ILE
Une odeur vient dans l'ombre, on ne sait d'où, — d'une île,
Peut-être? de quelque île invisible oi^i rutilent,
Parmi de grands rochers rouges, des paradis
Exhalant leurs bouquets sous Tazur de midi!...
Cette odeur, elle a l'air d'un étrange message,
On dirait quelle veut nous parler de voyage,
Elle semble arriver sur la plume des vents
Comme l'appel d'amour d'un monde au loin vivant'....
11 fait très doux, le soir sur les bassins bascule
Avec ses grands reflets roses de crépuscule...
Nous sommes tous les deux paisibles sur le quai.
Des ponts de paquebots bercent les embarqués
Et Tàme des charbons lance dans la fumée
Sa légère prière opaque et parfumée...
Ah î partir! S'en aller par des mers d'ouragan,
Et lâcher tout pour des tumultes capricantsl...
S'embarquer! Et voguer au gré de ces mâtures, Et se laisser happer par la grande nature!... Ne veux-tu pas que, las de cette amère paix, Xous filions ! — Démarrons loin de ces parapets Et, pour toujours, quittons celte écœurante ville !
— Ville noire el lugubre aux misères serviles!... Ville où le rêve meurt derrière des barreaux,
Oii les quatre murs verts sinistres des bureaux Vous tombent sur le dos de toutes leurs clôtures Et vous mettent comme en prison, pour des tortures
— Ah! l'existence ici me fatigue, à la fm!
Ce macadam vous colle aux pieds comme un destin Tenace, et nous crevons de tout ce terre-à-terre!...
— D'au loin, me vient toujours ce parfum délétère, Cet étrange parfum de poivre et de coco
Que traîne jusqu'ici quelque chaud siroco...
— Ah! oui, là-bas, peut-être on voit paraître une île. Une île où des palmiers font des ombres subtiles. Et cette île, je lui suppose maints décors...
Cette île, elle doit être immobile dans Tor...
Elle a des bois couleur de corail écarlate,
Et dans ces bois, des oiseaux bleus jouent et s'ébattenl :
Ah! celte lie, c'est le séjour immaculé!
PAYSAGES ET 1 NIE R 1 E U li S. 89
Elle n'est que douceur et que virginité :
Partout s'offrent des coins de calme, partout s'ouvrent
Des grottes de cristal que des pampres recouvrent...
Et puis ce sont des pics mordant le tendre azur
De leurs pointes de roc et de leurs glaciers durs
Et là, hors de l'atteinte infernale des boues,
Sans souci de ce monde où le sort vil nous voue,
Inaccessible, lier et libre, désormais,
L'Esprit pur peut enfin planer sur les sommois!..
— Ah) cette îie, cette île d'or et de silence,
Cette île de fraîcheur, de force et de vaillance,
Quand donc la verrons-nous se levant tout au bout
De la mer, comme un sûr asile à nos vœux fous !...