FILLES PRES DES GARES
Des plumages de corbillard sur leur chapeau, Elles s'en vont le long des murs monumentaux De la gare; — on les voit rôder près de la gare, — Et la gare où les trains lancent leurs cris bizarres, Se clôt — pour elles! — lourdement de portes d'or. De mille portes d'or qui cachent des trésors !...
Elles ont l'air de piétiner devant des portes.
Elles attendent là, sans fin, que quelqu'un sorte...
Elles épient les gens, la nuit et le hasard...
Autour d'elles, la rue embusque ses bazars,
— De grands bazars couleur de viande et de massacre,
Et l'étalage sort des couteaux et des nacres,
Des couronnes de métal blanc, des carafons...
Le zinc des bars brille de pots et de siphons.
Les magasins masqués rient sous leur devanture; On voit se profiler sur de roses tentures, Sous le lustre amical des salles à manger, Des groupes de laniille ayant l'air de songer... Et les cafés ouverls encensent la nuit sainte Des morbides parfums qu'exhalent les absinthes. Et, voix morne du vieil amour enseveli, Perdu dans quelque coin de misère et d'oubli, Un phonographe lance an loin sa chanson fade... La rue a sur son cœur le soir comme un malade.. 11 fait un triste temps plein de pâles vapeurs. Des gens passent, des gens empâtés de torpeur, Des gens qu'attire au loin vers des buts de folie, Comme un aimant, le lucre ou la mélancolie! Et chacun marche sans savoir, vers son destin... Et tous, comme à l'affût, parlent pour des butins I,
Autour des portes de la gare et des sorties
Les filles vont, dans l'ombre électrique, blotties..,
Sur leurs lèvres somnole un faux relent de sang, Et leurs yeux palpent, l'on dirait, chaque passant. Il semble qu'elles vont attendre à l'arrivée
PAYSAGKS ET INTÉRIEURS. 93
Quelqu'émigrant d'une île inconnue et rêvée... Elles ont l'air de croire aussi qu'il va venir Un Christ blême avec de doux gestes de bénir, Un Christ vêtu comme un voleur de grandes routes Et dont les mots feront se dissiper les doutes...
— :Âh ! quoi, mondieu ! vraiment, toujours, permettrez-vous Que dure celte attente en ce tumulte fou?...)
— Elles fouillent la brume où les trains s'époumonent : (Ah ! Seigneur, est-il vrai qu'il ne viendra personne?)
— Une atmosphère triste enveloppe les murs, Les femmes traînent dans un bruit de rires durs... Et les sirènes d'or des trains dans la nuit noire Leur parlent tour à tour de douleur et de gloire... Ah ! Seigneur, se peut- il que parmi tous ces gens Ne se trouve jamais l'homme aux bras indulgents, L'amant surnaturel, le chercheur d'or, le prince, Le capitaine fier de ses lingots qui grinc&«t^
Le roi des îles d'or fantastiques où luit
Sur la case en bambou l'oriflamme des nuits?...
— Seigneur, Seigneur, est-ce possible, cette attente. Et tous ces pas, sous le ciel clos comme une tente, Sous le ciel qui leur met son opaque horizon
Sur le dos, comme un mur lugubre de prison!...
'*4 LA ROMANCE UE l" 110. M ME.
De porte en poi le, elles s'en vont le long des gares. Des gares pleines d'or, de sifllets et de phares... Elles s'en vont rôder le long des grands pans gris Des gares, sans jamais, de leurs doux yeux meurtris, Percer l'ombre de terre et de brume qui bloque Leur allée et venue et leur songe équivoque... Elles s'en vont, les pauvres âmes, comme si Le monde n'étalait partout que du souci. Comme si, frissonnant toujours dans cette transe Et cette fièvre, elles marchaient sans espérance...
PAYS-AdKS ET l N T E R I K f R S.