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DEUX GÉNÉRATIONS

Du père au fils, il y a parfois un monde.

Me André Torigny venait de gagner le gros procès de Chomet contre Bernot. Il rentrait au bras de son père rayonnant de fierté.

— Et ton idée de mariage, demanda le notaire. Maintenant tu es le premier avocat de Rennes, tes prétentions peuvent s'élever. Ce que j'estimais convenable pour le stagiaire inconnu serait dérisoire pour un jeune homme qui a des honoraires de quinze mille francs.

— Mon père, par deux fois, vous m'avez promis de m' accorder ce que je vous demanderais, et je vous demande de me laisser choisir ma femme.

— Sans doute, André; et ce n'est pas la peine de faire de cela l'objet d'une demande : mais on choisit aussi librement dans une catégorie que dans une autre, et tu dois chercher à augmenter encore ta situation.

— Je l'augmenterai par mon application. Je ne veux pas d'une femme qui croira m' apporter autant que je possède, qui fera peser sur ma vie sa famille, ses relations, son influence ou le crédit de son nom ou les écus de sa dot : jq construirai mon foyer de toutes pièces et n'entrerai pas pour gendre dans une famille ennuyeuse.

— Où veux-tu en venir?

— Mon succès à la barre ne vient pas de ma science du droit, ni de mon entente des affaires : je le dois à des qualités d'imagination. On ennuie les juges et je les ai intéressés; je plaide sentimentalement et pittoresquement des affaires d'intérêts. D'autres m'imiteront, mais le procédé a paru neuf et il est bon.

a Au lieu de considérer le magistrat comme un juriste, je lui parle comme à un homme qui voudrait se promener, lire ou dormir et je tâche de lui faire oublier son désir de promenade, de lecture ou de repos. Je lui raconte une histoire aussi passionnément que possible, les textes ne sont que des épigraphes étrangères au discours. »

— Tu es un orateur plutôt qu'un jurisconsulte.

— Je suis un peu orateur, je suis un peu

artiste, un peu bizarre, un peu fantaisiste, et, à moins de me contraindre, je ne peux pas plus entrer dans le moule provincial, que je ne saurais couler mes plaidoiries dans le vieux gaufrier de Me Fisson, qui avait raison en droit et qui a perdu tout à l'heure, parce qu'il ennuyait.

« Un homme dont tout l'art consiste à intéresser n'accepte pas facilement l'ennui. Or, les réceptions de Rennes m'assomment et, plutôt que de le laisser voir, il vaut mieux n'y pas paraître. »

— Tu dois, en ce cas, t'ennuyer à la maison ?

— A la maison j'aime et je suis aimé. Etesvous un notaire, pour moi? Ma mère est-elle une femme qui ne lit que son journal? Vous êtes mon père; elle est ma mère. Je n'ai qu'à vous regarder pour éprouver la plus grande joie, car vous m'aimez.

« Mais vos collègues, les autres notaires, et les amies de ma mère, les autres dévotes, ne sont que notaires et dévotes et je ne veux pas les subir tous les jours de ma vie. »

— Quoi ! tu rêves de Paris ? Tu veux devenir le centième là-bas, alors que tu es le premier ici?

— Je ne rêve pas de Paris, mais de la campagne, des environs de Rennes, où je serai avec vous, sans être avec les autres.

— Allons, dit le père avec un effort, aborderai-je moi-même la question? Tu veux épouser Mlle Louroux. Elle t'aime, ta sœur en raffole et je n'ai rien à dire contre elle, mais elle n'a rien.

— Elle a sa terre et trois mille francs de rente.

— Qu'est-ce que cela? Un morceau de pain.

— Mais, mon père, que voulez-vous que je fasse de beaucoup d'argent, à Rennes? Je ne bois ni ne joue, je ne me mettrai d'aucun cercle. Je suis décidé à plaider gratuitement pour les gens gênés, et à n'accepter des riches que les gros prix. Aucune mise en scène ne m'est nécessaire. Votre salon me servira de cabinet, et vous me placerez, au bout de l'année, une jolie somme.

— J'aurais rêvé pour toi un hôtel à Rennes, des fêtes.

André se mit à rire.

— Des fêtes à ces gens-là !

Puis, devant le regard de son père :

— Je leur en donnerai, si cela vous plaît, dans mon château : ce sera bien plus décoratif.

— Enfin, ce mariage, au lieu de te servir, te fait descendre d'un cran. Tu passeras pour avoir

fait un mariage d'amour, et ce n'est pas pour inspirer confiance aux gens sérieux.

— Que vous êtes notaire, mon cher père. Vous raisonnez d'après votre fonction grave et raisonnable de conseiller des familles. L'avocat ~st un joueur de flûte, ou mieux un acteur qui écrit son rôle ou l'improvise. Le tribunal me représente un théâtre : on joue pour trois vieux sceptiques au civil et pour quatorze plus vieux sceptiques en appel.

Ces façons d'envisager le temple de Thémis et ses rites révolutionnaient les idées du tabellion.

André s'aperçut de la peine qu'il causait.

— Excusez un jeune homme qui dépasse sa pensée.

— Mon cher André, je sais, je sens que tu m'es bien supérieur : et Dieu sait que je m'en réjouis. Sois sceptique, si ton esprit t'y pousse : mais, quelle que soit ta fonction, respecte-la! L'honneur le veut. Que l'homme soit pur ou impur, affaire de conscience, mais le fonctionnaire doit être convaincu, il accomplit un sacerdoce, il est, à un degré quelconque, un délégué de l'idéal social.

— ■ C'est vrai. Si notre époque paraît si basse, comparée aux autres, c'est que le respect de la

fonction a disparu. Je retiendrai cette leçon, mon père.

Le notaire mit la main sur 1 épaule de son fils.

— Les vieux, mon ami, ne sont pas toujours à écouter, parce qu'ils s'écoutent eux-mêmes, mais sur quelques points, ils ont raison, parce qu'ils représentent inconsciemment ou non une chose grandiose qui forme l'épine dorsale de la race, de la famille, et de l'individu : la tradition.

— N'est-il pas dans cette tradition qu'on épouse la femme de son choix?

— J'en avais rêvé autrement : mais je ne peux opposer mon rêve au tien. Fais ce que tu veux.

— Merci, père, merci !

André se demanda alors si vraiment il n'était pas pardonné, si une telle propicité à ses vœux ne contenait pas une sorte d'absolution.

La plaie de sa conscience se cicatrisait. Par moments, il s'intitulait justicier et non plus assassin. Il s'avouait aussi qu'il ne lèverait pas un doigt pour revoir dame Marguerite, qu'il ne souhaitait pas de ses nouvelles et qu'il ne ferait pas actuellement à son profit la démarche dont il était capable pour un quidam importun.

Pendant une quinzaine de jours, il s'était enivré de romanesque : au lieu de lire des imaginations fantastiques, il les avait vécues jusqu'au crime.

L'engouement local pour le jeune talent d'André Torigny se manifesta de telle sorte, que l'hiver vint avant qu'il eût des loisirs, et comme, malgré le ralentissement du remords, il avait encore de mauvaises heures pleines d'énervement et de malaise, il accepta trop d'affaires pour mieux s'absorber.

Il allait quelquefois à Châteaugiron, mais en coup de vent, y apportant un front soucieux et un air distrait.

Son dessein n'avait pas changé, et pourtant il ne le déclarait pas.

Aimée vint dans sa chambre et, l'air grave :

— Sais-tu qui a demandé Mlle Louroux, en mariage ?

Il leva la tête, surpris.

— Lardant, le fils du conseiller.

— Comment sais-tu cela? Est-ce que Laure t'en a parlé?

— Laure m'a défendu de te parler d'elle.

— Et pourquoi cela?

— Ah ! pourquoi ? Tu es aveugle, mon pauvre frère.

— Si je n'étais pas aveugle, que verrais-je?

— Que Laure est très belle, et qu'on s'en aperçoit.

— Elle ne se marierait pas sans me consulter, dit André avec assurance.

— Elle te consultera pour la forme, quand ce sera décidé.

Il regarda sa sœur avec méfiance : elle avait une mine si ingénue, qu'il ne crut pas à de l'habileté.

— Je vais aller à Châteaugiron, dit-il négligemment.

■ — Tu risques de rencontrer le conseiller faisant sa demande.

Instinctivement, il se pressa de ranger ses papiers et sortit.

A mesure qu'il roulait sur la route dure, dans l'air froid, il se jugeait égoïste et se blâmait. Quelle dérision d'avoir tout fait pour l'autre et de se montrer indifférent envers une âme douce et fervente!

Au château, il eut un déplaisir violent. On lui dit que mademoiselle était en promenade avec deux messieurs, un vieux et un jeune. Il attendit et la nuit vint, et, avec la nuit, des pensées noires. Il lui parut que l'écheveau, jusqu'ici bien dévidé de son destin, à cette heure, se cassait.

La domestique apporta une lampe.

Il marcha de long en large, pris de colère. Etrange promenade qui se prolongeait dans la nuit. Il se perdait en conjectures, de plus en plus irrité.

Vers huit heures du soir, Laure entra dans la pièce.

— D'où venez-vous? cria-t-il. Que signifie une pareille conduite? Rentrer à huit heures!

— Mais, protesta Laure stupéfaite, je ne pouvais deviner votre visite.

Il ricana.

— Alors, quand vous ne supposez pas ma visite, vous allez trotter par les chemins.

Très doucement, elle tâchait de lui expliquer.

— Le conseiller Lardant est venu.

— Avec son fils? lança André sarcastique. — > Oui, avec son fils. Vous savez bien qu'il

me borne ou je le borne d'un côté et il voulait m'offrir un échange de terrain pour éviter l'enclave.

— C'était un prétexte : il venait demander votre main pour son fils.

Elle s'effara :

— Ce n'est pas ma faute, si ce jeune homme a eu cette idée.

— Et vous, vous, quelle idée avez-vous?... Je veux le savoir, cria André.

— Mais qu'avez-vous, pour Dieu, je ne vous ai jamais vu ainsi.

Il continua, exaspéré :

— Et vous croyez que je vous laisserai faire? Elle ouvrit ses grands yeux noirs.

— Faire quoi?

— Me rendre ridicule!

— Que vous est-il arrivé, monsieur Torigny, vous êtes hors de vous-même?

— Ce qu'il m'est arrivé, madame Torigny, hurla-t-il.

— Vous n'êtes pas dans votre état normal; vous m'appelez Mme Torigny.

— Pour moi, vous êtes madame Torigny, vous l'êtes depuis longtemps.

Puis il saisit une chaise à sa portée et la brisa.

La jeune fille épouvantée le regardait sans voix, littéralement statufiée. Il alla jusqu'au bout de la longue pièce et vint sur elle brusquement. Laure recula, elle avait peur.

Mais la physionomie du jeune homme avait changé; la voix douce, lente et les mains tremblantes et tendues, il dit d'un ton tellement profond qu'il effaçait toute l'impression précédente :

— Vous êtes madame Torigny, je ne suis pas fou : je suis jaloux.

Les yeux de Laure s'extasièrent, elle joignit les mains, et le bonheur rayonna dans le geste de son abandon.

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