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MATIN SUR LA GRÈVE

D'argent et de sabley et de Vun en Vautre, le ciel matinal blasonnait l'ancien mythe de la nuit qui reprend possession du monde, dès que l'archer divin a épuisé ses traits de flamme.

Une couleur froide, vague, monotone, tendait l'horizon, comme un linceul immense dont quelques touches crayeuses auraient marqué les plis; et ce camaïeu plus morne que la noirceur nocturne évoquait l'indicible misère de l'homme, son impuissance d'éphémère, en face des implacables lois de la création.

Au levant, de la cendre humide tachait d'une ligne blafarde ce paysage de limbes, indécis et douloureux.

En face de ce sommeil pesant de la couleur, André Torigny était debout. L'insomnie l'avait chassé du lit, puis de la chambre : et sous l'impérieuse injonction d'un fantôme, il se trouvait, à une année de distance, sur cette même grève

où sa conscience, subitement éveillée, avait secoué le harnais de l'éducation pour courir à la plus sinistre aventure.

Ce fut un beau soir que celui où il vit, dans la splendeur du couchant, l'affranchissement de sa personnalité. Quel calme ingénu régnait alors dans son cœur vierge d'émotions ! La Rondache de ses jours, lisse et brillante, ne portait encore aucun emblème.

Moins d'un mois écoulé, il était devenu un être abominable, voleur, homicide, également pécheur devant la morale bourgeoise et devant l'autre, lui qui avait répudié l'ordinaire vertu, sans s'élever à d'autres mérites.

Phénomène inexplicable et propre à bouleverser son jugement, le remords, cette plaie que fait le crime au criminel; le remords, ce souvenir de feu qui brûle l'âme coupable et l'assainit; le remords, cette protestation instinctive et presque mécanique contre le germe corrupteur; le remords s'endormait en lui, au cours des circonstances favorables.

Heureux de tous les bonheurs : succès de carrière, harmonie conjugale, béatitude familiale, il vivait à un foyer passionnément chaud et au milieu d'une considération croissante et même admirative. Béni par ses parents, chéri par sa

femme, envié de ses émules, il trouvait l'amour dans le mariage, et la célébrité dans sa ville, les deux circonstances les plus douces qui soient. Cela était venu d'un coup. Cela était venu d'un crime.

Au lieu de bénéficier paisiblement de cette clémence de la destinée, il s'excitait au souvenir affreux, il s'imposait la méditation de sa faute, comme on rarive une blessure pour que l'humeur en sorte; et dans cette disposition, il était revenu à Perros-Guirec pour le sinistre anniversaire. Cette aube livide et à peine distincte était celle du 16 septembre.

Face à face avec cette mer qui avait reçu et roulé le cadavre de l'Autrichien, dans la frigidité morose de la nuit finissante, il scruta son cœur.

L'émotion d'antan revint avec son abondance d'idées, alors nouvelles, et maintenant connues et classées. Il se souvint des reflets que jeta ce mémorable soir jusqu'au fond de sa personnalité, reflets d'orgueil qui devaient projeter des taches de sang sur le granit.

Heureux celui qui s'est remis tout entier entre des mains vénérées et qui, soulagé de sa volonté, n'a plus devant lui que la voie droite et sûre de l'obéissance. Ainsi voulurent marcher, par

un choix lucide ou conduits par l'expérience, les plus ingénus et les plus réfléchis des hommes, comme si la vie inspirait une identique aspiration aux simples et aux forcenés. Heureux qui échange sa conscience contre une consigne et reçoit son devoir tout tracé, au lieu de le chercher amèrement parmi les contradictions de la vie et des sens! Heureux celui qui a trouvé un cerveau pour se soulager de penser; un cœur pour se modérer en lui; un maître pour abdiquer le fardeau épouvantable du libre arbitre. Heureux, vraiment heureux celui-là qui n'a plus à hésiter entre le bien et le mal et qui suit une discipline sûre.

L'homme du siècle, c'est-à-dire tout le monde sauf le moine, se trouve dans une condition pitoyable par le renouvellement perpétuel des opérations de la conscience. A part quelques points précis et qui cessent de l'être selon la circonstance et l'individualité, quel homme ne s'effare pas devant la responsabilité morale? Combien de choses neutres deviennent bonnes ou mauvaises, quantitativement? Combien d'autres indifférentes en soi prennent de la récidive et de l'habitude un caractère peccamineux ? Les saints ont souffert du scrupule à en mourir, comme les artistes se consument pour des recherches de

perfection. Nul n'échappe à l'exagération de ses qualités; nul ne se rachète de l'obsession correspondante à son activité, et le directeur de conscience, dont sourient les superficiels, représente un incomparable élément de santé intérieure.

Aucun ne trouve son équilibre en lui-même. L'enthousiasme, ce coup de lumière et de feu, laisse après lui une ombre plus noire, plus froide, plus déprimante.

Les commensaux de dame Marguerite avaient bien jugé Torigny, en le devinant capable de souffrir idéalement sans qu'il pût atteindre cette région subtile où l'homme qui a cessé de marcher avec le troupeau découvre une nouvelle orientation. Né pour écouter des maîtres et suivre des exemples, il ne trouvait ni enseignement ni modèles, et sa profession, la plus antithétique qui soit avec la logique, aussi corruptrice du cerveau que l'est celle du comédien pour la sensibilité, achevait de l'égarer.

Il se plaidait sans cesse, avocat de Dieu ou avocat du diable, son propre procès et, déplorable triomphe du métier, il arrivait toujours à se convaincre momentanément de son innocence ou de sa scélératesse. L'homme de théâtre utilise sa plus vraie douleur et en tire des effets;

Torigny s'exerçait, jongleur du juste et de l'injuste, avec son remords.

La Providence manifeste-t-elle une entière absolution par la simultanéité de ses dons? Quelle apparence que le bonheur résulte d'un forfait? Un mouvement spasmodique, le mot « horreur » gesticulé, c'était cela et rien de plus. Cela et le lieu, ce passage si étroit du sentier des Douanes.

Contradictoirement, le bonheur des méchants ne s'écoule pas à la façon d'un torrent, et on chercherait en vain une exacte équité dans la vie des hommes illustres. La chance ne constitue pas une bénédiction d'en haut, l'homme qui réussit sait bien que le mérite ne tient pas de place dans son aventure.

Torigny croyait et, depuis qu'il était l'heureux époux de Mlle Louroux et le paisible châtelain de Châteaugiron, sa foi augmentait ses inquiétudes. Il avait peur « pour son devenir », eût dit Gravant.

En appliquant une attention forte et soutenue aux événements, on découvre la .même loi que le Bouddha formula et que le vulgaire exprime fort bien par ce dicton : « Tout se paye! »

Les fautes et aussi les désirs même légitimes

(car le désir est la faute de l'espèce) se payent à un prix qui a épouvanté des âmes singulièrement trempées, et dans cet ordre de la cherté des réalisations, le bonheur ne va pas sans impliquer une rançon de roi.

Le génie nous a montré Albérich et puis Wotan lui-même forcés tous deux à choisir entre For et l'amour; et le dieu qui n'ose choisir meurt dans son Walhall en flamme, comme le nain qui a choisi l'anneau périt dans les eaux du fleuve. Renoncer, tel est le verbe si triste en apparence que l'Orient commente, de toute son inertie. Ainsi la pensée de Torigny s'accommodait avec un ciel maussade et sans lumière d'une lueur pâle et laide, comme un visage d'insomnie.

Lentement, l'argent de l'horizon, d'abord bleuâtre et oxydé, se mit à briller, et la nappe d'ombre se replia comme un immense vélum que d'invisibles esclaves auraient tiré. Une brise passa sur l'eau et lui ôta sa lourdeur houleuse. Quelques oiseaux aux ailes lourdes croisèrent leur vol sur la grève et la clarté s'accrut, incolore mais vive.

Sur le sable, les poux de mer dansaient comme des grains de sable animés. Torigny soupira, en pensant à sa Laure qui l'avait vu

partir avec tristesse pour cette absence sans motif, la première depuis leur union. Ah! il voulait guérir, afin de ne plus opposer à la tendre caresse un front mystérieusement assombri et de cesser cette pénible façon de se dérober aux questions pressantes de la sollicitude. Il avait trouvé dans la sauvageonne de Châteaugiron un être charmant au cœur profond, à la fois romanesque et grave et qui lui donnait une intimité très différente de celle que la province offre à ses fidèles. Jamais il n'avait regretté dame Marguerite : sa pensée, en l'évoquant, se révoltait par une détestation sincère. Cette étrangère avait jeté une ombre sur sa vie, une ombre noire de cour d'assises.

A l'instant où il se souvint d'elle, il se détourna. Là-bas, à l'extrémité de la plage, une silhouette parut, si semblable à celle de la comtesse Gœrtz que, se croyant fou et pris de vertige, il se mit à courir vers l'apparition pour la chasser de ses yeux, ou plutôt de sa vision. A chaque enjambée, la svelte Autrichienne se détachait plus nettement sur le rocher; il s'arrêta par respect humain. A une année de distance, deux femmes de haute taille peuvent passer au même endroit; et puis, pourquoi Mme Iedlesee, devenue Mme Ermont depuis deux mois à peine,,

serait-elle seule et à cette date, la date du meurtre !

Il continua d'avancer, et comme l'inconnue, quittant son immobilité, marchait à sa rencontre, il pressa le pas, nerveusement.

C'était elle! Le doute cessa avant qu'il vît les traits. Il ralentit son allure : un flot de rancune lui gonfla le cœur. L'idée de tourner les talons ne céda qu'à un point d'orgueil. La fuir, c'eût été la saluer d'une façon beaucoup trop flatteuse : il s'arrêta à deux mètres d'elle, froid, incivil, sans aucune forme d'honnêteté.

— Vous ! fit-elle d'une voix indécise.

— Moi ! répliqua-t-il d'un ton rageur.

Après ces deux syllabes, les personnages se

regardèrent un temps, avec circonspection. Mme Ermont ressemblait beaucoup à la comtesse Gœrtz de Vegstaedt et eût passé pour sa sœur; mais elle parut tellement changée à Torigny que celui-ci laissa luire son étonnement dans son regard.

L'élancement, ce caractère d'irréalité, disparaissait sous un peu d'embonpoint; la verticale d'un charme si impérieux s'atténuait dans un développement normal des formes un peu arrondies. Peut-être dame Marguerite était-elle, au sens général, plus accomplie et à son apogée;

du moins l'imagination ne retrouvait plus les mêmes prétextes de rêverie.

— Ah ! monsieur Torigny, quel singulier madrigal que votre regard ! Il m'a dit avec une clarté désespérante que j'ai perdu mon charme. Eh bien, je vous trouve beaucoup mieux qu'autrefois : il y a dans votre allure une décision frappante et vous avez changé à votre avantage : vous êtes un homme maintenant, mais certainement incapable de chevalerie comme autrefois.

— Comme autrefois, dit-il, en faisant sonner le mot, comme on ferait d'une monnaie sur la pierre, pour éprouver son bon aloi.

— Vous avez une rancune contre moi, monsieur Torigny. Un sourd reproche se dégage de vos intonations, de vos regards : je voudrais entendre ce grief qui pèse sur mon souvenir. Vous avez joué dans ma vie un rôle tel, que je ne puis m'indifférencier de votre jugement. Qu'ai-je fait que je ne devais pas? Qu'ai-je omis de ce que je devais ?

L'avocat ne répondit que par cette question :

— Etes- vous heureuse?

— Je suis heureuse.

— Que vous importe donc mon jugement et celui de tous les mortels? Le hasard qui nous

avait affrontés nous réunit un moment : ne vous croyez pas obligée à témoigner de l'importance pour ce qui n'en eut jamais.

Elle protesta vivement :

— Pourquoi piétiner à plaisir un beau souvenir? Vous avez été enthousiaste de moi et j'ai eu des élans très tendres vers vous.

— Mon enthousiasme a été immense en profondeur, j'aurais arradhé les étoiles du ciel pour les mettre sur votre robe : mais cet état d'âme a duré moins d'un mois. Comme disait votre ami Cravant, chaque individu contient une certaine force d'amour, et dès qu'elle est épuisée, l'indifférence lui succède.

Mme Ermont eut un haussement de ses épaules, rondes maintenant :

— Pourquoi donc êtes-vous ici, à cette date? Il tressaillit nerveusement à cette question et

son regard d'abord effaré devint dur.

Elle reprit, un peu dédaigneuse :

— Ne feignez donc pas l'oubli. Moi, j'ai une raison de revoir Perros-Guirec; celui qui fut mon époux dort à mille mètres d'ici et j'ai voulu apporter sur sa tombe mon pardon; j'ai voulu absoudre autant qu'il est en moi cet homme qui fut si coupable. Les malédictions des victimes pèsent-elles vraiment sur les criminels, je ne

sais; mais n'étant plus victime, j'ai pardonné solennellement; j'ai souhaité la paix au mort, les yeux fixés sur sa dalle, l'esprit évoquant tout le passé. Je lui ai remis ses fautes contre l'amour, contre le foyer. Dieu l'a frappé, mais je souhaite qu'il échappe à l'enfer.

— Dieu l'a frappé, comme un simple Lohengrin frappe Teralmund pour délivrer Marguerite-Eisa !

Il ricana méchamment.

— Je ne vous reconnais plus, monsieur Torigny! Est-ce bien de vos lèvres que sort ce rire diabolique?

— Dieu l'a poussé ! fit l'avocat avec une voix de sarcasme intense.

— Oh! fit-elle, il voyait dans la nuit comme un lynx, c'était un grimpeur de rochers, et, quoi que les gens de l'hôtel aient dit, il ne s'était pas grisé avec trois bouteilles de vin ordinaire. Le comte Wilhem ne pouvait pas faire un faux pas sur le sentier des Douanes... On l'a poussé.

— « On » n'est pas synonyme de Dieu, dit Torigny inexplicablement amer.

— Qui voulez-vous qui l'ait poussé ? Personne ne le connaissait et personne n'eût osé.

— Vous voilà donc persuadée que le Créateur

en personne a précipité votre coupable époux sur les cailloux de la grève.

— Si vous me haïssez, monsieur Torigny, pourquoi êtes-vous venu à Perros? Soyez sincère : vous vouliez me retrouver, comme je voulais vous revoir.

— Je jure que vous vous trompez!

Elle se fit amicale.

— Vous êtes marié, vous aimez votre femme; vous l'avez quittée cependant? Pourquoi?

Il ricana.

— Ah! pourquoi?

— Ce ne peut être pour mettre des fleurs sur la tombe du comte?

Torigny frissonna. Elle reprit, avec fermeté :

— Vous êtes venu pour me revoir, monsieur Torigny, parce qu'il existe entre nous un lien mystérieux, qui n'est pas de l'amour, mais qui aurait pu en être, si votre humeur eût été différente... Je ne cherche pas à vous donner des regrets; j'aime l'homme que j'ai épousé et, honnête quand j'étais seule, je ne suis pas soupçonnable d'adultère... Il ne peut rien exister entre nous que ce qui est, mais ce qui est, pouvez-vous l'exprimer? Moi, je le sens seulement...

— Un souvenir de plage, une rencontre à la mode de Bretagne...

Elle remua la tête, gravement :

— Monsieur Torigny, vous n'êtes pas sincère. Il y a quelque chose qui nous lie, quelque chose de fort.

— Quoi? fit-il énervé.

— Vous le savez, vous qui semblez me détester et qui me détestez peut-être! Ai- je été pour vous la femme fatale annoncée par mes amis? Non, n'est-ce pas... Vous n'avez pas eu de leurs nouvelles?

— Je n'en ai cure, fit-il.

Elle hocha la tête.

— Ah! le secret a plus d'importance encore que je ne supposais, puisque vous enveloppez ces trois hommes, qui vous appréciaient et vous affectionnaient, dans votre détestation de dame Marguerite.

— Le remariage vous a fécondé l'imagination, vous vous entêtez à chercher un roman dans une banale circonstance.

— ■ Monsieur Torigny, j'aurais compris que vous me quittiez sans regret; mais vous n'êtes parti qu'après m'avoir demandé si j'aimais et après avoir fait venir celui que j'ai nommé. Cette conduite manque de motif. Comment concevoir tant de zèle? Ou je vous étais devenue indifférente et vous me laissiez à ma destinée;

ou je vous intéressais et vous ne pouviez avoir cette hâte de mettre un homme aimable auprès de moi.

— Ai-je eu tort?

Mme Ermont se tut d'abord, et puis :

— Prenons une route dans les terres.

Elle passa devant lui, monta allègrement la pente caillouteuse et l'attendit, car il tardait, indécis, d'une humeur âcre, prêt à une brusque insolence. Pourquoi cette femme, singulière seulement par sa taille et quelque ressemblance avec des figures archaïques, avait-elle agi si profondément sur son imagination?

Quand nous revoyons les êtres ou les lieux d'autrefois, nous sommes stupéfaits de ne plus les retrouver semblables, et la plupart du temps c'est nous qui avons changé. En sept années, notre corps se renouvelle molécule par molécule; notre sensibilité suit une pareille évolution.

La comtesse de Vegstaedt avait été la première femme capable d'éveiller son cœur qui eût traversé sa vie à un moment propice. Aucun prestige n'égale la primauté, ni aucune disposition la virginité.

Le pas initial décide de nos démarches et l'initiation sentimentale dépend des impressions primitives. D'un coup, Torigny jeté à l'excès

du dévouement confondit ensemble de l'idéalité et de la vanité ! Sa rancune contre dame Marguerite ressemblait à celle d'un homme qui aurait risqué sa vie pour une vétille et qui, sans vouloir reprocher le risque couru, ressasserait sans cesse des imprécations contre l'inspiratrice.

A un plus haut degré de lucidité, il aurait vu que son fanatisme pour l'étrangère renfermait beaucoup d'orgueil. Sa pitié seule n'eût pas suffi à l'électriser de la sorte. Sans l'émulation causée par Cravant, Tessonnes et Sernhac, sans un désir exaspéré de l'emporter sur eux devant lui-même, jamais il n'eût tendu sa volonté en apparence chevaleresque jusqu'à précipiter le comte Gœrtz au bas des rochers.

A travers la vie et les êtres, nous ne cherchons que nous-mêmes et quand nous nous trouvons, nous appelons cette rencontre le bonheur : mais nous sommes dupes de brillants prétextes et nos actes s'intitulent de noms magnifiques, en gardant un unique mobile : l'expansion.

Le plaisir moral correspond à l'idée de dilatation comme la peine à celle de coïistriction, et r autrui se classe sous ces deux aspects.

Dame Marguerite avait été pour Torigny l'excitatrice la plus vive, elle avait opéré la première dilatation de sa personnalité. Petit avo-

cat, il avait chaussé l'éperon d'or et arboré l'étendard d'un preux, à l'excitation opérée par l'étrangère. Il s'était affirmé grand, presque sublime : cela est inestimable et nul ne résiste à cet enivrement. Nous n'aimons que nous, mais qui peut se percevoir sans un miroir qui le reproduit? La passion nous offre le reflet le plus vif et le plus coloré; de là sa force.

Quel étonnement si on avait dit au jeune homme : « Vous avez joué au Lohengrin, vous fûtes un vaniteux, un jeune bourgeois enivré de brandir la harpe de Persée, la lance de Roger; et Andromède et Angélique apparaissaient les prétextes décoratifs d'un mouvement d'orgueil.»

Cette lutte contre l'affaiblissement du remords, ce scrupule de se voir absous par la vie, sans expiation, ce désarroi moral qui l'amenait à Perros, pour la date fatidique, prétexte encore à s'estimer, à s'admirer dans la pénitence comme il s'était admiré dans le crime !

Sur la route, Mme Ermont commença, sans préambule :

— Vous avez eu raison de télégraphier à Beauvais : je suis heureuse, puisque je resterai la grande affaire de mon époux et que ses goûts s'apparentent aux miens. Seulement, je ne suis pas fière de ce mariage : les résultats en seront

heureux mais prosaïquement heureux : l'accord assez sonore de deux égoïsmes. Que vous dirai-je? L'horizon me manque; je ne suis pas descendue et cependant je ne suis pas montée, je perds déjà des illusions sur moi... Oui, je me croyais plus grande. Mes besoins sont ceux de toutes les femmes. Gabriel m'a fait toucher le fond de ma nature et je m'aime moins, depuis que je l'aime... Oh! ces choses de l'âme échappent à l'énonciation. Je suis dans le cas d'une ogresse qui se contente de friandises et qui doit s'avouer qu'elles lui conviennent bien.

« Ce vide que je sentais si vertigineux, au point de n'oser y regarder, n'est qu'une dépression dans l'argile banale dont les plus orgueilleux sont pétris. La mer me semblait à peine assez vaste pour porter la nef de mes désirs et ils tiennent dans la médiocrité d'une vie tendre et intelligente, sans que la tendresse flambe ni que l'intelligence rayonne. Je n'ai plus d'illusions sur mon incompréhensibilité : je me croyais plus compliquée qu'un des derniers quatuors de Beethoven, et en vérité je suis un simple menuet. »

Cet aveu ne causa aucun plaisir à Torigny, mais il y trouva l'occasion de se montrer méditatif et psychologue.

— On vous a trop dit et vous avez trop cru

que l'ambroisie, mets des dieux, vous convenait seule et vous voilà mortifiée de vous rassasier avec l'ordinaire pitance. Ainsi vous vous dédoublez pour être à la fois esclave et tyran et pâtir de vos propres traitements.

« Aucune corruption ne détruit l'amour autant que les vanités parasitaires. Pourquoi empoisonnez-vous l'heure présente avec des pensées d'antan? Soyez simple, comme la vie : riez à son sourire. »

— • Vous, monsieur Torigny, n'éprouvez-vous pas le même déplaisir? Votre femme réaliset-elle tout ce que vous attendiez?

Il hésita à répondre.

— - Je suis gêné pour vous dire à quel point le mariage a dépassé ses promesses; je suis gêné par l'espèce de dépit que vous m'attribuez, par une pudeur qui commande le secret des joies. Sans toucher à un mystère qui ne m'appartient pas parce qu'il engage un autre être, meilleur que moi, je vous déclare que j'ai trouvé plus que la paix et que mon humeur étrange vient d'ailleurs et de plus loin.

Elle s'arrêta, interrogative :

— Ce qui n'a pas pour origine votre union vient de moi. Pourquoi le nier? Je cause votre humeur.

— Ma présence à Perros, à cette date, vous paraît le pèlerinage d'un amoureux : elle est la conséquence d'une série de pensées difficiles à équilibrer. Une contradiction vive résulte de ce que j'ai senti en ce lieu et de mes émotions de Rennes. J'ai voulu revoir le Torigny absurde, imbécile, idiot que je fus il y a un an.

— Oh! les gros mots, que vous me jetez comme des pierres. Que vous ai- je donc fait que j'ignore?

— - Vous m'avez sorti de ma sphère, vous m'avez grisé d'un faux idéalisme, vous m'avez inspiré un sentiment déplorable.

— Ah! fit-elle attristée et cependant fière; vous n'avez pu m'oublier !

Il frappa du pied.

— Eh non! ce n'est pas de vous qu'il s'agit, mais de moi seul !

— • De vous, à propos de moi, si vous voulez, dit-elle conciliante.

Il regarda devant lui d'un air contraint. Comment finirait cette conversation? Un éclat d'humeur laisserait croire à la jeune femme qu'on l'aimait en secret?

— Monsieur André, je n'ai pu vous oublier, et pendant le long délai de mes fiançailles, que de fois ma pensée vous a évoqué. Alors que je

sentais la... — comment dirai-je — la moyenneté de Gabriel, je me souvenais de la vitesse de votre évolution. Entre le soir où vous avez rapporté le réticule et celui où vous avez télégraphié à Beauvais, entre le jeune provincial qui prit un portrait sur la console (Oh! je ne vous ai pas vu, mais je vous ai deviné quand le médaillon a reparu à l'instant même de votre départ), entre le licencié presque ridicule de la première visite et l'homme étonnant qui se révéla à l'arrivée du comte, quel abîme!... Fière d'être une muse et de vous voir vous métamorphoser pour ainsi dire à vue d'œil, subjuguée par votre supériorité subite, je vous ai obéi, même en acceptant Ermont ! Voilà la vérité.

Torigny la regarda avec étonnement.

— A quoi bon ce discours si vous êtes une honnête femme et si j'aime celle qui porte mon nom?

— ■ En sentimentalité et en esthétique, « à quoi bon » ne signifie rien. Il est bon de dire une chose parce qu'on la pense, et peut-être dans l'espoir de moins la penser, après l'avoir dite.

Nous nous sommes rencontrés aujourd'hui comme il y a un an : mais aujourd'hui il y a entre nous un lien que ni vous ni moi ne pouvons briser.

— Imagination pure, madame! Songerie du désœuvrement! illusion du souvenir. Il est vrai que j'ai dû vous paraître très différent, au début et à la fin de notre rencontre, je l'ai été en effet; mais vous avez joué au tragique la comtesse du Mariage de Figaro sans que je ressemble pour cela à Chérubin. Brodez sur un autre canevas, croyez-moi; celui-là ne mérite pas les arabesques de votre rêverie.

Elle lui toucha le bras :

— Avouez que vous ne me pardonnez pas d'avoir accueilli Ermont.

Torigny haussa les épaules.

— Je n'ai pas de fierté en face de vous qui m'avez vu gémir et trembler : humiliez-moi, si vous y trouvez du plaisir... Vous pouvez m'invectiver... vous pourriez me frapper... vous pourriez... Je sens, je devine que vous avez des droits sur moi.

— Des droits? s'exclama Torigny.

— • Wilhem n'a plus reparu de l'instant où vous avez pris ma défense?

— Qu'entendez-vous par... cette coïncidence? s'écria le jeune homme, pâle et la voix changée.

— Ah! que ne puis-je déchiffrer l'emblème de la Rondache?

Il répéta, étrangement :

« Nous ne savons jamais le matin quelle sombre fantaisie le Destin y aura peinte, avant le soir. »

Les paroles exactes du commensal lui étaient revenues.

— Monsieur Torigny, il y a un mystère entre nous.

— Non, madame. Il n'y a qu'une bouffée d'enthousiasme pour le passé et un caprice de votre esprit dans le présent. Mon enthousiasme est éteint à jamais et votre caprice se volatilisera demain. Souhaitons-nous des jours de paix et disons-nous un adieu sans phrases.

— Vous m'avez délivrée de la persécution et de la solitude. Donnez-moi encore la paix. Expliquez-moi...

— Quoi? dit-il brusquement.

— Mon angoisse. Je ne peux penser à vous sans un trouble inexplicable qui n'est pas l'amour et dont je cherche le nom en vain.

— Ne pensez pas à moi !

— On ne commande pas à sa pensée, monsieur Torigny, et vous l'éprouvez bien ! Mon angoisse est sœur de votre humeur. Nous sommes ici pour le même motif; moi, je l'ignore, et vous le savez. Par grâce je vous supplie de lever

ce poids qui m'accable. La vérité, la vérité?...

— Sur quoi?

— Sur votre rancune. Vous me haïssez. Pourquoi ?

- — Pour ce que vous m'avez inspiré.

— Quoi? pour vingt jours de sentimentalité, vous me prenez en horreur.

— Les jours valent des ans, suivant ce qu'ils renferment.

— Je vous ai ruiné moralement?

— Oui, dit-il sourdement.

Elle le contempla, effarée, sans comprendre.

— Vous me dites une folie !

— Je ne vous dirai plus rien. Quittons-nous. Dieu vous garde!

Il tourna le dos. Elle l'arrêta par le bras et ce geste les remplit tous deux d'une même confusion. Elle releva sa voilette et ses yeux cherchèrent les yeux du jeune homme avec une curiosité violente. Il esquiva ce regard et puis, devant l'insistance, il y céda, il la regarda à son tour.

Ainsi, très pâles, ils scrutèrent leurs cœurs et les prunelles échangèrent des choses si singulières que, graduellement, Mme Ermont se mit à trembler.

— Votre main, dit-elle, et je pars!

— Ma main?

Et il retira la droite qu'elle allait prendre.

— Vous me refusez la main, monsieur Torigny ?

Lui, nerveux, hésitant, lui offrit la gauche.

— Non! fit-elle, pas celle-là, pas la sinistre, ajouta-t-elle avec un douloureux sourire.

Après un silence :

— ■ Comme vous êtes pâle! s'écria-t-elle. Je le vois, ma présence vous fait mal. Je vous quitte. Votre main !

Il tendit encore la gauche et d'un tel air que l'étrangère, ouvrant des yeux d'effroi :

— La Rondache! balbutia-t-elle.

Chancelante, elle s'écarta. Avait-elle deviné

le secret redoutable de sa délivrance? Une morne résignation se peignit sur ses traits, et lentement, comme si la fatalité antique la poussait, elle s'en alla, sans regarder en arrière.

A chaque pas, elle baissait davantage sa tête fière. Par instants, elle s'arrêtait pour rester à portée d'un rappel.

Torigny, adossé à un mur, la regarda longtemps et lorsque la haute silhouette disparut à un tournant, il s'affaissa. Accroupi au bord de la route, il remua de ses mains inconscientes la terre grise.

La stèle de son orgueil gisait, comme lui. Le crime inutile, quelle dérision! Il n'avait pas sauvé dame Marguerite. A une persécution dont elle pouvait se garer succédait une hantise inéluctable. Elle aimait l'homme qui avait tué son mari; elle aimait profondément, pour toujours peut-être, le seul qui ne pouvait pas la toucher sans se couvrir de scélératesse.

L'intensité de cette passion tardive emplissait l'âme de Torigny d'un regret immense. Dame Marguerite reprenait de seconde en seconde son prestige d'être innocent voué à d'incessantes douleurs.

Le noyé de Ploumanach' était vengé. Celle qui avait souhaité sa mort et celui qui l'avait opérée ne connaîtraient plus de joie; maintenant ils s'aimaient et cet amour devenait un mode transcendantal de l'expiation.

Des vaches passèrent : leurs gros yeux curieux se fixèrent sur le jeune homme.

Il contemplait, en son cœur, la terrible Rondache où le Destin venait de peindre, à ce triste matin d'automne, une si sombre allégorie : celle de l'amour sans espoir.

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