CHAPITRE IV
L'AUTEUR DES a MAXIMES »
La Rochefoucauld n'a joué dans la Fronde qu'un rôle équivoque et secondaire, qui ne pouvait aboutir à rien de glorieux pour lui, à rien de grand. Mais cette gloire qui lui a échappé dans la vie publique, il va la trouver grâce à la manière élégante et spirituelle dont il nous fera part de ses déceptions.
Cette seconde vie de La Rochefoucauld, parfaitement honorable, est, comme la première, représentative de son époque et des mœurs transformées de la classe sociale à laquelle il appartient.
Entre Louis XIII et la régence d'une part, et le règne de Louis XIV, on observe le même contraste que l'on a pu constater entre la Ligue et les années paisibles du règne de Henri IV. Dix ans après la Fronde, vers 1662, les mêmes personnages sont tellement changés que Gourville écrit dans ses
Mémoires : « Les jeunes gens qui n'ont eu connaissance que du temps où le roi établit son autorité, prendraient ce temps de jadis pour un rêve. » L'instinct de révolte, la frénésie des passions déchaînées ont disparu, pour faire place, après le triomphe incontesté de la royauté, à une régularité pompeuse et monotone dans une société pacifiée. Nous retrouvons les gens aimables qui ont traversé jadis l'hôtel de Rambouillet, occupés à goûter l'attrait de la vie sociale. Les femmes cherchent dans les succès de salon ou dans les pénitences du cloître les émotions qu'elles demandaient aux vicissitudes de la guerre civile. Qu'ont-ils tous de mieux à faire, au milieu du désœuvrement où la monarchie envahissante a rejeté l'aristocratie ? On ne pense plus à résister au roi; on n'a point à résister au peuple; on n'a point à conquérir son opinion ni son rang; il n'y a désormais qu'un ennemi à vaincre, l'ennui, le mal des hautes classes : « Que ne puis-je vous donner mon expérience, écrivait Mme de Maintenon, que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands, et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! »
Une fois la bourrasque passée, l'hôtel de Rambouillet avait rouvert ses portes, sans retrouver sa vogue d'autrefois. La marquise avait soixantedouze ans en 1652, ses habitués s'étaient dispersés pendant la Fronde, Voiture était mort. D'autres cénacles et d'autres cercles, sans parler d'une foule
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de ruelles, commencèrent à se foncier, celui de l'hôtel d'Albret, maison somptueuse, de l'hôtel de Richelieu, de Mlle de Montpensier, de Mlle de Scudéry, de Mme de Lafayette, de la marquise de Sablé, de La Rochefoucauld lui-même.
Le duc, qui avait passé ses premières années d'exil à Verteuil, reparut à Paris en 1656, il y fut l'hôte fêté de tous. En 1661 nous le voyons très assidu auprès de la reine Christine de Suède, durant son séjour en France. Agé de quarante-huit ans à cette date, qui est l'année même où Mme de Longueville commence à se retirer du monde, retenu dans son fauteuil par de fréquentes attaques de goutte, il ouvre son hôtel de la rue de Seine, et reçoit le même monde que les maisons d'Albret et de Richelieu.
L'hôtel de Rambouillet favorisait les lettres en général. Chacun de ces cénacles cultive un genre préféré : chez Mlle de Scudéry on fait des madrigaux; chez Mlle de Montpensier, au Luxembourg, des portraits; chez Mme de Sal)lé, des maximes. Rien de mieux approprié que ces petits genres, si spécialement français, à une société de femmes, à un auditoire de salon; ils ne répondent à d'autres besoins que le pur plaisir de l'esprit, n'exigent ni un travail excessif, ni une attention soutenue, permettent de faire à peu de frais preuve de virtuosité, étalage d'esprit piquant, répondent aux préoc-
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cupations habituelles des gens du monde : débiter des galanteries, polir des épigrammes, se^montrer supérieur.
La préciosité du temps de Louis XIII régnait encore dans les ruelles, mais commençait à paraître surannée. Le goût tendait à s'épurer, grâce au changement des temps, au progrès de culture et à l'influence de Molière, homme de génie, qui a un idéal autrement large de la vie et de la vraie politesse que cette petite société raffinée mais myope d'ambitieux déçus et de dames galantes. Il nous donnera bien des fois le spectacle des ridicules où elle penche : le faux goût du romanesque et du rare langage dans les Précieuses (1659), les prétentions littéraires et philosophiques des Femmes savantes^ le bel-esprit mondain dans Oronte, et jusqu'à cette mode des portraits autographes ^
On sait quelle en est l'origine : un jour, en 1658, Mademoiselle, qui était assez franche, eut l'idée de demander à toutes les personnes de sa société de se dépeindre elles-mêmes : elle donna l'exemple en commençant sur-le-champ par une description physique de sa personne assez détaillée, pour passer ensuite à celle de son esprit, de son âme, de ses
1. Dans la jolie scène de fatuité que joue Acaste au 3° acte du Misanthrope :
Parbleu, je ne vois pas, lorsque je m'examine, Où prendre aucun sujet d'avoir l'ànie chagrine....
mœurs et de toutes ses qualités morales. Il était reçu qu'on dirait de soi le bien qu'on en pensait, mais qu'on oserait dire aussi le mal. Comme le Narcisse de la fable, on s'imposait la douce nécessité de contempler sa propre image et de la reproduire fidèlement.
Le recueil de ces portraits parut en 1659 : celui de La Rochefoucauld s'y trouvait signé d'initiales. Ce furent ses débuts devant le public. Avant de reproduire ce célèbre portrait, citons celui que Retz a tracé de son rival au lendemain de la Fronde, et qui n'a été publié qu'en 1717. Il v a trois personnes en chacun de nous : celle que nous croyons être^ celle que nous voudrions paraîtra, et ppIIp gnp j]<rf\^^ sommes réellem^irL Quand on se peint soi-même, on représente communément la seconde, doublement illusoire. La vraie, la seule réelle, est peut-être mieux connue par autrui.
Il y a toujours ou du je ne sais quoi en M. do La Rochofoucauld. Il a voulu so nièlor d intrigues dès son enfance, et en un temps où il no sentait pas les 2:>etits intérêts, qui n ont jamais été son faible, et où il ne connaissait pas les grands qui. d un autre sous, n'ont pas été son fort. Il n a jamais été capable d aucunes affaires, et je ne sais pourquoi; car il avait des qualités qui eussent suppléé en tout aulre celles qu'il n'avait pas. Sa vue n'était pas assez étendue, et il ne voyait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée; mais son bon sons, très bon dans la spéculation, joint à sa dou-
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ccur, à son insinualion et à sa facilite de mœurs, qui est admirable, devait compenser, plus qu'il n'a fait, le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une iri-csolntioîi habituelle; mais je ne sais à quoi attr-ibuer cette
irrésolution Il n"a jamais été guerrier, quoiqu il fût
très soldat. Il n'a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte et de timidité que vous lui voyez dans la vie civile, s'était tourné dans les affaires en air d'apologie. Il croyait toujours en avoir besoin ; ce qui, joint à ses Maximes, qui ne marquent pas assez de foi en la vertu, et à sa pratique, qui a toujours été de sortir des affaires avec autant d'impatience qu'il y était entré, me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait do se connaître et de se réduire à passer, comme il eût pu, pour le courtisan le plus poli et le plus honnête homme, à l'égard de la vie commune, qui eût paru dans son siècle.
Remarquez ce Je ne sais quoi, cette irrésolution habituelle, cet air de honte et de timidité. Retz nous donne pour ainsi dire la clef du caractère de La Rochefoucauld, nous explique par un côté les Maximes. La Rochefoucauld n'est })as un féodal comme Condé, au profil d'oiseau de proie, au regrard fascinateur. Il est brave mais sans enlliousiasme. Homme de réflexion et d'analyse, d'hésitalion et de perplexité, timide, refoulé sur lui-même, au lieu de suivre énergiquement une ligne de conduite, il s'observe, il s'interi'oge, il cherche à démêler en lui-môme et chez les autres les secrets mobiles.
Nous voyons apparaître avec lui ïcsprit critique, rare dans l'époque précédente, qui tend à entraver l'essor de la volonté, à paralyser l'action.
Retz nous explique le conspirateur manqué. La Rochefoucauld, dans son propre portrait, laisse dans l'ombre ce côté de son caractère qui ne lui a valu qu'humiliations et défaites; il met en pleine lumière le courtisan honnête homme, rôle dans lequel Retz lui reconnaît, non sans quelque dédain, toute supériorité et auquel il lui conseille de se borner désormais.
Ainsi qu'il est prescrit, La Rochefoucauld nous parle d'abord de sa taille, médiocre, libre et bien proportionnée, de ses dents blanches et passablement bien rangées, de ses cheveux noirs « naturellement frisés et avec cela assez épais pour pouvoir prétendre en belle tête », de ses gestes trop abondants. Le moral a plus d'intérêt pour nous :
J ai, dit-il, quelque chose de chagrin et de lier dans la mine. Cela fait croire à la plupart des gens que je
suis méprisant, quoique jo ne le sois point du tout
Pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à ce point, que depuis trois ou quatre ans, à peine m a-t-on vu rire ' trois ou quatre fois. J'aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon tempérament, mais il m'en vient tant d ailleurs, et ce qui m en vient me remplit de telle soi'te limaginalion et moccupe si fort l'esprit,
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(Iiu' la [)lii|)ai-l (lu k>in[)s ou je rèvo, sans dire mot, ou jt> Il ai pi-es([ue point dattention à ce que je dis.
Nous n'avons pas de peine a démêler la cause de cette seconde mélancolie qui vient se greffer sur la première. Les souvenirs de la Fronde sont toujours cuisants. La Rochefoucauld se trouve encore en demi-disgrâce. L'air chagrin sied d'ailleurs au futur auteur des Maximes.
Sous cette humeur assombrie il a des passions assez douces et assez réglées, on ne l'a jamais vu en colère, il n'a de haine pour personne (ce qui n'est vrai qu'à condition d'oublier le passé, Mazarin, R.etz, Mme de Longueville). Il ajoute :
Je ne suis pourtant pas incapable de me venger, si l'on m'avait offensé, et qu'il y allât de mon honneur à me ressentir de l'injure qu'on m^'aurait faite. Au contraire, je suis assuré que le devoir ferait si bien en moi 1 office de la haine, que je poursuivrais ma vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre.
Le premier des devoirs est de poursuivre sa vengeance. Le point d'honneur est si susceptible, qu'il ne peut tolérer la plus légère expression qui effleure une fierté toujours exaltée.
Ce qu'il dit de la pitié n'est pas moins caractéristique :
.le suis |vii sensible à la pitié, et je voudrais ne l'y être point du tout. Cependant il n'est rien que je ne
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fisse pour le soulagement d'une personne affligée; et j(^ crois effectivement que Ion doit tout fair(\ jus([n(^s à lui témoigner môme beaucoup de compassion de son mal ; car les misérables sont si sots, que cela leur fait \c ])lus grand bien du monde. Mais je tiens aussi qa il tant se contenter d en témoigner, et se garder soigneusement d en avoir. C est une passion qui n'est bonne à rien dedans une Ame bien faite, qui ne sert qu à affaiblir le cœur, et qu on doit laisser au peuple qui, n'exécutant jamais rien par raison, a besoin d(^ j)assion ponr le porter à faire les choses.
N'oublions pas qu'au xvii° siècle on n'était guère sensible. On parlait de la bastonnade et de la pendaison comme de simples badinages. Certains philosophes ne se montraient pas plus humains. L'impassible Spinoza, dans V Éthique (th. IV, prop. 50) juge la pitié presque dans les mêmes termes que La Rochefoucauld, « un sentiment mauvais et stérile ». Rien n'est digne de pitié, ni de haine. Il faut soulager la misère et faire le bien par raison, et laisser la compassion au peuple. Spinoza écarte la pitié pour ne pas laisser troubler la li])erté métaph3'sique de son esprit, La Rochefoucauld parce c[u'ellc n'est pas un sentiment noble, ni un sentiment désintéressé : si la vue des maux d'autrui nous inspire compassion, c'est par un retour attendri sur nous-mêmes. Ils conseillent l'un et l'autre d'alléger les maux du prochain; mais la charité peut-elle demeurer active, si elle cesse d'être émue? Nous aimons mieux entendre
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l'égoïste Montaigne nous dire : « J'ai une merveilleuse lâcheté vers la miséricorde et mansuétude » ; Descartes exposer que « le propre de ceux dont l'âme est grande, c'est d'être peu sensibles à leurs maux et beaucoup à ceux des autres » ; La Bruyère exiger de même d'une grande âme qu'elle ne soit vulnérable que d'un seul côté, la compassion ».
Cette pitié toutefois que La Rochefoucauld désapprouve dans son Portrait, et qu'il va rabaisser dans ses Maximes, il s'en prévaut dans ses lettres et dans ses Mémoires. Parlant de la révolte des paysans écrasés d'impôts qu'il a réprimée dans son gouvernement du Poitou, il écrit en 1643 : « Je ne désavoue point que leur misère ne me fît regarder avec pitié leur rébellion ». 11 demande à Mazarin de lui , accorder le droit de grâce, il en use si largement qu'il n'en coûta ni la vie ni l'honneur à aucun des sujets du roi. Abandonné dans une escarmouche lors de la première Fronde, et blessé, il empêche qu'on ne fasse passer i)ar les armes les soldats qui avaient lâché pied. Quelques années avant sa mort (1674), il écrit à Mlle de Scudéry : « J'espère que la clémence viendra à la mode et que nous ne verrons i)lus de malheureux ». Belle parole qu'il ne faut pas oublier.
11 y a de l'affectation d'insensibilité chez La Rochefoucauld. Il dit à ses amis qu'il est prêt pour eux à tous les sacrifices, « mais qu'il n'a pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence ». Dans ses
Réflexions diverses^ il veut qu'on fasse voir ù ceux qu'on aime « qu'on partage leurs chagrins, quand on ne peut les détourner ». Mme de Sévigné note, dans ses lettres, les traits d'attendrissement qu'il laisse échai)per. Il n'a pas le cœur aussi froid qu'il le prétend. Vinet remarque que dans ce portrait si élégant, si aisé, mais un. peu incohérent, La Rochefoucauld ne distingue pas en lui ce qui est naturel de ce qui a été façonné par le monde et par la cour.
Est-il plus sincère quand il écrit : « L'ambition ne me travaille point » ? Il n'a pas eu la grande ambition d'un Richelieu, ou du moins, voyant qu'il ne |>ouvait l'atteindre, il s'est rabattu sur la petite, celle du carrosse et du tabouret, et il a écrit les Maximes.
Après ses sentiments, il nous parle de ses goûts :
J ai de l'esprit, et ne fais point diflicullé de le dire, car à quoi bon façonnei- là-dessus ? Tant biaiser et tant apporter d'adoucissements, pour dire les avantages que l'on a, c'est, ce me semble, cacher un peu de vanité sous une modestie apparente, et se servir d'une manière bien adroite, pour faire croire de soi-même beaucoup plus de bien que 1 on en dit.
Ce passage ressemble à une maxime : la pensée de La Rochefoucauld tourne naturellement à la sentence.
Son goût littéraire, il l'avoue, est d'une délicatesse trop scrupuleuse, trop sévère [)our les ouvrages
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qu'on lui montre. Il écrit bien en prose, il fait bien en vers, là-dessus nous devons le croire sur parole, autant qu'on peut se fier à Teslime qu'un poète fait de son talent, puisque ses œuvres poétiques ne nous sont point parvenues. S'il était sensible à la gloire que donnent les lettres, il pense qu'avec un peu de travail il pourrait acquérir quelque réputation. Cette gloire qu'il affecte de dédaigner, il mettra plus de zèle à la rechercher qu'il n'eu veut bien convenir. S'il n'avait été que grand seigneur, qui distinguerait encore son nom ?
Il aime les lectures réfléchies, dont on cause et que l'on discute. La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui le louchent le plus. Il la goûte lorsqu'elle est enjouée, préfère qu'elle soil sérieuse, que la morale en fasse la plus grande partie, et cela même nous avertit que les Maximes n'ont pas été pour lui un simple jeu de philosophie amusante.
La société des femmes est celle qui lui agrée le plus, ce qui, chez tout autre, ne passerait peut-être pas pour le signe d'un très grand esprit :
J'ai une civilité fort honiièlo parmi les f(>rnmos, cl je ne crois pas avoir rien dit dc^'ant cllrs (|ni ait pu leur faire de la peine (soulignons cics'aiit elles : nous savons comment Mme de Longueville a été traitée dans ses Mémoires). Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime mieux leur conversation que celle des hommes : on y
trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi iious; et il semble avec cela qu'elles s expliquent avec plus de netteté, et quelles donnent un tour plus agréable Ji ce qu'elles disent.
Assurément, elles ont la grâce, elles ont le charme, parfois aussi la débilité.
Pour galant, je lai été un peu autrefois; présenlement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois (il a quarante-cinq ans). J'ai renoncé aux fleurettes et j(> m'étonne qu il y ait encore tant d lionnètes gens qui s'occupent d en débiter.
Par fleurettes^ il faut entendre la fade galanterie qui régnait à l'hôtel de Rambouillet. IMais ce que La Piochefoucauld loue, ce qu'il invoque même, c'est une belle passion :
J'approuve extrêmement les belles passions; elles marquent la grandeur de lame, et quoique dans les inquiétudes qu'elles donnent, il y ait cjuelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s acconimod(Mit si bien d ailleurs avec la plus austère vertu, que je crois qu'on ne les saurait condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte, mais de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe jamais de l'esprit au cœur.
Quelle habile, quelle provocante fin de portrait! Comment mieux amorcer et piquer au jeu celles qui se sentiraient tentées « de lui faire passer cette
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connaissance de l'esprit au cœur » ? Ce sera, dans quelques années, l'œuvre triomphante de Mme de La Fayette.
Des sentiments « vertueux », des inclinations « belles », une discrétion à toute épreuve, une fidélité absolue à la parole donnée, une si forte envie d'être honnête homme que ses amis ne sauraient lui faire un plus grand plaisir que de l'avertir secrètement de ses défauts, tels sont les mérites que La Rochefoucauld se reconnaît à cette date de 1658. Il se juge un peu moins mal qu'il ne traitera dans les Maximes le reste de l'humanité. Ce n'est plus le frondeur sans scrupules; ce n'est pas encore l'honnête homme, facile à émouvoir, des dernières années. Il ne laisse percer qu'une froideur de grand seigneur, une réserve mélancolique, légèrement teintée d'ironie. A défaut de grande passion, il ne cherche d'autre bonheur que la conversation de femmes aimables, avec qui raisonner des œuvres littéraires et des mœurs du siècle; il le trouve dans le salon de Mme de Sablé.
Au premier rang des grandes précieuses qui avaient imité l'exemple de Mme de Rambouillet, brillait une femme de naissance et d'esprit comme elle, fille du maréchal de Souvré, femme du marquis de Sablé, la Parthénice du Grand Ci/ rus. Née avec le siècle, elle avait près de soixante ans lorsque La Rochefoucauld devint un de ses hôtes assidus.
Le médisant de l'hôtel de Rambouillet, l'irrévérencieux Tallemant, dépeint INIme de Sablé comme une c( insigne catin », avec cela dévote, gourmande, visionnaire, maniaque; il ne lui donne que des ridicules, il la qualifie de « grosse dondon ». Au contraire Cousin s'incline aux pieds de la marquise, et l'offre en modèle accompli à ces vieillissantes douairières qui, après avoir essuyé quelques orages, et pour embellir un automne apaisé, ne sauraient mieux faire que de se réfugier comme elle dans la religion, s'adonner aux lettres et à la bonne chère, s'entourer d'une société choisie de beaux-esprits et -d'académiciens.
Glorieuse et coquette, en son jeune âge, autant qu'on peut l'être, née pour recevoir les hommages et les adorations, elle avait eu pour plus illustre servant M. de Montmorency, l'homme à la mode que les femmes s'arrachaient, celui-là même auquel Richelieu fit couper la tête en 1632. Elle exigeait d'un amant que, de près ou de loin, il fût toujours éploré jusqu'à perdre le boire et le manger; d'une maîtresse, qu'elle vécût de l'air du temps : « On devait, disait-elle, abandonner aux bourgeoises les gros repas faits pour le corps, et avoir l'air de prendre un peu de nourriture pour se soutenir seulement, et même pour se divertir, comme on prend des rafraîchissements et des glaces ». Elle se détacha de son Polydamas (c'était le nom romanesque de
Montmorency) parce qu'elle souffrait de sa médiocrité d'esprit. D'un autre amant, le chevalier d'Armentières, Mme de Sablé eut une fille dont elle dissimula l'existence jusqu'à sa mort, craignant qu'on ne la soupçonnât d'avoir pu vivre avec le marquis de Sablé, qu'elle accablait de son mépris.
Rejetée par l'âge vers l'Eglise après le long éclat de ses succès, elle s'était retirée à l'extrémité du faubourg Saint-Jacques, dans un hôtel qui communiquait avec le monastère de Port-Royal. Un confesseur, un médecin et intendant, le docteur Vallant, une dame de compagnie et un excellent cuisinier composaient sa maison. La peur qu'elle avait de la contagion, le soin qu'elle prenait de sa santé, sa désolation quand elle se croit menacée de perdre celui des sens dont il est le plus facile de se passer, l'odorat, les raffinements de sa table, ne se peuvent imaginer. A travers tous ses ridicules de janséniste épicurienne et de maniaque de qualité, elle possédait certains mérites : elle n'était, surtout, à l'égard de ses amis, ni très médisante, ni très railleuse. Son esprit, tout en visant à la suprême distinction, ne manquait point de solidité. On faisait grand cas de son expérience : « Vous êtes doctissime dans les passions, les intrigues et les fourberies du monde, » lui disait la Mère Angélique. El La Rochefoucauld lui écrivait pour la flatter : « Vous savez que je ne crois que vous sur de certains cha-
pitres, et surtout sur les replis du cœur ». xVrbitre du goût, avant de devenir, comme iNIme de Longueville, Mère de l'Eglise, elle avait eu le talent de réunir autour d'elle une manière de cour, où se rencontraient des hommes et des femmes de qualité, des solitaires, des prélats, des hommes de guerre. « Tous les jeunes gens, dit Gourville, avaient accoutumé de lui rendre de grands devoirs, parce qu'après les avoir façonnés ce leur était un titre pour entrer dans le monde. » Sainte-Beuve compare ce salon demi-dévot, demi-galant, si clos, si recherché, à l'Abbaye-aux-Bois de Mme Récamier. Réunie à l'ombre sévère de Port-Royal, la société de Mme de Sablé se distinguait par le sérieux. On s'y intéressait à Descartes, à la logique, aux querelles entre jésuites et jansénistes, aux passions humaines en général, et l'on se plaisait à condenser le sujet des longs entretiens en sentences nettes, expressives et brèves.
On y voyait rivaliser avec la maîtresse de céans l'abbé d'Ailly, Esprit, le grave jurisconsulte Domat. Cette fureur ne tarda pas à sévir jusqu'au fond des provinces. La Rochefoucauld écrivait de Verteuil à Mme de Sablé (1660) : « Je ne sais si vous avez remarqué que le goût de faire des sentences se gagne comme le rhume. Il y ai ici des disciples de ]\L de Balzac qui en ont eu le vent et qui ne veulent plus faire autre chose ». Cousin va jusqu'à croire que
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sans cette mode nous n'aurions point le chef-d'œuvre de Pascal : il est vraisemblable, d'après lui, que Pascal a été conduit à rédiger ses Pensées par une habitude de ce monde près duquel il avait vécu. Mais Pascal, mort en 1662, ignora les Maximes de La Rochefoucauld, composées pour la plupart cette même année et la suivante. Les Pensées ne furent publiées que quatre ans plus tard; ce qui les distingue des Maximes, c'est que les premières sont spontanées, les secondes étudiées, réfléchies ; avec Pascal on a le son douloureux d'une âme, avec La Rochefoucauld le divertissement d'un bel esprit morose. Il est d'ailleurs presque certain que c'est à Mme de Sablé que nous devons le petit livre des Maximes qui résume une vogue et un genre.
Il était de règle, dans ces petites sociétés de puristes, de ne rien écrire sans demander avis aux connaisseurs. C'était un devoir :
Ceux qui composent pour le public, écrit Segrais, doivent communiquer leurs ouvrages à des amis capables d'en juger et de les corriger, avant que de les publier. M. de La Rochefoucauld l'a pratiqué ainsi à l'égard de ses Mémoires et de ses Maximes, ouvrages écrits avec tant de justesse; il m'envoyait ce qu'il avait fait dans le temps qu'il y travaillait, et il voulait que je gardasse ses cahiers cinq ou six semaines, adii de les examiner plus exactement, et que j'eusse plus de temps à juger le tour des pensées et l'arrangement des paroles. Il y a des maximes cjui ont été changées plus de trente fois.
Sans cloute on peut ainsi fortifier les ouvrages faibles; mais on risque d'affaiblir les forts, comme il arriva pour les Pensées de Pascal, lorsque les premiers éditeurs eurent la malencontreuse idée d'y faire les corrections qu'ils lui auraient conseillées. Outre Segrais, La Rochefoucauld consulte Ninon de Lenclos, Arnauld le sévère janséniste, Jacques Esprit surtout et Mme de Sablé, ses oracles : « Les sentences, écrit-il à la marquise, ne sont sentences qu'après que vous les avez approuvées. Vous ne pouvez les désapprouver toutes, car il y en a beaucoup de vous. » Il caresse ses manies :
Voilà ce que j'ai des maximes que vous n'ayez jîoiiit. Mais comme on ne fait rien pour rien, je vous demande un potage aux carottes, un ragoût de mouton et un de bœuf, comme ceux que nous eûmes, lorsque M. le Commandeur de Souvré dîna chez vous, de la sauce verte et un autre plat, soit un chapon aux pruneaux ou telle autre chose que vous jugerez digne de votre choix. Si je pouvais espérer deux assiettes de ces confitures dont je ne méritais pas de manger autrefois, je croirais vous être redevable toute ma vie. (Août 1663.)
A ses propres maximes , il préfère celles de Mme de Sablé : « C'est à moi à cette heure de faire des façons pour mes maximes, et après avoir lu les vôtres n'en espérez plus de moi. «
Mme de Sablé faisait copier celles de La Rochefoucauld, les prêtait sous main à quantité de per-
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sonnes, soi-disant à l'insu de l'auteur, recueillait les jugements sur la forme et sur le fond : « Je trouve encore que cela n'est pas bien écrit en français, juge Mme de Schomberg, c'est-à-dire que ce sont des phrases et des manières de parler qui sont plutôt d'un homme de la cour que d'un auteur et cela ne me déplaît pas. »
La langue que nous parlons porte toujours la marque de notre esprit. Dans le même milieu Saint- Simon et la princesse palatine usent d'un langage très libre. L'idiome de La Rochefoucauld est celui de la société polie. Dans le salon de Mme de Sablé, comme chez les 800 précieuses ou alcôvistes, dont Somaize a donné le nom et la demeure en 1661, on coni e l'œuvre de Vaugelas, de Chapelain, de Gonrart t de l'Académie, on achève d'épurer la langue. La loi des bienséances exige un ton modéré, le désir de plaire, des mots fins, piquants, toujours nobles : le bon goût répugne au terme propre qui éveille des images trop familières, et veut qu'on emploie de préférence l'expression la plus générale. La Rochefoucauld, très soucieux, écrit, le 9 septembre 1660, à Jacques Esprit : « Je vous prie de mettre sur le ton de sentences ce que je vous ai mandé de ce mouchoir et de ces tricotets ». Il remj)lace monr/ioir par bandeau. Cette correction rappelle le mouchoir d'Othello, que Ducis n'osa risquer dans sa tragédie et qu'Alfred de
Vigny se vanta d'avoir osé le premier, sur la scène française. La Rochefoucauld a l'audace d'écrire le mot, mais Mme de Sablé et le bel usage se récrient.
Un des caractères de cette langue, c'est l'emploi de termes abstraits. Elle n'a pas celte couleur, cet accent personnel des écrivains de l'âge précédent, d'un Rabelais, d'un Montaigne. L'auteur s'élève du particulier au général : il ne cherche pas à nous rendre, comme Shakespeare, comme Saint-Simon, comme La Bruyère, l'extrême variété de tons et de traits, la physionomie si complexe des êtres individuels. 11 ramène l'homme à l'unité d'un sentiment unique, l'amour-propre ; son vocabulaire, comme celui de Mme de La Fayette, est extrêmement restreint, mais délicat, élégant, précis, nuancé.
La concision est exigée par le genre même des Maximes. La Rochefoucauld y excelle sans effort : son esprit négateur est à l'extrême opposé du tempérament oratoire; il est de ceux qui aux effusions enthousiastes répondent toujours non. Il est donc bref, et nous voyons qu'il s'en sait quelque gré : « Gomme c'est le caractère des grands esprits de ^ faire entendre en peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits au contraire ont le don de beaucoup parler et de ne rien dire. » Il atteint la perfection du genre : « On a toujours assez de force pour supporter les maux d'autrui ». Est-il possible de condenser plus d'ironie en moins de mots?
i)8 L.V 150CHF-F0UCAULD.
Cette maxime n'est-elle j)as encore remarquable par le tour piquant de la chute? Dans la plupart des sentences de La Rochefoucauld, c'est la fin de la phrase qui donne la valeur d'ironie, d'observation ou simplement de style.
A ce point de vue, les Maximes ont une importance historique. Elles marquent une nouvelle phase de la prose française. Vers 1660, on se servait encore de locutions vieillies, de constructions enchevêtrées; on n'éprouvait pas encore le besoin d'une forme courte et rapide. La Rochefoucauld, en môme temps que Pascal, découvre l'aptitude de la langue française à frapper une idée, à réduire une sentence à ses éléments simples. Il découpe la longue période latine, à queue et à traîne, telle qu'on la rencontre encore chez Descartes; il mobilise la phrase, l'arme à la légère, la rend offensive; il prépare, il annonce Voltaire qui dira des Maximes : « Ce livre fut un de ceux qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation, et à lui donner un esprit de justesse et de précision ».
On y trouve encore quelques traces de bel-esprit. Jadis on avait recherché avec Mlle de Scudéry les différences qui séparent l'amant volage de l'amant inconstant et de Tamant perfide : aujourd'hui on recherches avec La Rochefoucauld la distinction qu'on doit établir entre la sincérité et la confiance, entre l'esprit fin et la finesse d'esj)rit. Mme de
La Fayette écrit un jour à Mme de Sévigné qu'on discourut tout un après-midi, chez Gourville, sur les personnes qui ont le goût au-dessus ou au-dessous de leur esprit : « Nous nous jetâmes, dit-elle, dans des subtilités où nous n'entendions plus rien. » La recherche des colifichets, des gentillesses, des surprises gâte quelques Maximes :
L amour prête sou uom à uu uombre iulini de commerces qu'où lui attribue, et où il u"a uou plus de part que /e doge à ce qui se fait à Venise.
Ce doge apparaît à l'improviste pour nous étonner : c'est le souci du trait final.
La couslauce eu amour est uue iucoustauce perpétuelle, qui fait que notre cœur s'attache successivement à toutes les qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à lune, tantôt à 1 autre, de sorte que cette constance n'est qu'une inconstance arrêtée et J'en fermée dans un même sujet.
Il n'y a là qu'un jeu d'antithèses.
Nombre de maximes sont de simples amusements d'esprit, aussi vraies quand on les retourne et qu'on en prend le contre-pied : « Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison ». Mme de Grignan refaisait ainsi la sentence : « Nous n'avons pas assez de raison pour employer toute notre force ». Ce sont des maximes qu'on pourrait appeler à renversement.
100 LA ROCIIKFOLCAULD.
D'autres pensées deviennent obscures par leur forme troj) resserrée :
Dans lamilic comme dans 1 amonr, on est souvent plus heureux par les choses qu'on ignore que par celles qu'on sait.
Gomment peut-on être heureux par les choses qu'on ignore? Alors, remarque un annotateur contemporain, on ne sent pas son bonheur. La Rochefoucauld ne veut-il pas dire plutôt qu'on est heureux des choses qu'on ignore, parce qu'on les imagine à plaisir autrement qu'elles ne sont? En d'autres termes, nous jouissons surtout dans les autres des . qualités que nous leur prêtons, tant que nous n'avons pas acquis l'expérience de leurs défauts réels. Ou encore : on ne s'aimerait pas si on se connaissait
(bien. L'amour et l'amitié vivent en effet d'illusions, et cessent par la connaissance. C'est ce ' qu'exprimait, avec plus de poésie et moins d'obscurité sentencieuse, la charmante fable de Psyché.
Né des entretiens de salon, remanié, épuré, embelli sous les yeux et par les conseils de cette société raffinée, ce petit livre en est la fleur littéraire la plus exquise. Ainsi s'explique comment La Rochefoucauld, dont l'éducation première fut si imparfaite, qui savait à peine le latin, qui vécut durant les guerres civiles si étranger aux lettres, est devenu un classique. Il s'est trouvé écrivain moins.
comme Pascal, par la force de son génie propre, qu'en parlant la langue magistralement nette de son monde, à un moment où, avec Pascal, Retz, Mme de Sévigné, elle touche à la perfection.
Mais ne diminuons point la part personnelle de La Rochefoucauld. Pour sentir la griffe du lion, il suffit de comparer ses Maximes aux écrits de son professeur, Jacques Esprit, qui eut à l'étranger une réputation presque égale à la sienne, ou encore aux élucubrations de ^Ime de Sablé, si au-dessous de sa renommée. Il n'a d'ailleurs atteint cette forme aisée et parfaite que par un labeur opiniâtre. Ce qui n'était qu'un jeu devint un métier et un art. \\ a mis environ cinq années à composer, il en mettra quinze à remanier, polir, abréger, retoucher, jusque dans les virgules, quelques centaines de petites phrases. La Rruyère consacra le même temps à ses Caractères. On voit combien fut grande la part de l'ouvrier, et ce qu'il faut penser de cette nonchalance dédaigneuse de La Rochefoucauld à nous confier qu'il lui suffirait seulement « d'un peu de travail » pour exceller dans les lettres. W nous révèle, au contraire, à quel point la prose est un art difficile ^
1. Pour le scrupule dans le choix de rarrangeiuent des mots, La Rochefoucauld fait songer à Flaubert, qui n'est d'ailleurs qu'un styliste des plus estimables, n'étant pas né dans un âge classique. Ces afîres du style, ce supplice d'écrire dont gémit Flaubert, tout en l'aimant au-dessus de tout, n'est chez La Rochefoucauld qu'un délassement, « qui
102 LA ROCHErOUCAULO.
Sans ce voile brillant du style, la lecture des Ma.vi/nes ne serait pas tolérable. Traduisez-les en langage moderne, trivial et diffus, vous n'aurez plus que des aphorismes d'une méchanceté répugnante. La netteté, la précision lapidaire leur donnent une présomption de certitude, pour ceux qui pensent avec Renan que « le talent est la mesure de la vérité des doctrines », ou auxquels, comme à Sénac de Meilhan, « rien ne fait effet comme vrai, mais comme bien trouvé » . Chacune de ces petites médailles est si luisante et si sonore qu'on oublie d'en vérifier le titre; mais dans cet éclat même, comme dans la thèse fondamentale, il y a quelque chose de monotone. De l'esprit, encore de l'esprit, et toujours de l'esprit ! Comme on est mieux disposé, après tant d'ironie, pour goûter le charme reposant de la naïveté, de la candeur!
A lire les Maximes dans le désordre apparent où La Rochefoucauld les a disposées, on pourrait les prendre pour de simples observations, parfois contradictoires, faites au jour le jour, sans aucun lien qui les relie. On a voulu néanmoins y démêler un certain système : « La Bruyère et La Rochefoucauld, dit Sainte-Beuve, ont eu leur métaphysique, au fond
trouble son sommeil », coniino il récrit à Esprit. Ils ont eiK.oro (0 trait conmiun de ^ e eonij)laire à nous montrer dans l'àme humaine, sous la parure de la l'ornie, un fond de bassesse et de hideur.
L AUTEUn DES « MAXIMES ». 103
et au-dessus de leur morale; ils ont jugé plus prudent de la sous-entendre; au xviii'' siècle on ne possédait pas autant de circonspection et de déférence. » Mais les grands seigneurs, remarque Yinet, ne font ni systèmes, ni livres : La Rochefoucauld nous donne le résultat de ses réflexions, sans prendre la peine de les lier entre elles ni de les démontrer; il parle sous forme d'oracle. Ce serait pourtant une erreur de croire que La Rochefoucauld ait puisé ses sentences uniquement dans son humeur et dans son expérience personnelle. Rappelons-nous ce qu'il dit, en traçant son portrait, de son goût pour les lectures qui peuvent façonner l'esprit et fortifier l'àme. Mme de Maintenon remarque, il est vrai, qu'il possédait peu de connaissances; il y suppléait, ajoute-t-elle, par son grand esprit, l'^t nous lisons de même dans les Segraislann : a M. de La Rochefoucauld n'avait pas étudié; mais il av;iil un bon sens merveilleux, et savait parfaitement bien le monde ». Quoiqu'il ait vu l'homme ailleurs que] dans les écrits des philosophes, on ])eut soupr çonner cependant qu'il a lu Montaigne, Gassendi, Descartes, les Provinciales, qu'il a pris part aux discussions philosophiques et théologiques sur la nature humaine et la grâce divine, qui anim.aient le salon de Mme de Sablé. La doctrine d 'l^Lpicure, la morale de l'intérêt, jointe à la doctrine janséniste sur la corruption de l'homme, forment l'arrière-fond
(les Ma. rimes. Nous avons toutefois plus de confiance dans la philosophie morale de La Rochefoucauld, son œuvre propre, qui est restée attachée à son nom, que dans la métaphysique qu'elle suppose, et dont on peut présumer qu'il s'est moins soucié; c'est même le côté faible de sa doctrine. Les Maximes en portent des vestiges.
Il y a quelque chose d'immuable, de fatalement providentiel dans le cours des choses humaines :
Quoique iuccrlitudo et quelque variété qui paraisse dans le monde, on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un ordre ré^lé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque chose marche en son rang et suit le cours de sa destinée.
C'est là un lieu des plus communs.
Non plus qu'Epicure, non plus que Port-Royal, La Rochefoucauld n'admet le libre arbitre. D'accord en cela avec la psychologie la plus récente, il refuse à l'homme la direction spontanée de ses actes, il donne la prépondérance aux passions, aux émotions involontaires sur l'intelligence et sur la raison. Les passions sont le seul mobile des hommes, elles font tout le bien et tout le mal que nous voyons autour de nous. Tout cède à leur puissance élémentaire. Dans leur conflit, c'est toujours la plus forte passion qui l'emporte; la passion dont nous triomphons, c'est celle qui s'éteint. Les passions
naissent du corps. Notre vie affective, c'est-à-dire nos instincts, nos désirs, découlent de notre vie végétative. La source de notre volonté est cachée dans les ténèbres de l'Inconscient : voilà ce que La Rochefoucauld exprime en langage du xvii^ siècle :
Toutes les passions no sont autre chose que les divers degrés de la chaleur ou de la froideur du sang. — Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et qui tourne imperceptiblement notre volonté; elles roulent ensemble et exercent successivement un empire secret en nous, de sorte qu'elles ont une part considérable à toutes nos actions, sans que nous le puissions connaître.
Il suit de là que la durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée de notre vie; l'homme croit souvent se conduire, lorsqu'il est conduit; pendant que par son esprit il tend à un but, son cœur l'entraîne insensiblement à un autre. Il se figure qu'il quitte ses vices, quand ses vices le quittent : chaque âge a les siens, qui l'attendent comme des hôtes chez qui il faut successivement loger ^ La
1. Musset semble s'être souvenu de la maxime de La Rochefoucauld dans les vers suivants :
Ce n'était pas Rolla qui gouvernait sa vie, C'étaient ses passions...
son corps était l'hôtellerie
Où s'étaient attablés ces paies voyageurs.
Mais Musset, mauvais psychologue, fait ici les passions distinctes du corps, ce qui contredit La Rochefoucauld.
lOG L\ I50CHK1-0UCAULD.
folie enfin est bien plus naturelle à l'homme que la raison.
A travers l'extrême variété de leurs physionomies, nos passions ont un trait fixe, l'amour-propre, l'amour de soi, c'est-à-dire l'égoïsme. Ce n'est pas un sentiment particulier, aux prises avec d'autres sentiments, c'est le mobile unique, fondamental. Il a beau se prendre aux objets les plus dissemblables, il reste toujours identique à lui-même.
Insatiable, indestructible, infini, ce mo/, cet Ego, ce désir de bonheur, ressort de toutes nos actions et domine toute notre vie. Il enfle notre chétive individualité jusqu'à emplir l'Univers. C'est ce que La Rochefoucauld exprime dans la plus longue des Maximes, sorte de Leitmotiv qui condense sa philosophie et la contient toute :
L'amour-propro osl l'amour do sol-môme oL do toulos choses pour soi, il rond los hommes idolâtres d'ouxmèmos, et il los rendrait tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens.... Il est tous los contraires, impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux.... Il est dans tous les états de la vie et dans toutes l(>s conditions; il vit partout et il vit do tout; il vit do rion ; il s'accommode dos choses et do leur privation ; il passe môme dans le parti dos ^ens qui lui font la guerre (les chrélions); il entre dans leurs desseins, et, cv qui (>st afbnirablo, il se hait lui-môme avec eux, il conjure sa pcito, il travaiUo môme à sa ruine. I']n(ln il ne se soucie que d'être, ol, pourvu qu'il soit, il veut bien être son
L AUTian DRS « MAXIMES )). 107
ennemi. Il ne faut donc pas s étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et sil entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parc(> qu(> daus le môme temps qu'il se ruine en un endroit, il s(> rétablit en un autre. Quand on pense qu il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre et le changer, et lors même qu il est vaincu, et qu on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe de sa propre défaite. Voih'i la peinture de 1 amour-propre, dont toute la vie n est qu'une grande agitation.
Quelles que soient les atténuations que l'on puisse signaler dans d'autres maximes, celle-ci révèle la plus ferme, la plus obstinée croyance à l'égoïsme universel. La Rochefoucauld déploie toute sa sagacité, toute son ingéniosité à retrouver cet amour de soi « dont les raffinements passent ceux de la chimie » dans tous les actes que l'on rapporte à un autre principe, dans ceux mêmes que l'on dénomme vertueux. Plus l'araour-propre se cache aux autres, ou se dissimule à lui-même, plus il est grand.
L'amour semble démentir l'amour-propre. N'eston pas près de s'oublier, de se sacrifier quand on aime? j)eut-être, dans les romans. Mais il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits : tout le monde en parle, peu de gens en ont vu. Dans aucune passion l'amour-propre n'exerce mieux son empire. On est toujours plus disposé à compromettre le repos de ce qu'on aime, qu'à perdre le sien, et si l'on croit aimer sa maîtresse pour l'amour
d'elle, on est bien trompé, La première fraîcheur d'agrément passe d'ailleurs insensiblement, sans que ce soit la faute de personne : c'est le temps qui fait son œuvre. Bientôt l'amour désenchanté deviendra haine ; la haine épuisée, il ne reste plus que la honte. « Il n'y a guère de gens qui ne soient honteux de s'être aimés, quand ils ne s'aiment plus. » Combien humiliante cette pensée pour Mme de Longueville ! La Rochefoucauld, qui rend aux femmes tant de respects et d'hommages dans le particulier, prend sa revanche quand il parle d'elles en général. On pourrait, il est vrai, contester sur ce sujet l'universalité de sa compétence. Ce don Juan de ruelles n'a jamais connu l'amour naïf de Charlotte, l'amour éperdu d'Elvire. Avant d'avoir vécu dans l'intimité de Mme de La Fayette, il ne possède que l'expérience des femmes du beau monde, parées, choyées, gâtées, qui n'ont pas une heure de répit pour un sentiment naturel. C'est le démon subalterne de la coquetterie qui les tourmente et qui les mène A toutes ces précieuses il décoche des flèches aiguisées avec bonheur. Il sourit de leur honnêteté : la plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne sont en sûreté que parce qu'on ne les cherche pas, ou parce qu'elles aiment leur réputation ou leur repos. La vanité, la honte et surtout le tempérament font souvent la vertu des femmes; ou encore leur sévérité est un ajustement et un fard
L AUTEUR DKS « MAXIMES ». 109
qu'elles ajoutent à leur beauté. On ne leur reconnaît d'ailleurs quelque mérite qu'autant que dure cette beauté. Enfin il en est peu d'honnêtes qui ne soient lasses de leur métier. Leur esprit sert plus à fortifier leur folie que leur raison. On en peut trouver qui n'ont jamais eu de galanterie, mais il est rare d'en rencontrer qui n'en aient jamais eu qu'une. Dans les premières passions elles aimaient l'amant, et dans les autres elles aiment l'amour.
Il n'est pire impertinence que de glisser le petit livre de La Rochefoucauld, relié en chagrin, sur la toilette d'une tendre amie. C'est lui laisser entendre trop clairement qu'on nest pas aussi dupe qu'elle imagine.
L'amitié du moins, pensez-vous, étrangère à ces manèges, à ces illusions volontaires, à ces transports , échappe aux déceptions et aux défaites. Détrompez-vous. Quelque rare que soit le véritable amour, il l'est encore moins que la véritable amitié. Même lorsqu'elle paraît désintéressée, comme nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous, nous ne faisons que suivre notre goût et notre plaisir, quand nous préférons nos amis à nousmêmes. Mais d'ordinaire ce que les hommes nomment amitié n'est qu'une société, qu'un ménagement réciproque d'intérêts , qu'un commerce où à l'amour-propre se propose toujours quelque chose gagner . La fidélité n'est qu'une invention pour
attirer la confiance. Si nous éprouvons un mouvement de joie au bonheur de nos amis, c'est que nous espérons bien retirer quelque utilité de leur bonne fortune. Sont-ils au contraire malheureux, nous nous consolons aisément de leurs disgrâces, lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux. Il y a pis. La Rochefoucauld aperçoit dans l'homme non pas seulement Tégoïsme , mais la •^méchanceté, la perversité, l'amour du mal. Les déceptions d'autrui sont nécessaires à son bonheur. Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons quelque chose qui ne nous déplaît pas. C'est ce qui fait que la plupart des amis dégoûtent de l'amitié. Un ancien a dit mieux encore : « 0 mes amis, il n'y a pas d'amis » !
Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses, à la merci des occasions. Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons dans la composition des remèdes. La prudence les assemble et les tempère, et s'en sert utilement contre les maux de la vie. La prétention de la vertu à fuir le mal, même contre l'intérêt propre, n'est qu'un fantôme formé i)ar nos passions. On leur donne un nom honnête, on les couvre des apparences de piété et d'honneur, mais elles transparaissent toujours au travers (le ces voiles. Etre vertueux, c'est l'art de sembler honnête. Quand nous y mettons de la bonne foi, c'est que nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux
L AUTEUR Di:S « MAXIM KS ». 111
autres, qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes. Nous ne louons même pas la vertu avec désintéressement, nous voulons nous faire honneur de cet éloge. En un mot, les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves dans la mer.
Pour vous en convaincre, examinez-les une à une. La sincérité ne se trouve qu'en fort peu de gens. Celle que l'on voit d'ordinaire n'est qu'une fine dissimulation pour attirer la confiance, une imperceptible ambition de rendre nos témoignages considérables, et d'attirer à nos paroles un respect de religion.
La modestie est toujours fausse. Nous n'avouons jamais nos défauts que par vanité, pour les faire voir du côté que nous voulons, ou parce qu'on aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler. Mais il n'y a point d'homme qui ne se croie, en chacune de ses qualités, au-dessus de l'homme du monde qu'il estime le plus. Lorsque nous exagérons les bonnes qualités des autres, c'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que par l'estime de leur mérite, et nous voulons nous attirer des louanges lorsqu'il semble que nous leur en donnons. Tout le monde y trouve son compte : l'un prend la louange pour une récompense de son mérite; l'autre la donne pour faire remarquer son équité, son désintéressement. Ou bien encore la malignité s'en mêle. Nous élevons la gloire des uns pour abaisser celle des autres : et quelquefois on louerait moins
112 LA lîOCIIKFOUCAULD.
M. le Prince et M. de Turenne, si on ne les voulait point blesser tous deux.
La Rochefoucauld ne voit de môme dans la bonté que faiblesse secrète. On n'a pas la force d'être méchant. Ou bien encore la bonté n'est que la meilleure des politiques. Il semble que l'amour-propre s'oublie lui-même, lorsque nous travaillons pour l'avantage des autres. Cependant c'est prendre le cliemin le plus assuré pour arriver à ses fins; c'est prêter à usure sous prétexte de donner; c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat.
La pitié n'est que le sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui. Nous sommes d'autant plus attendris que notre imagination est plus vive, ou que nous avons éprouvé les mêmes peines. C'est pour ce motif que les misérables, les femmes nerveuses ou les gens malades sont d'ordinaire les plus pitoyables. Il peut y avoir aussi du calcul dans la pitié, l'espoir d'être payé de retour, d'une façon ou de l'autre : ou encore de l'orgueil, par exemple dans les marques de compassion que nous donnons à nos ennemis, pour leur faire sentir que nous sommes au-dessus d'eux. Nous nous admirons nous-mêmes dans nos bienfaits : nous aimons mieux voir ceux à qui nous faisons du bien que ceux qui nous en font'.
1. C ost le sujet d'une page d'Aristote et d'une plaisante comédie de Labiche, le Voyage de M. Perrichon.
L AUTEL n DES « MAXIMES ». 113
On est généreux par amour-propre, reconnaissant par égoïsme. Il en est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands : elle entretient le commerce; et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent.
Même ingéniosité à rabaisser la justice, qui n'est que la crainte de souffrir l'injustice, la clémence, dont les princes se servent pour gagner l'affection des peuples, la magnanimité qui méprise tout pour avoir tout.
Il semblerait que La Rochefoucauld, si dédaigneux des sentiments populaires, tels que la pitié, dût atténuer son scepticisme à Tégard de la valeur guerrière, apanage de sa caste. Il^e nous laisse pas ignorer dans ses Mémoires les preuves éclatantes qu'il en a maintes fois données. Il définit magnifiquement nntrép|dité ; une force extraordinaire de l'âme , qui l'élève au-dessus des troubles , des désordres et des émotions que la vue des grands périls pourrait exciter en elle; et c'est ])ar cette force que les héros se maintiennent en un état paisible, et conservent l'usage de leur raison dans les accidents les plus surprenants et les plus terribles. Le portrait si flatteur que Saint-Evremond a tracé de La Rochefoucauld nous le représente de même « se possédant sans crainte dans l'état le plus dangereux ». Mais analysons avec La Rochefoucauld
les mobiles de ce sentiment, mesurons la réalité à l'idéal : l'amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable, et l'envie d'abaisser les autres, sont souvent les causes de cette valeur si célébrée parmi les hommes (songez à la rapacité des Condés). La valeur est un métier périlleux qui sert au simple soldat à gagner sa vie, au chef à faire fortune. Le héros risque beaucoup pour avoir beaucoup, mais il sait supputer ses risques. La Rochefoucauld affirme, et son expérience a du prix, que les héros les plus intrépides sont en même temps les plus prudents, les plus avisés : on, ne veut point perdre la vie, et^>njveut acquérir Ja__^loi^^ aussi les braves ont-ils plus d'adresse et d'esprit pour éviter la mort sur le champ de bataille, que les gens de chicane n'en ont pour conserver leur bien. On s^expose juste assez pour sauvêr^son honneur. Le parfait courage serait de faire sans Témoins ce qu'on serait capable de faire devant le monde; mais la parfaite valeur et la poltronnerie com})lète sont des extrémités oii l'on arrive rarement.
On conçoit, après cela, que La Rochefoucauld ne fasse pas un cas excessif des grands hommes. Il n'appartient qu'à eux d'avoir de grands défauts; à une remarquable vanité i)rès, les héros sont faits comme les autres humains. Les actions d'éclat sont le plus souvent les effets du hasard, de l'humeur
et des passions. C'est dans rintelligence qu'il faut placer la grandeur d'âme : les grandes âmes ne sont point celles qui ont moins de passions et plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont de plus grands desseins.
Bien loin d'affranchir des faiblesses humaines les savants, les sages, les philosophes et les saints, La Rochefoucauld veut qu'ils se repaissent, plus peut-être encore que le reste des mortels, de vanité et d'orgueil.
Il y a diverses sortes de curiosité, dit-il de la science, l'une d'intérêt, qui nous porte à désirer d'apprendre ce qui nous peut être utile; et l'autre d'orgueil, qui vient de l'envie de savoir ce que les autres ignorent. La Rochefoucauld ne conçoit pas le pur amour du beau, la recherche désintéressée de la vérité.
Est-il plus juste pour les philosophes et les sages ? Leur constance n'est que l'art d'enfermer leur agitation dans leur cœur : si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse que par notre force. La modération n'est que la langueur et la paresse de l'âme, ou encore la crainte de l'envie, la vaine ostentation de la force de notre esprit, le désir de paraître plus grand que la fortune; le mépris des richesses, un moyen de se garantir contre l'avilissement de la pauvreté, d'aller à la considération par une autre voie détournée. Les préceptes des philoso-
116 LA nOCHEFOUCAULD.
phes ne nous édifient pas plus que leurs exemples. Ils nous les prodiguent non pas pour nous corriger de nos défauts, mais pour nous persuader qu'ils en sont affranchis. Ces préceptes ne leur servent pas plus qu'à nous-mêmes : la philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir, mais les maux présents triomphent d'elle.
Toute tendance à la perfection nous entraîne d'ailleurs dans un cercle vipieux^ î^ti'^ orgueil s'accroît en effet de tout ce que nous retranchons à nos autres défauts, et de là vient que les pénitents, les dévots et les saints sont peut-être les plus orgueilleux des hommes. L'humililé n'est qu'une feinte soumission dont on se sert pour soumettre tout le monde : c'est un artifice de l'orgueil qui s'abaisse devant les hommes pour s'élever sur eux, c'est son déguisement et son premier stratagème. On le voit alors les yeux baissés, dans une contenance modeste et reposée; toutes ses paroles sont douces et respectueuses, pleines d'estime pour les autres. C'est l'orgueil qui joue tous ces personnages que l'on prend pour l'humilité. — La pensée suivante est une épigramme à l'adresse de Mme de Longueville : les véritables mortifications sont celles qui ne sont point connues; la vanité rend les autres faciles. La Rochefoucauld connaissait bien cette âme altière. La duchesse repentie confiait à M. Singlin combien elle appréhendait « que sa docilité ne vînt aussi,
comme tout le reste, de son orgueil, qui se transformait, s'il faut ainsi dire, en ange de lumière pour avoir de quoi vivre ». Elle raffinait dans les mortifications, comme elle avait fait dans la galanterie et dans l'intrigue. Elle voulait être la dernière, ne pouvant être la première , s'imaginant que le gouvernement des sphères célestes laissait à Dieu assez de loisirs pour fixer constamment les yeux sur le moindre de ses gestes. Rancé, le fondateur [Trappe, désespère de même de vaincre chez ses de lavreligieux cet orgueil qui leur vient d'un effrayant ascétisme. Ainsi sous le voile de la pénitente, sous la haire du trappiste, comme sous le manteau du philosophe, partout et toujours l'indestructible moi.
Après avoir i)arlé de la fausseté de tant de vertus apparentes, La Rochefoucauld veut nous dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort. C'est une des Maximes le plus souvent citées, que « le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement ». « C'est nous flatter, dit-il encore, de croire que la mort nous paraîtra de près ce que nous en avons jugé de loin. » Mais peut-être sa clairvoyance est-elle ici en défaut, et la mort semble-t-elle, tout au contraire, plus effrayante de loin que de près ; que chacun songe aux êtres qu'il a vus mourir, ou s'en rapporte au récit de ceux qui ont échappé au danger suprême. Dans son portrait, La Rochefoucauld se
vante de ne craindre aucunement la mort. 11 l'a prouvé à la guerre, il le prouvera sur son lit d'agonisant . Ses maximes touchant ce sujet semblent donc plutôt inspirées par la logique de son système que par l'observation de la réalité. L'intérêt personnel étant le souverain bien, le seul bien sensible, la mort qui vient y mettre un terme doit nous apparaître comme le pire de tous les maux. Il est vrai que dans la longue maxime suivante qui clôt la dernière édition du livre, il parle non précisément de la crainte, mais de ce mépris de la mort que les païens, dit-il prudemment, se vantaient de tirer de leur propre force, sans l'espérance d'une meilleure vie :
Il y a diflércncc entre souffrir la mort constaiiimenl, et la mépriser. Le premier est assez ordinaire, mais je crois que l'autre n'est jamais sincère.... La peine que l'on prend pour le persuader aux autres et à soi-même fait assez voir que cette entreprise n'est pas aisée.... Tout homme qui sait voir la mort telle qu'elle est trouve que c'est une chose épouvantable. La nécessité de mourir faisait toute la constance des philosophes. Ils croyaient qu'il fallait aller de bonne grâce où 1 on ne saurait s'empêcher d'aller; et ne pouvant éterniser leur vie, il n'y avait rien qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation, et sauver du naufrage ce qui en peut être
garanti Espérons plus de notre tempérament que de
ces faibles raisonnements, qui nous font croire que nous pouvons appro(;lier de la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté, l'espérance d'être regretté, le désir d(.' l.iisseï- une belle ré])utation, l'assu-
ranco d être affranchi des misères de la vie et de ne dépendre plus des caprices de la fortune sont des remèdes qu'on ne doit pas rejeter, mais on ne doit pas
croire aussi qu'ils sont infaillibles C'est aussi mal
connaître les effets de 1 amour-propre que de j^enser qu'il puisse nous aider à compter pour rien ce qui doit nécessairement le détruire.
Ce n'est qu'en se donnant la mort que l'homme semble enfin abdiquer sçmmgLii Mais voilà le dernier triomphe de La Rochefoucauld : quand on se tue, c'est le moi qui ordonne, c'est le moi qui veut mourir d'une certaine façon et non d'une autre ; frappez-vous au cœur avec le poignard, versez-vous le poison, précipitez-vous dans les flots, c'est encore, c'est toujours le moi que vous cherchez à satisfaire, à apaiser.
Ainsi rien ne peut anéantir l'égoïsme. Quiconque a reconnu cette vérité, en a sondé la profondeur, sinon mesuré l'étendue j^-Jant il reste encore de terres jnconnues, dans ce pays de l'amour-propre, — ne doit plus s'étonner de rien.
Pour les Maximes comme pour tout livre, il faut considérer le moment, le milieu où elles ont été composées. Nous jugeons d'ordinaire l'humanité d'après la fraction infime ^e nous en connaissons. Devant le tableau que La Rochefoucauld nous en trace, on doit se rappeler ses modèles. Il a vécu sur la scène de la Fronde, en plein théâtre et dans les coulisses. C'est la politique qui a fait de La
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Rochefoucauld, homme d'action incomplet, un moraliste accompli. En des temps plus calmes il eût hésité sur la nature humaine, il n'eût pas atteint celte netteté, cette simplicité de vues qui le |)lace hors de pair. L'amour-propre égoïste, sentiment auquel il réduit l'âme, et dont il fait le centre de la vie, était alors, dans les grandes choses comme dans les petites, l'impulsion unique et la réalité qui correspondait à son sjstèjnfi. Les vices qu'il dénonce ont des noms et des visages : ringra- titude, c'est Anne d' Autrichejjji^du j^lické^^ jtlazarin ; la vanité, le duc de Beaiifort; l'orgueil, Gondé; l'amour trompeur, Mme de Longueville; ses courtes sentences pourraient servir d'exergues à leurs médaillons. Le rôle que La Rochefoucauld lui-même avait joué dans celte bagarre, ses disgrâces et ses déboires, achevaient de lui inspirer le mépris clairvoyant de ce petit monde qu'il confond avec l'es- |)èce entière. C'est par la démoralisation générale qu'un de ses descendants, ce duc ami de Turgot et de Condorcet, si éclairé, si humain, si chaud partisan des réformes \ cherchait à excuser son illustre ancêtre, disant que « La Rochefoucauld avait toujours connu les hommes à la cour ou dans la guerre civile, deux théâtres où ils sont plus mauvais
1. Ce duc pliihnilhropc fut massacré (!ii 171)2 à Gisors, dorricre la voilmc de sa mère et de sii IcimiK' <|iii oiileiidaiciil ses cris.
l'aUTEUH des « MAXIMES ». 121
qu'ailleurs «. Le désintéressement, la générosité, la pitié, où La Rochefoucauld les voyait-il autour de lui? Quoi d'étonnant si sa conclusion est la même que celle de Hobbes, qui, vers le même temps, témoin de la révolution d'Angleterre, signalait l'homme comme un loup pour l'homme. Le livre des Ma. rimes pourrait servir d'épitaphe à la féodalité mourante.
Les idées de La Rochefoucauld ne lui étaient pas d'ailleurs absolument personnelles. Esprit, son collaborateur et son maître, avait composé un traité sur la Fausseté des vertus humaines ou l'Art de connaître les /lommes, qu'il dédia au dauphin, et dont la portée suggérait à Leibniz une comparaison de l'auteur et de Machiavel. On mettait autrefois Esprit à côté de La Rochefoucauld; on fait bien, dit Sainte- Beuve, de ne plus l'y mettre. Dans une suite de Pensées sur l'amitié, Mme de Sablé réfute celles de La Rochefoucauld, mais pour le fond général elle était à peu près d'accord avec lui. N'oublions pas que son salon communiquait avec Port-Royal. Le jansénisme ne flatte pas l'homme. Au temps même où La Rochefoucauld polissait ses épigranmes, Pascal écrivait :
Tous les hommes se haïssent naturellement les uns les autres Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence... ; et peu d amitiés subsisteraient si chacun tavait ce que chacuu
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dit do lui lorsqu'il u "y est pas, quoiqu'il parle alors sincèrcuienl ol sans passion.
Et ce qu'on dit n'est rien en comparaison de ce qu'on })ense. « L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie. « Trouvant dans l'homme un bon sentiment, la compassion pour ceux qui souffrent, Pascal, remarque son commentateur Havet, craint que cela ne contredise sa thèse sur la dépravation essentielle de la nature humaine, et s'attache à ramener encore ce sentiment à l'amour de soi : il fait ce qu'a fait La Rochefoucauld; mais l'un est un misanthrope janséniste, l'autre un misanthrope philosophe. Fénelon écrira dans le même sens : « J'ai appris à connaître les hommes en vieillissant, et je crois que le meilleur est de se passer d'eux sa/is faire l'entendu
Cette rareté des bonnes gens est la honte du genre humain. » Pascal, Fénelon, direz-vous, aspirent à un idéal de vertu surhumaine, presque divine. Ecoutez Molière tenir par la bouche d'Alceste le même langage :
Je ne trouve partout que lâche flatterie, Qu'injustice, intérêt, trahison, fourhcrie.... et je hais tous les hommes.
Tout portrait ne ressemble pas moins au peintre qu'au modèle. La beauté ou la laideur du monde n'est que le reflet de l'esprit qui le conçoit. Une
philosophie sincère est toujours l'expression d'un tempérament personnel. Cette tristesse des Maximes, qui cherche dans l'homme les vilains cotés, elle est chez La Rochefoucauld ; cet air mélancolique, chagrin, méprisant, qu'il peint comme lui étant naturel, s'harmonise avec le texte de ce petit livre; joignez-y l'expression de la douleur physique. On a pu dire de son œuvre qu'elle était le divertissement d'un misanthrope quinquagénaire, diffamant le monde entre deux accès de goutte.
« Triste par caractère, écrit Taine, La Rochefoucauld l'était aussi par tournure d'esprit. Sa honte et sa timidité le repliaient sur lui-même. Sa pensée pénétrante perçait et retournait en cent façons les sujets auxquels elle se prenait. Les gens concentrés sont sévères. L'analyse, ver perpétuellement rongeur à la racine des sentiments, n'amène pas l'indulgence. Il n'est guère d'homme intelligent qui, ayant fait le tour des idées et aperçu l'envers de l'homme, n'en ait rapporté le découragement et l'aigreur. Le désenchantement amène l'égoïsme; l'extrême scepticisme conduit à l'amour de soi. »
« A l'âge qu'avait La Rochefoucauld, ce goût pour la satire est excusable et par suite assez fréquent. L'imagination est d'abord artiste : on suppose volontiers, en entrant dans le monde, que le monde est beau et que les hommes sont bons. Le monde et les hommes contribuent à l'illusion et
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jouent la comédie. Au bout de quelques années, on est détrompé; on sait ce qu'il y a derrière les apparences et les bienséances, on s'attache par contraste à démêler les vérités cachées sous la représentation officielle; on aime à traîner sur la scène les acteurs dépouillés de leurs masques.... Ce goût devient préoccupation; on n'aperçoit plus guère qu'un côté des choses, on se venge d'avoir été crédule en devenant sceptique. On croit au mal sans mesure après avoir cru au bien avec excès. » On ne voit plus partout que vanité consciencieuse, cordiale hypocrisie , adoration béate de soi-même, sublime dévouement à ses propres intérêts.
Enfin on songe à faire effet. S'il faut en croire Benjamin Constant, les Français n'ont point d'autre idée en tête ^ Vérité, vraisemblance, utilité, honneur, rien ne leur paraît aussi important que d'étonner à tout prix, voire de choquer, de scandaliser. Il y a trace de cette malice en La Rochefoucauld. C'est une des formes de l'amour-propre qu'il oublie de signaler.
Au xvii° siècle toutefois, quand on parle de morale, de philosophie, il faut prendre garde de faire trop d'effet, user de ménagements, se tourner vers l'Eglise et la Sorbonne, et leur adresser une profonde révérence, rachetée par le sourire inlé-
1. Stendhal adresse le mêinc reproche aux Alleinuiids. Faire effet, tel est au reste le but de tout écrivain.
rieur. La Rochefoucauld n'a garde de négliger cette précaution : rA^ùs au lecteur, en tête des Maximes, prévient que l'auteur ne montre les hommes si corrompus qu'afin de les mieux pénétrer de la nécessité du remède. Ce que contiennent les Maximes, y est-il dit, n'est autre chose que l'abrégé d'une morale conforme à celle des Pères de l'Eglise. Comment s'égarer en suivant de si bons guides, et n'est-il point permis de parler de l'homme comme les Pères en ont parlé ? de considérer l'homme dans cet état déplorable de la nature corrompue par le péché, qui ne regarde point ceux que Dieu en a préservés par une grâce particulière?
Certains naïfs se laissèrent tromper par ce rôle de prêcheur et d'apotre, que se donne La Rochefoucauld, tandis qu'il se borne en simple observateur à exposer avec indifférence les travers et les vices da-&e&-£imtemporains. Mais en niant la liberté humaine, il flattait les jansénistes, aussi certains messieurs de Port -Royal approuvèrent fort les Maximes. Ils y virent une école d'humilité chrétienne, un conamentaire de saint Augustin, par un homme de la cour, qui n'avait pas été nourri dans la province et l'Université, très bon néanmoins pour humilier et convertir. D'autres plus clairvoyants | signalèrent le danger de dénigrer les belles qualités, de médire des gens vertueux. liuet, évêque d'Avranches, ami de l'auteur, ne trouve pas grand chose à
louer sans réserve. Il y a une sorte de confusion, dit-il, dans le mot de maximes, comme si elles convenaient à tous les hommes, lorsqu'elles ne concernent que les gens vicieux. 11 n'est pas jusqu'à Retz, qui ne trouve que « les Maximes ne marquent pas assez de foi en la vertu ». Bourdaloue tonnera un jour contre le livre du haut de la chaire, parce qu'il en connaît l'esprit. Nous avons rapproché les pensées de Pascal de celles de La Rochefoucauld, mais il y a entre les deux la distance d'un cri de détresse à une réflexion piquante. Pascal jette l'homme accablé au pied du Calvaire. Gela fait, il le relève : « La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable...; qu'il s'estime son prix, qu'il s'aime, car il y a en lui une nature capable de bien ». La Bruyère n'est pas non plus décourageant. Sous la satire de La Rochefoucauld perce le grand seigneur dédaigneux, instruit et desséché par l'ambition et par le monde : il ne s'indigne, ni ne proteste , ni ne s'égaie, ni ne se lamente, il garde seulement un demi-sourire d'ironie qui n'est pas exempt d'amertume, sous des formes cérémonieuses et graves, d'une urbanité exquise. C'est Philinte, réj)ondant sur un ton courtois et posé, mais un peu morose, aux tirades enflammées d'Alceste :
Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé. Que de voir des vautours afï'amés de carnage, Des singes malfjiisants et des loups pleins de rage.
La Rochefoucauld a pourtant un idéal, moins sublime que celui de Pascal, moins élevé que celui de Molière, mais qu'il a du moins le mérite de réaliser en perfection. Cet idéal, c'est celui de Vhonnête homme^ tel qu'on le comprenait au xvii® siècle, tel que le définissent les Maximes, et l'on y trouve la contre-partie de ces dénigrants aphorismes.
En cela d'accord avec Alceste, La Rochefoucauld exige d'abord de l'honnête homme- une sincérité^ fière. « L'honnête homme est celui qui s'attire l'estime des honnêtes gens, et qui veut toujours
être exposé à leur vue Les faux honnêtes gens
sont ceux qui déguisent leurs défauts aux autres et à eux-mêmes; les vrais honnêtes gens sont ceux qui les connaissent et les confessent. » ^lais, à la différence d'Alceste, La Rochefoucauld juge, comme , Philinte, que si l'on veut vivre en paix parmi les" hommes, la prudence commande de leur taire les vérités désagréables. Qu'on s'abstienne donc de les détromper sur leur mérite.
Nombre de maximes nous inspirent une extrême défiance de l'amitié, Mais l'honnête homme, à part du reste des humains, est l'ami le plus sûr, le plus fidèle, le plus confiant; il juge a plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé ». Même s'ils nous trahissent et qu'ils tombent dans l'infortune, nous devons toujours de la sensibilité à leur malheur. La Rochefoucauld nous a de même rendu la gra-
titude très suspecte , mais il veut que Thonnête homme éprouve « une certaine reconnaissance vive qui ne nous acquitte pas seulement des bienfaits que nous avons reçus, mais qui fait même que nos amis nous doivent, en leur payant ce que nous leur devons ». Loin de se réjouir du mal et de s'affliger du bien qui arrive à autrui, l'honnête homme est né sans envie. La discrétion, l'indulgence et l'obligeance sont ses qualités naturelles.
Les manières, les gestes et les paroles ne concourent pas moins que le fond des sentiments à former l'honnête homme. C'est tout un art de plaire que La Rochefoucauld esquisse dans une suite de courts essais S de la Société, de la Conversation^ de l'Air et des manières. Gomme l'ont fait Erasme et Balthazar Castiglione pour la société de leur temps, il nous donne la quintessence du savoir-vivre. Les hommes recherchent passionnément la société de leurs semblables. Peu se servent des moyens de la rendre agréable. Ces moyens se déduisent très logiquement des Maximes. L'extrême politesse est une suite de l'extrême amour-propre; la bonne compagnie se reconnaît au soin que l'on met à ménager tous les genres de vanité : plus on a d'esprit, mieux on s'y entend. Non seulement on doit se garder comme d'un meurtre d'offenser cette vanité toujours