AYANT LE LEVER DU RIDEAU
A CamilJr /
C'est l'heure du miracle étrange... — Qu'on s'ennuie En ce monde ! On dirait qu'il tombe de la suie...
— Approchez, compagnons, et tirez le rideau Et que je voie, enfin, luire le beau château De mon rêve, étageant sur des cimes de toile Ses tourelles., parmi des couronnes d'étoiles!...
Ah! tout est vieux, je suis fourbu, rien ne va plu- Il me semble que j'ai tout vu, que j'ai tout lu... La Bête rit au fond des plus pures prunelles... La Mort autour de nous poste ses sentinelles Qui veillent, le fusil au bras, de l'aube au soir. Et nous errons, comme captifs et sans espoir...
— Ah ! levez le rideau de fer, mes camarades !
HALTES. 21j
Et que rillusion m'enlève hors des rades
Où Ton croupit comme un vaisseau désemparé...
Je voudrais retrouver mes élans, m'enivrer
Du vin de feu chanteur de mes jeunes années
Et ne plus me sentir pris par mes destinées !...
Théâtre, éclaire-toi ! Luisez, lampes ! 0 deuil
De la salle! Je songe, assis dans ce fauteuil
Où m'a planté tantôt le hasard et je guette
Les trois coups! Sonnez donc, solennelles trompettes!
Voix de cuivre du jour nouveau que l'on attend,
Éclatez ! Et que s'ouvre, entre les hauts portants,
La terrasse où la lampe allume une charmille.
Ou bien la chambre avec son cercle de famille
Sous le lustre et, dans le silence des pans verts,
La royale forêt où chantent les piverts...
Ah! Pyrame et Tysbé, vais-je vous voir paraître!
Et toi, brûlante Iseult qui fais par la fenêtre
Descendre avec ton chant tout l'amour de ton cœur,
Vais-je te découvrir, sorcière des langueurs!
Et toi, vieux roi criard dont les yeuX caves crachent
Du sang, lugubre Œdipe errant entre ses haches
De colère et de haine et de révolte aussi,
Vas-tu me divertir un peu de mon souci.
Malheureux?...
Ah î levez le rideau! Que je sorte-' De moi-même! Chassez ces ombres! Que m'import Le spectacle! Et dùt-il n'être que crimes fous Et batailles et forfaits rudes, montrez-nous Autre Chose! Autre chose, enfin, que la banale Existence, écoulant ses heures trop normales!... Et que vos voix, telles de larges pavillons En flottant et flambant parmi ces tourbillons De la fièvre et de la souffrance rouge ou noire, Emportent mon Ennui sur leurs ailes de gloire!...
CANTATE POUR LA ROUTE
CANTATE POUR LA ROUTE
J'ai rêvé, — j'ai fait sur le sable Maints pauvres signes périssables...
Et puis, — car mon cœur en est lourd. J'ai beaucoup désiré l'Amour...
Et j'ai vu l'Amour doux et tendre Venir, puis s'enfuir, — ou m'attendre..
Et voici que, bientôt vieilli, Ce sera partout de l'oubli...
Ah ! comme la misère est grande
En ce monde où des mains se tendent.
220 LA ROMANCE DE L HOMxME.
Suppliantes de toutes parts,
Vers quels seuils ! et pour quels départs !,
Ah! les cloches noires qui sonnent, Là-bas, leur plainte monotone !
Comme la mort et le chagrin Font donc un lamentable train!
J'ai songé... — j'ai vu que la vie N"est qu'une ombre folle, suivie
D'un cortège, dans du brouillard, De spectres sur des corbillards,
Qui roulent, comme ivres, et grincent Sans fin, par nos blêmes provinces...
Et pourtant, j'ai connu l'orgueil De lutter dans l'ombre çt le deuil !...
Mais, quand trop de mal nous terrasse Et que 1 âme pleure, en disgrâce,
CANTATE POUR LA ROUTE. 221
Et qu'il fait trop noir et qu'il pleut, D'en ne sait plus d'où/trop de feu,
Trop de laves d'or et de boues, Je me sens faiblir, je l'avoue !...
Ah! qu'est-ce que cela, mon cœurî...
Dis, mon pauvre cœur en langueur,
Qu'est-ce donc que tous ces mots vagues Qu'obstiné, j'écris sur la vague!...
Et ces songes d'Amour brûlant, D'Amour grave, candide et blanc.
Dont mon âme poursuit la trace D'une course qui me harasse !...
Qu'est-ce, dis, mon cœur, qu'est-ce donc!... Et d'où vient que, dans l'abandon
Et les transes de la souffrance.
Je m'élance vers l'Espérance,
222 LA ROMA?îCE DE l'hOMxME.
Vers l'humble Espérance qui luit, A travers la mort, dans la nuit I
L'Espérance très fière et claire, Et très pure d'une autre terre
Où, chacun se tenant la main, Tous les hommes, par les chemins
De deuil et de peine du monde, Iraient, sans peur du ciel qui gronde!
Iraient, l'un à l'autre appuyés, Les riches et les ouvriers !
Iraient, parmi cette détresse
Qui nous enserre et qui nous presse 1
Iraient en troupes, comme autant De bon frères, bénis du temps 1...
Oh ! ces rêves!.*. — Ah î sur le sable, Tant de signes si périssables!...
APPENDICE
APPENDICE
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Dans mes premiers poèmes, réunis vers la vingtième année, sous le titre d'Églé, je ne pratiquais pas le vers libre, mais enfin les règles de la prosodie classique, si étroites et si compliquées, ne m'avaient pas encore entièrement soumis. — Aujourd'hui, par contre, je trouve à celles-ci un grand charme. Plus l'esprit rencontre de contraintes, plus sa qualité s'affirme et dans ces petites compositions, si excentriques au fond et si parfaitement artificielles que l'on appelle des poésies, la jouissance provient en partie du sentiment quonypeut jouir de combinaisons inconnues dans la nature. Je sais bien, d'ailleurs, que pour le véritable artiste la licence apparente du vers de Gustave Kahn n'ofl're pas moins de bizarrerie et ne comporte pas moins de commandements que la prosodie de Racine ou de Rimbaud. Mais, pour mon goût propre, la technique traditionnelle, loin de n'éveiller en moi que des émotions monotones, me semble extraordinairement riche, prodigieusement cap-
22b LA ROMANCE DE L HOMME,
tirante. Du reste, personne plus que moi ne suit avec amitié et nadmire davantage ce qui se fait dans des sens différents, chez Emile Verhaeren, par exemple, chez Francis Vielé-Griffin et chez Paul Fort.
Po.ge iO.
Au lecteur, trop tenté de prendre à la lettre certaines expressions dont on trouvera la trace dans ce volume, je rappellerais volontiers ce qu'un écrivain a fait dire un jour à Renan, à savoir que les mots renferment des symboles et qu'il faul les interpréter. La poésie est Itmonde du rêve; jouer avec les puissances du mystère constitue l'une des séductions de cet art singulier et incomparable. C'est ainsi que dans Gœthe, par exemple, les nymphes et les anges font des apparitions qui n'indiquent chez le poète aucune foi particulière. Mais pour exprimer les minutes pathétiques où l'âme s'élance hors des sphèreshabituelles delà vie, où il semble quelle entende un appel supérieur, il importe évidemment de recouriràdes images qui en suggèrent l'idée. De là vient la place que peuvent prendre, parfois, dans certains de ces morceaux, les mots de Dieu, de séraphin ou d'ange. C'est avec lu même aisance, et avec autant d'indifférence en matière religieuse, que, dans d'autres pièces, j'introduirais des figures du paganisme. Ce ne sont pour moi que des termes poétiques, et les personnes curieuses d'histoire littéraire pourraient retrouver dans mes
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premiers essais, comme VHiver en Méditation, des mélanges semblables. La poésie verrait du reste étrangement réduire son royaume si elle ne pouvait s annexer, au gré de son caprice, ni les séjours du ciel ni l'Olympe.
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La Réalité, telle qu'elle se présente au hasard des rues et des événements, c'est un simple avatar de la vie éternelle ; c'est une pâle épave de l'azur, perdue sur terre, la Vérité est comme le Pauvre de l'Écriture : elle attend l'homme qui travaillera à son rachat. Du reste, en art tout est affaire de forme et les meilleures bonnes volontés peuvent ne tisser que des mirages qui rapidement s'évaporent. A celui qui macule le papier de son encre une humilité infinie devrait convenir. Car nous ne sommes jamais que des apprentis et, à mesure qu'on avance davantage dans la vie, on se rend mieux compte du caractère tout ensemble captivant et fourbe, attirant et rebelle à l'étreinte, de la Beauté. D'ailleurs je croirais assez volontiers que les vieux mots très antiques et très simples, même chantés sur les anciens rythmes, sont encore les meilleurs dont on puisse disposer quand on regarde notre art comme une communion et qu'on pense aux hommes comme à des amis, comme à des compagnons en marche, dont on aimerait pouvoir se rapprocher. C'est pourquoi la Simplicité est la déesse que je
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A quel besoin bizarre et enchanteur — à quel inexplicable appel répondrait la poésie — cette mystérieuse opération de la plus savante magie spirituelle — si une absurde envie de s'épancher ne talonnait tous les" êtres ? Nous vivons d'ordinaire comme des gens en affaires qui ne hasardent rien sur leurs intentions, nous nous observons comme des joueurs et nul ne connaît nos arrièrepensées. Dans les vis-à-vis lugubres de ce monde, nous nous gardons étrangement à carreau, il semble que la franchise soit le plus sûr ennemi et qu'elle doive nous précipiter dans d'innombrables périls. Les gens, vraiment, ont l'air loin de leur âme, 'et le plongeur qui file vers les abîmes des mers a encore bien plus de chance d'y découvrir des perles que nous n'en avons dans la société d'entendre un seul mot sincère. Nous nous tenons en expectative en présence les uns des autres, comme des étrangers qui s'épient ou comme des partenaires soupçonneux et taciturnes et il faut d'étranges catastrophes pour nous faire sortir de notre mutisme. Pourtant il est certain que le silence nous pèse et, si l'on proférait les phrases révélatrices, si l'on consentait à paraître tel que l'on est, comme l'on reconnaîtrait ses frères!
Pages.
Dédicace v
LE VAGABOND MALHEUR Le vagabond Malheui' 3
EXISTENCES
Des hommes 9
Les vagabonds 13
LES POÈTES DAMNÉS Les poètes damnés 21
PARMI LES JOURS PASSÉS
Pages.
Jeunesse 35
Enfance 39
Tristesse des amants 43
Le Cavalier 47
LE VOYAGE EN AUTOMOBILE
Le Voyage en automobile 53
AMOUR
Hymne 61
Romance 64
Réminiscences 67
La malade 70
Poème d'automne 74
Chant d'amour 78
Féerie dans l'ombre 81