CHAPITRE II
P'rançois VI, duc de La Rochefoucauld, naquit à Paris, rue des Petits-Champs, le 15 septembre de l'année 1013. Il était fds de François V et de Gabrielle de Liancourt, l'aîné de quatorze enfants. Sa maison, détachée vers la fin du x*" siècle de celle des Lusignan, dont elle porte les armes brisées de trois chevrons, avec la Mélusine pour cimier, était une des plus nobles de France. Comme les Plantagenet, les La Rochefoucauld faisaient remonter leur généalogie fabuleuse à la fée Mélusine. C'était une des rares grandes familles qui avaient survécu à la
qui
guerre de Cent Ans. Elle possédait d'immenses domaines dans le Poitou et l'Angoumois. Ses annales guerrières étaient glorieuses. Les La Rochefoucauld venaient immédiatement après les princes du sang. François VI écrit à Mazarin en 1048 :
c( Je suis en état de justifier qu'il y a trois cents ans que les rois n'ont point dédaigné de nous traiter de parents. »
Les détails manquent sur la première jeunesse de La Rochefoucauld qui porta, selon l'usage de la famille, le titre de prince de Marcillac, tant que vécut son père. Il reçut en province l'éducation d'un jeune seigneur voué au métier des armes : les exercices du corps y tenaient plus de place que l'étude des lettres, qu'il termina dès sa treizième année. Au lieu de languir sur les bancs d'école, un fils de famille entrait dans l'armée et dans le monde dix ans plus tôt qu'aujourd'hui. Ignorant en livres, il devenait bientôt savant en actions et en émotions.
Le préjugé attribuait au noble une supériorité physique et morale sur les autres hommes; la capacité matrimoniale était abaissée pour lui. A quinze ans, en 1628, Marcillac épousait une héritière, Andrée de Vivonne, fille du grand fauconnier de France. « On sait assez, dira-t-il dans une de ses maximes, qu'il ne faut guère parler de sa femme » : il s'est scrupuleusement conformé à ce précepte. « Il y a de bons mariages, dira-t-il encore, il n'y en a point de délicieux. » Marcillac, selon l'usage, va bientôt chercher ailleurs les délices que cette institution ne pouvait offrir. A défaut d'amour, il a eu à l'égard de sa femme infiniment d'amour-propre : il deviendra l'amant de la duchesse de Longueville
afin d'obtenir le tabouret pour la princesse de ]Marcillac. C'est d'un ton modeste et effacé que celleci, dans quelques lettres que l'on connaît d'elle, parle de son seigneur et maître. Elle est encore de l'ancien temps où, dans la noblesse, comme dans la roture, la dépendance de la femme était absolue, fort différente en cela des altières amazones et des belles précieuses qui jouent un si grand rôle dans la vie du noble duc son époux. Elle n'usa pas, que l'on sache, de représailles, et elle lui donna huit enfants.
L'année qui suit son mariage, Marcillac fait ses premières armes en Italie comme mestre de camp du régiment d'Auvergne. Au retour de cette camjiagne, âgé de seize ans, il paraît à la cour et se trouve aussitôt mêlé aux intrigues qui s'ourdissent contre le cardinal de Richelieu. Avec ce ministre, les grands du royaume croyaient avoir passé de la liberté à la servitude. Les seigneurs, nourris dans des sentiments de révolte, ne cessaient de conspirer : c'était, dit Voltaire, l'art de la cour, comme celui de plaire au souverain l'a été depuis. La longue suite de rigueurs et de supplices, par lesquels Richelieu voulait courber cette insolente noblesse sous la loi commune, ne l'effrayait point.
Animé de l'orgueil infini de son sang, Marcillac avait des ambitions sans but précis. A un esprit vif et observateur, sous un air de timidité qui ne le
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quitta jamais, il joignait un tour d'imagination romanesque et un goût irrésistible pour la société des femmes. Il s'était lié avec les filles de la reine, Mlle de Chemerault et cette Mlle de Hautefort qui inspirait au roi une passion platonique. Par elles il entra dans la confiance d'Anne d'Autriche. Il avait alors son modèle préféré, son héros, Buckingham, si célèbre par ses royales aventures. Le voilà donc jeune chevalier d'une reine malheureuse, persécutée, soupçonnée des plus noirs desseins : « De moindres raisons auraient suffi pour éblouir un homme qui n'avait presque jamais rien vu, et pour l'entraîner dans un chemin si opposé à sa fortune. Cette conduite m'attira bientôt l'aversion du roi et du cardinal, et commença une longue suite de disgrâces dont ma vie a été agitée. »
En 1G35, il part comme volontaire avec plusieurs jeunes gens de qualité, pour faire campagne contre les Espagnols en Flandre, et il se signale par sa bravoure à la journée d'Avein. Mais quand il revient à la cour, lui et ses compagnons d'armes sont tous mis à l'écart, sous prétexte qu'on parlait trop librement de ce qui s'était passé dans cette campagne. Il reçut l'ordre d'aller rejoindre son père dans ses terres. Pour lui, c'est son attachement à la reine qui lui vaut cette disgrâce. Le roi veut se venger de sa femme et de Mlle de Hautefort.
Cet éloignement, qui dura de 1633 à 1()37, fut
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cause de la liaison plus ou moins intime de Marcillac avec la duchesse de Chevreuse, plus âgée que lui de treize ans. C'est la première des muses sous l'invocation desquelles, comme le voulait Sainte- Beuve, on pourrait mettre les diverses phases de la vie de La Rochefoucauld, la muse de l'Intrigue.
Pietz à qui elle se livra sous la Fronde, en même temps que sa fille, a tracé d'elle ce portrait : « Elle intriguait, parce qu'elle était venue en un temps d'intrigues; si le prieur des Chartreux lui eût plu, elle eût été solitaire de bonne foi. M. de Lorraine, qui s'y attacha, la jeta dans les affaires, le duc de Buckingham et le comte de Holland l'y entretinrent; elle s'y abandonna parce qu'elle s'abandonnait à tout ce qui plaisait à celui qui l'aimait. » Elle n'aimait que l'amour : « Son dévouement à la passion était éternel, bien qu'elle changeât d'objet. Jamais personne n'a fait moins d'attention sur les périls, et jamais femme n'a eu plus de mépris pour les scrupules et pour les devoirs, elle ne connaissait que celui de plaire à son amant. « C'était la femme du devoir amoureux, aussi dangereuse pour ses amants que pour ses ennemis. Le duc de Lorraine, Chalais eurent un sort tragique; Hamelot de la Houssaye la compare au cheval de Séjan, dont tous les maîtres finirent mal.
Quelque temps tranquille après l'affaire de Chalais, elle entraînait dans une nouvelle conspiration
contre Richelieu le vieux garde des sceaux Châteauneuf, jusque-là si dévoué au cardinal; Châteauneuf fut relégué en 1633 à Angoulêrne, Mme de Chevreuse à Dampierre, d'où elle venait voir la reine à Paris sous un déguisement. C'était elle qui avait favorisé la passion qu'Anne d'Autriche inspirait à Buckingham, qui la lui avait, prétendait-on, livrée dans le jardin du Louvre. La reine aimait sa gaieté, son enjouement. Instruit de ces secrets voyages, Richelieu exila la duchesse en Touraine. C'est là que Marcillac la rencontra pour son malheur. Il fut d'abord chargé des périlleuses missives que les deux amies s'envoyaient l'une à l'autre. Mme de Chevreuse venait de nouer une correspondance secrète entre la reine, Charles IV, la reine d'Angleterre et le roi d'Espagne. Averti, Richelieu voulut jeter l'alarme dans une cabale de femmes qui faisaient commérage des affaires de l'h'tat : il fut question d'enfermer la reine au Havre, de rompre son mariage, de la répudier.
a Dans cette extrémité, raconte La Rochefoucauld, abandonnée de tout le monde, et n'osant se confier qu'à Mlle de Hautefort et à moi, elle me proposa de les enlever toutes les deux et de les emmener à Bruxelles. » La prévision des difficultés, des périls de cette entreprise romanesque lui donna plus de plaisir qu'il n'en avait eu de sa vie : « J'étais jeune, j'étais à un âge où on aime à faire des choses extra-
ordinaires et éclatantes, et je ne trouvais pas que rien le fût davantage que d'enlever en même temps la reine au roi son mari, et au cardinal de Richelieu qui en était jaloux, et d'oter Mlle de Hautefort au roi qui en était amoureux. » Jeune paladin de vingtquatre ans, il devait mener en croupe cette reine qui n'était que lis et que roses.
Balzac, dans une lettre à Bois-Robert, raille les chimères romanesques qui hantaient ces jeunes cervelles. « Ces messieurs, écrit-il en nommant le prince de Marcillac, parlent si souvent de l'empire et de la souveraineté des dames, et ont la tête si pleine de romans et d'aventures étranges, qu'ils croient pouvoir faire tout ce qu'on faisait sous le règne d'Amadis, et devoir dire pour le moins à une princesse suppliante : Moi qui ne suis qu'un homme, comment résisterais-je aux prières de celle à qui les Dieux n'ont rien pu refuser. »
Cet enlèvement digne de VAstréene s'exécuta pas. La reine dut faire amende honorable. INIais une méprise fatale détermina la fuite de Mme de Chevreuse. Elle se crut gravement compromise et résolut de se sauver. Excellente écuyère, elle quitte Tours à cheval le 6 septembre 1637, déguisée en homme et escortée seulement de deux domestiques. D'une traite elle arrive à Ruffec, à une lieue de Verteuil, oii se trouvait Marcillac, lui dépêche un billet : elle se donne pour un gentilhomme obligé de fuir après un duel,
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elle lui demande un carrosse et quelque valet. Marcillac reconnut aussitôt l'auteur du billet, mais ne put l'aller rejoindre, parce que les hôtes qu'il avait chez lui, croyant qu'il s'agissait d'une afiaire d'honneur, le voulaient accompagner. Il se contenta donc d'envoyer à Mme de Ghevreuse ce qu'elle demandait. Elle se fit conduire à une autre maison de son ami, d'où elle partit de nouveau à cheval. Après nombre d'aventures, elle finit par atteindre gaiement la frontière d'Espagne. De là elle expédia à Marcillac toutes ses pierreries, qui valaient 200 000 écus, le priant de les recevoir en don si elle mourait, ou de les lui rendre quelque jour.
La Rochefoucauld cite apparemment ce dernier ti'ait, dans ses Mémoires, en témoignage de la foi qu'inspirait sa loyauté. Mais il nous dit dans ses Maximes que nous n'avons guère lieu de nous enorgueillir d'une confiance qui est toujours intéressée. Il est piquant d'entendre un des familiers de La Rochefoucauld vieillissant, l'académicien Jacques Esprit, faire un jour allusion à ces pierreries, et tourner la maxime contre l'auteur lui-même : « C'est avec bien peu de sujet qu'un homme se tient heureux et se vante de ce qu'une princesse, qui était sur le ])oint d'être arrêtée, s'est réfugiée en sa maison de campagne, et lui a confié sa vie et sa liberté, et de ce que sortant du royaume, elle lui a donné en garde ses pierreries, puisqu'il est clair
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qu'en tout cela elle n'a rien fait par le dessein de lui plaire ou de lui faire honneur, qu'elle n'est allée chez lui que parce qu'elle ne s'est pas crue en sûreté dans la maison d'un autre; qu'elle ne lui a laissé ses pierreries que par la crainte d'être volée en chemin, et que tout ce qu'elle a fait n'a été que dans son propre intérêt et par pure nécessité. )) Esprit se j)laît à remarquer ici la naïveté de La Rochefoucauld. Quoi qu'il en dise, Mme de Ghevreuse donnait à son ami une marque de préférence.
Richelieu ne tarda pas à être informé de l'aide que Marcillac avait procurée à la duchesse de Ghevreuse. Il fit mander le coupable. Gelui-ci se vante de la sécheresse et de la réserve qu'il fît paraître dans ses réponses. Il veut que le cardinal s'en soit aigri ; mais comment croire qu'on prit au sérieux ce conspirateur de ruelles? on ne l'envoya à la Bastille que pour une semaine, avec ordre de le bien traiter, de le laisser se promener sur la terrasse. Il y rencontra une excellente compagnie. Les huit jours écoulés, il va remercier Richelieu : a Je n'entrai point en justification de ma conduite. Il me parut qu'il en était piqué, et je me trouvai heureux d'être sorti de prison, au temps où personne n'en sortait. » La secrète approbation de la reine, de Mlle de Hautefort, la reconnaissance de Mme de Ghevreuse, le payèrent amplement d'une disgrâce de deux années qu'il dut passer à Verteuil.
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Il y reçut un envo3'é de la duchesse qui venait reprendre les bijoux ; il dut s'en disculper par une lettre destinée à être mise sous les yeux de Richelieu. 11 se défend d'avoir manqué du respect qu'il doit à Monseigneur le Cardinal, « après que notre maison en a reçu tant de grâces, et moi tant de protection dans ma prison et dans plusieurs autres rencontres » . Ce ton nous fait douter qu'il l'ait jamais pris de bien haut avec le ministre redouté, quoiqu'il prétende le contraire. Il supportait non sans quelque douceur son éloignement de la cour, menait grande existence dans ses terres, recevait toute la noblesse du pays : « J'étais jeune; la santé du roi et du cardinal s'affaiblissait, et je devais tout attendre d'un changement. J'étais heureux dans ma famille; j'avais à souhait tous les plaisirs de la campagne; les provinces étaient remplies d'exilés de même fortune et de mêmes espérances. » Sous le chevalier de la reine nous voyons poindre l'ambitieux.
En 1639, il obtient de retourner à l'armée dans les Pays-Bas. Il se distingue au combat de Saint- Nicolas et à celui de Saint- Venant, où, dit-il, trente volontaires de qualité — il était du nombre — soutinrent seuls, sur une digue, l'effort des ennemis, et les repoussèrent quatre ou cinq fois à coups d'é[)ée. On lui offrit de servir comme maréchal de camp, on fit briller à ses yeux de grandes charges. Il refuse pour obéir à la reine, qui désirait qu'il ne reçût
point de grâces du cardinal, afin qu'il pût se tourner contre lui « quand elle se trouverait en état d'être ouvertement son ennemie ».
Il lui fallut retourner à Verteuil, où il languit cette fois dans une nouvelle attente de grands changements. Il n'avait d'autre distraction que de chasser à courre avec une meute célèbre dans la contrée. Un détail piquant nous a été conservé à ce propos par une lettre de son père , adressée à M. de la Ferté, ambassadeur à Londres. Il lui ra})pelle discrètement une dette de jeu, et lui demande de protéger en Angleterre le petit commerce de son fils, « qui est de pouvoir tirer des chevaux et des chiens, pour du vin qu'il envoie sous le nom de M. Graf ».
Au fond de sa province, Marcillac reçut les propositions de Cinq-Mars, cet aimable criminel, comme l'appelle Mme de Motteville, dont la reine était l'alliée. Mais il n'eut d'autre part à cette conjuration ridicule que de fournir, non sans risques, au comte de Montrésor le moyen de passer à l'étranger.
Enfin le cardinal de Richelieu mourut en 1642. Dans ses Mé?noires, La Rochefoucauld rendra justice au grand politique, ennemi de sa caste, dont tout l'effort avait été d'en rabaisser l'orgueil, d'en désarmer la puissance. « La suite a fait connaître
que cette perte fut très préjudiciable à l'Etat Tant
de grandeur dans les desseins, tant d'habileté à les
exécuter, doivent étouffer les ressentiments particuliers, et donner à sa mémoire les louanges qu'elle a justement méritées. »
Ici se termine la jeunesse chevaleresque de La Rochefoucauld. Ce premier personnage, dévoué, romanesque, imprudent, que Richelieu sut rabattre sans trop le punir, nous ne faisons que l'entrevoir, de l'aveu même de Sainte-Beuve, nous ne le connaissons pas. Sous la régence il va nous apparaître ouvertement intéressé, et sous la Fronde profondément gâté.
Anne d'Autriche proclamée régente, aussitôt après la mort de Louis XIII, 24 mai 1G43, tous ceux qui avaient partagé ses disgrâces s'apprêtaient à toucher le prix de leurs sacrifices. Une première surprise fut la confirmation immédiate de JNlazarin, l'homme de Richelieu, comme chef du conseil. Marcillac fut dupe, au début, de ce comédien incomparable, de ce menteur perpétuel, qui déclarait qu'il ne désirait rien pour lui ni pour les siens, « qu'il voulait a(h)|)ter pour ses parents tous les serviteurs de la reine, et chercher également sa sûreté et sa grandeur à les combler de biens ». 11 ne s'abusait pas moins sur le caractère de la reine : « Chacun croyait qu'elle conserverait dans sa prospérité les mêmes sentiments qu'elle leur avait témoignés durant ses malheurs ». Il ne songeait ni à son cœur de mère qui la rendrait jalouse de son autorité, ni à son cœur de
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femme de quarante ans, sensible à la douceur de plaire à son premier ministre, et assez ferme pour persister dans son choix.
Anne confirmait au début ses courtisans dans leurs illusions. Elle les comblait d'argent et de promesses. Marcillac n'avait encore rien reçu, lui qui avait affiché tant de zèle. Mais cjuelle n'était pas son attente!
Il y avait dix ans que la reine me tenait particulièrement pour son serviteur, et six ou sept qu on me nommait publiquement sou martyr — Ma fortune et ma liberté n'avaient pas été les seules victimes que j avais offertes pour sa liberté et son repos, et 1 horreur des supplices les plus effroyables ne m'avait pas empêché de lui faire aussi bon marché de ma vie, quand elle avait bien voulu confier la sienne au courage, à la fermeté, à la prudence d un homme de vingt-deux ans. Elle m assura plusieurs fois qu il y allait de son honneur que je fusse content d elle, et qu il n y avait rien dassez grand dans le royaume pour me récompenser de ce que j avais fait pour son service.
Nous lisons dans les Maximes qu'une arrièrepensée se dissimule d'ordinaire sous le dévoûment, et qu'il ne faut guère comjUer sur la reconnaissance, parce cpe l'orgueil de celui qui donne et l'orgueil de celui qui reçoit ne peuvent convenir du prix du bienfait. Quand Marcillac écrivait cette page de son Apologie que nous venons de citer, il
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n'était pas encore parvenu à ce degré de clairvoyance et de sagesse.
Tous ceux qui avaient été attachés à la reine pendant la vie du feu roi, le duc de Beaufort à leur tête, formèrent bientôt contre Mazarin une cabale dite des Importants, qui annonçait les Frondeurs. Marcillac était des leurs sans approuver leur conduite; il ménageait le cardinal, et, pour ne pas se brouiller avec les Importants, il se faisait ordonner par la reine les civilités qu'il avait à lui rendre.
La cour se trouvait ainsi partagée entre Beaufort et Mazarin, La reine ne se prononçait pas. 11 s'agissait pour la décider d'obtenir le retour de Mme de Chevreuse, son ancienne et intime confidente, que Louis XIII, à son lit de mort, avait vouée à un exil perpétuel. Ce fut Marcillac qui sollicita d'Anne d'Autriche ce rappel, faveur qui dans son esprit devait entraîner toutes les autres. Il la suppliait de considérer de quelle légèreté on la croirait capable, et quelle interprétation on donnerait à sa conduite, si elle préférait le cardinal Mazarin à Mme de Chevreuse : « Cette conversation fut longue et agitée, je vis bien que je l'aigrissais ». Il obtint pourtant cette grâce, et fut chargé d'aller au-devant de la duchesse (juin 1643). Il la rejoignit avant son mari, la prévint des changements qui s'étaient faits à la cour, l'engagea à ne compter que modérément sur son crédit, à ménager le nouveau ministre et,
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avant de chercher aie combattre, à juger tout d'aljord s'il manquerait à son devoir, qui était de leur accorder tout ce qu'ils exigeraient de lui.
Après dix ans de vie errante, la duchesse de Chevreuse, bien déchue de son ancienne beauté, revenait l'esprit hanté des visions les plus ambitieuses. Elle ne songeait à rien moins qu'à renverser INIazarin, à lui substituer Châteauneuf, à réconcilier la France avec la maison d'Autriche, et à restituer dans leur toute-puissance les grandes familles de ses partisans. Pour satisfaire tout d'abord sa vengeance contre les Richelieu, elle commença par prétendre que le Havre, place si importante, fût enlevé à la duchesse d'Aiguillon, nièce du grand cardinal, et donné à Marcillac. Mazarin répondit qu'il ne pouvait dépouiller la famille de son bienfaiteur, alliée d'ailleurs à la maison de Condé et protégée par elle. Il proposait à Marcillac la charge de général des galères, puis celle de mestre de camp des gardes, à la place du maréchal de Gramont, puis la survivance du duc de Bellegarde dans les fonctions de grand écuyer, enfin la succession de Gassion comme mestre de camp de la cavalerie légère, espérances éloignées, incertaines, ou places de gens que lui, Marcillac, avait intérêt à ménager.
Une imprudence, une rivalité et des propos de femmes, entre la jeune duchesse de Longueville et Mme de Montbazon, alliée de Mme de Ghevreuse,
perdirent les Importants, en procurant à Mazarin l'alliance des Gondés : soupçonné d'avoir voulu le faire assassiner, Beaufort fut arrêté le 2 septembre 1643 et enfermé à Vincennes, Mme de Ghevreuse reléguée à Tours; Marcillac, qui n'était qu'ami des Importants, fut épargné. On l'accusait à tort de s'être réconcilié avec la cour à leurs dépens. Mis en demeure par la reine d'abandonner Mme de Ghevreuse et de se rallier à Mazarin, il s'y refuse et achève de gâter ses affaires, sans qu'il dût trouver dans l'avenir plus de reconnaissance du coté de la duchesse. Hostile au gouvernement de la reine, il se montrait d'autant plus attaché à sa personne. Il passe ainsi deux années à la cour (1644-1646) « dans un état bien ennuyeux » au milieu de cet âge dor de la régence, célébré à l'envi par les poètes, où la cour, délivrée d'un ministre soupçonneux, d'un roi taciturne et mélancolique, se livrait avec magnificence à tous les plaisirs.
Las de la cour, Marcillac demande vainement un de ces mêmes emplois à l'armée qu'Anne d'Autriche l'avait empêché d'accepter du cardinal de Richelieu. Alors il ne craint pas de témoigner son mécontentement à Mazarin, il ose murmurer publiquement contre la reine.
Il songe à se faire craindre, et jelte les yeux sur une princesse du sang, la duchesse de Longueville, qui détestait Anne d'Autriche, et que la plus tendre
amitié unissait à son frère le duc d'Enghien, le vainqueur de Piocroy.
C'était une madone d'autel, une déesse d'empyrée, vers laquelle l'encens des adulations ne cessait de monter. « Dès sa première enfance, écrivait Voiture, elle vola la blancheur à la neige, et aux perles l'éclat et la netteté. » Scudéry comparait sa chevelure aux rayons du soleil. Avec moins d'hyperboles, elle avait les cheveux blond cendré, les yeux bleu-turquoise, un léger embonpoint. Retz insiste sur le charme de sa langueur, mais dont les réveils étaient merveilleux et surprenants. Elève de l'hôtel de Rambouillet, elle n'aspirait qu'à une renommée de précieuse, etne s'était encore mêlée à aucune intrigue.
Son esprit, raconte d'elle sa belle-fîlle, la duchesse de Nemours, qui ne l'aimait guère, — ni celui de toute la cabale nétait point d avoir des desseins ni de Ihalîilelé, et quoiqu ils eussent pourtant tous beaucoup d'esprit, ils ne remployaient que dans les conversations galantes et enjouées, qu à commenter et à raffiner sur les délicatesses du cœur et les sentiments; ils faisaient consister tout l'esprit et tout le mérite d'une personne à faire des distinctions subtiles et des représentations quelquefois peu naturelles là-dessus. Ceux qui y brillaient donc le plus étaient les plus honnêtes gens selon eux et les plus habiles, et ils traitaient de ridicule et de grossier tout ce qui avait le moindre air de conversation solide.
Mariée à vingt-trois ans à un veuf qui en comptait quarante-sept, elle était entourée d'adorateurs,
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dont Coligny se montrait le plus empressé. Après l'affront de Mme de Montbazon, qui avait faussement attribué à Mme de Longueville certaines lettres d'amour, Coligny, poussé par le duc d'Enghien, appela le duc de Guise, et le duel eut lieu en plein jour, place Royale, le 12 décembre 1643. La duchesse y assista, dit-on, cachée derrière un rideau. Coligny mourut à quelque temps de là de l'humiliation que lui avait infligée le duc de Guise, en le frappant. après l'avoir désarmé, du plat de son épée. Tout ce romanesque rappelle fort ÏAsirée. Mais ce qui s'en éloigne, c'est l'amitié étrange, orageuse, qu'Enghien et le bossu Conti témoignaient à leur sœur. Conti surtout cherchait à lui plaire, selon le délicat euphémisme de Mme de Motteville, « plutôt en qualité d'honnête homme que comme frère ».
Le cilice quelle portait toute jeune, une première vocation vers les Carmélites, la préciosité, l'inceste s'il y eut inceste, n'étaient pour Mme de Longueville qu'autant de manières de se distinguer du troupeau des humains, dont l'infranchissable abîme de son orgueil la séparait. L'art suprême de La Rochefoucauld fut de faire luire à ses regards une nouvelle voie j)Our planer plus haut encore, celle de la j)olilique et des grandes affaires. II se croyait siir de l'y diriger à son gré, il avait remarqué en elle une extrême facilité à se laisser conduire, dont il parle comme d'un défaut, quand d'autres que lui
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en usèrent. Une fois son amour-propre déchaîné du eoté de l'intrigue, cette nonchalante se tourne en impétueuse et, entraînée par La Rochefoucauld, le mènera plus loin qu'il ne voulait aller lui-même, lui deviendra fatale. Dans ses Mémoires, écrits sous l'empire du ressentiment, il nous a laissé un récit plein d'impertinence des débuts de sa liaison, de son « embarquement », comme on disait alors :
Mme de Longueville était alors si unie avec toute sa maison, et si tendrement aimée du duc d'Enghien, son frère, qu on pouvait se répondre de 1 estime et de 1 aiuitié de ce prince, quand on était aimé de Madame sa sœur — Beaucoup de gens tentèrent inutilement celte voie, et mêlèrent d'autres sentiments à ceux de lambition. Miossens s'y opiniàtra le plus longtemps, et il eut
un pareil succès J'eus enfin sujet de croire que je
pourrais faire un usage plus considérable que Miossens de lamitié et de la confiance de Mme de Longueville. Je 1 en fis convenir lui-même. Je lui dis mes vues, mais que sa considération me retiendrait toujours, et que je n'essaierais point de prendre des liaisons avçc Mme de Longueville, s il ne m en laissait la liberté. J avoue même que je 1 aigris exprès contre elle pour lobtenir, sans lui rien dire toutefois qui ne fût vrai; il me la donna tout entière; mais il se repentit de me lavoir donnée quand il vit h^s suites de cette liaison. Il essaya de la traverser bientôt après par beaucoup de bruit et par beaucoup d éclat, qui ne changèrent rien à mon (h^ssein.
Cette i)nge est d'un roué, et justifie Mme de Molteville lorsqu'elle dit de La Rochefoucauld
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qu'il était plus intéresse qu'il n'était tendre, et qu'il joignait les sentiments du cœur à la considération de la grandeur de sa fortune. S'il faut en croire Mme de Sévigné, il ne fut jamais amoureux. Il prétendait, d'après Segrais, n'avoir jamais rencontré l'amour que dans les romans. Lenet le présente au contraire, pendant la Fronde, « tout plein du désir passionné de sacrifier ses intérêts et sa vie au service de la duchesse de Longueville ». Il y mettait du point d'honneur, sinon de l'amour.
Au début de sa liaison, Marcillac était assez près de se réconcilier avec Mazarin. Grâce à l'influence (le son père , il avait obtenu le gouvernement du Poitou, faveur dérisoire, selon lui, i)arce qu'on lui faisait payer 300 000 livres ce que son père avait été contraint de bailler pour 250 000. Le brevet avait été expédié grâce aux instances toutes-puissantes du duc d'Enghien, qu'il avait suivi comme volontaire en Flandre, pendant que la duchesse accompagnait son mari à Mi'inster. Toute fêtée qu'elle y fut, durant les négociations de la paix de Westphalie, elle s'ennuyait loin de son amant. Marcillac fit des ])rodiges de valeur à Mardick, mais il n'eut jamais de bonheur à l'armée. Il ne paraît sur le champ de bataille que pour être mis hors de combat. Un coup de mousquet à l'épaule droite faillit l'eslropicr pour la vie. On le ramena jusqu'à Paris sur un brancard. Il put néanmoins faire son entrée à
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Poitiers (avril 1647). Et au début de la Fronde (août 1648), quand l'agitation menaçait de gagner les provinces, il soutint dans son gouvernement l'autorité royale, la cause du cardinal et de la cour.