‹ La RochefoucauldChapitre 7 sur 12 · Ils n'ont été publif'S qu'on · texte numérisé non relu

Ils n'ont été publif'S qu'on

ombrageuse, mais il est tant de manières de la froisser! Il n'y a qu'un moyen de plaire aux autres, c'est de leur parler d'eux, de les écouter, patience si méritoire : quel assoupissement et quelle mort nous causent tous ceux qui viennent nous conter leurs affaires ! Il est cependant indispensable d'acquérir cette sagesse qui consiste à savoir s'ennuyer. Il ne \ faut encore rien dire d'un air d'autorité, de supériorité, et l'honnêteté veut de plus « que l'on cache parfois la moitié de son esprit, et qu'on ménage un opiniâtre qui se défend mal, pour lui épargner la honte de céder ». La Rochefoucauld s'accuse luimême de soutenir son opinion avec trop de chaleur; on ne s'en apercevait guère, Segrais remarque qu'il ne « contestait » jamais. Qu'on tâche cependant d'apporter à la conversation plusieurs sortes d'esprit; il en est un toutefois dont on doit user avec une extrême prudence, car s'il est des plus agréables, il est aussi des plus dangereux, c'est l'esprit railleur :

Il y a une manière de railler, délicate et flatteuse, qui touche seulement les défauts que les personnes dont on parle veulent bien avouer, qui sait déguiser les louanges sous une apparence de blâme, et qui découvre ce qu'elles ont d aimable, en feignant de le vouloir cacher.

Quel tact suprême ! La Rochefoucauld vante comme dernière grâce le naturel. L'affectation plaisait, au

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contraire, à Benjamin Constant : si vous la retranchez aux gens du monde, disait-il, que leur reste-t-il, juste ciel ! « La nature réelle des hommes vaut si peu de chose, que j'aime mieux ce qu'on lui substitue. » Ici peut-être La Rochefoucauld est moins spirituel que Benjamin Constant, mais il a plus de goût. Au lieu d'exagérer, comme on fait toujours, l'expression de ses idées et de ses sentiments, il demande qu'on atténue : « Ne nous servons point de paroles plus grandes que les choses ». Ce genre de travers paraît à La Rochefoucauld si ridicule, qu'il l'a critiqué dans trois ou quatre maximes. Il trouve tant de charme au mérite opposé, qu'il a enrichi notre langue d'une locution nouvelle. Dire d'une personne qu'elle est vraie^ c'est faire entendre qu'elle est simple et naturelle. La Rochefoucauld inventa ce mot nouveau pour louer et peindre en même temps le caractère de Mme de La Fayette.

L'art du monde se ramène à ceci : épargner les amours-propres, échapper au ridicule. Dans une société si habile et si prompte à saisir les plus fines, les plus légères dissonances, le ridicule est une puissance aristocratique. L'encourir, c'est se déclasser. Il n'existe pas de malheur plus redouté : « Le ridicule déshonore plus que le déshonneur ».

Le duc de La Rochefoucauld joignait l'exemple au précepte. Il était, écrit Segrais, l'homme du monde le plus poli, qui savait garder toutes les bienséances,

et surtout qui ne se louait jamais : « Je me rej)ens de la loi que je me suis imposée de ne me pas louer, disait-il; j'aurais beaucoup plus de sectateurs si je le faisais. Voyez M. de Roquelaure et ]\I. de Miossens qui parlent deux heures de suite devant une vingtaine de personnes en se vantant toujours. Il n'y en a que deux ou trois qui ne peuvent les souffrir, et les dix-sept autres les applaudissent, et les regardent comme des gens qui n'ont point leurs semblables. »

Un autre honnête homme de profession, le chevalier de Méré, grand amateur de lettres et de politesse, et qui tenait école de bon goût, de bel esprit et de belles manières, mais un peu doctoralement, quoiqu'avec mesure et en termes excellents, nous a conservé un précieux entretien qu'il eut avec le duc de La Rochefoucauld. Ils dissertent à demi-voix et en tête-à-tête, dans un coin de salon, sur l'honnêteté, le savoir-vivre, et la recherche du bonheur : l'auteur des Mttxùnes s'exprime en ces termes :

J ai remarque les défauts de 1 esprit et du cœur de la plupart du moude, et ceux qui ne me connaissent que par là pensent que j'ai tous ces défauts, comme si j'avais fait mon portrait. C'est une chose étrange que mon procédé et mes actions ne les en désabusent pas.

Et tournant aussitôt sa pensée en sentence, tant son esprit en avait le pli :

Tout le monde veut être heureux, c'est le but où tendent toutes les actions de la vie;... les faux honnêtes içens aussi bien que les faux dévots ne cherchent que l'apparence, et je crois que, dans la morale, Sénèque était un hypocrite et Epicure était un saint. Je ne vois rien de si beau que la noblesse de cœur et la hauteur de 1 esprit : c'est de là que procède la parfaite honnêteté que je mets au-dessus de tout, et qui me semble à préférer, pour l'heur de la vie, à la possession d'un

royaume Je ne sais si pour vivre content et comme

un honnête homme du monde, il ne vaudrait pas mieux être Alcibiade et Phédon qu'Aristide et Socrate....

Il veut que l'on considère ses maximes comme la peinture ingénieuse de toutes les singeries du faux sage. Une planche, gravée en tête de son livre, représentait l'amour de la vérité sous la figure d'un enfant arrachant à un buste de Sénèque son masque et sa couronne de laurier, et montrant ironiquement du doigt les vilains traits du philosophe.

Hâtons-nous d'ajouter que La Rochefoucauld entend l'épicurisme dans le sens le plus noble :

Les plus grands plaisirs de l'esprit, autant que j'en puis juger, c'est la véritable gloire et les belles connaissances, et je prends garde que ces gens-là ne les ont que bien peu, qui s'attachent beaucoup aux plaisirs du corps. Je trouve aussi que les plaisirs sensuels sont grossiers, sujets au dégoût, et pas trop à rechercher, à moins que ceux de l'esprit ne s'y mêlent. Le plus sensible est celui de l'amour, mais il passe bien vite, si l'esprit n'est de la partie.

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Après cette canonisation d'Epicure, nous savons ce qu'il faut penser de l'invocation aux Pères de l'Eglise placée en tête des Maximes.

Voilà donc le grand seigneur accompli. Il évite, dit Taine, les airs d'homme supérieur, le ton prétentieux, les attitudes extraordinaires, impérieuses, qui recherchent l'attention et commandent le respect. 11 a l'aisance tranquille et lière d'un homme bien élevé, sûr de sa pensée, de son rang et de ses façons. Gomme Louis XIV, dans sa pompe, fut le meilleur acteur de la royauté, La Rochefoucauld représente par excellence Vhonnête Iwmme du grand siècle. Les hauts dignitaires ecclésiastiques de la cour de Rome sont peut-être les seuls qui aient conservé la tradition de ces manières d'autrefois. Nous leur trouvons trop de formalisme, bourgeois et plébéiens que nous sommes. Un homme aimable de la cour de Louis XIV, écrit Stendhal, Lauzun, Matha, le chevalier de Gramont, nous fatigueraient aujourd'hui avec leurs compliments longs d'une aune. Quand il faut toujours être en scène, avoir toujours de l'esprit, paraître toujours agréable, la bonne et franche simplicité n'ose plus se montrer, et sans bienveillance, sans cordialité, sans abandon point de véritable bonheur. A cette élégante comédie mondaine, nous préférons, quand elle se rencontre, la politesse du cœur : au lieu de tenir les gens à distance comme la civilité d'ancien régime, elle tend à

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rapprocher, à unir. Nous faisons de même plus de cas des efforts studieux et des capacités réelles de l'homme compétent et spécial, que de la spirituelle et gracieuse aménité d'un homme comme il faut, s'il n'a point d'autre mérite. Nous avons moins d'esprit de société, mais plus d'esprit social, et l'univers nous offre des horizons un peu i)lus vastes qu'un beau salon, où il ne s'agit que de briller, de plaire et d'observer les ridicules. U honnêteté n'est plus le monopole d'une classe pour qui la naissance seule avait du prix, pour qui l'honneur était un fruit de l'arbre généalogique. Notre religion de l'honneur dépasse le j)oint d'honneur; elle est fort susceptible sur la question d'argent. Tel honnête homme achevé, au sens de La Rochefoucauld, ne l'est peut-être pas au même degré, selon le sens d'Alfred de Vigny.

La Rochefoucauld nous rend merveilleusement clair l'esprit de son monde. Sa façon de juger les hommes et de comprendre la vie rencontrait parmi ses pairs cette approbation sans réserve qui est un certificat de ressemblance. Saint-Évremond, par exemple, grand admirateur de La Rochefoucauld, et dont les premiers essais ne sont que des Maximes développées, professe le même épicurisme, mais sans ombre d'amertume. 11 est de ceux qui aiment mieux glisser qu'appuyer : « Nc'US avons, dit-il, plus intérêt à jouir du monde qu'à le connaître ». Celte j)rofonde connaissance de l'homme

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nest rien moins qu'agréable. C'est une vieillesse anticipée.

Mais si les libertins devaient applaudir les Ma.ri- /nes, les belles dames qui fréquentaient le salon de Mme de Sablé furent de l'avis des théologiens. Tout en admirant les Maximes dans le détail, elles s'attachèrent à les réfuter dans l'ensemble. C'était entre elles et La Rochefoucauld une querelle personnelle, un acte de légitime défense, puisque son petit livre est rempli d'épigrammes à l'adresse des femmes du monde. Non d'ailleurs qu'elles lui en voulussent bien fort. Dire du mal des femmes, c'est encore flatter leur amour-propre : toute ironie leur fait l'effet d'un sentiment déçu, d'une plainte détournée. Il n'y a d'inexpiable à leurs yeux que l'indifférence muette. Les spirituelles amies de La Rochefoucauld ne laissèrent point j^asser sans protestation tant d'hérésies qu'il hasarde sur l'amour, celle-ci par exemple : « Comme on n'est jamais en liberté d'aimer ou de ne pas aimer, l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant «, maxime qu'il a négligé d'appliquer à Mme de Longueville. Chacune commence à critiquer les Maximes avant qu'elles n'aient paru, prétend raccommoder ce qu'il y a de mal, propose des variantes, toutes lui font la guerre sur son système, et il se plaint de ce procès de tendance. Chargée de recueillir les jugements qu'on porte de

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tous côtés sur le manuscrit qui court sous le manteau, Mme de Sablé ne les transmet parfois à M. de La Rochefoucauld qu'adoucis et atténués : elle sait que de tous les genres d'amour-propre celui d'auteur est le plus prompt à s'alarmer.

La duchesse de Schomberg, cette belle Mlle de Hautefort, si bizarrement aimée de Louis XIII, et pour laquelle La Rochefoucauld avait soupiré comme un jeune page, écrit à Mme de Sablé (1664) qu'elle approuve certaines maximes, celle-ci, j)ar exemple : « Le monde n'est composé que de mines », c'est-à-dire de masques, ou encore celle-ci : « L'esprit est toujours la dupe du cœur », mais elle ajoute : « Tout ce qui me paraît en général, c'est qu'il y a dans cet ouvrage beaucoup d'esprit, peu de bonté, et force vérités que j'aurais ignorées toute ma vie, si l'on ne m'en avait fait apercevoir. Je ne suis pas encore parvenue à cette habileté d'esprit où l'on ne connaît dans le monde ni honneur, ni bonté, ni probité. » La Rochefoucauld est si impatient de connaître l'opinion de Mme de Schomberg, qu'il court chez Mme de Sablé. Elle a condamné sa porte ce jour-là : vite il lui dépêche le billet suivant : « Au nom de Dieu, ayez la bonté de m'envoyer cet écrit par le retour de ce laquais ». Répondant à Mme de Schomberg, Mme de Sablé estime que La Rochefoucauld juge tout le monde d'après lui-même. Elle lui applique ce qu'il dit de la paresse : « C'est par

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paresse, autant que par sa volonté, que son cœur inofficieux ne lui a jamais pu permettre de faire la moindre action pour autrui ».

Le jugement de Mme de La Fayette est le plus sévère de tous. Bien que dans une lettre à Ménage elle parle déjà de la « belle sympathie » qui existe entre elle et M. de La Rochefoucauld, elle n'eut connaissance des Maximes que par une lecture qu'elle en fît au château de Fresnes , en solitude avec Mme du Plessis (1663). Elle écrit aussitôt à Mme de Sablé qui a prêté le manuscrit :

Haï Madame, quelle corruption il faut avoir dans 1 esprit et le cœur pour être capable d'imaginer tout cela! J en suis si épouvantée que je vous assure que si les plaisanteries étaient des choses sérieuses, de telles maximes gâteraient plus ses affaires que tous les potages qu'il mangea l'autre jour chez vous.

Et comme Mme de Sablé avait elle-même composé des maximes, Mme de La Fayette les lui réclame avec insistance : « C'est justement parce qu'elles sont honnêtes et raisonnables que j'en ai envie, et qu'elles me persuaderont que toutes les personnes de bon sens ne sont pas si certaines de la corruption générale que l'est M. de La Rochefoucauld ».

Les Maximes ne choqueront nullement Mme de Maintenon, peu sujette aux illusions. Elle écrit en mars 1666 à Ninon de Lenclos : « Faites, je vous

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j)rie, mes compliments à M. de La Rochefoucauld, et dites-lui que le livre de Job et le livre des Maximes sont mes seules lectures ».

Dans une lettre que Marie-Éléonore de Rohan, abbesse de Gaen, adresse à La Rochefoucauld longtemps après la publication (1674), elle le prend par son endroit désormais sensible, Mme de La Fayette, et à travers force louanges elle le perce très gracieusement de ses propres armes :

Vous jug^oz encore mieux du cœur des hommes que de celui des dames, et peut-être ne savez-vous pas vousmême le véritable motif qui vous les fait moins estimer. Si vous en aviez toujours rencontré dont le tempérament eût été soumis à la vertu, et les sens moins forts que la raison, vous penseriez mieux que vous ne faites d'un certain nombre qui se distingue toujours de la multitude, et il me semble que Mme de La Fayette et moi méritions bien que vous ayez un peu meilleure opinion du sexe en général. Vous ne ferez que nous rendre ce que nous faisons en votre faveur, puisque malgré les défauts d'un million d'hommes, nous rendons justice à votre mérite particulier, et que vous seul vous nous faites croire tout ce que l'on peut dire de plus avantageux pour votre sexe.

Que de billets, que d'entretiens sur ces maximes, avant qu'on ne les ait livrées à la publicité, au sein de cette Académie de beaux-esprits et de grandes précieuses que présidait Mme de Sablé! Courtisan assidu de la marquise, llallanl ses manies, ne cessant

de lui demander des conseils, La Rochefoucauld l'intéressait au succès de l'œuvre, comme si elle en eût été l'auteur. Elle faisait copier les maximes, elle les prêtait avec mystère, comme on se passe de nos jours, entre initiées, les épreuves d'un roman à la mode. Après que ses sentences eurent fait ainsi une à une les délices de cette société, La Rochefoucauld les rassembla et songea, non sans quelque hésitation, à les livrer au public. La littérature comptait nombre d'amateurs dans les ruelles, les cabarets, les théâtres. Un monde si mêlé inspirait moins de timidité que cet aréopage de la cour, dont il s'agissait de captiver personnellement chaque juge. La Rochefoucauld toutefois ne prend pas moins de mesures et de précautions pour exposer son petit livre devant la foule et lui assurer le succès.

Il passe l'année 1664 à revoir chaque maxime avec un soin minutieux, en compagnie d'Esprit et de Mme de Sablé. Enfin l'ouvrage paraît dans la boutique de Barbin en 1665, la même année que les Contes de La Fontaine, neuf ans après les Provinciales^ cinq ans avant les Pensées^ vingt-deux ans avant les Caractères. Il comprenait 316 pensées, formant 150 pages; au-dessous du titre de Réflexions ou sentences et maximes morales on ne lisait point de nom d'auteur. Un Avis au lecteur^ placé à la première page, où l'on n'a point de peine à reconnaître la plume de La Rochefoucauld, va au-devant des

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objections et des critiques. On prévient « qu'il n'y a rien de plus propre à établir la vérité de ces réflexions que la chaleur et la subtilité que l'on témoignera pour les combattre;... le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d'abord dans l'esprit qu'il n'y a aucune de ces maximes qui le regarde en particulier, et qu'il en est seul excepte, bien qu'elles lui paraissent générales. Après cela, je lui réponds qu'il sera le premier à y souscrire )). Le plaisant de cette fine ironie, c'est que La Rochefoucauld lui-même n'y échappe pas. Il s'est peint dans son portrait en opposition au reste des humains :

« J'ai, dit-il, les inclinations belles »

Un Discours apologétique suivait V Avis au lecteur. On l'a attribué à Segrais; il est de quelque autre complaisant qui le rédigea sous les yeux de La Rochefoucauld. Ce discours, destiné à désarmer les théologiens en citant les Pères de l'Église, et les mondains en citant Montaigne, ne témoigne au public aucun empressement à lui plaire. Si l'auteur a laissé échapper ce livre, c'est qu'il y a été contraint par une méchante copie (publiée en Hollande en 1G64). Or La Rochefoucauld s'était adressé à un éditeur dès la fin de 1663, comme le prouve la date du Privilège pour le permis d'imprimer qui est du 14 janvier 1664. — L'écrit est d'une personne de qualité qui n'aspire j)as à la gloire des lettres : « Si par hasard c'était M***, je puis vous dire que son esprit,

son rang, son mérite le metlent au-dessus des hommes ordinaires, et que sa réputation est établie dans le monde par tant de meilleurs titres, qu'il n'a pas besoin de composer des livres pour se faire connaître. Enfin, si c'est lui, je crois qu'il n'aura pas moins de chagrin de savoir que ses Réflexions sont devenues publiques, qu'il en eut lorsque les Mémoires qu'on lui attribue furent imprimés. » C'était assez indiquer l'auteur, tout en prétendant le cacher. « On rencontre partout dans l'ouvrage un tour d'expression noble, et accompagné d'un certain air de qualité, qui n'appartient pas à tous ceux qui se mêlent d'écrire. Pour moi, je préférerai toute ma vie la manière d'écrire négligée d'un courtisan qui a de l'esprit, à la régularité gênée d'un docteur qui n'a jamais rien vu que ses livres. » Les courtisans se vantaient d'écrire cavalièrement et non d'une façon pédantesque, mais nous savons ce que signifie la manière négligée d'écrire dont se loue La Rochefoucauld. Quant au fond du sujet : « Vous pouvez faire de ces réflexions tel jugement que vous voudrez, je ne me mettrai point en peine de vous prévenir en leur faveur ».

Déclarer qu'on se soucie peu du public, et pourtant attacher du prix à ses suffrages, contradiction trop fréquente. Tant de détours que prend La Rochefoucauld pour s'en défendre confirment à quel point son amour-propre y est engagé. On regrette ici cette

entière sincérité qui, selon lui, indique l'honnête homme : c'est que d'honnête homme il est devenu auteur. Un trait achève la comédie. Il demande à Mme de Sablé de prôner son livre dans le Journal des Savants^ l'unique gazette littéraire, qui commençait à paraître cette année même. Mme de Sablé prend la plume et commence en ces termes :

C est un traité des mouvements du cœur de l'homme qu on peut dire avoir été comme inconnus, avant cette heure, au cœur môme qui les produit. Un seigneur, aussi grand en esprit qu'en naissance, en est l'auteur. Mais ni son esprit ni sa grandeur n'a pu empocher qu'on en ait fait des jugements bien différents.

Les uns croient que c'est outrager les hommes que d'en faire une si terrible peinture, et que l'auteur n'en a pu prendre l'original qu'en lui-même. Ils disent qu'il est dangereux de mettre de telles pensées au jour, et qu'ayant si bien montré qu'on ne fait les bonnes actions que par de mauvais principes, la plupart du monde croira qu'il est inutile de chercher la vertu, puisqu'il est comme impossible d'en avoir si ce n est en idée.

Les autres, au contraire, trouvent ce traité fort utile, parce qu'il découvre au.\ hommes les fausses idées qu'ils ont d eux-mêmes, et leur fait voir que, sans la religion, ils sont incapables de faire aucun bien.

Quoi qu'il en soit, il y a tant d'esprit dans cet ouvrage, et une si grande pénétration pour connaître le véritable état de l'homme....

Mme de Sablé envoie son projet d'article à La Rochefoucauld, qui trouve qu'elle met trop de froideur, en exposant ainsi le pour et le contre.

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La marquise prie alors le duc de faire lui-môme les corrections. Celui-ci supprime toute critique et toute réserve, présente les Ma.rijucs comme un livre d'édification et commence en ces termes : « Une personne de grande qualité et de grand mérite passe pour être l'auteur de ce livre... ».

Le noble duc fait son propre éloge. Il sait que le public est un pantin dont il faut tirer les ficelles : il tire de toutes ses forces. Du métier d'auteur il devine aisément les ruses et les artifices, l'utilité de la réclame par la presse, succédant à la vogue dans les cénacles mondains.

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