répondis-je, Mme de Lon- « gueville est aussi belle que Galathée, mais Mar- « cillac n'est pas si honnête homme que Linda- (( mor. » Je n'ai pu aussi jamais deviner d'autres causes de la première haine que M. de La Rochefoucauld a eue pour moi. » Retz avait tenté de le supplanter auprès de la duchesse. Pour achever le tableau, celle-ci accouchait à l'hôtel de ville, le 22 janvier, d'un fils dont, par trop de raisons, on attribuait la paternité au prince de Marcillac.

Dans un de ces innombrables pamphlets, dits mazarinades, où le peuple de Paris raillait amis et ennemis, on lit ces vers :

Si raïuour de Marcillac

Fait durer ce miqueniac.

De long-temps la paix n'est faite,

Et bientôt cette amourette

}sous mettra tous au bissac.

Tout se terminait par des chansons. Entre les deux camps il y avait plus de pique que de véritable haine. Rien que cette guerre, dite des potsde-chambre, se fît sans acharnement, Marcillac fut blessé par une mousquetade dans une escarmouche (19 février 16491, seul bénéfice qu'il retira de la première Fronde. Quoique lieutenant général, il n'y joua du reste qu'un rôle effacé.

Les Espagnols, qui entraient en France pour pro-

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fiter de la guerre civile, conlraignirent les deux partis à signer entre eux la trêve de Rueil. Gonti stipulait pour l'amant de sa sœur le tabouret, les apj)ointements du gouvernement du Poitou. Mazarin promettait toujours.

Durant la Fronde des seigneurs (1649-1651), nous retrouvons Marcillac parmi les Petits-Maîtres insolents, railleurs, pleins de mépris pour les bonnets carrés, qui excitent Gondé à jouer le premier rôle dans l'Etat, maintenant que la cour qu'il vient de sauver est à sa merci. Gondé réclame impérieusement de l'argent, des places fortes, pour lui et ses amis; il outrage Mazarin, il exaspère la reine, il irrite les grandes familles, en exigeant, à l'instigation de Mme de Longueville, réconciliée avec lui, le tabouret pour Marcillac et l'entrée du Louvre en carrosse. Le cardinal cède enfin à cette requête; il sait que les haines qu'elle soulève vont retomber sur M. le prince. En effet le duc de Ghevreuse, le duc d'Uzès, le marquis de Montglat, se mettent aussitôt à la tête de l'opposition : l'assemblée de la noblesse réclame solennellement, et la reine révoque ces privilèges, le 10 octobre 1649.

Un tel mécompte n'était pas fait pour réconcilier Marcillac avec Mazarin ; c'est peu après qu'il écrivit son Apologie^ découverte par Gousin dans les manuscrits de Conrart. Ge premier écrit respire l'éloquence de l'orgueil blessé, de l'ambition déçue, et

contraste avec le ton posé des Mémoires et la froide ironie des Maximes. C'est l'œuvre d'un La Rochefoucauld en colère. Il invective le cardinal, « ce généreux, ce bienfaisant qui a le cœur tellement bas, qu'il n'y a rien de si petit qui ne lui fasse ombre », qui, avec toutes les protestations, n'a cessé de le désobliger et de le trahir. Il a trouvé en ce ministre une opposition invincible à son accroissement, mot admirable, caractéristique de l'esprit de la noblesse; car elle lutte non pour la vie, comme le commun des mortels, mais pour la prééminence. Marcillac avoue d'ailleurs, au débul, qu'il ne poursuit que son intérêt personnel :

Je no présume pas assez de ma vertu, pour oser répondre que j'aurais haï le cardinal Mazarin, quand il m'aurait aimé; peut-être qu il eût fait des clioses dans mes intérêts, qui m auraient déguisé tout ce qu'on lui a vu faire contre ceux de ll-^tat.

Mais à la fin de l'exposé de ses griefs il prétend détester dans le cardinal, contre lequel le parlement de Paris avait rendu une déclaration solennelle (février 1049), l'ennemi du l)ien public :

Uevais-je mon épée, s'écrie-t-il, à une aulorit(' que je nai connue en mon particulier que par les dommages que j'en ai reçus? El serais-je un ingrat et un traître, pour n'avoir pas pris contre ma patrie et contre mon roi le parti de celui qui causait ma perte aussi bien que la leur?

50 LA ROCHFFOUCAULD.

L'amour de sa patrie n'empêchera pas La Rochefoucauld de traiter avec l'Espagne contre la France. Il désigne dans ses Mémoires les défenseurs du roi sous ce titre : « les ennemis ».

Gondé a mis le comble à ses exigences. Du moment qu'il veut être le maître, il a tout le monde contre lui. Pour le chasser, Mazarin négocie avec Mme de Ghevreuse, ennemie de Mme de Longueville et maîtresse du coadjuteur . Celte alliance aboutit à l'arrestation perfide du vainqueur de Rocroy et de Lens, de Gonli et du duc de Longueville, transférés à Vincennes, puis au Havre.

Abandonnée du peuple et des magistrats, la cause des princes est soutenue avec chaleur par la noblesse. Marcillac est maintenant armé pour ce même duc d'Enghien qu'il a combattu dans la première Fronde. N'ayant plus d'appui à Paris, le parti va fomenter la guerre civile en province.

A la première nouvelle de l'arrestation de ses frères et de son mari, Mme de Longueville s'est enfuie avec Marcillac. Ils gagnent Rouen à franc étrier, et là se séparent. La duchesse tente vainement d'insurger la Normandie : traquée de tous cotés, elle parvient à s'embarquer pour la Hollande, et à gagner Stenay oii elle entraîne Turenne à la révolte et à la trahison.

La Rochefoucauld avait entrepris de soulever l'Ouest. Son père venait de mourir (8 février 1650).

Sous le i)rétexte des funérailles, il avait réuni à Verteuil 700 gentilshommes, 2000 chevaux et 800 hommes de pied, tirés de ses terres; il les harangue, il leur propose de se saisir de Saumur, clef de l'Anjou et du Poitou. Sa troupe arriva trop tard. Après cet échec il s'unit au duc de Bouillon , et ils résolurent de lier à la cause des princes celle des Bordelais, qui défendaient les privilèges de la ville contre les exactions de leur gouverneur, le duc d'Epernon. Afin d'exciter le zèle des mécontents, les ducs font venir à Bordeaux la femme de Condé prisonnier, Glaire-Clémence de Maillé-Brézé, nièce de Richelieu, et son jeune fils. Là, pour imposer leurs volontés aux magistrats et à la bourgeoisie, ils soulèvent la populace qui tient la minorité sous le couteau. « N'est-ce pas un signe précurseur des temps qui approchent, écrit à ce propos le duc d'Aumale, dans son Histoire des Princes de Condé, et ne voyons-nous pas éclater le contraste entre le déclin de la féodalité impuissante, et l'apparition redoutable de la démocratie au berceau ? »

Alliés à la démagogie d'une part, les rebelles l'étaient de l'autre aux Espagnols qui devaient envoyer une flotte dans la Gironde, prêter appui à la ville assiégée. Les soldats et l'argent manquaient. Déclaré criminel de lèse-majesté, La Rochefoucauld sacrifiait sa fortune ; ses domaines étaient abandonnés aux ravages des troupes royales, son château de

Verteuil rasé; sa femme et ses enfants restèrent un moment sans retraite. Lenet rapporte qu'en apprenant la ruine de ce superbe monument de la grandeur de ses ancêtres, il ne fut touché que du plaisir d'avoir un sacrifice de plus à offrir à la duchesse de Longueville. De Bourgogne en Guyenne les amants s'envoyaient par courrier des lettres où ils se témoignaient un dévoûment réciproque. Mme de Longueville écrivait à La Rochefoucauld quelques mois plus tard (26 novembre 1650) : « Je vous jure au moins que ces bontés font leur effet, et un effet si tendre dans mon cœur, qu'il me donne plus à vous que je n'ai jamais été à moi-même «. Or c'était vers ce temps môme qu'elle commençait à se déshabituer un peu de lui.

A Bordeaux comme à Stenay, la galanterie se mêlait à la guerre. La passion pour les dames, et les duels qui en résultaient occupèrent les partisans des princes presque autant que la lutte contre les troupes royales. Les femmes les plus qualifiées, la princesse de Condé elle-même, prenaient part aux travaux de défense, portaient de la terre dans des paniers ornés de rubans. Vers la fin de la journée, le duc de La Rochefoucauld amenait des violons, faisait distribuer des fruits et des confitures. Les danses et les chants se j)rolongeaient fort avant dans la nuit. Des actes de sauvagerie succédaient à ces réjouissances. La Rochefoucauld laissa pendre

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un gentilhomme huguenot du nom de Canoles, qui s'était rendu à discrétion. Le peuple attendit à peine qu'il fût exécuté pour mettre son corps en pièces.

Mais la saison des vendanges approchait. Les Bordelais contraignirent leurs chefs à traiter. Mazarin se montra facile sur les conditions de la paix; il accorda une amnistie générale. La Rochefoucauld fut autorisé à se retirer dans ses terres, sans exercer toutefois son gouvernement du Poitou, et sans dédommagement pour Verteuil. Il eut une entrevue avec Mazarin à Bourg, pour demander la liherté des princes. Le cardinal se mit à dire en riant : « Qui eût pu croire il y a seulement huit jours que nous serions dans le même carrosse ? » La Rochefoucauld repartit : « Tout arrive en France ».

A ses ouvertures pour la délivrance de Condé, Mazarin n'avait fait qu'une réponse évasive. Le duc résolut de reprendre les négociations ; Mme de Motteville nous en donne les raisons intéressées. La voie des Frondeurs ne lui plaisait point, et celle de la cour lui aurait été fort agréable; il s'imaginait avec raison que, remettant la paix entre M. le Prince et le cardinal, il en pourrait recevoir une haute récompense. Il fit donc savoir de sa province au ministre qu'il désirait l'entretenir et il lui demanda sûreté pour sa personne par un écrit de sa main. La Rochefoucauld s'est plu à raconter dans ses Mémoires ces mystérieuses entrevues, lorsque, caché

Oï LA llOCHCrOUCAULD.

chez la Palatine, à l'insu de Retz, il se rendait la nuit au palais royal : le cardinal venait le recevoir, avec une lumière, par un escalier dérobé, et se livrait ainsi en tête-à-tête au meilleur ami qu'eussent alors Mme de Longueville et le prince de Condé.

Les tergiversations de Mazarin amenèrent l'alliance des deux Frondes. La reine fut contrainte de signer la liberté des princes sans condition, et le cardinal de quitter le royaume pour laisser passer l'orage (février 1651).

Acclamé à Paris par la même populace qui avait fêté son arrestation, Condé atteignait le plus haut degré de puissance auquel un sujet fût encore parvenu. Mais Mazarin se savait vaincu par l'accord passager de factions ennemies dont l'entente ne pouvait durer. La brouille éclate entre les deux Frondes à la suite de la rupture du projet de mariage de Gonti et de Mlle de Ghevreuse, base principale du traité d'alliance. La Rochefoucauld et Mme de Longueville le firent échouer pour des motifs différents. La duchesse considérait l'union de son frère avec Mlle de Ghevreuse, maîtresse du coadjuteur, comme une humiliation pour sa famille et une honte pour elle-même : plus jeune et aussi plus belle, la princesse de Gonti l'eût éclipsée. La Rochefoucauld haïssait les frondeurs, en voulait mortellement à Mme de Ghevreuse, appréhendait surtout que Retz ne lui enlevât la confiance de Gondé.

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Sur leurs représentations et leurs instances, celui-ci consentit à cette rupture : sa déloyauté devait le perdre et sauver Mazarin.

Ce fut la Palatine qui, après avoir conclu l'union des deux Frondes contre le cardinal, la défit au profit de ce dernier. Du fond de sa retraite de Bruhl, il entre-croisait tous ces fils, ^'oilà donc en mai 1651 Retz dans les conseils d'Anne d'Autriche. Il lui promet de la débarrasser de ^f . le Prince.

Averti, Gondé i)rend ses précautions, ne sort plus qu'avec une escorte, fortifie ses places, presse l'Espagne sur l'appui qu'il en pourrait recevoir le cas échéant. Après une fausse alerte il se retire à Sainl-Maur (G juillet). Entouré de Conti, Bouillon, Turenne, il étale un faste royal : « Il y vint, écrit La Rochefoucauld, un nombre infini de gens incertains, qui s'offrent toujours au commencement des partis, et qui les abandonnent d'ordinaire avec leurs craintes ou leurs intérêts. » La Rochefoucauld rédige le traité de Saint-Maur, par lequel les amis de M. le Prince s'engagent à maintenir sa sûreté par tous les moyens, même par les armes.

Sur les assurances de la reine, Gondé revint à Paris, mais l'animosité d'Anne d'Autriche était sans bornes : « Il périra, s'écriait-elle, ou je périrai ». Elle envoie contre lui , devant le Parlement (17 août 1651], une déclaration où elle révèle ses tyrannies, les sommes immenses arrachées au

LA nOCllHi OUCAUI.I).

trésor, les trahisons avec l'Espagne, les attentats contre l'autorité royale. Le coadjuteur vint soutenir cette déclaration par sa présence et celle de quelques milliers de partisans. Gondé en amène autant. Les coupe-jarrets des deux adversaires se trouvent face à face, séparés seulement par la longueur de leurs épées. Le Palais de Justice est sur le j)oint de devenir un champ de carnage. La Rochefoucauld tente de faire lâchement assassiner Retz : il en convient dans ses Alé/noires et donne pour excuse qu'il ne cessait de courir le même danger. Ayant lermé une porte, il tenait la tète de Retz entre les deux battants , et criait à MAL de Goligny et de Ricousse de le tuer. Le premier se contenta de s'y refuser, le second dit qu'il n'en avait point d'ordre de M. le Prince. Quelqu'un de la bande de Gondé leva pourtant son poignard sur le coadjuteur, mais un des siens le protégea de son manteau : « Enfin, raconte Retz, M. de Ghamplâtreuxme voyant dans celte extrémité, poussa avec vigueur M. de La Rochefoucauld et ouvrit la porte. » Aussitôt rentré dans la grand'chamiire, Retz avertit le président de ce qui venait de se passer : « M. de La Rochefoucauld me cria : « Traître, je me soucie peu de ce « que tu deviennes ». Je lui repartis ces j)ropres mots : « Tout beau, la Franchise, notre ami (nous lui « avions donné ce quolibet dans notre parti), vous <( êtes un poltron (je mentais, car il est assurément

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« fort bravei, et je suis un prêtre, le duel nous est « défendu. » M. de Brissac, qui était immédiatement au-dessus de lui, le menaça de coups de bâton. MM. les présidents se jetèrent entre nous. »

Après le drame, la comédie. Au lendemain de cette scène, le coadjuteur passait dans une procession, revêtu de ses habits pontificaux. La Rochefoucauld le croisa dans le carrosse où il se trouvait avec Condé. Ils se hâtèrent de descendre et se mirent pieusement à genoux pour recevoir la bénédiction épiscopale : « Je la lui donnai, dit Retz, le l)onnet en tête, je l'ôtai aussitôt et je lui fis une j^rofonde révérence. » — « Cette bénédiction, ajoute à son tour La Rochefoucauld, fut reçue avec toutes les apparences de respect, bien que nul des deux ne souhaitait qu'elle eût l'effet que le coadjuteur pouvait désirer. »

Le roi ayant atteint sa treizième année, sa majorité fut proclamée le 6 septembre 1G51. Coudé n'assista pas au lit de justice. H était dans un état d'esprit violent, plein de griefs contre la reine, craignant pour sa liberté, pour sa vie. On était fort perplexe autour de lui : fallait-il se rejeter dans la guerre civile? La Rochefoucauld désirait un accommodement. Loin que la révolte lui eût été profitable, il était plus mal dans ses affaires qu'au commencement de la Fronde. La reine lui avait refusé Blaye,mais il occupait de nouveau son gouvernement

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du Poitou, et la survivance en était accordée à son lils. On allait résister non plus à Mazarin, mais au roi, ce qui augmentait les périls, rendait les défections probables. Il ne pouvait toutefois témoigner ouvertement sa répugnance : il devait même feindre l'humeur belliqueuse, car Mme de Longueville voulait la guerre. L'ennui la rongeait; elle n'aimait pas, disait-elle, les plaisirs innocents. Elle avait besoin d'un prétexte pour ne pas aller rejoindre un mari irrité auquel Retz avait révélé sa conduite : rien, croyait-elle, ne résisterait au vainqueur de Rocroy.Surles instances de sa sœur,Gondé, avec une décision farouche, finit ])ar tirer l'épée.

C'est la grande guerre. La Rochefoucauld soulève le Poitou, mais il est obligé de lever le siège de Cognac. Il se rend à Bordeaux où Conti et Mme de Longueville vont bientôt s'aigrir et se diviser, et Conti trahir, après avoir déchaîné les fureurs sanguinaires de la faction de l'Ormée. Puis il accompagne Condé à Agen, où ils apaisent ce que La Rochefoucauld appelle une sédition, quand ce sont eux les rebelles. De là ils entreprennent le dangereux voyage de la Garonne à la Loire. Condé veut rejoindre en toute hâte l'armée de Beaufort et de Nemours dans la Beauce, et en prendre le commandement contre Turenne. Après avoir donné sa l)arole à M. le Prince, Turenne s'est laissé gagner par la cour.

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Gourville nous a laissé dans ses Mémoires le récit de cette célèbre chevauchée. Condé, La Rochefoucauld, son jeune fils Marcillac et quelques gentilshommes, sans escorte, sous l'habit de guerre de soldats ordinaires, et obligés d'affecter les manières les plus triviales, marchent de jour et de nuit, avec une diligence incroyable, par des chemins détournés, pleins de fondrières, presque toujours sur les mêmes chevaux, risquant à chaque instant d'être découverts et de porter la tête sur l'échafaud. En proie à ses premières attaques de goutte, La Rochefoucauld avait la jambe tout enveloppée. Le j^rince de Marcillac, presque un enfant, s'endormait épuisé sur sa monture. Dans les manoirs où ils s'arrêtaient, on soupçonnait si peu à quels personnages on avait affaire, qu'au milieu de la gaîté d'un souper un gentilhomme périgourdin s'étendit fort sur la liaison deMmedeLonguevilleetduduc de La Rochefoucauld.

Enlin Condé vit briller les feux de ses avantpostes, et les deux plus grands capitaines du temps se mesurèrent à Bléneau 7 avril 1652) où Turenne, avec une seule divison de l'armée royale, sauva Louis Xn'. Après ce combat, M. le Prince, laissant le commandement à ses lieutenants, se rend avec La Rochefoucauld à Paris, dans l'espoir d'unir les partis de la Fronde. Mazarin venait de rentrer en France : il amusait ses ennemis dans des négociations qui ne pouvaient aboutir. La Rochefoucauld se

mêle à ces nouvelles intrigues, cette fois par haine et vengeance contre Mme de Longueville.

Aussitôt après avoir entraîné Gondé à la guerre, la duchesse s'était rendue à Bourges, où elle avait fait une retraite chez ses chères carmélites. De cet accès d'amour sacré, elle passait à un nouvel amour profane. Accompagnée de Bourges à Bordeaux par Nemours, elle se prit de passion pour le beau séducteur. L'ancien amant fut évincé. Le calcul n'était pas étranger à ces soudains transports : elle enlevait Nemours à Mme de Ghâtillon, une des reines .de la galanterie, qui rivalisait d'influence avec elle auprès de Gondé. M. le Prince soupirait pour la maîtresse de Nemours, sans être agréé : Mme de Ghâtillon, gagnée par les dons et les promesses du cardinal, se proposait de traverser la })olitique guerrière de Mme de Longueville, d'entraîner Gondé à la paix. Pour y parvenir, elle résolut de mettre à profit le ressentiment de La Bochefoucauld.

S'il faut en croire la belle-fille de Mme de Longueville, celui-ci avait depuis longtemps envie de rompre sa chaîne. Il dira dans une de ses Maximes : « Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aise que l'on devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité )). Il notera dans une aulre maxime que, si « la jalousie naît toujours avec l'amour, elle ne meurt pas toujours avec lui ». Mme de Longueville, après tant de sacrifices qu'il

lui avait faits, le blessait cruellement dans son amour-propre. « D'amant, écrit ^Ime de Motteville, il devint ennemi, se laissant entraîner au delà de ce qu'un chrétien doit à Dieu, et un homme d'honneur à sa dame. »

Voici la machination qu'il se vante d'avoir combinée. Il porte M. le Prince à s'engager à l'égard de Mme de Châtillon, en lui offrant, pour prix de ses faveurs, la belle terre de Mello. Le triomphe de la persuasion fut d'obtenir le consentement de Nemours, que Mme de Châtillon venait d'enlever à son tour à Mme de Longueville, et qui était très jaloux de Gondé. La Rochefoucauld lui représenta que la liaison de sa maîtresse et du prince était inévitable, et d'ailleurs tout à fait favorable à leurs intérêts. Condé ignorait cette cabale ourdie autour de l'oreiller où l'on voulait endormir son humeur martiale.

Cédant à ces molles et voluptueuses influences, il fit dresser devant Mme de Châtillon une instruction précise et détaillée, que Gourville fut chargé de porter à Saint-Germain. Il stipulait pour La Rochefoucauld le fameux brevet l'assimilant aux Rohan, aux Bouillon et aux Guéméné pour le rang de leurs maisons, plus une indemnité de 120 000 écus, destinée à acheter le gouvernement de Saintonge ou d'Angoumois, ou tel autre qui lui plairait. Mme de Châtillon devait toucher 100 000 écus. Mazarin sortirait de nouveau du royaume, et pourrait revenir

f)2 LA ROCHEFOUCAULD.

après trois mois. Retz n'eut pas de peine à faire échouer ces propositions de paix.

Cependant Turenne s'était avancé sous les murs de Paris, chassant devant lui l'armée de Gondé. Il allait l'écraser au combat du faubourg Saint-Antoine (2 juillet 1652), lorsque la duchesse de Montpensier la sauva, en faisant tirer contre les troupes royales le canon de la Bastille et ouvrir aux vaincus les portes de Paris. Dans le combat acharné où périrent tant de gentilshommes, La Rochefoucauld reçut à la barricade de Picpus un coup de feu qui, « lui perçant le visage au-dessus des yeux, les lui fit presque sortir de la tête ». Aveuglé, son pourpoint blanc tout maculé de sang, de sueur et de poussière, il fut conduit à l'hôtel de Liancourt. Cette grave blessure mettait fin à son triste rôle de frondeur. Il n'eut part ni aux massacres de l'hôtel de ville, ni à la honte de commander aux côtés de Condé une armée espagnole contre la France.

Gourville raconte qu'en souvenir de cette suprême disgrâce, il fit graver un portrait de Mme de Longueville avec ces vers au bas :

Faisant la guerre au roi, j'ai perdu les deux yeux; Mais pour un tel objet, je l'aurais faite aux Dieux ^.

1. Vers imités de VAlcyonée de du Ryer : on rapporte que depuis il en donna une nouvelle variante :

Pour ce cœur inconstant, qu'enfin je connais mieux, J'ui fait la guerre au roi; j'en ai perdu les yeux.

LE IROXDRUR. 03

Bravoure, galanterie, bel-es[)rit jusque dans le danger, dans la pire fortune, voilà le piquant de la Fronde : il faut aussi en voir l'odieux. Jamais la frivolité, l'égoïsme incurables de la noblesse française ne se sont révélés à ce point. Richelieu aurait traité les factieux par les échafauds : iMazarin, au lieu de terroriser, corrompt. Certains de vendre leur soumission quand il leur plaira, ils se précipitent dans les séditions par caprice et en riant. Ils donnent des festins, des chasses, des ballets entre deux émeutes, s'amusent à mettre la France à feu et à sang : ils ne comptent dans la nation que les gentilshommes et les soldats. Le patriotisme de chacun se concentre dans l'intérêt de sa maison : Bouillon pour reconquérir sa principauté de Sedan, La Rochefoucauld pour son tabouret, Retz pour son chapeau de cardinal eussent livré sans scrupule Paris à l'anarchie, la France aux Espagnols. L'orgueil du rang les met aux prises; ils ne songent qu'à s'agrandir les uns aux dépens des autres, à se trahir dans un tourbillon d'intrigues et de mesquines cabales, au milieu de la désolation universelle. Aucune page d'histoire ne donne mieux l'idée de la Fronde que les eauxfortes où Callot nous a rendu sensible le contraste entre ces magnifiques seigneurs couverts de plumes et de broderies, et ces gueux décharnés, vêtus de loques, rongés de misère et de vermine; rien aussi ne peut mieux illustrer la Fronde que les scèaes

r.'t LA ROCHEFOUCAULn.

qu'il a retracées dans les Misères de la guerre. Ces Condé, ces La Rochefoucauld, à la tête de leurs barons, furent à ce moment des brigands de grand chemin, chefs de bandes, et de quelles bandes ! Leurs mercenaires pillent, brûlent, dévastent tout sui' leur passage, torturent les hommes, violent les filles et les femmes, avec une gaîté de soudards. De justice il n'y en a plus ombre. Les seigneurs profitent du désordre pour vivre en loups féodaux dans leurs montagnes. Le paysan en est réduit à manger des glands. On compte 23 000 prisonniers dans les cachots du royaume : leur crime est de ne pouvoir payer les taxes et les tailles. Cent mille mendiants errent dans Paris en 1652. Les lazarets sont remplis de blessés à ce point qu'il y en a sept par chaque lit. C'est un des temps les plus stériles, les plus durs que la France ait connus. A travers tant d'actions atroces, on est réconforté par le zèle d'un saint Vincent de Paul, d'une Mère Angélique, qui appelle sur les auteurs de ces désastres la colère du ciel : mais l'aumône tombe comme une goutte d'eau dans un abîme. On comprend après cela que le j)euple, victime de ces ambitieux dépravés, ait acclamé le despotisme royal comme un bienfait.

Les ruines morales de la Fronde ne sont pas moindres que les ruines matérielles. L'hypocrisie s'ajoute à l'égoïsme, la bassesse à la trahison. Toute la. noblesse insurgée s'étouffe à la fin dans les anti-

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chambres de Mazarin : ce faquin d'ilalie , cet imposteur enrichi par ses rapines effrénées, est étonné lui-même de tant de génuflexions. Le duc d'Orléans, qui sous Louis XIII et Richelieu avait fait exécuter ses complices, dénonce Retz et Beaufort. Conti déshonore également la famille royale. Il demande quelques-unes des charges de son frère, passible, comme traîlre, de la peine de mort; il veut épouser une nièce de Mazarin, peu importe laquelle; c'est au cardinal qu'il désire plaire. L'année même de son mariage, il avait pris dans une débauche le mal dont il mourut et fit mourir sa femme. A part cela, bon mari, dévot, il emploie ses loisirs à écrire un livre sur les Devoirs des <^i'ands. Condé, le dernier à se soumettre, recherchera l'alliance des bâtards du roi.

Le seul bénéfice de la guerre civile, trop chèrement acheté, fut l'essor qu'elle donna aux lettres et aux arts. De la fin de ces temps orageux et cruels date le commencement de la grande époque littéraire. Dégrossi par la Ligue, le génie français a été poli par la Fronde. Le style s'affine et s'aiguise : parmi les hommes qui vont manier la plume, plusieurs ont brandi l'épée; tous ont le sentiment de la réalité, ils ont vu tomber les masques, ils ont pu contempler à nu le visage humain. Les Provinciales, ce pamphlet de la Fronde religieuse, sont de 1657. Retz commence ses admiral)les Mémoires dans sa prison

de Vincennes, en 1652; vers le même temps La Rochefoucauld se mit à composer les siens, qui firent époque, dit Voltaire, pour l'élégance et la netteté.

Il avait refusé l'amnistie que le roi avait accordée à son entrée à Paris, le 21 octobre 1652. Il écrivait à Lenet le 23 : « Demain nous protesterons de ne plus rien faire contre le service du roi. Je vous avoue que je me trouve bien embarrassé, car je vous assure que je ne saurai plus que faire, quand je ne ferai plus de mal. » C'est un aveu. Toujours souffrant de sa blessure, emmailloté de coiffes, de bonnets, une paire de lunettes sur ses yeux malades, il se rendit à Damvilliers, en Lorraine, dont le marquis de Sillery, son beau-frère, était gouverneur. Il paraissait vouloir suivre la fortune de Condé , et entama quelques négociations avec les Espagnols; mais sa lassitude était extrême. « Il est impossible, disait-il un jour au marquis de LaFare, qu'un homme qui en a taté comme moi veuille jamais s'y remettre. » Le cardinal lui refusa une entrevue à Châlons. La Rochefoucauld n'était pas homme à continuer de sang-froid ce qu'il avait entrepris en colère, et son fidèle GourviHe fut chargé de faire agréer à Condé sa démission, et à Mazarin sa soumission. Autorisé à se retirer dans ses terres en 1653, il ne revint à Paris que quelques années après. « La réconciliation avec nos ennemis, lira-t-on dans les Maximes^ n'est

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qu'un désir de rendre notre condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais événement. «

La première revanche qu'il tire de ses déceptions, c'est de satisfaire une animosité invétérée contre les partis et les hommes, en recueillant pour la postérité ses souvenirs de la Fronde. Comparés à ceux de Retz, les Mémoires de La Rochefoucauld offrent le parfait contraste de la sobriété classique et de la couleur romantique. Tour à tour éloquent, familier, plein de verve, de finesse, de désinvolture, Retz reflète dans son oeuvre, adressée sous forme de confidence sentimentale à Mme de Caumartin, sa figure shakespearienne de bohème et de grand seigneur, de Tartufe et de don Juan, de capitan et de prince d'Eglise. La Rochefoucauld prend le ton froid de l'historien ^ il ne parle de lui qu'à la troisième personne, n ne met pas en avant comme Retz de grandes considérations politiques : sa préoccupation fut moins de jouer un rôle , que de tenir un plus haut rang. Il expose, sous un air de franchise, les motifs peu honorables qui firent de lui un frondeur : il en rejette la faute sur l'ingratitude d'Anne d'Autriche, de Mme de Chevreuse, de Mme de Longueville. Dans ses Maximes il s'en prendra à tout le genre humain.

1. Saint-Réal dit quo « ce duc était grand imitateur de Tacite ».

Les Mémoires de Retz n'ont été publiés qu'en 1717. Une partie de ceux de La Rochefoucauld fut connue dès 1662. Gourville l'avait détourné de les publier, par crainte de déplaire au roi et aux personnages qu'il met en scène. Mais, selon l'usage, il confia ses manuscrits aux gens délicats de son entourage, pour y faire des corrections sur la pureté du style, entre autres à M. d'Andilly. Brienne, les ayant empruntés à ce dernier, passa jour et nuit à en faire copie à son insu; il parut une édition en Hollande très inexacte, qui causa aussitôt un grand scandale. Le duc de Saint-Simon raconte que son père, se jugeant calomnié \ courut chez le libraire, se fit montrer les exemplaires de force, et écrivit sur chacun : « L'auteur en a menti ». Grâce à la faveur naissante du prince de Marcillac auprès du roi, l'affaire se termina par des excuses et des compliments. « Mais, ajoute Saint-Simon, les La Rochefoucauld en furent outrés, et ne pardonnèrent jamais à mon père, tant il est vrai qu'on oublie moins les injures qu'on fait que celles qu'on reçoit. »

Dans le désaveu de cette édition apocryphe, qui fut suivie de beaucoup d'autres, La Rochefoucauld invoque le témoignage de la marquise de Sablé, de M. de Liancourt, de M. Esprit, « qui ont vu ce qu'il

1. On lit dans les Mémoires de La Rochefoucauld que le vieux duc de Saint-Simon avait promis à M. le Prince de se déclarer jjour lui, et qu'il lui manqua de parole.

a écrit })Our lui seul ». Il se défend d'avoir rien dit qui pût faire supposer que le duc d'Orléans et M. le Prince aient eu part aux massacres de Paris. Il n'y a rien qui ne soit comme il doit être : « Il faut dire aussi la même chose pour ce qui regarde Mme de Longueville ». Les démentis de La Rochefoucauld ne prouvent rien. Dans le texte le plus authentique des Mémoires, qui n'a paru qu'en 1817, il se plaît à étaler les faiblesses de Mme de Longueville, son engagement avec Nemours, l'emportement de colère et de jalousie de Gonti, « plus excusable à un amant qu'à un frère ». Il cherche à déshonorer son ancienne maîtresse, et continue à justifier d'avance ses Maximes. « Si on juge de l'amour i)ar la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié. »

Ces indiscrétions étaient d'autant plus importunes à Mme de Longueville qu'elle menait une vie nouvelle. Après avoir pleuré à chaudes larmes la mort de Nemours tué en duel par Beaufort, bien qu'il l'eût abandonnée, elle alla vivre près de son mari, se voua à la pénitence, comme Mme de Ghevreuse et tant d'autres de ses rivales : on ne la revit plus à la cour. Logée finalement dans les dehors des carmélites du faubourg Saint-Jacques, elle s'exerce à des austérités de toutes sortes, mieux encore elle fait des restitutions pour les ravages qu'elle a causés. La guerre de Port-Royal contre

'0 LA IIOCHKFOUCAULD.

les jésuites lui permettait de se livrer pieusement à ses besoins d'intrigue. Le comte de Brienne, ce médisant, disait que « M. Arnauld était devenu son amant spirituel. Elle en était folle, comme elle l'avait été en d'autres temps du duc de La Rochefoucauld ».

Celui-ci suivait avec une extrême curiosité les |) hases de cette conversion; il appelait par raillerie Mme de Longueville Mère de l'Église. A propos de l'offense qu'elle avait ressentie de la publication subreptice de ses Mémoires^ il écrivait le 21 juin 1662 à Mme de Sablé, leur confidente commune :

On men dit des choses si difTcreiitcs sur les sentiments qu'elle a pour moi, que vous m'obligerez sensiblement de me dire ce que vous en avez remarque, car à vous parler franchement, je ne puis comprendre qu'une personne qui donne tous les jours les marques d'une ])iété si extraordinaire, ait mieux aimé prendre le parti de se plaindre de moi avec aigreur, et de m'accuser d'avoir fait un ouvrage que je n'ai pas fait, que d'ajouter foi au témoignage que vous lui en avez rendu. Ce que je vous en dis ne changera rien à la conduite respectueuse que je me suis imposée sur son sujet; mais je voudrais bien savoir, par une personne qui voit les replis du cœur comme vous, quels sont ses véritables sentiments pour moi, je veux dire, si elle a cessé de me haïr par dévotion, ou par lassitude, ou pour avoir connu (jue je n'ai pas eu tout le tort qu elle avait cru.

Quelle que soit la légitiniilé de ses anciens griefs

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contre Mme de Longueville, finalement La Rochefoucauld ne s'est" pas réservé le beau rôle.

En même temps qu'il donnait libre cours aux rancunes de sa vanité blessée, il cherchait à réparer les brèches faites à sa fortune. Grand seigneur encore en ceci qu'il était très mauvais administrateur de ses biens, il se trouvait en particulière détresse après la Fronde. Il dut longtemps solliciter Gondé, son débiteur, pour en obtenir paiement. Toujours gêné et incommodé par les embarras d'argent, La Rochefoucauld ne s'en tirait que grâce à Gourville, un de ces précieux intendants comme les grandes familles en possédaient dans leur clientèle.

Maître d'hôtel au début, à livrée écarlate et à galons d'or, puis écuyer, secrétaire, factotum, Gourville, dit Sainte-Beuve, est un Gil Blas supérieur, qui finit par s'élever aux plus hauts emplois; il deviendra diplomate, sera admis au jeu du roi. Cette extraordinaire fortune n'a rien d'étonnant, quand on connaît l'homme. Esprit des plus pénétrants et des plus avisés sous une enveloppe simple et grossière, mieux que La Rochefoucauld et avant lui il a connu l'envers du monde. A cette science de la vie il joint l'art de vivre, il ne s'étonne, ne s'indigne, ne se plaint jamais de rien, même quand on l'envoie quelque temps à la Bastille. Son maître tourne au misanthrope mélancolique, à l'air méprisant; Gourville a reçu de la nature le don inapj)réciable de

LA ROCHKIOUCAULD,

prendre tout au gai, de gagner tout le monde par sa belle humeur. Aussi prudent que hardi, il avait été durant la Fronde l'homme des expédients et des coups de main, pillant les caisses publiques, chargé d'enlever Retz, — et l'entreprise faillit réussir. A la fin de la guerre, c'est lui qui réconcilie Conti et La Rochefoucauld, qui obtient de Mazarin pour son maître la permission ' de rentrer en France, à condition que lui, Gourville, reste au service du cardinal. Il garda toujours quelque chose de la morale des gens d'affaires, et l'on sait trop ce qu'il faut entendre par là. Ami fidèle du surintendant Fouquet, il est de son école, et grâce au déplorable système fiscal de l'ancien régime , receveur des tailles en Guyenne, il réalisa rapidement d'immenses richesses. Mais à l'égard de ses illustres protecteurs, La Rochefoucauld, Condé, dont il gérait aussi les biens, il se montre désintéressé, reconnaissant, il n'a pas mauvais cœur.

Il éteignit après la Fronde les dettes du duc, et sans doute il y mit du sien. Fermier de tous ses revenus, il lui fournissait une rente de quarante pistoles, tous les mois, pour ses habits et ses menus plaisirs. Il l'empêche de vendre un bel équipage de chasse, achète une de ses terres bien au-dessus de sa valeur, paie le cuisinier, les violons, (|uand on va en Angoumois. Il prête au j)rince de Marcillac GO 000 livres, pour emporter à l'armée

un service de vaisselle d'argent. Gourville est de la famille. Le laquais devenu millionnaire a épousé secrètement la propre sœur du duc de La Rochefoucauld. Saint-Simon en parle comme d'une chose prodigieuse : « Il était continuellement chez elle, à Thotcl de La Rochefoucauld, mais toujours et avec elle-même en ancien domestique de la maison. M. de La Rochefoucauld et toute sa famille le savaient et presque tout le monde; mais à les voir, on ne s'en serait jamais douté. «

En même temps qu'il aide son beau-frère de sa bourse, Gourville lui fait accorder des pensions. La Rochefoucauld reçoit du cardinal qu'il traitait jadis de « coquin », une rente de 8000 livres pour le dédommager des pertes qu'il a faites pendant la Fronde; Gourville essaie d'intéresser Fouquet à sa fortune : « Il me rebuta fort, raconte-t-il dans ses Mémoires, en me disant qu'il savait bien que M. de de La Rochefoucauld n'était pas de ses amis ». On est étonné, après cela, de rencontrer ce noble nom à côté d'autres grands seigneurs, Reaufort, Clérembault, Gramont, sur la liste des pensionnaires saisie parmi les papiers du surintendaçt après son arrestation. Fouquet exprime sa confiance en la parole si précise que lui a donnée le duc de La Rochefoucauld d'être dans ses intérêts. Les financiers avaient besoin de l'appui des courtisans : ceux-ci les instruisaient des nouvelles, mettaient à leur service

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les influences de la cour, et ne se faisaient aucun scrupule de recevoir en échange des pots-de-vin. Avec tous ses bénéfices, et bien que son duché fût estimé 1 280 000 livres, La Rochefoucauld laissa une succession que son fils aîné n'accepta que sous bénéfice d'inventaire. Ce fils, François VII, releva sa maison en épousant en 1659 sa cousine germaine, fille unique du comte de La Roche-Guyon, une riche héritière, et en faisant à la cour la haute fortune que son père avait à jamais compromise pour lui-même, par son passé de frondeur. Quand il allait à Versailles, La Rochefoucauld était traité par le roi avec les plus grands égards : il reçut en 1662 l'ordre du Saint-Esprit, mais ne put obtenir la charge de gouverneur du dauphin, qu'il sollicita en 1666 : on la donna à Monjtausier. Cette carrière de parfait courtisan à laquelle Retz renvoie La Rochefoucauld comme à sa vraie vocation, François VII la remplit au point de devenir le type achevé de la nouvelle noblesse, qui vient ramper dans les salons de Versailles. Il suit Louis XIV comme l'ombre suit le corps, présent au lever, au coucher, aux deux autres changements d'habit, tous les jours, aux chasses et aux promenades du roi, tous les jours aussi, n'en manquant jamais, quelquefois dix ans sans découcher d'où élait le roi '. Cet « accroissc-

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