La ronde de nuit
Pourquoi le jury qui ale pouvoir absolu de trancher les questions de culpabilité n’a-t-il pas aussi le pouvoir de mesurer la peine? Pourquoi lui est-il interdit de se préoccuper de la loi? Pourquoi les magistrats exercent-ils, après le verdict, une autre autorité que celle de contrôler, de vérifier, de certifier la régularité légale de l’arrêt? Le prétexte d’incompétence est-il suffisant? La loi doit-elle être autre
1. L’épisode qui précède la Ronde de Nuit, a pour titre la Maison de la rue de l’Échaudé.
chose qu’une formule scientifique mise à la portée de la conscience de douze jurés probes et libres?
Ou bien les articles du code sont inflexibles comme une fatalité, et le jury ne peut commettre la moindre erreur en les appliquant; ou bien le législateur, au contraire, a prévu lies atténuations, afin, précisément, de satisfaire jusqu’au scrupule la conscience des jurés. Que ne les laisse-t-on alors achever leur œuvre? Pourquoi éprouvent-ils ces cruels désappointements de voir leurs intentions méconnues et dépassées? pourquoi le jury signe-t-il si souvent des recours en grâce en faveur de coupables qu’il eût voulu punir, mais que la loi appliquée par les juges a trop frappés?
Il était de toute évidence que dans le procès de Georges Berroy, le jury de l’Aube avait cru écarter les circonstances entraînant la mort. Les magistrats sur ce point contredisaient cruellement le jury.
Houdaille était condamné à deux années d’emprisonnement et à cinq cents francs d’amende.
Personne, pas même Houdaille, n’entendit, n’écouta ce qui suivit ces paroles : le condamne à la peine de mort. Emilie était tombée évanouie dans les bras de son père. Le ressort tendu de cette âme vaillante s’était brisé.
Georges s’étonna plus tard, naïvement, du calmé bizarre avec lequel il avait reçu un pareil choc. Debout, il souriait. Les mots du code» l’arrêt de laloi,
la voix (lu président ne lui disaient rien. Ce qui l’émouvait, c’était cette sympathie turbulente, c’était cette indignation dont le flot le soulevait, en le caressant. Il triomphait dans cette défaite par la défaite même, et savourait l’âpre délice des victoires sanglantes.
M” Soudin pleurait dans la nuit, mais en même temps ressaisissait toute sa raison, et lui seul, dans cet ouragan, écoutait attentivement le président des assises. Quand celui-ci renonçant à dominer, à refréner ou à punir cette révolte du sentiment, se leva pour se retirer, en jetant avec éclat cet avertissement aux condamnés :
— ■ Vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation ;
M® Soudin, d’une voix qui dominait tout, répondit :
— Nous n’attendrons pas trois jours 1
— Oui ! oui ! crièrent tous les avocats, en cassation ! en cassation 1
- Les juges allaient sortir de la salle. Madeleine, qui s’agitait furieuse sur son banc, parut vouloir se précipiter sur l’estrade.
— Monsieur le président, monsieur le président, s’écria-t-elle.
Le président se retourna.
*— Ce que vous venez de faire est un crime, hurlat-eJie, en tendant les poings; il est innocent! je vous
l’ai dit. C’est moi qui ai tout fait. Puisqu’il vous fallait du sang, pourquoi n’avoir pas pris le naien?
— Femme Martin, prenez garde à vous, répondit le président. La loi ne nous laisse pas désarmés contre votre insolence, et je pourrais vous reprendre cette liberté que l’indulgence du jury vous a conservée!
— Ma liberté! que voulez-vous que j’en fasse? Qu’est-ce qu’il vous faut pour que vous m'arrêtiez, pour que vous me condamniez à mort, comme lui? Ah ! je suis libre! Eh bien, à bas les juges! à bas le roil vive l’empereur!
Le président haussa les épaules et sortit de la salle.
— Vous êtes des lâches, dit Madeleine en écumant de rage impuissante et en retombant sur son banc.
11 est difficile de raconter successivement ces épisodes d’une scène multiple et extraordinaire, et il est impossible de lés faire saisir dans leur ensemble. Il faudrait appliquer au drame les procédés de synthèse instantanée de la photographie. Qu’on me pardonne donc de passer d’un point du tableau à un autre et de revenir sur des traits déjà esquissés.
Le procureur du roi allait suivre les juges, quand un juré s’avançant se permit de le retenir par un bout de sa manche.
— Monsieur le procureur du roi, dit ce brave homme, pâle et tremblant, on n’a pas conipris notre
verdict; nous n’avons jamais songé à une condamnation à mort.
— Monsieur, répondit brusquement le magistrat, cela ne me regarde pas. Au surplus, vous avez décidé en votre âme et conscience. Cela vous suffit; ne vous occupez pas du reste.
— Mais, le reste, monsieur, c’est la guillotine !
— Sans doute. Eh bien?
— Mais, monsieur, ma conscience me reprocherait toujours ce meurtre.
— Il fallait y songer plus tôt !
— On nous a trompés.
— Est-ce moi?
Et le gros procureur du roi se redressa.
— Nous protestons tous !
— Protestezl Que voulez-vou» que j’y fasse 1
Et dégageant brusquement sa manche, le procureur du roi suivit les juges.
Le juré, dont le front ruisselait, rejoignit ses collègues. Ils vinrent tous au banc des avocats, moins le président honoraire du tribunal deBar-sur-Seine.
— Monsieur, dit l’un d’eux à M® Soudin, nous allons signer un recours en grâce. Nous avons été surpris.
— Je vous avais pourtant prévenus.
— Que voulez-vous? ce n’est pas notre métier. Le président avait l’air si respectable !
M* Soudin ne les écoutait plus. Les gendarmes
avaient attendu quelques minutes avant de feire sortir les condamnés. Ils donnaient maintenant le signal du départ. M® Soudin s’était tourné vers Georges et lui serrait les deux mains.
— Allons, mon enfant, lui dit-il avec énergie, voilà le moment de donner un grand exemple. Je ferai mon devoir; faites le vôtre.
— Soyez tranquille ! Tâchez que ma mère n’apprenne pas tout d’un coup cette nouvelle l^Préparezla. Dites à mademoiselle votre nièce de la préparer. Quant à elle
— Elle sera votre femme, mon neveu, je vous le jure.
— Ah! ne jurez pas, repartit Georges avec un sourire, le destin s’applique à vous rendre parjure.
— Il n’y a pas de’ destin ; il y a la justice ; et nous obtiendrons justice. Courage et au revoir, mon enfant. J’irai vous faire signer votre pourvoi demain matin.
— Mon pourvoi ! ce n’est pas ici qu’il sera accueili ; c’est là-haut !
— Là-haut? soit; mais le ciel se fait parfois vi^ sible.
Georges leva les yeux vers le plafond de la salle qui n’avait pas croulé sur les juges, et se disposa à sortir,
Madeleine Martin lui barra la route. Elle était dans le paroxysme, dans l’ivresse, dans la folie dq
chagrin et de la douleur. Après son interpellation au président, elle était retombée sur son banc, rongéant ses poii\gs, qu’elle ne retirait de sa bouche que pour les enfoncer dans ses cheveux.
Quand elle vit que Georges allait partir, que les gendarmes l’attendaient et que lui, doucement, comme un agneau, se disposait à rentrer dans la prison, elle eut la vision de l’échafaud, et se plaçant devant Berroy :
— Vous ne vous en irez pas, dit-elle ; il est impossible que vous sortiez d’ici avec les gendarmes pour retourner là-bas,.. Non, non, vous ne pouvez pas être condamné et moi déclarée innocente. Ditesdonc, vous, cria-t-elle, en se tournant vers le public, est-ce que vous le laisserez partir? Est-ce que vous le laisserez assassiner? Que faut-il pour vous al» lumer le sang dans les veines, tas de Champenois? Tenez, je ne suis qu’une femme; eh bien, je défends aux gendarmes de le toucher!
Le gendarme qui était à côté de Georges ne s’émut pas de la menace; il ne toucha pas Georges Berroy, mais il prit Madeleine par le bras pour la maintenir pendant que les condamnés sortiraient. Madeleine, se sentant retenue, baissa la tête avec la souplesse d’une bête féline et mordit le gendarme à la main. Le soldat poussa un juron de douleuret allait appré» hender cette accusée absoute qui se rebellait contre l’autorité, quand Georges s’interposa et dit ;
— Sortons !
Puis, s’adressant à la femme Martin, avec une douceur, et une sérénité qui la calmèrent en l’éblouissant :
' — Vous me faites bien du chagrin, Madeleine. Tandis que vous me donnez en spectacle, on va peut-être annoncer à ma mère que je suis condamné ; la nouvelle la tuera... Vous l’aurez voulu, puisque vous ôtes libre, et que vous n’êtes pas déjà auprès d’elle. C’est pourtant le plus grand service que vous puissiez me rendre.
Madeleine reçut ces reproches avec soumission ; elle rajusta son bonnet, lissa ses cheveux, pour ainsi dire à poings fermés, et baisa avec dévotion la main que Georges tendait vers elle, et qu’elle toucha seulement du bout des lèvres...
Les gendarmes emmenèrent les condamnés. A moitié chemin de l’escalier qui descendait de la salle d’audience dans la cour de l’Hôtel de Ville, Houdaille prit le bras de Georges Berroy.
— Monsieur, lui dit-il, excusez-moi d’avoir eu, pendant le procès, quelque défiance de votre caractère. Je vous en voulais de nous avoir laissé pincer. Je m’en veux de n’avoir pas deviné tout de suite votre grand courage ; et je ne regrette qu’une chose,
c’est d’avoir si peu et si mal conspiré aj^ec vous
Voulez-vous me permettre de vous embrasser?
— De grand cœur, dit Georges.
Les gendarmes complaisants s’arrêtèrent pendant une minute. Quand on recommença à descendre, Houdaille demanda :
— Pourriez-vous bien me dire, mon cher monsieur Berroy, à combien de mois ou d’années j’ai été condamné? J’avoue que j’écoutais mal. On faisait du bruit; je n’ai pas entendu.
— Excusez-moi, monsieur, répondit Georges, de bonne humeur, mais moi je n’écoutais pas du tout.
— Au surplus, répliqua Houdaille avec philosophie, il faudra bien qu’on me l’apprenne un jour ou l’autre, et, à moins que le brigadier n’ait la complaisance...
— Monsieur, répondit honnêtement le brigadier de gendarmerie, vous ôtes condamné à deux ans d’emprisonnement.
— Relativement à monsieur, c’est peu, répliqua Houdaille. Et à combien d’amende, s’il vous plaît?
— Cinq cents francs.
— Tant que cela ! C’est beaucoup. Les cinq cents francs me gêneront plus que les deux années d’emprisonnement. Aurai-je dans ma prison le droit de me livrer à des travaux d’aiguille ?
— Le jugement dit que vous serez soumis aux travaux de la prison.
— Je m’en doutais. Merci, monsieur le brigadier.
Et Houdaille, satisfait du renseignement, descendit avec légèreté les dernières marches.
Dans la cour de l’Hôtel de Ville, la foule était compacte, houleuse ; une évasion eût été possible. 11 est probable que l’idée en vint à plusieurs. Mais le président des assises avait tout prévu, et les précautions étaient bien prises. Pendant la délibération môme du jury, sans attendre le verdict, il avait ordonné qu’une voiture fût mise à la disposition des condamnés.
C’était un fait insolite ; les plus illustres assassins condamnés à mort, de mémoire de geôliers, avaient toujours été ramenés à pied du tribunal à la prison, et l’on faisait au partisan de Bonaparte un honneur que Bonaparte n’avait pas fait à M. Gouault.
Aussi la prison de Troyes n’avait-elle à son service aucune voiture officielle, et fallut-il aller louer, aux frais des condamnés, chez le seul loueur de voitures de la ville, la calèche même dans laquelle M. le président des assises avait fait ses visites, et qui servait pour les bals, les noces, les tournées de Mgr l’é-» vêque.
Un gendarme prit place à côté du cocher, et deux gendarmes s’installèrent dans l’intérieur. Quand la foule qui s’était écartée avec un respect attendri devant Georges Berroy, et qui ne s’était pas opposée à ce qu’il montât en voiture, surtout dans la belle voiture des cérémonies troyennes, flattée qu’on eût pris la peine d’enVoyer un char triomphal à son héros ; quand la foule vit les chevaux prendre le trot, elle
eut un repentir subit de laisser le condamné auip mains des gendarmes; elle voulut en tout cas lui faire cortège ; et s’élança sur sa trace avec des clameurs qui firent trembler les vitres du cabinet oq M. le président dépouillait vivement sa robe rouge et remettait son habit bleu à boutons de métal, pour se rendre au dîner de M. le préfet.
M' Soudin était rentré dans la salle des avocats, le visage pâle, les yeux rouges. Ses jeunes confrères du barreau troyen interrompirent, à sa vue, les félicita^ tions qu’ils s’adressaient réciproquement sur leurs plaidoiries, et le saluèrent en silence. Il leur répondit de la tête; et, dénouant son rabat, retirant lentement sa robe, sa vieille robe d’autrefois qu’il avait appor-» tée par une sorte de superstition, il contempla quelque temps avec amertume ce harnais de bataille, endossé tant de fois pour des victoires, et qu’il venait de faire servir à la défaite la plus douloureuse qu’il pût redouter; puis reprenant son dossier, il sortit fier et désolé, comme il était sorti, certain jour, de la chambre mortuaire de sa femme.
Sur le seuil de la salle il rencontra Madeleine. Elle pleurait encore ; mais on eût dit que ses larmes étaient un tribut involontaire de sa sensibilité féminine qui n’affectait pas autrement son énergie.
— Monsieur, lui dit-elle d’une voix ferme jusqu’à la rudesse, M. Georges m’a défendu de le venger; j’obéis. Mais il m"a donné une commission qui m’em-
barrasse. 11 m’a recommandé sa mère. Qu’irai-jc lui dire à cette pauvre femme?
— Il faut lui mentir, d’abord.
— C’est mon affaire. Pendant une heure, tantôt, ne m’ont-ils pas dit que je mentais, ces menteurs !
— Il faut, continua M® Soudin, non pas la préparer, car on ne prépare pas les mères à ces affreuses surprises ; mais l’entretenir dans une illusion qui ne sera peut-être pas démentie. Ils l’ont condamné; heureusement tout n’est pas dit.
M« Soudin expliqua alors à Madeleine ce qu’elle devait raconter à madame Berroy.
Madeleine, sa leçon reçue et comprise, se dirigea en toute hâte vers la rue du Bois, tandis que M. Soudin, frôlant les murs, courbant la tête, se cachant dans la nuit, évitant toute rencontre, farouche dans sa douleur, rentrait chez M. Delatour, avec une nouvelle inquiétude. Qu’était devenue Émilie, qu’il n’avait ni entendue, ni aperçue à la fin de l’audience?
Madeleine courait. Elle avait peur d’être devancée par les mauvaises nouvelles. Comme elle tournait l’angle d’une rue, elle heurta une femme assise, ou plutôt affaissée au coin d’une borne.
— Dieu vous assiste, ma pauvre femme, dit-elle rapidement, croyant parler à une mendiante.
La femme se redressa.
— Madeleine! murmura-t-elle.
— Quoi 1 c’est vous, Suzanne?
— Oui. Je n’ai pas eu la force d’aller plus loin ; les jambes m’ont manqué tout à coup.
— Eh bien! Suzanne, il faut vous relever et avoir de la force; car vos maîtres, qui sont aussi les miens, ont besoin de nous plus que jamais.
— Ah! les pauvres gens! sanglota la servante.
— Ce que vous dites, je l’ai dit, reprit Madeleine Martin; et si j’avais pu les venger, j’aurais bien étranglé de mes deux mains le président des assises; mais les larmes et la vengeance, c’est bon pour se soulager soi-même ; cela ne soulage pas les autres. M® Soudin va tenter l’impossible pour sauver M. Georges, et M. Georges m’a chargée de veiller sur sa mère. Si madame Berroy était tuée du coup, son fils ne se défendrait plus guère. Il faut l’empêcher de rien apprendre, Suzanne.
— Comment faire? demanda Suzanne en se levant tout à fait.
— Nous lui ferons croire qu’il a été condamné à deux ans et que M. Soudin se charge de faire casser le jugement.
— Mais d’autres lui diront la vérité.
— Quels autres ? Vous ne laisserez entrer personne sans qu’on donne le mot d’ordre ; vous ne laisserez plus sortir madame Berroy sans la suivre. Je serai là, je vous aiderai. Les premiers joui-s seront difficiles. Les voisins et les amis se mettront bien vite au courant. Madame Berroy aura assez de chagrin pour
14 tA RONDE DE NUIT
n’avoir pas envie de sortir ; nous ne la quitterons plus; nous serons ses chiens de garde; nous aboierons, nous mordrons, nous étranglerons, s’il le faut. Cela vous va-t-il?
— N’ayez pas peur, Madeleine, personne que moi n’ouvrira la porte; vous, vous irez au marché; moi, je me condamne à ne pas bouger, jusqu’à ce qu’on nous relève de la consigne. Mais, si M* Soudin, qui a perdu sa cause une première fois, la perd encore ; s’il ne peut sauver M. Georges, que ferons-nous?
— Ce que nous ferons? dit Madeleine avec une sorte de rugissement , nous lui dirons tout. Si on lui guillotine Son enfant, il est tout simple qu’elle en meure. Je n’aurai pas la cruauté de la faire vivre un quart d’heure de plus.
— C’est juste, répondit simplement Suzanne.
Et les deux servantes s’appuyant l’une sur.l’autre, marchèrent rapidement vers la maison de la rue du Bois, s’exhortant en route, par l’échange dè braves paroles, se fortiflantle cœur, pour empêcher leur visage de les trahir.
Madame Berroy était dans son salon, enfouie dans un fauteuil, veillée par madame Delatour, qui ne l’avait pas quittée de la journée. Les deux amies avaient longuement prié. Toutes les formules, toutes les litanies, tout ce que la crainte d’un malheur a pu inspirer d’invocations à la Vierge et aux saints avait été épuisé dans cette longue préparation.
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A la fiQ, les deux mères qui, sans se confier aucune espérance, dans une angoisse pareille, et sans vouloir tenter la destinée par des projets d’union, se sentaient associées pour préparer l’avenir de Georges et d’Émilie, lasses de leur inquiétude et de leurs prières, se tenant d’une main, tandis que de l’autre elles laissaient pendre leurs chapelets, renversées dans leurs fauteuils, n’ayant allumé aucun flambeau, attendaient dans la nuit le coup du glaive qui allait percer leurs deux cœurs.
Le bruit de la porte de la rue, ouverte par une clef familière, les fit tressaillir.
— Voilà Suzanne, dit madame Berroy eu se SQu^ levant.
— Elle n’est pas seule, dit madame DelatQur, J’eu? tends parler.
— Pas seule I Et madame Berroy se leva tout à fait.
On ouvrit brusquement la porte du salon.
— Qui est avec vous, Suzanne ?
— C’est moi, madame, répondit Madeleine Martin avec un accent de gaieté qui faisait illusion, et en s’avançant.
— Vous, Madeleine, vous ! Dieu bon, ils vous ont acquittée. Georges est avec vous?
Madame Berroy avait toujours pensé que Madeleine Martin, femme d’un mari condamné, était l’accusée principale, sinon la seule qu’on dût accuser.
Puisque Madeleine était libre, c’était la preuve que les autres prévenus étaient acquittés.
— Non, M. Georges n’est pas avec nous, reprit Madeleine d’une voix qui ne trahissait qu’un peu d’ennui; et pendant que Suzanne, moins prompte à mentir, n'osant encore jouer son rôle, cherchait à tôtons des bougies et le briquet phosphorique pour donner de la lumière.
— Pourquoi mon fils n’est-il pas là ?
— C’est que pour lui, tout n’est pas fini.
— Comment, le procès n’est pas terminé?
— Si, madame, devant la cour d’assises, mais M. Soudin veut aller en cassation.
Madame Delatour tremblait; elle n’osait interroger. Ce fut madame Berroy qui fit la question.
— Mon fils est condamné?
— Oui, mais on va casser le jugement.
— Condamné! à quoi?
Suzanne était parvenue à allumer une bougie, qu’elle tint droite devant Madeleine, comme pour bien éclairer le visage de celle-ci et montrer qu’elle ne dissimulait rien.
— Il en a, provisoirement, pour deux ans, dit Madeleine.
— Deux ans, s’écria madame Berroy, en agitant ses bras, et en retombant dans son fauteuil. Deux ans, lui! mon fils. Ah! j’en mourrai! Quel malheur! quelle honte! Deux ans!
La pauvre femme, fondant en larmes, se laissa aller à celte sorte de demi-évanouissement qui lui était habituel et presque doux, et qui servait d’expression suprême comme de soulagement à sa plus grande douleur.
Madeleine lança un regard à Suzanne :
— Elle est sauvée! semblait dire ce coup d’œil; la vérité l’eût tuée.
Madame Delatour plaignait son amie, déplorait cette condamnation; mais elle se sentait pourtant soulagée d’un grand poids. Son frère et Emilie lui avaient fait redouter de plus grands chagrins.
Elle exhorta madame Berroy, qui ne s’interrompait de gémir que pour dire naïvement à Madeleine :
— Comment ont-ils eu le cœur de le condamner et de t’acquitter?
Cette question revenait comme un refrain, après chaque strophe de gémissement. Mais les douleurs qui prennent un rhythme ne sont jamais périlleuses- Rassurée sur les premiers effets de la nouvelle, madame Delatour put quitter Suzanne. Quand elle fut sortie du salon et près de la porte delà rue, Suzanne, qu’elle remerciait, lui dit à l’oreille :
— Madame, vous nous aiderez à cacher la vérité. Ce n’est pas à deux ans qu’il est condamné, c’est à mort !
Madame Delatour allait pousser un cri, mais Su-
zanne, plus prompte, lui avait déjà mis la main sur la bouche en lui disant :
— Prenez garde I Si elle vous entendait I
Madame Delatour fit un geste de soumission.
— Condamné à mort ! balbutia-t-elle en tremblant. Ah I ma pauvre Emilie, comme elle doit souffrir !
Et avec un élan naïf d’égoïsme maternel, elle se précipita hors de la maison de madame Berroy.
La grande salle de l’Hôtel de Ville s’était vidée . Elle avait repris son silence et elle allait apaiser dans la nuit les échos qui vibraient encore des clameurs de l’audience.
Deux personnes étaient seules restées, l’une, immobile au banc des témoins, l’autre accoudée contre le banc des avocats.
Monsieur Capitain, soigneux de sa dignité et jugeant qu'il était au moins inutile de s’exposer aux manifestations de la foule, attendait dans sa gravité ordinaire que la cour, d’un côté, et que la place, de l’autre, fussent entièrement évacuées, afin de pouvoir rentrer simplement et tranquillement chez lui. Quand sa prudence estima que lé moment était op-
portun, et quan4 U fit un mouvenient pour sortir, l’autre personne, qui semblait l'observer, s’approcha de lui :
— Ah! c’est vous, monsieur Jeanson, dit monsieur Capitain de sa voix ordinaire.
— Oui, monsieur, j’ai cru qu’il était de mon devoir de rester pour vous accompagner.
— Vous croyez que j'ai besoin de votre escorte ?
— Je crois qu’il n’est pas inutile de prendre cette précaution.
Monsieur Capitain s’était levé. Il alla à une fenô-tre, regarda d’un air indifférent dans la cour :
— Tout est parfaitement tranquille de ce côté, monsieur Jeanson ; — puis, traversant la salle, il alla regarder du côté de la place ; — et de ce côté également; les braillards sont au café ou au cabaret. Je vous remercie de vos bons offices. Les honnêtes gens peuvent encore rentrer chez eux, sans que la police les accompagne. Gardez votre sollicitude pour d’autres. Je n’ai pas peur,
— Cependant, vous avez attendu..,
— * Comme j’attends toujours, quand la rue est encombrée. Je hais la foule.
M. Jeanson, que cette froideur et celte ironie prm voquaient dans sa sensibilité bourgeoise, ne put résister à la tentation de se venger. M. Capitain se dirigeait vers la porte de sortie; il lui jeta ces mots en le suivant :
— Est-ce que vous dormirez cette nuit, monsieur Capitain ?
M. Capitain se retourna à demi.
— Pourquoi ne dormirais-je pas, monsieur Jeanson, puisque j’ai la conscience tranquille ?
— Moi, monsieur, qui ne suis qu’un instrument passif de la loi, qui n’ai dénoncé personne, j’avoue que je ne dormirais pas.
M. Capitain dédaigna ce reproche, cette épigramme et continua son chemin. Sur le seuil de la salle, il se retourna tout à fait.
— Étiez-vous à Troyes, monsieur Jeanson, quand mon ami Gouault sortit de cette salle, par cette porte, descendit l’escalier que je vais descendre et, la cocarde blanche sur le cœur, alla offrir sa poitrine aux sicaires de Bonaparte?
— Non, monsieur.
— Eh bien , j’y étais , moi. J’ai vu s’accomplir ce meurtre infâme. J’ai vu le sang du martyr rougir la neige, blanche comme sacocarde. J’évoque ce souvenir, quand je crains de faiblir dans l’accomplissement du devoir.
— On s’en est aperçu tantôt à l’audience , reprit monsieur Jeanson. Cette fatale conservation sur monsieur Gouault et Louvel que vous avez rapportée, a pesé terriblement dans la balance.
— Peut-être, repartit monsieur Capitain, qui descendait posément le grand escalier et dont le pied, à
chaquç marche, faisait le bruit d’un pied de marbre sur la pierre.
On eût dit la statue du Commandeur rentrant dans le tombeau, après avoir touché la main de don Juan.
— Ah ! je ne me pardonnerai jamais, repartit vivement le bon commissaire de poUce, d’avoir aidé à une si abominable vengeance.
— Dites, monsieur le commissaire, à une expiation !
— Heureusement, l’arrêt peut être cassé.
— Tant pis ! dit M. Capitain, d’un ton sec et tranchant comme un couperet.
Ce fut le dernier mot de cet entretien ; le notaire était au bas de l’escalier. Il sortit dans la cour, absolument vide, et prit le chemin de la place Saint- Pierre. M. Jeanson, qui s’était arrêté un instant devant la porte, se dit tout bas :
— Je vais le suivre tout de même. Quoi qu’il en dise, on pourrait l’insulter ou le frapper... ce serait bien fait ; mais je ne dois pas le laisser faire. Je vais le suivre à distance.
La précaution fut superflue. Aucun vengeur ne se dressa sur la route du notaire, qui put rentrer chez lui la tête haute et l’âme roide.
M. Soudin et madame Delatour arrivèrent à peu de distance l’un de l’autre. Emilie, quand son oncle entra le premier, était étendue sur un canapé dans le salon, et sortie à peine du long évanouissement
La tlONDB OB NUIT
pendant lëqllel son père l’avait rapportée, elle commençait à se souvenir. Avec la mémoire qui réveillait sa douleur, revenait son amour qui réveillait son courage.
Quand elle vit entrer son oncle, elle fit un dernier effort pour se lever, et lui tendant la main:
— Je veux la vérité, lui dit-elle d’une voix brève, fiéveuse.
— Quelle vérité ? tu sais tout.
— Oui, je sais ce (jui s’est passé là-bas, mais la suite? la fin? Que prévoyez-vous?
— Calme-toi, d’abord.
— Je tne calmerai, mon oncle, quand j’aurai pris une résolution, et j’attends votre parole pour me décider.
— Je ne puis te dire qu’utie chose et te raffirmer. Cet arrêt viole la loi, la jurisprudence, autant qiib l’humanité.
— Sera-t-il cassé ?
— Je l’espère.
— Vous l’espérez, tout autant que vous espériez l’acquittement de Georges.
— Je l’espère davantage.
— Vous n’avez pas de certitude?
— Peut-on en avoir quand on compte sur les hommes ? Si les passions implacables qui ont dominé aujourd’hui la justice montent jusqu'à la cour suprême, Geocges est perdu ; si la loi peut encore
être entendue de ceux qui en ont la garde, Georges est sauvé. Voilà ce que je puis te dire.
— Combien de temps durera cette incertitude?
— Un mois, six semaines environ.
— Et pendant ce temps, mon oncle, il vivra avec l’idée de l’échafaud ? Il sera seul, dans sa prison? Non, non, cela n’est pas possible.
— Mais que prétends-tu faire, mon enfant?
— Il sait que je l’aime. Cet aveu, je ne l’aurai pas fait inutilement pour lui; mon amour le sauvera, ou lui embellira si bien la mort qu’il la verra venir comme Tunion éternelle de nos deux âmes.
— Malheureuse enftmt ! s’écria M. Délatour, tu veux te tuer, s’il est perdu !
Emilie se tourna vers son père, et leS yeux brillants :
— Non, je ne me tuerai pas ; mais je mourrai.
En ce moment, madame Délatour entrait dans le
salon.
Elle entendit les derniers mots de sa fille.
— Mourir, s’écria-t-elle en se précipitant vers Émilie, qu’elle enlaça de ses bras, je te le défends.
■ — Tu es une femme chrétienne, maman. Pourquoi donc as-tu peur de la mort pour ceux que tu aimes et qui doivent trouver le bonheur et l’amour au delà du tombeau ?
LA RUNDE DE XUIT
— Les chrétiennes, ma fille, se soumettent, supportent la vie, sans désirer de mourir.
— C’est ce que je fais, maman. Je ne désire pas la mort ; mais la mort peut me désirer.
M. Soudin avait pâli.
L’amour d’Émilie était pour lui comme un miroir sans tache, où son cœur retrouvait les traits effacés de celle qu’il regrettait toujours.
Ces aspirations d’un jeune cœur vers l’infini lui rappelaient des adieux déchirants et peut-être un rendez-vous donné auquel il était infidèle en vivant.
— Tais-tüi, lui dit-il d’une voix troublée ; tais-toi, je t’en conjure, Émilie, tu me fais mal.
Emilie ne ressemblait plus à la jeune fille que son père avait rapportée évanouie et mourante dans ses bras. Ses yeux avaient repris instantanément leur douceur ; sa bouche n’avait plus de frémissements nerveux. La sérénité, comme une lumière qui, pénétrant à travers des nuages, les dissout sans les déchirer, faisait s’évaporer le désespoir qui avait envahi par surprise cette nature vaillante. Le ressort brisé s’était ressoudé; la force rentrait dans son cœur. Elle vint offrir son front à M. Soudin.
— Je ne veux pas vous attrister, mon cher oncle, lui dit-elle avec douceur ; mais il est bon de tout prévoir, et maintenant j’ai tout prévu. Vous allez partir pour Paris. Je m’en rapporte à vous. Ce qui
sera humainement possible pour obtenir que cet arrêt soit brisé, vous le ferez. Mais les juges, à Paris comme à Troyes, sont des hommes : le président des assises vient de Paris. Vous échouerez peut-être. Je veux rester en face de cette idée. Ne craignez rien, mon oncle ; elle ne me fera plus la peur qu’elle m’a faite, en se présentant à l’iraproviste. Je penserai, j’agirai comme si tout espoir devait être perdu, et j’aurai peut-être la joie, l’orgueil de le sauver.
Un éclair passa dans les yeux d’Émilie. Son père et sa mère la regardaient avec étonnement, l’écoutaient avec inquiétude. Que pouvait-elle vouloir? Son oncle l’avait comprise.
— Chère enfant, lui dit-il en l’attirant à lui, tu me porteras bonheur, et moi, je bénis d’avance tout ce que tu peux vouloir. Les murs de la prison seront
moins durs à percer que les cœurs des juges. Prends
garde seulement à M. Capitain : et ne va pas prier dans les mêmes églises que lui !
— Ah I mon oncle, comme vous me devinez toujours ! Mais j’ai une demande à vous faire. Demain, vous irez à la prison : emmenez-moi.
— y songes-tu? s’écria madame Delatour.
— T’afficher ainsi? dit monsieur Delatour d'un ton plus indulgent.
— Cher père, reprit Emilie, c’est mon oncle luimême qui m’a affichée, aujourd’hui, en plein tribunal, et qui, devant toute la ville, m’a proclamée la
fiancée de M. Berroy. Il n’y a plus à revenir là- . dessus. Georges ne peut vous demander ma main ; je vous demande la sienne. Qu’il vive ou qu’il meure ; qu’il soit libre ou prisonnier ; à partir d’aujourd’hui, je me regarde comme sa femme, et je veux agir avec le droit qu’avait madame Lavalette de sauver son mari.
Monsieur et madame Delatour ne savaient que répondre à ce langage doux et ferme . Ils s’épouvantaient de cette résolution qu’ils ne pouvaient combattre qu’en invoquant la situation de Georges Berroy» c'est-à-dire les raisons mômes dont se fortifiaient Tamour et le dévouement d’Émilie.
Ml Soudin réfléchissait :
— Tu viendras demain à la prison avec moi, dit-il à sa nièce, après un intervalle de silence.
— Merci, mon oncle, répondit Emilie : et mettant
ses deux mains sur sa poitrine, portant pour ainsi dire son cœur rempli, qu’elle semblait craindre de laisser déborder, elle sortit du salon. Au même moment la servante vint annoncer qu’un monsieur dont elle ignorait le nom insistait pour parler immédiatement à M. Soudin.
M. et madame Delatour passèrent dans la seille à manger, où le dîner attendait inutilement des convives depuis plus de deux heures, et la servante, sur un signe de M. Soudin, introduisit le mystérieux visiteur.
Il était enveloppé d’un grand manteau et coiffé d’un chapeau à larges bords rabattu sur ses yeux, dont la flamme seule était visible. Quand la porte du salon fut refermée, et quand M. Soudin se trouva seul en présence du nouveau venu, celui-ci défit lentement son manteau et se découvrit :
— Je suis Anthyme de Mussé, dit-il d’une voix brisée, et en montrant un tel accablement, qu’avant de lui répondre M. Soudin lui offrit un fauteuil. Le muléftre s’y laissa tomber ; des larmes ruisselèrent de ses yeux et des sanglots soulevèrent sa poitrine.
— Je vous avais reconnu, répondit M. Soudin,
— A mon signalement, n’est-ce pas? reprit le mulâtre avec amertume. Car je n’ai pas comme les autres le pouvoir de rester ignoré. J’ai un masque que je ne puis arracher et qui m’empêche de me déguiser. Oui, je suis ce misérable qui a dénoncé Georges Berroy,
— Non, reprit M. Soudin en lui tendant la main, vous êtes l’ami généreux, mais imprudent, qui a cru sauver Georges Berroy, en immolant son honneur.
— Quoi? vous savez?.., dit Anthyme, en prenant avec hésitation la main que lui tendait l’avocat.
— Oui, monsieur, je sais tout. N’ayez donc pas de honte. Je vous estime et je vous plains de tout mon cœur
— Qui donc m’a trahi ? demanda Anthyme.
— Personne. J’ai su par la police comment votre prétendue dénonciation lui était arrivée. Le faux
abbé Godard m'a fait deviner le véritable Mussé. D’ailleurs vous avez inspiré à Georges une si parfaite amitié que son inébranlable foi dans votre honneur faisait hésiter mon scepticisme de vieil avocat.
— Ah ! il n’a jamais douté de moi ! pas une minute 1 reprit An thy me, dont le sombre visage eut un rayonnement subit.
Puis la réflexion ramena et épaissit aussitôt les nuages sur son front.
— Hélas! c’est ce qui Ta perdu. S’il avait pu croire que je le trahissais, il était sauvé. Vous, monsieur, vous auriez donné l’autorité de votre talent et de votre caractère à cette . supposition. Suis-je assez malheureux! Je trouve dans l’estime même que j’ai inspirée l’obstacle à un dévouement qui était ma vie. Je me suis déshonoré, et il est perdu,
— Non, monsieur, vousn’êtes pas déshonoré. La vérité se saura. Je la proclamerai. Quant à notre ami, s’il est en péril, il n’est pas perdu; et si, comme je l’espère, je parviens à faire casser la sentence de mort, c’est vous, monsieur, qui m’aurez aidé et qui aurez fait à vous seul les trois quarts de ma tâche.
— Moi ! dit Anthyme avec un tressaillement de fierté. Comment cela se peut-il, puisque malgré les plaidoiries des autres avocats , ils l’ont condamné ?
— Les juges, reprit M. Soudin, ont, par une interprétation abusive, passionnée , appliqué à des écrits une peine que la loi réserve exclusivement aux
actes. J’espère que la cour de cassation le comprendra. Mais si le jury a nié les actes, le complot, et a déclaré que Georges n’était pas coupable sur ce chef, c’est vraisemblablement parce que les jurés ont cru à un entraînement, à une manœuvre. Georges ne leur est plus apparu que comme un jeune homme crédule, tombant dans le piège d’un homme habile. Ne regrettez pas votre généreux sacrifice.
— Mais si la cour de cassation confirme le jugement; de la cour d’assises ?
— Alors il faudra aviser à sauver Georges, autrement que par les moyens de la loi.
Antbyme se leva.
— Vous me redonnez du courage, monsieur. Je suis venu désespéré me confesser à vous, me faire pardonner mon impuissance, et ensuite, selon vos paroles, je me serais livré à la justice, ou je me serais tué.
— La justice ne vous attend pas et ne vous recevrait pas. Le jugement qui sera rendu dans la dernière audience de la session vous déclarera , sans aucun doute, libre et absous, comme révélateur. Quant à votre suicide, il ne réparerait rien, pas môme la brèche que vous croyez faite à votre honneur; il ne consolerait, et surtout il ne vengerait personne !
— AhI si Georges meurt, que m’importe la vengeance I
— Quel patriote êtes-vous donc? repartit M. Soudin avec autorité. Et parce qu’un héros, un martyr ensanglante et sanctifie votre drapeau, vous le désertez? AhI vous ne savez pas aimer, monsieur de Mussé.
— Moi! rugit le mulâtre, en se frappant la poitrine.
— Non, car vous ne savez pas haïr. Dans quel but faites-vous donc des associations comme celle du Lion dormant, si pour un soldat qui tombe vous renoncez à la lutte? Ah 1 si Georges m’eût écouté! s’il était venu à moi, avant d’aller à vous, je lui aurais montré un autre chemin, à ciel ouvert. Je l’aurais affilié à cette société des patriotes qui n'a pas d’autre formule que la liberté, d’autre but que la liberté, d’autre moyen d’action que la liberté. Vous croyez aiguiser des épées dans vos conciliabules ; vous n’aiguisez que la guillotine. Ce gouvernement tombera sous une révolution, et non sous une conspiration,
— 11 faut un chef pour une révolution, comme pour un complot.
— Non, monsieur. Les révolutions qui se font avec des chefs se font à leur profit : ce sont des coups d’État ou des restaurations; ce ne sont pas des révolutions. 1789 fut une œuvre nationale; le 18 brumaire fut une œuvre personnelle et par conséquent antinationale. Quand un pays sait ce qu’il veut et le veut bien, il trouve toujours des instruments de son
émancipation. Washington reçut sa mission ; il ne l’imposa pas. Nous conspirons, nous, pour éclairer l’opinion; vous conspirez pour la violenter. Je comprends que l’idée du suicide vous vienne, quand votre espérance est trompée; parce que vous vous appuyez sur un homme, et que, l'homme disparu, il ne vous reste rien. Nous ne désespérons jamais, nous qui servons une idée éternelle et invincible.
— Vous aurez beau faire, reprit Mussé avec un sourire, le jour où votre idée triomphera, il faudra l'incarner.
— Pourquoi donc? une Charte nous suffît.
— Une charte! dit Mussé avec mépris, vous en avez une et vous n’ôtes pas content!
— Je suis, au contraire, fort content de l'avoir ; c’est le gage de la Révolution, et le gouvernement qui l’a jurée n’a besoin que de la violer pour tomber ; nous n’avons besoin, nous, que de veiller sur elle, pour conspirer. Voilà ce que j’aurais fait comprendre à Georges Berroy. S’il m’eût écoulé, il serait libre; vous ne parleriez pas de suicide; et je n'aurais pas le cœur déchiré comme je ne croyais pas qu’il fût possible de me le meurtrir.
— Monsieur, dit Anthyme avec tristesse, vous voulez me donner plus de remords que je n’en avais déjà.
— Non; je veux que vous vous rattachiez à la vie, ’ pour vous d’abord, qui êtes un homme de cœur, et
qui devez vous dévouer à réveiller la patrie et non à ressusciter l’empire.
— A mon âge, monsieur, interrompit Anthyme en secouant la tête, surtout quand on a été soldat, on ne change pas de drapeau.
— Le drapeau est le même.
— Et puis, que vous dirais-je? continua Mussé; appelez cela superstition, préjugé, faiblesse : ce héros, ce captif, ce martyr de Sainte-Hélène, nous l’aimons d’une tendresse filiale. A-t-il été terrible, funeste? Je n’en sais plus rien. Je sais seulement que c’était un homme et qu’il nous rendait fiers d’être hommes; je sais que de son temps, on vivait et on mourait dans une atmosphère embrasée; et qu’aujourd’hui on étouffe, on languit dans un ciel tranquille. Tenez! c’est bête comme tout ce que je vais vous avouer; mais depuis que je sais qu’il est brûlé par le soleil des tropiques, je sens qu’il m’est plus cher; comme si cet empereur des blancs que les blancs ont laissé vaincre allait devenir l’empereur des mulâtres. C’est insensé! Vous le voyez; on ne convertit pas, on ne guérit pas de vieux fous comme moi.'
— On les aime quand même, et on les estime toujours, repartit M. Soudin en prenant les deux mains d’Anthyme. C’est aussi pour notre ami, pour notre enfant, que je veux vous donner du i;ourage. Sauvons-le d’abord; nous nous le disputerons plus tard.
— Ne craignez rien, dit Mussé avec une énergie sauvage et les narines frémissantes, dussions-nous mettre le feu à la ville, il n’ira pas à l’échafaud.
— Résignez-vous donc, reprit M, Soudin, à continuer ce rôle qui vous pèse, mais qui nous rendra de grands services encore, et quand je verrai Georges, je lui dirai que je vous ai embrassé pour lui ; alors, j’en suis sûr, il m'embrassera de grand cœur pour vous.
M. Soudin, en achevant ces mots, tendit les. bras à Anthyme ; et ces deux hommes s'étreignirent, en pleurant des larmes viriles.
iir
La prison de Troyes, je crois l’avoir déjà dit, est installée dans un ancien couvent de cordeliers. En 1821, un cours d’eau baignait les murs d’un côté ; le rempart de la ville les dominait de l’autre. Aujourd’h ui le rempart est abaissé, le cours d’eau a été enfermé et se déverse clandestinement dans le canal. La prison, avec ses toits immenses, ses para-’ tonnerres, ses murailles, ses fenêtres garnies de hottes en bois, forme la perspective la plus maussade pour le promeneuF.
Je n’oserais affirmer qu’en 1821, la prison fût
très-gale à rintérieur et très-riante au dehors. Mais les murs étaient moins hauts, des arbres ÿ versaient de l’ombre ; des jardins s’y adossaient et le rempart semblait comme une terrasse de verdure qui récréait un peu les regards des prisonniers. On venait même, quand les assises promettaient un criminel intéressant, surjle rempart, comme à un belvédère qui permettait d’apercevoir dans la cour de la prison l’objet de la curiosité de la ville. Le concierge des Cordeliers, auquel cette complaisance profitait, s’arrangeait toujours pour que le prisonnier en vogue se promenât à certaines heures, dans un certain endroit, et fournît aux yeux le régal attendu.
La prison est vaste, et rarement remplie. Elle ser-^ vait jadis de caravansérail aux convois que l’on . expédiait de différents points du Nord, de l’Ouest ou du Midi, vers Clairvaux. Le chemin de fer a supprimé l’étape de Troyes et les bénéfices qu’elle procurait à tout le monde, notamment au concierge.
C’était un personnage que ce concierge. On l’appe^ lait volontiers monsieur le directeur, bien qu’il ne dirigeât guère que la cuisine spéciale des prisonniers assez riches pour se permettre les douceurs delà pistôle ; mais c’était, en réalité, un négociant de génie. On avait recours à lui pour toutes sortes de fournitures. Le travail des prisonniers lui permettait d’être toujours muni de marchandises, qu’on eût achetées à meilleur compte dans les magasins delà ville, mais
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dont la qualité paraissait bien supérieure, en n’étant plus garantie par l’étiquette d’un marchand patenté.
Il vendait des oiseaux qu’il faisait apprivoiser par les prisonniers et qui nés, instruits en prison, semblaient avoir moins que d’autres l’instinct de la liberté.
11 vendait des feuilles de mûrier aux écoliers qui élevaient des vers à soie, et de la volaille, engraissée ' sans doute aux frais de l’État, aux principaux hôtels de la ville. Le préfet, les jours de gala, et le président des assises à son ordinaire, ne manquaient jamais de se régaler avec les chapons des Cordeliers.
M. Nicole, le directeur- concierge, n’avait pas l’aspect feroucho d’un guichetier. 11 suspendait le trousseau de ses grosses clefs à un clou dans sa chambre et ne le portait pas à sa ceinture, ainsi que font les geôliers des mélodrames. Quand il sortait, il s’habillait comme le bourgeois le plus cossu, et dans l’exercice de ses fonctions, il était toujours fort correctement, quoique très-familièrement vêtu.
C’était un homme de cinquante ans environ qui trouvait sa place bonne, l’embellissait tous les jours, et communiquaitbien un peu de sa satisfactionà ses pensionnaires. J’ajouterai qu’il était le père d’une fille de quinze ans, grande, forte, alerte, presque jolie, qui semblait avoir grandi, avec hâte, derrière le mur de la prison, comme ces fleurs ou ces plantes qui dans l’ombre montent rapidement vers le soleil,
pour échapper à Thumidité. Mademoiselle Jeanne- Nicole connaissait tous les avocats, les recevait, les renseignait ; elle suppléait son père dans quelques soins intérieurs. Les prisonniers l’aimaient, dès le premier jour de leur entrée, et la respectaient jusqu’à la dernière heure de leur séjour.
Ces détails sont nécessaires pour faire comprendre l’atmosphère d’hospitalité provinciale qu’on respirait jusque dans cette demeure de l’expiation. La porte, un peu vermoulue, qui passait pour l’ancienne porte du palais des comtes de Champagne, apportée là comme une épave de la féodalité par la Révolution , ne méritait pas l’inscription que Dante a mise au frontispice de l’enfer. On espérait dans celte prison, pleine de bonhomie, quand on passait devant ce logement de M. Nicole, garni de volières, égayé par ces prisonniers chantants, fleuri de roses qui recevaient la rosée, comme si elles se fussent épanouies en plein jardin ; quand M. Nicole se mettait à votre service, comme le majordome d’une vieille maison; quand il prenait son trousseau de clefs comme pour aller vous choisir à la cave sa meilleure bouteille ; quand mademoiselle Jeanne vous souhaitaitla bienvenue, et avec son allure de rosetrémière, se penchait pour vous faire de la tête la seule révérence qu’elle eût apprise.
Georges Berroy, ai-je besoin de le dire ? était l’objet des plus délicates attentions de la part de M. Ni-
cole et de sa fille. 11 n’y avait plus de madame Nicole, au moins sur la terre. Tous les adoucissements compatibles avec le règlement étaient offerts à Georges, avant le procès, et quand le secret fut levé, il recevait les visites de sa mère, non dans sa cellule ou au greffe, mais dans la plus belle chambre de l’appartement de M. Nicole, ce qui ôtait à l’entrevue son caractère trop pénible et ce qui pouvait donner l’illusion d’une maison de santé.
Après l’arrêt de la cour d’assises, M. Nicole éprouva une minute d’embarras. On soustrait ordinairement les condamnés, par une séquestration absolue, aux curiosités indiscrètes de leurs co-détenus. Il est convenable de faire commencer pour eux l’isolement, le retranchement de la vie, et de les préparer au tombeau. Les règlements ont prescrit ce premier deuil, porté par le condamné lui-même.
Mais à Troyes, la chambre des condamnés à mort était, en 1821, dans la partie la plus sérieuse, la plus triste de la prison. Georges avait une telle sérénité sur le front, une lumière, pour ainsi dire, si vivante, que le directeur (donnons-lui ce nom, puisqu’il va le mériter) comprit qu’il était cruel d’étouffer sous la voûte d’une ancienne chapelle cette protestation de la jeunesse, de la force, de l’avenir, de l’innocence.
M. Nicole, bon par nature, sceptique par état, impartial entre les juges et les condamnés, ne se laissait pas plus influencer par les belles paroles du ré-
quisitoire que par les larmes ou les serments des condamnés. C’était lui qui jugeait en dernier ressort; mais il jugeait pour lui seul, et c’était là le malheur; car U eût, dans bien des cas, réformé fort à propos des jugements iniques ou réparé le tort fait à la morale par des indulgences scandaleuses.
Depuis plusieurs mois, il avait son opinion faite sur le compte de Georges et l’avait proclamé innocent. Aussi fut-il très-affecté, quand on lui commanda la calèche, ce qui était un symptôme infaillible, et devint-il (rès-sérieux, quand il connut, avant le retour môme de la voiture, le résultat du procès.
Sa fille Jeanne l'observait pendant qu’on ouvrait la grande porte et que les condamnés entraient dans la cour ; il tenait ses clefs à la main, et les remuait machinalement les unes après les autres, comme s’il eût voulu en chercher une qu’il ne trouvait pas.
— J’espère bien que vous n’allez pas déménager M, Berroy, dit mademoiselle Nicole.
— Je devrais le faire ; mais je ne m’en sens pas le courage.
— Non, vous ne devez pas le faire. M. Berroy n’est pas un assassin. Ce n’est pas un condamné comme un autre.
— Tu as raison.
Allumant sa lanterne, M. Nicole conduisit Georges et Houdaille qui étaient logés, porte à porte, dans le
même couloir. En montant l’escalier, Georges s’arrêta, un peu essoufflé.
— Esl-ce que vous savez?... dit-il au directeur.
— Oui, monsieur, répondit M. Nicole, gravement, je sais tout.
— Vous attendiez-vous à cela ?
— Je m’attends toujours à tout, monsieur; j’en ai tant vu 1
Georges, qui avait repris haleine, gravit quelques marches; quand il s’arrêta une seconde fois, au second palier, se tournant vers M. Nicole :
— Vous qui avez de l’expérience, lui demanda-t-il, croyez-vous que la chose aille... jusqu’au bout?
La lanterne trembla un peu dans la main qui la portait.
— Je suis bien embarrassé pour vous répondre, dit d’une voix hésitante l’honnête M. Nicole.
— Oh! ne vous gênez pas; n’ayez pas peur.
M. Nicole hocha la tête.
— Ce n’est pas la peur de vous attrister qui me re- . tient, monsieur Berroy ; car je vois que vous avez le courage qu’il faut avoir; mais c’est qu’en vérité je ne sais que dire.
— • Oh I vous en dites assez. Mon cas est douteux, n’est-ce pas? Allons! c’est encore un mois ou deux d’ennui, d’attente.
On était arrivé devant les portes des deux cellules.
Houdaille, avant d’entrer dans la sienne, tendit la main à Georges Berroy.
— Bonne nuit, lui dit-il, en accentuant son souhait d’un sourire.
— Je crois que je dormirai bien, répondit Georges avec simplicité, je suis brisé de fatigue. Bonne nuit aussi, mon ami !
Houdaille fut verrouillé dans sa cellule et M. Nicole précéda Georges dans la sienne.
C’était évidemment une des plus grandes, une des mieux situées de la prison. Elle avait les proportions d’une chambre. Située au troisième étage, elle recevait abondamment l’air et la lumière. Par un hasard que M. Nicole n’avait pas corrigé, les hottes en bois placées devant les deux petites fenêtres, du côté du rempart, étaient plus basses que dans les autres chambres, si bien qu’avec le plus petit effort, en se haussant sur les pieds, ou en montant sur une chaise, on pouvait voir, non-seulement les remparts, mais encore le raail, qui était au delà, et un horizon de verdure, dans une succession de jardins. Les planches ne paraissaient avoir été placées que pour épargner au prisonnier la vue du préau et des toits inférieurs de la prison.
Georges aimait et appréciait sa chambre ; depuis sept mois, il l’avait ornée, arrangée; il y avait suspendu ses souvenirs, accroché ses pensées. 11 s’y retrouva avec bien-être; il lui sembla que rien n’était
encore changé dans sa vie, puisque rien n’était changé dans sa chambre.
— Je craignais de ne pouvoir dire adieu à tout cela, soupira- t-il en jetant son chapeau, son manteau, sur son lit et en promenant son regard autour de lui. Monsieur Nicole, vous me gâtez.
Le directeur alluma une chandelle, qu’il plaça sur la table de Georges.
— Pourquoi vous aurais-je dérangé, lui réponditil, puisque que vous vous trouvez bien ici?
— Sans doute, mais le règlement?
— Le règlement, monsieur! je le respecte. C’est pour moi comme ces barreaux en fer que je ne puis ni scier, ni desceller pour faire plaisir à un prisonnier, mais derrière lesquels je me réserve de clouer des planches plus ou moins hautes et plus ou moins jointes.
Georges remercia d’un signe de tête. Il alla à la fenêtre. La lune mettait comme un drap d’argent sur le chemin du rempart et miroitait au loin dans les flaques d’eau du canal, alors inachevé.
— La belle soirée ! dit-il.
— Que faut-il vous monter pour souper? demanda M. Nicole.
— Ce que vous voudrez ! On devrait, au sortir de l’audience, exécuter les condamnés à mort, ne pas leur laisser le temps de trop attendre, d’avoir des préventions contre la guillotine. J’envie M. Gouaultl
L'encre n’était pas séchée sur le libellé de sa sentence, qu’on le fusillait! Moi, si l’on me disait de choisir mon jour et mon heure, je répondrais : tout de suite! à la condition de pouvoir sortir par cette fenêtre, d’aller vers un échafaud placé là-bas, dans cette lumière qui fait comme un chemin céleste. Je ne sais pas quel homme je serai dans un mois ; mais je sais bien qu’aujourd’hui je suis prêt.
— • Ce n’est pas bien do parler ainsi, monsieur, reprit M. Nicole, avec un ton de paternel reproche ; quand on a votre âge, vos espérances, tant d’années à vivre, et si peu de crimes à expier; surtout quand on a une mère et des amis...
Georges se sentit mordu au cœur ; il quitta la fenêtre, vint à la table, tomba sur une chaise et s’accouda : des larmes jaillirent de ses yeux.
— Pauvre mère ! dit-il. Vous avez raison, M. Nicole. Quand on n’est pas seul au monde; quand on a une mère qui ne vit que pour vous et d'autres cœurs qui vous aiment, il ne faut pas être si fier de s’être fait condamner à mort. Vous avez raison.
M. Nicole, qui se connaissait en chagrins et qui en avait vu de toutes sortes, de toutes qualités et de toutes sincérités, trouva celui-là salutaire et respectable. Par état, il avait dégusté bien des larmes, afin de démêler celles que l’hypocrisie conseillait aux condamnés. Les larmes de Georges avaient la saveur
des larmes vraies et fécondes, pluies du cœur qui font fleurir môme le désespoir.
En redescendant, M. Nicole avait à la fois l'air • attendri et satisfait.
— Comment va-t-il? lui demanda sa fille.
— Bien. C’est un homme, et c’est encore un enfant. Il ira intrépidement où il faudra aller, et il pleure, en pensant à sa mère.
— Il doit être bien beau dans sa douleur, reprit mademoiselle Jeanne avec un petit soupir d’artiste.
M. Nicole savait que les admirations de sa fille pour les prisonniers ne tendaient aucun piège à son innocence. C’était la vertu de son état.
— Tu vas le voir, lui dit-il obligeamment, car tu vas lui monter à souper, ainsi qu’à son voisin.
Quelques instants après, en effet, M. Nicole et sa fille portaient à Berroy et à HoudaiUe leur repas du soir.
Georges fut retrouvé dans la même attitude. Le front dans les mains, il pleurait doucement.
Jeanne prépara son couvert, sans qu’il s’en aperçût. Quand elle eût fini :
— Désirez-vous quelque chose encore ? lui demanda-t-elle de sa plus douce voix.
Georges écarta les mains, regarda vaguement et secoua la tête :
— Ce que je désire, vous ne pouvez me le donner, mademoiselle Jeanne.
— Je puis le demander à Dieu , répondit la jeune fille.
— Oh 1 ce n’est pas ce que vous croyez ! Mais je sens que je passerais une nuit heureuse, si j'étais rassuré sur le compte de ma mère.
— Ce n’est que cela! dit Jeanne avec vivacité. Je ferai la commission. Il n’est pas tard, et je serai bientôt de retour. Est-ce tout?
— Puisque vous êtes si bonne, commença Georges..., puis il s’interrompit, réfléchit... C’est tout, dit-il.
Quand Jeanne et son père eurent quitté la chambre, Georges murmura à demi-voix :
— M’informer d’Emilie c’était lui faire injure.
Il n’avait besoin que de regarder dans son propre cœur, pour la voir. Il h’avait besoin que de se rappeler les deux journées du procès, pour l’entendre. Pourquoi tout à coup, au milieu de cette évocation, se leva-t-il, transporté, et vint-il à sa fenêtre contempler encore pendant longtemps la belle nuit argentée? Pourquoi avait-il besoin, en pensant à Emilie, en s’imaginant qu’il la voyait, de regarder de la lumière et du ciel ?
Que ceux qui ont aimé, souffert et pleuré, répondent; les autres ne sauraient le comprendre.
Georges resta plus d’une heure à la fenêtre, monté sur une chaise, absorbé dans la vision d’innocence, de bonheur, d’amour et de prière qu’il trouvait dans
cette belle soirée. Il bénissait jusqu'au brouillard léger, argentin, qui lui dérobait parfois le tableau du rempart, du mail et du ciel, et qui lui semblait une image de sa destinée, incertaine, flottante, suspendue entre le ciel et la terre, entre la vie et la mort, mais pure et blanche, dans sa confusion.
Au bout d’une heure, il entendit le bruit des verroux qu’on tirait, et se retourna vivement. Jeanne Nicole, une lanterne à la main, les joues colorées par la course, la poitrine haletante, les yeux bril- • lants, la lèvre entr’ouverte par un sourire, venait à lui.
— La commission est faite, dit-elle.
Georges quitta la fenêtre et pâlit.
— Rassurez-vous , monsieur , madame Berroy dort, paisible. Elle ne sait que ce que Madeleine Martin et Suzanne lui ont dit; elle croit à deux ans de prison; elle est persuadée que le jugement sera cassé, que vous serez bientôt libre. Dormez en paix.
— Merci, mademoiselle Jeanne. Combien de temps durera l’erreur de ma mère?
— Oh I ne craignez rien ! on ne laissera approcher d’elle aucun indiscret, et quand elle viendra ici, nous dirons comme Suzanne et comme Madeleine.
— Oui ; mais cette sécurité peut être suivie d’un terrible réveil, si mon pourvoi est rejeté.
Jeanne se rapprocha de Georges, et levant sa lanterne de façon à en être bien éclairée :
— Eh bien! lui dit-elle en le regardant avec des yeux fixes et en montrant ses dents blanches dans un large sourire, attend rez-vous qu’on vienne vous chercher pour vous conduire à la place du Marché au blé? Si j’étais un homme, il me semble qu’il me serait facile de passer par cette fenêtre et de monter jusqu’au rempart.
— Fuir! dit Georges avec dédain.
— Non, mais s’envoler, repartit la jeune fille avec un geste charmant, en faisant claquer ses doigts en l’air.
— Vous êtes bonne, mademoiselle Jeanne, je vous remercie.
Il attira la jeune fille par un mouvement d’effusion fraternelle, et lui mit sur le front le long et tendre baiser qu’il ne pouvait donner à sa mère et h Émilie.
Jeanne rougit, se recula, toute confuse. Sur le seuil de la chambre, elle s’arrêta :
— A propos, dit-elle avec un rire enfantin, j’oubliais quelque chose que mademoiselle Suzanne m’a donné pour vous.
— Qu’est-ce donc?
Jeanne Nicole tira de son corsage un petit bouquet de violettes et, le montrant de loin :
— Vous ne l’avez pas senti, demanda-t-elle avec une innocente raillerie, quand je me suis approchée de vous? Pourtant il embaume.
Georges tendit la main.
— Bonne Suzanne ! murraura-t-il.
Jeanne, par un geste rapide, retira à elle le bouquet, avant que Georges eût pu le saisir :
— Attendez, dit-elle, vous ne connaissez pas encore toutes les vertus de ces petites fleurs. On m’a bien recommandé de vous dire qu'elles faisaient partie d’une touffe qui est dans un vase sur le petit guéridon de marbre du salon ; que madame votre^ mère les a eues près d’elle toute la journée et qu’elles ont été cueillies
Mademoiselle Nicole s’arrêta. Cette fille de geôlier s’entendait aux tortures.
— De grâce l 'dit Georges d’un ton suppliant.
— Qu’elles ont été cueillies dans le jardin de madame Delatour par mademoiselle Emilie.
Georges s’élança, enleva les violettes des mains de Jeanne, et les portant à ses lèvres:
— Merci, merci, dit-il à la jeune fille.
— Me ferez-vous faire encore des commissions ? demanda mademoiselle Nicole.
— Ah 1 vous êtes un ange, repartit Georges qui était revenu à sa table, et qui semblait vouloir y manger les violettes.
Le compliment ne donna, cette fois, aucune confusion à Jeanne; elle regarda le prisonnier avec un sourire plus sérieux et sortit de la chambre. Derrière la porte, pendant qu’elle fermait avec précaution la grosse serrure, pour que le pauvre prisonnier
n’entendît pas trop distinctement ce bruit odieux, elle se dit à elle-même :
— Il m’a repris son baiser pour le donner aux violettes. Mais je ne lui en veux pas ! Ah I si j’étais libre, comme il aurait bien tôt sa liberté!
Et tout en regardant le trousseau de clefs paternel qu’elle avait passé dans le ruban de son tablier, elle descendit rapidement le grand escalier de la prison.
Le lendemain de très-bonne heure, M. Soudin, introduit par M. Nicole en personne, qui se retira aussitôt, entrait dans la chambre de Georges Berroy. L’avocat était plus pâle que le condamné. Ils se regardèrent, n’osèrent s’interroger d’abord sur la nuit qu’ils avaient passée et s’embrassèrent.
— Georges, dit M. Soudin, voici votre pourvoi : signez-le.
— Volontiers; je n’ai rien à vous refuser.
Georges signa le papier qu’on lui présentait. Comme
il le rendait :
— Vous ne le lisez pas? lui demanda M. Soudin. —A quoi bon?
— Ah! mauvais avocat, vous perdez une belle occasion de prendre une leçon de droit.
— Sérieusement, monsieur, vous croyez à la valeur de ce pourvoi?
— Si je crois à la valeur de mon argumentation? Certes, de toute mon âme. Je vous pardonne d'en douter ; mais je ne me pardonnerais pas de vous suggérer une espérance que je n’aurais pas.
— Espérer ! reprit Georges, en retenant ce mot sur ses lèvres par une vibration lente et douce. Quel motl comme il est difficile de le chasser de la langue humaine, et plus difficile encore de le déraciner du cœur humain ! Depuis hier, je me le suis répété bien des fois. Je l’ai repoussé ; il est revenu obstinément. Oui, j’espère dans une justice plus haute que celle des hommes, qui me punirasi je dois être puni, mais qui n’essayera pas de me torturer; oui, j’espère dans une vie qui ne dépendra pas de douze bourgeois effrayés, oui, j’espère dans des amitiés qu’on ne pourra pas ternir, et j’espère dans un amour qui ne finira pas !
Après avoir exhalé dans ces paroles enthousiastes, dans cette sorte de prière du matin, l’hymne de son cœur, Georges se calma et continua presque gaiement :
— Si vous saviez, cher maître, comme la première nuit d’un condamné à mort lui sert à rectifier ses idées I comme l’effort qu’il a tenté lui parait mes» quin ! comme la société qu’il a voulu ébranler, en employant toute ses forces, lui paraît formidable,
elle qui, du bout du doigt, lui casse les bras et le rejette mutilé, condamné à mort, sur le caillou dont il faisait le rocher d’Encelade! Quels hommes on donnerait à la génération future, si l’on faisait passer tous les aspirants à la virilité par une condamnation à mort!
— Je vois, dit M. Soudin, que vous avez peu dormi cette nuit.
— Ce n’est pas de ma faute. Je pensais dormir et rêver. Une herbe magique. Une petite fleur qu’on m’a envoyée de la maison maternelle, et qui avait été cueillie dans un jardin que vous connaissez, m’a tenu éveillé toute la nuit et m’a donné de beaux rêves. Je suis encore dans l’ivresse de mon insomnie. Je vous en prie, laissez-moi n’en sortir que lentement et excusez-moi de tant bavarder.
— Ah I cher enfant, ce n’est pas moi qui couperai vos ailes. Rêvons ensemble; et pour commencer, laissez-moi vous raconter mes songes d’hier au soir.
Georges fit asseoir M. Soudin, s’assit tout contre lui, et, lui prenant les deux mains :
— Parlez, dit-il d’une voix haletante.
— Ce n’est pas 6! elle que je parlerai tout d’abord.
— Oh ! je vous en supplie !
— Qu’aurais-je à vous apprendre que vous ne sachiez déjà ? Elle a pleuré, elle a séché ses larmes ; elle est forte, elle espère.
— Ah ! comme je l’aime ! murmura Georges avec passion.
— J’ai reçu hier, après l’audience, la visite de votre ami Anthyme de Mussé.
— Luil il est à Troyes? l’imprudent, le malheureux 1
— Il est à Troyes où, dans quelques jours, il pourra se promener impunément, absous et accablé de cette absolution.
— Pauvre Anthyme !
— Ne le plaignez plus ; car il sait que vous n’avez pas douté de lui une seule minute. Il est venu à moi, désespéré, craignant d’avoir livré pour rien son hon^ neur en pâture à l’opinion. Je l’ai rassuré ; je lui ai dit, ce qui est vrai, que votre chance de salut vous vient de lui. Que s’il a été imprudent, en vous engageant dans cés affiliations dangereuses , il a fait tout ce qu’on peut attendre de la force humaine pour vous sauver. Je l’ai embrassé comme un brave cœur, un peu fou, mais fou de dévouement et d’amitié, et je lui ai promis de vous embrasser en son nom.
— Merci, merci, dit Georges, en étreignant M. Soudin par un embrassement filial, et en se levant ensuite avec vivacité. La douleur d’Anthyme était mon remords. Vous venez de m’enlever un fardeau pesant. Oui, c’est un brave cœur; vous l’avez bien jugé. Si j’avais douté de lui, il serait mort ; et si je meurs, il se tuera. Ne puis-je le voir, l’embrasser?
— C’est impossible maintenant, et jusqu’à ce que je connaisse le sort de notre pourvoi.
— Pauvre Anthyme !... Maintenant, M. Soudin, parlez- moi d’elle.
Au lieu de répondre, M. Soudin regarda Georges en silence, avec des yeux profonds, curieux. Il plongeait dans ce cœur gonflé de tendresse, qu’il allait faire déborder.
— Pourquoi vous taisez-vous ? balbutia Georges.
— Parce que ma vieille bouche d’avocat, mon jeune ami, dirait mal les douces choses que vous brûlez d’entendre, et parce que j’ai amené un orateur qui parlera mieux que moi.
— Elle ! s’écria Georges qui bondit tout à coup.
— Oui, elle est
Georges s’élança vers la porte ; M. Soudin le retint par le bras :
— C’est une grande faveur, mon ami, que M. Nicole nous accorde.
— Oui, oui, je le remercierai.
— Ne faites pas de bruit ; que personne ne vous entende ! Ne rendez aucun malheureux jaloux.
— Ne craignez rien ! ne craignez rien ! Je parlerai à voix basse, répondit Georges agité et en baissant la voix, et si vous me défendez de parler, je m’agenouillerai devant elle, je la regarderai, je la contemplerai, et cela me suffira; tenez; je reste à cette place, je ne bouge pas ; ouvrez vous-même !
M. Soudin alla à la porte de la chambre, derrière , laquelle se tenaient M. Nicole et Emilie.
— Tu peux entrer, maintenant, dit-il à sa nièce.
Emilie entra. Un rayon de soleil se précipita avec èlle dans la chambre du prisonnier. Georges lui tendait les deux bras, qu’elle lui tendait aussi. Mais à deux pas l’un de l’autre, une pudeur sublime, une émotion chaste, la peur de leur amour, les fit hésiter et les arrêta. Il leur semblait qu’ils dussent s’anéantir et disparaître dans leur embrassement.
Emilie baissa les yeux, dont les paupières palpitaient; Georges devint pâle ; ils se prirent les mains, les serrèrent en silence ; puis la même source jaillit ; leurs visages furent inondés de larmes et le premier bruit de leurs lèvres fut un doux et long sanglot.
—C’est vous! c’est vous, Émilie, dit enfin Georges. Je n’avais pas rêvé tant de bonheur.
— C’est moi, votre amie, votre fiancée, et, quand vous le voudrez, Georges, votre femme.
— Ma femme ! quel mot avez-vous dit?
— Le mot que j’ai dans le cœur, depuis que je vous connais, et qui ne quitte plus mes lèvres, depuis que vous souffrez.
— Ne le prononcez plus, je vous en conjure, vous m’ôteriez tout mon courage.
- — Est-ce donc si terrible d’être mon mari ?
— Votre mari ; je me suis souvenu cette nuit de ce que vous m’avez dit un jour, Émilie. C’était dans
le jardin des Noës, sous la treille ; je vous tenais les mains, comme je vous les tiens en ce moment, et je vous demandais d’être ma femme. Vous me répondiez que j’avais trop d’orgueil, que je voulais une veuve pour porter triomphalement mon deuil, et non une compagne pour une destinée dont je n’étais pas le maître.
*— J’ai eu tort de parler ainsi, Georges, pardonnez mol.
— Non, vous aviez raison ; si j’acceptais aujourd’hui, je serais un orgueilleux, un égoïste. Vous, ma femme ! pour un mois, pour un jour !
— Dites pour une éternité, Georges.
— Quand je serai au-delà de la vie, dans l’éternité, nos âmes se rejoindront ,Émilie. Jusque là la mienne doit expier toute seule.
— Mais vous croyez donc que vous allez mourir et que nous vous laisserons tuer! s’écria Émihe en se reculant, et en joignant les mains avec un air de révolte et d’enthousiasme.
— Je crois que je suis condamné, dit Georges.
— Par des ennemis ! c’est une revanche à prendre ! continua Émilie, et nous la prendrons.
— Par des enne m is qui me tiennent sous les verroux !
— Défiez-nous de vous arracher d'ici, et vous verrez ! Quand môme votre pourvoi serait rejeté, ils ne vous tiendraient pas encore. Si vous ne voulez pas que ce soit votre femme qui vous délivre, vous me
forcerez à braver la calomnie. Vous aur^z eu ainsi l’honneur de votre ami et celui de votre fiancée en sacrifice ; serez-vous plus satisfait ?
Georges fit quelques pas dans sa chambre, se tordant les mains, poussant des soupirs ; il revint' à M. Soudin :
— Dites-lui donc, monsieur, que je n’ai pas le droit d’accepter son avenir, moi qui n’ai plus d’avenir à lui donner en échange.
— Dites-lui donc, mon oncle, repartit à son tour Émilie, en enlaçant de son bras le bras de M. Soudin, que je n’ai plus d’autre avenir que le sien, d’autre horizon aujourd’hui que cette prison.
— Chers enfants, dit M. Soudin, je vous bénis tous les deux. Vous avez raison, l’un et l’autre ; et l’un et l’autre, vous dépassez la réalité. Toi, Émilie, tu fais bien de lui dire que dès maintenant tu veux être sa femme. C’est par le devoir que l’amour devient une vertu. Vous, Georges, vous avez raison de différer une consécration prématurée. Ne vous hâtez pas, mes enfants, de vous élancer dans l’infini qui vous tente, parce qu’il est la délivrance. Je ne donnerai mon consentement à Émilie, que quand je serai à bout de procédure; et je ne vous forcerai, Georges, à l’épouser, que quand vous sortirez d’ici.
— Sortir! repartit Berroy avec mélancolie. Voilà un mot bien vague. Quand je sortirai d’ici ? Pour quel trajet?
-Taisez-vous, Georges, dit Éinüie avec tristesse.
— Laissez-moi ne pas oublier tout à fait cette condamnation qui me vaut votre visite et un bonheur immortel.
— Croyez-vous donc, reprit Émilie, que si vous étiez libre, je vous aimerais moins?
— Si j’étais libre, repartit Georges en redressant la tête, je ne saurais pas vous aimer mieux, mais je saurais mieux vous prouver combien je vous aime.
— Serait-ce en m’obéissant? Eh bien I obéissezmoi, comme si vous étiez en liberté.
— Que voulez-vous de moi?
— Je veux que vous ne songiez à l’injustice ou à la cruauté de vos juges, que pour aspirer à faire casser leur arrêt.
— Je vous ai obéi d’avance; j’ai signé le pourvoi.
— Ce n’est pas assez. Je m’imagine qu’il y a dans la volonté continue, persistante, une force qui s’impose à travers la distance et les obstacles. Si c’est une superstition, je veux que vous la partagiez.
— Croyez-vous que je sois assez infatué de mon rôle de victime pour ne pas désirer ma délivrance ? Je vous obéirai.
— Je veux, si mon oncle arrivait à douter du succès, que vous me suiviez, quand je vous ouvrirai cette porte, ou quand je vous ferai dire : Suivez l’ami qui vient de ma part.
— Que pourriez-vous faire?
— Je n’en sais rien encore, mais une voix que rien ne fait taire me parle dans le cœur de votre délivrance. Je veux me rendre digne de l’amour d’un conspirateur, en conspirant à mon tour. M’obéirezvous?
— Je vous jibéirai.
— Je n’en demande pas davantage, continua Emilie avec une rougeur charmante, puisque vous m’avez refusé tout d’abord avec obstination ce que je venais vous otirir, et puisque mon oncle vous a encouragé dans votre refus. Merci, Georges, merci.
— C’est vous qui me remerciez, et c’est moi que vous comblez?
— Quand vous serez mon mari, reprit Émilie, qui souriait à travers ses larmes, je me rembourserai en vous torturant.
— Ahl ma femme, ma chère femme, dit Georges en tombant à genoux devant la jeune fille et en lui couvrant la main de baisers.
— Vous l’entendez, mon oncle ! murmura Émilie, triomphante, épanouie et pleurante; vous l’entendez! il m’appelle sa femme !
Elle se baissa pour lui mettre un baiser sûr le front.
Georges, se relevant, la prit dans ses bras et la serra contre sa poitrine.
11 fallut forcément que M. Soudin trouvât dans la
solennité de cette entrevue une excuse au baiser qui confondit, devant lui, pendant une seconde, les lèvres et les âmes des deux fiancés.
Érailie confuse et enivrée se dégagea doucement de l’étreinte de Georges.
— Adieu, balbutia-t-elle, adieu!
— Vous partez? Déjà 1
Émilie leva sur lui ses yeux suppliants, où le reproche se fondait pour ainsi dire dans le feu de la prière.
— Oui, laissez-moi vous quitter. Mon oncle doit partir ce matin ; au revoir, Georges.
— Vous me dites au revoir. Quand vous reverrai-je?
— Tous les jours, là, sur le rempart, je viendrai ; mettez-vous à la fenêtre,
— Encore un instant, Émilie ; ne partez pas encore!
M. Soudin intervint.
— Il le faut, mon ami. Je n’ai que le temps d’aller déposer le pourvoi au greffe, et de demander qu’on hâte Texpédition du dossier. A midi, la chaise de poste m’attendra, et demain, je le jure, à pareille heure, je serai à Paris. Embrassez-moi, mon enfant. Je n’ajouterai rien aux recommandations d’Émilie. Je lui écrirai. Selon mes lettres, elle agira.
— Adieu , répondit Georges en embrassant M. Soudin. Quoiqu’il m’arrive maintenant, je vous
devrai une reconnaissance aussi longue que ma vie. Vous m’avez empli le cœur; vous m’avez véritablement sauvé. Au revoir et merci.
Émilie, pendant l’échange de ces dernières paroles, avait gagné doucement la porte. C’était l’effort suprême de son courage; et quand Georges, reconduisant M. Soudin, voulut une dernière fois au moins lui parler, elle était dans le couloir de la prison, sous la garde de M. Nicole, qui avait fait très-patiemment sa faction pendant cette émouvante entrevue.
La porte se referma sur le prisonnier avec ses bruits de ferraille et de verroux; mais elle enfermait avec lui un pan du ciel.
Georges, en se retrouvant seul entre les quatre murs de sa cellule, eut la sensation d’un homme que la marée enveloppe et va noyer.
Il étendit les bras, fit plusieurs fois le tour de la chaise sur laquelle Émilie s’était assise, puis alla se placer à la fenêtre, s’imaginant peut-être qu’elle était déjà sur le rempart, et finit par rester en contemplation devant l’horizon.
Émilie voulut se contenir devant le directeur de la prison. Mais M. Nicole la mit à l’aise. Il prétexta les devoirs de sa charge, une ronde à faire et s’éloigna rapidement dans le long corridor, laissant M. Soudin et sa nièce seuls devant l’escalier.
— J’ai peur de tomber, mon oncle, dit Émilie en se retenant àM. Soudin, j’ai le vertige.
M. Soudin l’enveloppa d’un bras, tandis qu’avec une main il lui caressait le front, pour chasser les nuées qui menaçaient de s’y poser. Emilie, qui avait fermé les yeux d’abord en se laissant bercer comme une enfant, les rouvrit peu à peu et dit à son oncle :
— Comme vous êtes bon !
— Comme je suis faible, n’est-ce pas? répondit M. Soudin, avec un hochement de tête indulgent.
— Ahl mon oncle, ne me grondez pas. Il fallait bien lui donner plus de force que je n’en avais moimême.
M. Soudin n’avait pas envie de gronder. Il ne répliqua pas. Assujettissant le bras de sa nièce sous le sien, il descendit lentement avec elle l’escalier. Au bas, devant la porte d’entrée, mademoiselle Jeanne Nicole, un peu curieuse, mais se faisant pardonner sa curiosité par son air de bonté, attendait les deux visiteurs.
— Vous n’avez pas de recommandation à me faire? dit-elle à É mille.
— Aucune, répondit Émilie étonnée de la question.
— Pas même celle d’aller vous demander, de temps en temps, pour lui, des bouquets de violettes?
Émilie regarda Jeanne avec plus d’attention. Les yeux de mademoiselle Nicole étaient grands ouverts, comme s’ils eussent demandé qu’on les interrogeât, en promettant de répondre avec franchise.
— Toutes les fois que vous le pourrez, mademoi-
selle, reprit Emilie, vous viendrez me demander des fleurs.
— Je le puis tous les jours.
Emilie devinait distinctement une offre de complicité. Elle ne voulut, devant son oncle, faire aucun pacte avec la fille du guichetier.
Elle se borna à répliquer :
— Alors je vous attendrai demain.
— J'irai sans faute vous voir, mademoiselle.
M. Soudin partit le jour même pour Paris, et Émilie, ne sachant plus si elle était heureuse ou désespérée, depuis sa visite à la prison, alla passer le reste de la journée auprès de madame Berroy.
C’était vivre encore près de Georges ; c’était parler de lui, et presque lui parler, en recevant des réponses; car Émilie avait remarqué que la bonne madame Berroy avait dans la voix certaines inflexions toutes pareilles aux inflexions de la voix de son fils, et en fermant les yeux, elle s’imaginait ou voulait s’imaginer qu’elle l’entendait parler.
Madame Berroy s’apprêtait à aller à la prison. Émilie la retint en lui donnant des nouvelles, en l’exhortant à remettre sa visite au lendemain. Elle
voulait, croyait-elle, ménager la sensibilité de Georges et celle de madame Berroy; mais peut-être, au fond de lame, une jalousie d’amante et d’épouse l’empêchait-elle de laisser troubler par les émotions maternelles et filiales l’extase dans laquelle Georges était resté.
Madame Berroy se résigna, en écoutant Émilie, et en racontant, avec cette prolixité qui se révèle dans la douleur, les années d’enfance de son fils. De temps en temps, un gémissement interrompait le récit. Quand elle parlait des premiers vêtements blancs dont elle avait habillé Georges, un jour de Fête- Dieu, de ses premiers jeux sur les promenades, de l’admiration de toute la ville pour ce bel enfant, de la terrible chute qu’il avait faite un jour, en roulant dans les fossés du mail, elle s’arrêtait tout à coup en disant :
— Mon Dieu I était-ce donc pour qu’il fût condamné à deux ans de prison que je l’ai sauvé, que je l’ai élevé ; que je l’ai fait si beau, si brave, si bon I
Émilie frémissait chaque fois que madame Berroy parlait de la condamnation de son fils. La pauvre femme ne tomberait-elle pas foud royée, si tout à coup la vérité éclatait par une inadvertance? Aussi, s’étudiant avec soin, guettant les questions, affectant de sourire à chaque plainte de la veuve contre l’énormité de la condamnation, Émilie, par un retour cruel, ne pensait qu’avec plus d’opiniâtreté à cette
sentence de mort qu’elle était obligée, à chaque instant, de travestir.
Vers la fin de la journée, ce supplice avait dissipé les illusions qu’elle avait rapportées de la prison, et quand elle sortit pour revenir chez elle à la nuit tombante avec Madeleine Martin qui l’escortait :
— Comme j’ai souffert ! dit-elle.
— Et moi, cette nuit, il m’est venu des cheveux blancs, répliqua Madeleine avec une colère concentrée. Pourquoi l’ai-je rencontré à Paris, ce pauvre M. Georges ? Pourquoi lui ai-je dit un tas de menteries pour l’exciter ? C’est moi qui l’ai perdu, mademoiselle.
— Il ne s’agit plus de cela, Madeleine, reprit Emilie avec fermeté. Si vous avez des remords, apaisez-les, en m’aidant à le sauver !
La condamnation de Georges Berroy, après une journée de stupeur, parut à la bourgeoisie troyenne une catastrophe pour elle-même, et un quasi attentat contre sa dignité. C’était le fils d’un ancien fabricant de bonneterie qu’on venait de punir comme le pire des malfaiteurs, comme un assassin, un incendiaire, ou un faux monnayeur.
Si le flegme champenois n’eùt contenu ce soulèvement de la conscience ou de la vanité, une émeute eut été possible.
On se borna à chuchoter l’indignation générale, à
se promettre tout bas de ne plus porter aucun acte à faire chez maître Capitain.
Un ancien colonel de l'armée de la Loire, qui allait pourtant à la messe tous les dimanches, eut le courage de reprendre ses titres de propriété et son contrat de mariage dans l’étude du notaire.
Une ligue s’organisa parmi les jeunes gens à marier, pour condamner à un célibat perpétuel les deux filles de M. Capitain.
Pierre Delétang , qui s’était réhabilité par son attitude finale à la cour d’assises, et par les derniers termes de sa déposition, fut le plus ardent à susciter cette vengeance.
On avait parlé très-souvent de son union possible avec ime des séraphiques enfants de M. Capitain : il ne se montra que plus acharné contre elles.
— Si mon ami Georges Berroy est guillotiné, disait-il en frappant du poing les tables du café de la place d'Armes, et avec des yeux flamboyants, je jure qu’elles porteront son deuil toute leur vie.
M. Capitain, malgré la hauteur de son orgueil et l’inflexibilité de sa foi, se sentit assez menacé et retrouva au fond de sa poitrine assez de sensibilité paternelle, pour juger prudent de quitter Troyes momentanément. Il avait peur qu’on n’insultât publiquement ses filles. Il partit pour Paris, et alla demander des consolations au révérend père Capitain, son frère. Le maintien de la condamnation de Geor-
ges Berroy pouvait être un des éléments de ces consolations précieuses, et le père Capitain avait de l’influence. Mais rien n’autorise pourtant à penser que les deux frères sigirent activement à cet égard. Le fait a été affirmé, sans être jamais prouvé.
Les clercs du notaire, émancipés par son départ, secouèrent son joug dès qu’il ne fut plus là pour l’imposer, et désertèrent tous l’étude, en prétendant qu’on les exerçait, toute la journée, à y dénoncer les patriotes, et qu’ils passaient leur temps à copier des rapports à la police et au parquet.
Cette fable absurde, cette fuite de M. Capitain procurèrent un grand soulagement à l’indignation publique. On n’osait protester tout haut contre l’arrêt de la cour d’assises ; mais on ne se gêna pas pour accabler le notaire, surtout depuis son absence. Quelques royalistes prudents le renièrent ; et le grandvicaire de l’évêché, qui passait pour libéral, ayant exprimé quelques doutes sur la légitimité du cas de conscience, auquel avait obéi M. Capitain, il n’en fallut pas davantage pour que des dévots eux-mêmes avouassent que leur pitié n’allait pas jusqu’à dresser le trône et l’autel sur le bureau du commissaire de police.
Fort heureusement pour l'orthodoxie religieuse et royaliste dont il était le martyr, M. Capitain était riche. H supporta comme un saint, qui a des rentes, cette rude épreuve, cet amoindrissement de la va-
leur temporelle de son étude; et quand il apprit à Paris que ses panonceaux étaient une cible pour la haine de ses cqncitoyens, il suspendit, en rêve, ces iilsignes de sa profession terrestre comme des exvoto sublimes aux deux piliers en diamant de la porte du paradis. Plus que jamais il crut avoir conquis sa place dans h banc d’œuvre céleste des confesseurs de la foi.
Cette sympathie publique à l’égard de Berroy inquiéta le préfet et le procureur du roi, non au point de vue de l’ordre matériel, mais au point de vue, aussi intéressant pour eux, quoique plus restreint, de leur
intérêt personnel. Les députés de l’Aube se plaignirent de l’importance qu’on avait voulu donner, dans leur département, à une affaire toute simple. Le procès du 19 aow# n’était pas commencé devant la cour des pairs ; allait-on condamner à mort une quarantaine d’accusés? Voulait-on recommencer la Terreur de iaiôet 1816?
Les journaux ne manquèrent pas de faire remarquer combien le rôle d’Anthyme de Mussé était resté obscur. On pouvait supposer qu’il n’y avait au fond de ce procès qu’une audacieuse manœuvre de la police; etn’avait-onpas le droit d’accuser le ministère de s’essayer, en coupant cette jeune tête, à ra^>a/is considérable qu’il préparait à Paris?
Le ministère, qui avait conseillé la sévérité, n’hésita pas à la blâmer, puisqu’elle produisait un mau-
vais effet, tout en déclarant avec opiniâtreté qu’il en acceptait les conséquences; On répondit au préfet, qui avait parlé dans ses dépêches du recours en grâce projeté par le jury :
— La peine sera maintenue ; aucune concession ne sera faite au jury, qu’il faut discipliner; mais c’est assez pour une-fois ; n’y revenez plus !
La destinée de Georges, on le voit, ne gagnait pas, en réalité, à cette faveur de l’opinion; et il était à craindre que le gouvernement, s’il était trop visiblement mis en demeure d’être généreux, ne se dépitât, ne se roidît et ne voulût en finir au plus tôt avec celte tête de rebelle, surtout dans un département suspect de bonapartisme. Or, le gouvernement, sans exercer de pression directe ou outrageante sur la plus haute magistrature de la France, avait d’autres moyens d’incliner vers son sentiment la conscience des conseillers à la cour de cassation.
Voilà ce que M. Soudin comprit dès son retour à Paris; voilà pourquoi, en écrivant à sa nièce, il lui conseilla pour elle et pour tous les amis de Georges, une prudence excessive :
« Les confrères que j’ai consultés, disait-il dans sa lettre, sont unanimes à reconnaître la solidité du pourvoi. La loi a été violée. — Mais, tous les jours, à la tribune, dans son exercice familier, ne la viole-t-on et ne sommes-nous pas dans un temps où la passion domine et règle les devoirs
politiques et les devoirs sociaux? J’ai foi dans ma cause ; mais je tremble 1 J’espère toujours, mais je crains le moindre péril... »
Émilie ne’ fut pas épouvantée de cette lettre. Elle avait dépassé le désespoir ; elle dirigeait toutes ses pensées vers un point fixe : fortifier les intelligences qu’elle avait dans la prison, choisir les intermédiaires qui pourraient faire cette part de la besogne interdite aux femmes, empêcher toute tentative maladroite et prématurée; préparer le grand œuvre et attendre le mot décisif de son oncle.
Jusque-là, elle sourirait à cette caresse de l’opinion qui venait, comme une brise, voltiger aux barreaux de la cellule des Cordeliers \ elle continuerait à envoyer des fleurs hâtives à Georges, qu’elle ne voyait plus que de loin, du haut du rempart ; elle s’attacherait de plus en plus Jeanne Nicole, devant qui elle commençait à penser, à pleurer, à aimer tout haut, et elle veillerait toujours avec Madeleine et Suzanne sur madame Berroy, qui visitait son fils, mais avec une langueur maladive assez alarmante. l
Le secret était bien gardé à l’égard de la veuve ; i
et, chose merveilleuse, il était gardé, pour ainsi dire, par la ville tout entière. Le bruit s’était répandu rapidement que la pauvre mère avait été charitablement trompée, et chacun s’ingéniait à prendre sa part de cette tromperie. Il y avait comme une conjuration universelle de bienveillance, qui accom-
pagnait madame Berroy, dès qu’elle sortait, qui montait jusqu’au seuil de sa porte et de sa fenêtre, dès qu’elle rentrait.
C’était à qui trouverait un prétexte pour lui mentir. Quand elle descendait la rue du Bois, afin de se rendre à la prison à certaines heures, connues dans le quartier, la veuve trouvait toujours sur son passage des tisserands .qui lui souriaient, en lui disant :
— Vous direz à monsieur votre fils que c’est un tel, le voisin, qui lui envoie le bonjour. Bah ! deux ans seront bientôt passés !
M. Jeanson, l’excellent commissaire de police, était lui-même enrégimenté dans l’armée du mensonge. Quatre jours après la condamnation, sans le vouloir, mais sans rien faire pour éviter cette rencontre, il se trouva face à face avec madame Berroy, à la hauteur de la porte de Preize.
— Eh bien I monsieur Jeanson, lui dit la veuve qui s’appuyait au bras de Suzanne, vous m’aviez pourtant bien assuré que ce ne serait rien! Deux ans, monsieur Jeanson, deux ans! C'est bien long!
M. Jeanson huma une forte prise de tabac pour se donner le temps d’improviser sa réponse et dit d’un air bonhomme :
— Pourquoi parlez-vous de deux ans, madame Berroy, puisqu’ily a déjà sept mois d’écoulés?
— Comment, sept mois ?
LA RONDE t)R NUIT
~ Sans doute, les mois de détention préventive comptent dans la durée de la peine, et il y a déjà sept mois que j’ai eu le regret d’arrêter monsieur votre fils.
— C’est vrai, il y a déjà sept mois ! et vous êtes certain, monsieur Jeanson, que cela lui sera compté 1
— Parfaitement sûr.
— Mon fils ne m’a rien dit. Il doit pourtant le savoir*
— C’est qu’il voulait vous faire une surprise.
— Ah! le sournois! murmura madame Berroy avec un petit rire de contentement, je vais le gronder.
Elle le gronda en effet. Georges, qui comprit, remercia au fond du cœur l’ingénieuse pitié de M. Jeanson. Quant au commissaire de police, il était rentré chez lui, fier de ce qu’il avait imaginé.
— Ils n’en ont pas encore trouvé une de cette force-là, se disait-il, en faisant résonner sa canne sur le pavé; ce qui était la marque et l’expression d’un grand triomphe.
Émiliej ainsi qu’elle l’avait promis, ne manquait jamais de venir tous les jours, à certaines heures convenues, surtout le matin, faire, en compagnie de son père ou de sa mère, une promenade sur le rempart, et de s’arrêter en face de la prison.
Georges se mettait à sa fenêtre ; Émilie s’adossait
au parapet, et alors commençait une télégraphie, ou plutôt une contemplation réciproque qui se prdongeait aussi longtemps que le rempart demeurait désert.
Emilie avait des rivales. Deux femmes de notaires, pour s’associer aux protestations de leurs maris en faveur de la victime de M. Capitain, une femme de négociant, quelques autres encore, vinrent dans - les premiers jours se promener sur le rempart; là, elles manœuvraient de leurs mouchoirs et de leurs châles, pour être aperçues du prisonnier.
Un jour, elles imaginèrent d’apporter des mouchoirs bleus et rouges, en môme temps que leurs mouchoirs blancs, et, en se tenant trois par trois, elles donnèrent à Georges la vision du drapeau tricolore.
C’était hardi, et bien certainement les maris ignoraient cette démonstration séditieuse de leurs femmes. La police l’aperçut; la police, c’est-à-dire M. Jeanson ; et dans l’intérêt de M. Berroy, sans doute aussi pour réserver à Emilie le monopole du rempart, M. Jeanson intervint, défendit les rassem^ blements sur cette partie des promenades et fit rér trograder les héroïnes troyennes jusque sur le mail.
Le mail, derrière la prison, fut dès lors l’endroit à la mode; on ne voyait rien de là que le haut des murs et l’arête des toits; mais on pouvait être en-
tendu. Alors de temps en temps, une voix s’élevut au nom de toutes les bouches et de tous les cœurs, et portait à travers l’espace, à Georges, qui ouvrait sa fenêtre, un cri, un mot, un bonjour, un bonsoir, une exhortation.
Émilie, favorisée par M. Jeanson, n’excita aucune jalousie. Son amour, ébruité, en faisait l’héroïne de la ville, comme la condamnation de Georges faisait de celui-ci le héros de Troyes. Dans toute autre circonstance, on eût peut-être médit de cette jeune fille, à la physionomie tranquille, à l’air modeste, à l’attitude simple, dont la beauté était restée ignorée de tout le monde, et qui, sans grands avantages de fortune ou de position, à l’âge où l’on ne marierait pas encore les demoiselles les plus belles et les mieux dotées de la ville, avait trouvé le moyen de se faire choisir, de se faire aimer par l’un des plus jolis garçons et l’un des plus riches.
Sans doute, aucune mère de famille raisonnable (et elles l’étaient toutes en 1821, dans la bonne ville de Troyes), n’aurait eu la pensée d’offrir sa fille à un condamné à mort. Passe encore si la coutume de Westphalie eût tenté le dévouement des jeunes filles à marier. Dans ce pays, qui fut administré pendant l’espace d’un rêve, par le roi Jérôme et par Pigault-Lebrun, tout condamné à mort obtenait immédiatement sa grâce, s’il était réclamé en mariage par une jeune fille ou par une veuve. Cette
i prime offerte au sentiment faisait dire aux législai leurs célibataires du pays que le mariage était une i commutation de peine.
I La situation tragique de Georges Berroy donnait
seulement un prestige particulier à sa fiancée; et I l’envie féminine, doucement muselée par les inconi vénients réels de cette situation, se bornait à trouver ) bien heureuse la malheureuse jeune fille qui ne ; ^ serait peut-être épousée qu’au pied de l’échafaud,
g Chacun s’efforçait donc de céder le pas à Émilie.
g Elle faisait partie du spectacle que savourait la sen-
g sibilité commune ; on la plaignait et on pouvait la
j plaindre, sans autre rélicence qu’un peu de critique g sur son altitude froide. Elle ne pleurait pas assez, au J goût du public ; elle avait môme, par instants, un sou-
^ rire fort étonnant. Dans les rues, à l’église, comme
^ sur le rempart, elle s’enveloppait d’une réserve mystérieuse qui occupait et taquinait la curiosité, jj Bientôt Émilie eut la possibilité de voir de plus
J près Georges Berroy, et sans avoir à profiter du privilège que la sollicitude du commissaire de poj lice avait établi à son profit.
^ M. Delatour apprit qu’un des jardins du rempart
^ était à louer. Il le loua, et dès lors Émilie, installée
^ tout à son aise à la fenêtre d’une petite maisonnette
^ qui chancelait au milieu du petit jardin en pente,
pouvait presque échanger avec Georges des paroles
If
, à demi-voix, aux heures de silence.
Une allée aboutissant à une ruelle, au bas de la muraille de la prison, permettait d’entrer et de sortir, sans être aperçu. Les promenades d’Émilie devinrent alors plus fréquentes ; ou plutôt, elle passait là toutes les heures de la journée qu’elle ne consacrait pas à madame Berroy, et ce petit jardin, aux allées de buis, aux parterres en friche, aux vieux ceps de vigne qui se tordaient, sans feuilles, sur des murs en ruine, devint pour elle le jardin des enchantements. Elle y respirait avec délices. Elle cueillait les premières petites feuilles dos lilas, y posait les lèvres et jetait les feuilles au vent, comme si le vent eût pu porter le message jusqu’à la fenêtre de Georges. Georges voyait tout et se promenait avec elle du regard sur cette terre moussue, tournait en enlaçant son bras à celui d’Émilie, autour du petit rond formé par quelques rosiers vénérables qui attendaient la fin de leurs rhumatismes, pour fleurir.
Quand Émilie entrait dans la maisonnette, Georges palpitait et la suivait. C’est à ce moment qu’il l’eût serrée plus fort contre son cœur, et c’est dans l’ombre de la petite pièce où se traînaient quelques ustensiles de jardinage, qu’il eût appuyé sa bouche sur le front, sur la bouche d’Émilie. Il lui semblait de loin qu’elle marchait à travers des fleurs. Les jar- dins d’alentour n’avaient pas encore soulevé la houppe grise et froide de l’hiver; mais Émilie promenait avec elle le printemps.
Disons, pour être véridique, qu’elle était devenue un peu coquette, pour récréer la vue du prisonnier; qu’elle osait mettre dans le jardin une écharpe de couleurs vives qui voltigeait derrière elle, comme une aile de papillon.
Quand le mauvais temps ou quand la nuit obligeait Emilie à rentrer dans la maison, elle montait au premier étage ; elle avait trouvé une mauvaise chaise de paille ; elle s’asseyait à la fenêtre ; ou bien elle se reculait, allumait une bougie et renonçant au plaisir de voir, pour donner au prisonnier la joie de la contempler tout à son aise, elle se plaçait dans le rayonnement de la lumière et restait là, comme un phare, comme une étoile, jusqu’à ce qu’il fut l’heure de rentrer.
Dans ces rendez-vous délicieux, Emilie n’oubbait pas la tâche qu’elle s’était donnée. En cas d’évasion, la maisonnette pouvait être la cachette d’une heure ou d’une nuit.
La dernière audience des assises est toujours consacrée au jugement des contumaces. Pfeuty, absent, fut condamné à cinq années de réclusion, et Anthyme de Mussé, en vertu de l’article 108 du code pénal, lut exempt de toute peine, pour avoir, depuis l'instruction du procès, fourni des renseignements utiles à la justice; mais usant de la faculté que lui donnait la loi, la cour soumit néanmoins Anthyme â la surveillance de la haute police, pondant cinq ans. De toute fa^
çon, il restait flétri pour l’opinion publique. Son -acquittement étaitle prix scandaleux de ses révélations, et cette surveillance imposée était la marque d’un mépris profond, ou la précaution de la justice pour dérouter l’opinion sur le compte d’un afçent secret.
Anthyme, qui était resté caché dans les environs de Troyes, subit cet arrêt avec courage. Son entretien avec M. Soudin lui avait donné une force nouvelle. Il n’était plus vaincu, depuis qu’il avait encore une lutte à soutenir. Un homme d’honneur l’estimait et répondrait de lui au moment nécessaire. Georges n’avait pas douté de lui un seul instant ; les compagnons du Lion dormant auxquels il avait exposé sa conduite l’avaient absous. Que lui importait le mépris des inconnus? C’était, disait-il au vieux soldat chez lequel il était logé, un peu plus de noir sur sa peau: mais son âme était blanche.
Les cinq années de surveillance lui adoucirent l'amertume de son acquittement. Il se crut un peu moins malheureux, puisqu’on l’avait jugé digne encore d’un châtiment. Cette chaîne qu’on lui mettait au pied, il n’essayerait pas de s’y soustraire; il en porterait les meurtrissures avec orgueil, il irait bien vite la réclamer dès que Georges serait sauvé.
Dès les premiers jours qui suivirent la condamnation de Berroy, Mussé s’était mis en rapport avec Madeleine Martin. Celle-là n’avait pas de préjugés. Elle comprenait toutes les violences, toutes les ex-
centricités du dévouement, toutes les audaces. L’opinion des autres la troublait peu. Elle trouva juste ce qu’Anthyme avait fait; elle en eût fait autant et, se chargeant d’être l’intermédiaire entre le mulâtre et Émilie, elle avait avec Anthyme de fréquents entretiens dans les petits bois qui environnent Troyes.
— C’est nous qui l’avons entraîné, disait-elle à chaque fois qu’elle le rencontrait, c’est à nous de le sauver.
Mais tout en se ménageant un collaborateur, Madeleine espérait bien avoir la gloire d’agir seule.
Un jour, madame Berroy, au moment de sortir pour sa visite habituelle à la prison, se sentit prise d’une faiblesse subite et retomba dans son fauteuil, sans pouvoir se soulever.
Suzanne, très-effrayée, courut chercher le médecin, et Madeleine resta seule avec la veuve, l’observant avec plus de curiosité que d’angoisse. Elle l’aimait pourtant; mais toute affection qui ne se doublait pas de haine, et qui ne fournissait aucun prétexte à l'enthousiasme, n’entamait pas son cœur; et dans l’indisposition subite, dans l'accès de madame Berroy, elle voyait confusément un rayon de
salut pour son fils. Georges souffrirait tant de ne plus recevoir la visite de sa mère, qu’il ne se prêterait que plus facilement à une évasion.
Le médecin parla d'une menace de paralysie. Madeleine voulut entendre attaque, et dès qu’on eut porté la malade dans son lit, elle trouva un prétexte pour sortir et pour annoncer dans le voisinage que madame Berroy était paralysée.
Emilie, en apprenant cette nouvelle par la rumeur publique, se hâta d’accourir. Suzanne était au chevet de la malade; Madeleine n’était pas rentrée.
La mère de Georges semblait avoir entendu le médecin, ou mieux encore la femme Martin, et dans sa soumission, dans sa bonne volonté, elle aidait à la paralysie, par son immobilité; elle entrait avec une résignation pieuse dans le rôle nouveau que le malheur lui réservait; mais elle se hâtait trop d’y entrer; si bien qu’Émilie, frappée d’abord par cette apparence de catalepsie, fut bien étonnée quand, se penchant pour baiser madame Berroy au front, elle sentit que l’excellente dame tirait ses bras hors de la couverture, et lui prenait la tête à deux mains, en disant :
— Ma chère fille, voilà une nouvelle épreuve. Georges sera bien triste-en l’apprenant.
— Ce ne sera rien, chère madame Berroy, il est inutile que Georges l’apprenne I
Au même instant, Madeleine entrait dans la cham-
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bre. Sur le fond bistré de son visage, on voyait une flamme rouge, et ses yeux lançaient des éclairs. Elle regarda Emilie, comme pour lui dire :
— Il Ta appris!
Émilie ne put se tromper au sens de cette muette révélation. Elle en fut blessée.
-- Ce serait une mauvaise action, reprit-elle, d’alarmer Georges pour une indisposition d’un jour ou deux.
Madeleine eut un sourire de défi et de protestation.
— Il m’attendait aujourd’hui, murmura la malade.
— Il croira s’être trompé de jour, répliqua Émilie, qui se réservait de donner un peu de patience à Georges ; vous irez le voir demain.
— Oui ; si le médecin le permet, dit sèchement Madeleine.
— Il m’a recommandé le repos, ajouta inhocemment madame Berroy.
Au bout d’un quart d’heure, Émilie se leva; elle était impatiente maintenant de courir à son poste d’observation, de voir Georges, de le consoler. Elle espérait aussi attirer Madeleine hors de l’appartement et obtenir d’elle un mot d’explication. Mais Madeleine, dès qu’elle vit Émilie reculer sa chaise, dit aussitôt, de cet air doucereux et humble qu’elle savait si bien prendre et qui était sa grande hypocrisie :
— Vous partez déjà, mademoiselle?
— Oui, je n’ai aucun prétexte, moi, pour ne pas aller le voir.
Madeleine eut une crispation des lèvres, comme sit elle retenait avec effort des paroles qui voulaient sortir, en dépit d’ elle-même. Elle chiffonna un coin de son tablier, baissa les yeux et ne répliqua rien.
Émilie, en passant devant elle, lui murmura :
— Vous n’avez rien à me dire, Madeleine ?
Madeleine parut confuse ; elle releva la tête, et
cette fois, on lisait une supplication presque tendre dans ses yeux.'
— Revenez ce soir, répondit-elle vivement; vous saurez tout.
Un peu réconciliée par ce dernier regard suppliant, mais toujours inquiète cependant de ce qu’avait pu faire ou tenter Madeleine Martin, se résignant à attendre jusqu’au soir pour connaître la vérité, Émilie gagna en toute hâte le petit jardin du rempart.
Georges n’était pas à la fenêtre. Que se passait-il donc? La nouvelle de la maladie de sa mère, exagérée par Madeleine, l’avait-elle rendu. malade? Émilie attendit longtemps. Enfin, il parut. Les gestes qu’il fit, les baisers qu’il envoya, les invocations multipliées qu’il semblait de loin adresser au ciel, trahissaient une agitation extraordinaire dans laquelle il était aussi difficile de voir de la joie, que de la douleur. Émilie essaya de l’interroger ; mais il parut
se refuser à répondre; et quand les instances devenaienftrop vives, il télégraphiait :
— Attendez, ou attends l — car la télégraphie, étant muette, pouvait se permettre un tutoiement que le cœur autorisait.
Madeleine Martin n’avait pu prévenir directement Georges de la maladie de sa mère ; mais elle était venue dire à Jeanne Nicole avec toutes les marques d’un grand effroi, après lui avoir annoncé l’attaque d'apoplexie :
— La pauvre chère femme ! elle ne passera peutêtre pas la nuit I Quel malheur pour elle 1 Une si sainte créature, s’en aller comme une maudite, sans avoir embrassé son fils! Et quel malheur pour son fils de ne pas fermer les yeux à sa mère! Il est capable de s’en faire périr, s’il n’en meurt pas tout d’un coup.
Jeanne avait reçu la confidence avec une émotion sincère.
— Pauvre M. Georges ! il faudra faire pour lui ce qu’on a fait pour madame Berroy, lui cacher la vérité.
Madeleine regarda de côté mademoiselle Nicole avec un peu de surprise :
— Il n’est pas si crédule que sa mère !
— Je ne vois pas alors comment nous nous y prendrons, dit Jeanne en cherchant de bonne foi, ou en paraissant chercher.
— Ah ! si l’on pouvait ! reprit Madeleine avec une habile réticence.
— Quoi donc?
— Obtenir du procureur du roi ou du préfet la permission de le faire conduire par des gendarmes jusqu’à la rue du Bois.
— C’est une excellente idée, dit lentement mademoiselle Nicole, qui réfléchissait.
— N’est-ce pas? Malheureusement nous n’avons personne pour faire la demande. Ce n’est pas moi qui me risquerais 1
Madeleine, devant cette supposition d'aller ellemême demander quelque chose au parquet, ne put s’empêcher de rire, d’un rire un peu gros.
— MaisM. Delatour? et mademoiselle Emilie? insinua mademoiselle Jeanne.
— Oui, ils consentiraient peut-être à la démarche. Mais on la trouverait suspecte, et je réfléchis qu’avant d’accorder la permission, on enverrait des médecins pour s’assurer que madame Berroy est très-malade» Elle aurait le temps de mourir dix fois sans que le médecin, le procureur du roi, les gendarmes et peut-être aussi le préfet eussent donné des ordres.
— C’est vrai, dit mademoiselle Nicole, qui laissait poindre un léger sourire sur ses lèvres.
— Sans compter, ajouta hardiment et fort habilement Madeleine, qu’on craindrait un piège pour le faire évader, comme s’il était un homme à profiter d’une pareille occasion !
— Userait plus simple, n’est-ce pas, Madeleine, que mon père lui permît de sortir ?
Madeleine prit son air naïf.
— Dam ! oui, ce serait plus simple, mais c’est impossible.
— Impossible, non ; difficile, oui. Cela s’est fait quelquefois; il est vrai que ce n’était pas pour des condamnés à mort.
— Comment! Votre père laisse sortir ses prisonniers? Il n’en résulte aucun désagrément pour lui?
— Aucun. Il n’accorde ces permissions qu’à d’honnêtes gens.
— Sous ce rapport-là, M. Berroy en vaut dix autres.
— Oui, mais si l’on savait qu’un condamné à mort qui devrait être au secret...
— Comment le saurait-on?
Jeanne regarda Madeleine. La femme Martin subit intrépidement cet examen. Il faut pardonner à une enfant de quinze ans d’avoir pu s’y tromper et d’avoir confondu l’audace et le courage avec la franchise et la loyauté.
— Je parlerai à mon père, dit mademoiselle Nicole avec un sourire d’encouragement.
— Oh! si vous le voulez, il le voudra, continua Madeleine d’un ton de prière, mais sans trop accentuer un vœu déjà exaucé.
— Sans doute, reprit Jeanne, avec un mouvement
de tête qui dénonçait l’habitude d’être obéie par son père.
— Madame Berroy vous aura bien de la reconnaissance, dit Madeleine.
— La pauvre dame! soupira Jeanne.
— Et mademoiselle Emilie aussi !
— Je le crois, reprit mademoiselle Nicole, qui rougit comme devant un rêve qu’elle n’osait regarder.
— Et M. Georges vous remerciera?
— Je l’espère, dit Jeanne, dont les yeux étincelaient.
— Alors, je peux préparer madame à celte visite?
— Sans doute, Madeleine; mais il faut attendre la nuit.
— Je comprends.
— Je ne vous recommande pas le silence.
— Ce serait bien inutile !
— C’est que mon père perdrait sa place !
Madeleine ne répliqua pas : elle serra avec force
les deux mains de mademoiselle Nicole et prenant pour prétexte les soins à donner à madame Berroy et la bonne nouvelle à lui apprendre, elle se hâta de quitter la prison.
Si Jeanne avait pu la suivre du regard, pendant quelques instants, elle eût vu la femme Martin, au lieu de descendre vers la rue du Bois, courir, droit devant elle, sortir de la ville, gagner les petits chemins, circulant à travers des canaux et des bouquets
d’arbres qui font une promenade délicieuse et pleine de mystère à la porte même de Troyes, et entrer dans une maison cachée derrière une haie d’épines. Quand elle en sortit, une demi-heure après, le sombre visage de Mussé apparut un instant dans l’entre-bâillement delà porte.
Madeleine revint en toute hâte ; et quand elle s’arrêta à la porte de madame Berroy pour reprendre haleine, pour s'essuyer le front, pour empêcher qu’on ne vît sur son visage la fatigue d’une œuvre dont elle se réservait toute la gloire, elle constata, en entendant sonner l’horloge de l’église Sainte-Madeleine, qu’ellejn’avait pas été absente pendant plus d’une heure. C’était peu de temps pour préparer tant de choses.
Jeanne Nicole, dès que la femme Martin eut quitté la prison, se rendit auprès de son père, lui annonça la maladie de madame Berroy, et lui présenta en même temps la demande d’une permission de sortie pour Georges.
M. Nicole ne put réprimer un soubresaut d’étonnement, de crainte et de douleur. Sa pitié pour Georges, pour sa mère, et l’effroi pour lui-même, l’agitèrent, puis le tinrent immobile, tête baissée pendant quelques minutes.
— Pourquoi me demandes-tu cela ? dit-il à sa fille d’une voix troublée.
— Parce que je ne veux pas, répondit Jeanne avec
câlinerie, que cette bonne madame Berroy meure, sans embrasser son fils?
— Est-ce bien certain qu’elle soit si malade?
— Madeleine me l’a assuré. D’ailleurs ne vaut-il pas mieux donner à M. Berroy une joie de trop, qu’un désespoir déplus?
— C’est un jeune homme d’honneur, n’est-ce pas, Jeanne?
— Vous le savez bien, mon père, c’est aussi un bon flls.
— C’est égal 1 un condamné à mort !
— Il ne l’est pas tout à fait... et sa mère l’est plus sûrement que lui.
— Ah ! mon état est horrible, dit l’honnête geôlier en remuant ses clefs comme s’il eût été tenté de les jeter.
— Quand on peut faire du bien, on n’a pas de vilain métier.
— Si je t’écoutais, Jeanne, je laisserais mes prison- |
niers se promener sur les remparts. j
— C’est pour cela que vous ne m’écoutez pas, reprit Jeanne. Pensez donc à cette famille, aux béné- i dictions de cette mère, de son fils, de mademoiselle Emilie Delatour I Si cette pauvre madame Berroy
va, cette nuit, rejoindre ma mère au ciel, elle lui dira : J’ai eu comme vous la douceur d’embrasser ' mon enfant avant de mourir.
— Ne parle pas de ta mère, dit M. Nicole, d’une
voix étouffée. :
— Parlons-en, au contraire. Ne m’avez-vous pas dit vingt fois, cent fois, mille fois, que j’étais en nourrice, à Barberey, quand ma mère fit sa dernière maladie? Ne m’avez-vous pas raconté qu’elle voulut me voir, m’embrasser au moment de mourir? Alors, vous n’avez pas craint de quitter votre poste, pendant une heure, bien que ce fût un jour où l’on vous avait envoyé trois condamnés à mort! Vous avez couru à Barberey ; vous m’avez rapportée, c’était pendant l’hiver; enveloppée dans votre manteau, et, sans prendre même la peine de secouer la neige, ce qui fit sourire ma mère, vous m’avez mise doucement dans ses bras. Que vous a-t-elle dit alors, mon père? Vous en souvient-il?
— Si je m’en souviens, répondit M. Nicole, qui pleurait; elle médit : « Sois béni dans ta fille! » Et elle ajouta : « Ne refuse jamais à une mère la douceur d’embrasser son enfant. Si elle est prisonnière, elle verra sa liberté dans les yeu.v de l’innocent; si elle est innocente, elle y verra le ciel! »
— Vous ne pouvez refuser, mon père, dit Jeanne qui pleurait, à M. Nicole qui s’essuyait les yeux. Vous ne pouvez pas hésiter. C’est ma mère qui vous le demande, et c'est moi qui de sa part, pour cette bonne action, vous bénirai.
— J’obéis, répliqua M. Nicole vaincu; advienne que pourra! J’aime mieux manquer à la consigne
des vivants qu’à la consigne des morts. Je vais if trouver M. Berroy.
: — Et moi, je n’attends pas votre retour; je vous
bénis tout de suite, s’écria Jeanne en sautant au cou de son père.
M. Nicole était grave avec un air de bonhomie engageante pourtant, quand il ouvrit la porte de la
* chambre de Georges Berroy.
; — Monsieur, lui dit-il, vous ne recevrez pas au-
' jourd’hui la visite de madame votre mère.
► — Elle est malade?
— • On parle d’une attaque de paralysie.
Georges tomba sur une chaise, prit sa tête à deux mains et resta absorbé quelques minutes dans une douleur sans larmes.
— Ne vous désespérez pas! continua M. Nicole. Madame Berroy n’est pas d’un âge qui fasse craindre un résultat funeste.
— Pauvre mère, dit enfin Georges en desserrant son front, elle me désire et je ne suis pas là.
•• ■ — Vous pouvez y être ce soir!
* La voix de M. Nicole tremblait un peu, en faisant cette offre hardie.
Georges se dressa d’un bond et regarda M. Nicole avec angoisse; mais celui-ci baissait les yeux.
— Que voulez-vous dire? demanda Georges.
— Je veux dire que si je vous demandais votre parole d’honneur de rentrer à minuit, quoi qu’il pût ; arriver, vous me la donneriez.
~ Vous me laisseriez sortir sur parole?
— Oui monsieur.
— Vous n’auriez pas peur de cette grande tentation de la liberté et de la vie pour une.personne condamnée à mort?
— Je n’aurais pas peur, continua M. Nicole, qui s’affermissait dans sa générosité en entendant Georges lui présenter loyalement des objections.
Il se fit un silence. Georges avait une vision. Il contemplait sa liberté. A travers la brusque ouverture que l’offre de M. Nicole faisait dans le mur de sa prison, il voyait sa mère, Emilie ; il se voyait luimême, libre, mais promenant fièrement cette entrave invisible de l’honneur qu’il dépendrait de lui de briser et qu’il ne briserait pas. Il mesurait son courage. Aurait-il la force, par défiance de luis même, de repousser cette offre tentatrice? Aurait-il le pouvoir, l’ayant acceptée, de ne pas succomber à l’enivrement de la liberté et de dire un adieu plus cruel à sa mère, à sa fiancée, après ce nouveau baiser, qui renouvellerait la douceur de leur amour et le désespoir de les quitter?
Les véritables héros sont ceux qui s’interrogent et qui délibèrent leur héroïsme. Le devoir ne reçoit toute sa splendeur que de ceux qui le pratiquent avec la conscience de ses difficultés. Georges, qui avait réfléchi, releva le front.
— J’accepte, dit-il avec douceur à M. Nicole. Je
VOUS engage ma parole d’honneur d'ôtre ici à minuit.
— C’est bien, monsieur, vous sortirez dès qu’il fera nuit.
M. Nicole se retirait. Georges le rappela :
— Monsieur Nicole, quand deux hommes d’honneur font un serment, ils se serrent la main. Ils ont besoin de sentir leurs veines battre à l’unisson.
Georges tendail les deux mains. M. Nicole hésitait un peu à donner les siennes. Il était confus de l’honneur que lui faisait son pensionnaire ; pourtant il céda; et quand les mains frémissantes de l’avocat serrèrent ses lourdes mains de geôlier, durcies par le maniement des grosses clefs, M. Nicole fut transporté par son émotion si fort au-delà de son métier qu’il fondit en larmes et qu’il fut prêt à crier :
— Ne revenez pasl Je voudrais souffrir pour vous 1
Émilie resta dans le jardin du rempart jusqu’à la nuit close. Sans rien savoir, elle veillait sur Georges ; elle le gardait. Quand elle ne vit plus que vaguement la fenêtre; quand celle-ci môme disparut dans le crépuscule; quand les ténèbres enveloppèrent la prison et l’emprisonnèrent, elle voulut attendre encore, avan t de se retirer avec la servante qui était venue la chercher, après l’avoir amenée, que la petite lumière habituelle parût dans la chambre de Georges. Mais elle attendit vainement. Aucune étoile ne perça ce sombre horizon que faisait l’ancien couvent des Cordeliers.
Elle alluma en môme temps une bougie; mais ce signal, ce reproche resta sans effet,
Emilie, très-étonnée, voulut avant de rentrer, chez sa mère, aller interroger Jeanne Nicole. Elle s’enveloppa à la hâte d’un mantelet.
— Partons, dit-elle à la servante.
S’élançant vers la porte du jardin, elle allait en soulever le loquet, quand elle entendit ce même loquet agité par une main impatiente, et quand elle discerna que la porte, vivement secouée, s’ouvrait comme sous l’effort d’une tempête. Une ombre sortit de la nuit de la petite allée.
— Georges! s’écria Émilie.
Georges la reçut dans ses bras; et la lune, qui parut tout à coup s’évader de la nuit, sembla bénir en l’éclairant d’un rayon céleste leur chaste et douce étreinte.
— Comment, Georges? c’est vous? en liberté?
— Oui, moi, libre, jusqu’à minuit.
— Qui vous a valu cette faveur?
— La pitié de M, Nicole, quand il a su que ma mère était mourante.
— Mourante ! Mais elle ne l’est pas?
— Pourtant elle n’est pas venue me voir, elle est malade?
— Elle a eu aujourd’hui, un peu plus que d’ordinaire, la lassitude delà croix qu’elle porte; mais je vous jure, mon ami, qu’elle n’est pas en danger.
— Dieu m’épargne ce remordsl je le remercie, dit Georges avec effusion.
— Si votre mère était mourante, mon ami, est-ce que je l’aurais quittée, môme pour vous?
— Alors, pourquoi Madeleine, qui est venue prévenir M. Nicole, m’a-t-elle donné cette cruelle émotion?
— Pour pouvoir vous procurer sans doute la joie de ces quelques heures de liberté.
— Cette sortie, reprit Georges vivement, est un piège!
— Puisque vous le pressentez, vous n’y tomberez pas, murmura Emilie avec tendresse.
Georges, d’une main caressante, tourna doucement vers lui le visage d’Émilie, sur lequel la lune épandait la lumière, et lisant dans les yeux de sa fiancée :
—Vous ne serez pas contre moi, si Ton m’attaque? lui demanda-t-il en souriant.
— Je suis à vous, Georges, et avec vous toujours.
— Vous ne joindrez pas vos larmes à celles que je prévois?
— Pourquoi pleurerais-je?
— Si je faiblissais, en rentrant ’ dans la maison de mon enfance, vous me rappeleriez, n’est-ce pas, que j’ai engagé ma parole d’honneur, et qu’elle est prisonnière à ma place?
— Votre honneur ne sera-t-il pas le mien, Georges? ne dois-je pas l’aimer commeje vous aime?
— Ohl vous avez raison, s’écria Georges avec
transport, mon honneur est inséparable de notre amour, je ne puis pas plus y faillir, que je ne puis cesser de vous aimer I Allons, ma femme, allons trouver ma mère!
Ils sortirent du petit jardin par le rempart; c’était la route la plus prudente pour gagner la maison de madame Berroy. Le long de ce chemin, et à pareille heure, ils étaient bien certains de ne rencontrer personne.
Ils allaient doucement, maritalement, échangeant à peine quelques mots ; mais s’entendant sur toute chose sans se rien dire, et se trouvant d’accord, après un long silence, pour échanger le môme regard d’ivresse recueillie, le même soupir d’espérance, pour s’arrêter ensemble et pour aspirer de leurs deux poitrines rapprochées le même air du soir qui leur semblait parfumé par cette belle nuit, par ce doux silence, par cette chère liberté !
Derrière eux marchait, comme une ombre, la servante de madame Delatour ; et cette ombre ne gâtait rien dans le tableau; puisqu’elle y représentait le foyer, le ménage, la vie réelle que ces deux amoureux rêvaient à travers leur extase.
Quand ils furent arrivés à la petite porte de la maison de madame Berroy, donnant sur le rempart, Emilie dit à la servante d’aller rue du Bois, prévenir Suzanne, pour qu’elle vînt leur ouvrir, et de retourner ensuite chez madame Delatour, pour la prévenir
que sa fille passerait la soirée chez madame Berroy.
Quant à la sortie de Georges, il était inutile de faire sur ce point aucune recommandation de discrétion à cette fille très -dévouée à ses maîtres, et trop fière d’avoir une part d’un si grand secret, pour le partager avec d’autres.
Madame Berroy, dont l’état ne s’était pas aggravé, semblait assoupie, quand la porte de sa chambre s’ouvrit doucement.
Madeleine, les bras croisés, debout au pied du lit, droite, immobile, dans la demi-obscurité que faisait onduler la veilleuse, gardait, plutôt qu’elle ne soignait, la malade.
Le chuchotement des voix , le léger bruit de la porte, l’avertirent de l’approche de Georges. Elle eut un rire silencieux de triomphe ; sa poitrine se souleva et chassa, en s’abaissant, un grand soupir d’allégement.
Il est vrai qu’en voyant entrer Emilie, en même temps que Georges, elle trahit par un pincement subit des lèvres sa défiance et son dépit.
Georges s’avança avec précaution.
~ Comment va-t-elle ? demanda-t-il tout bas.
— Ni mieux ; ni plus mal.
— Vous m’avez fait bien peur I
~ Je vous ai donné la peur que j’avais.
Georges était près du lit.
— Elle dort ! dit-il à demi-voix.
Madame Berroy, à travers la somnolence qui l’enveloppait, perçut le son de cette voix, que son instinct maternel entendit, avant que sa raison la reconnût.
— Non, je ne dors pas 1 murmura-t-elle.
Georges se pencha sur elle et lui mit un long baiser sur le front.
Cette fois les yeux s’ouvrirent, toutes les mémoires s’éveillèrent : la résurrection s’opéra.
— Georges I mon Georges! balbutia la malade toute tremblante ; c’est toi? C’est donc fini? Tues libre ?
— Je suis libre ce soir, chère mère. Je te fais la visite que tu n’as pu me faire.
— C’est vrai. Je n'ai pas pu, j’ai cru que j’allais mourir. Qui t’a prévenu ? Qui donc a été te chercher ?
Âu même moment, Madeleine, qui avait allumé une bougie à la veilleuse, éclaira la chambre.
Madame Berroy aperçut Emilie.
— C’est elle, n’est-ce pas, qui t’a fait ouvrir la prison? qui t’a amené?
Madeleine eut un tressaillement d’orgueil ; mais elle dédaigna de protester. Emilie, embarrassée, don-
naît à son tour un baiser à madame Berroy, qui reprit avec des larmes :
— Ah ! mes enfants ! que c’est doux de vous avoir là, près de moi ! Le bon'Dieu est bon. Je voudrais mourir !
— Il faut vivre, au contraire, chère maman, dit Georges en soulevant sa mère dans ses deux bras et en l’exhaussant sur son oreiller ; il faut vivre.
— Oh ! je n’aurai jamais la force d’attendre la fin de ces deux ans 1
Georges regarda Émilie avec des yeux épouvantés, mais en même temps avec un faible sourire.
— - Si tu me parles ainsi, je ne reviendrai plus, reprit-il avec enjouement.
—Ah ! si tu pouvais rester ! soupira la pauvre mère.
— Patience ! patience! Tu vois comme on s’adoucit à mon égard. Ce n’est pas une prison bien rigoureuse, celle qui s’ouvre à la demande du prisonnier.
— C’est vrai I On t’a laissé sortir, on te laissera revenir.
— Il le faudra bien, toutes les fois que tu ne pourras toi-même me faire visite.
— J’ai bien envie de ne pouvoir plus jamais, dit madame Berroy toute heureuse. A quelle heure me quitteras-tu ?
— Oh ! dans quatre, cinq ou six heures, quand je l’aurai bercée, endormie, et quand je t’aurai donné de beaux rêves pour la nuit.
LA RüNDK LE NUIT 97
— Tu ne raeiionneras pas de plus beaux rêves que celui que je fais en ce moment. Te voir là, avec Émilie, avec ma fille, avec la femme, c’est tout ce que je peux demander au ciel. Il me semble qu’une existence nouvelle va commencer pour moi. N’estce pas, Madeleine, que je suis une heureuse mère?
— Oui, dit Madeleine, en regardant avec des yeux qui étincelaient de contentement et d’ironie les deux êtres charmants inclinés sur le lit, et appuyés l’un sur l’autre; oui, vous êtes bien heureuse, et ceux qui vous aiment doivent vous conserver ce bonheur-Jà !
— Je me sens guérie, reprit madame Berroy. Madeleine, je veux me lever pour dîner avec mes enfants.
— Je te le défends, dit Georges. Nous allons faire mettre le couvert ici, dans ta chambre; nous dînerons près de ton lit.
— Je le veux bien, répondit madame Berroy charmée, et en se renversant avec une sorte de béatitude sur son oreiller.
Madeleine aida Suzanne à mettre le couvert et disparut pendant le dîner.
Georges et Émilie, en s’asseyant, l'un devant l'autre, à celte petite table, sentirent la même ivresse et la même torture mouiller leurs yeux, tordre leur cœur. Ils pensèrent à la vie intime, au tête-à-tête des époux, que ne dérange pas et que complète la présence
(l’uDo mère. Ils pouvaient s’imaginer qu’ils inauguraient leur repas de ménage. Mais comme ce tableau, si doux au regard, s’assombrissait, quand l’attention voulait y plonger I
Tandis que madame Berroy, attendrie, oubliait ce qu’elle croyait savoir de la réalité, Emilie et Georges se souvenaient des menaces effroyables de la destinée, et souffraient en proportion des apparences charmantes qu’ils étaient obligés d’animer et d’entretenir avec leur sourire, leurs propos et leur grâce.
Par instants, Émilie s’interrompait de parler, laissant tomber sa cuiller ou sa fourchette, baissait la tête, et les yeux Axés sur son assiette écoutait un grand bruit de charrette, un cliquetis de sabres, de gendarmes, des clameurs, des cris et par-dessus tout un cri lamentable qui montait au ciel dans un nuage de sang. Elle frissonnait et regardait Georges dont le visage paraissait plus pâle que de Coutume, d’une pâleur de condamné où de supplicié.
Georges était assailli par les mêmes visions, et quand ses yeux rencontraient ceux d’Émilie, ces deux enfants qui jouaient à la vie, au bonheur, au mariage, sur les marches d’un échafaud, échangeaient des adieux, des protestations, des serments d’un amour infini et désespéré.
Madame Berroy, qui s’amusait de les entendre^ se méprenait à leurs brusques silences; elle en était
jalouse. Quand elle les voyait absorbés ainsi, elle leur disait :
— Allons, mes jolis amoureux, ne pensez pas à tant de choses. Vous aurez le temps de savourer votre bonheur. Aujourd’hui donnez-moi vos deux parts.
Alors Georges sortait de sa mélancolie; Émilie baisait la main que madame Berroy tendait vers elle, et ces pauvres enfants riaient pour faire rire leur mère, pour s’empêcher de sangloter.
Quand Suzanne et Madeleine vinrent desservir et enlever la table, Georges et Émilie se sentirent soulagés d’un supplice. Ce souper de fiançailles était funéraire.
Georges fltun dernier effort; il leva son verre.
~ A ma délivrance 1 dit-il, en affectant une gaieté qui ne trompa que madame Berroy.
— A votre délivrance 1 répondit Émilie qui voulut être aussi brave et en soulevant à son tour son verre ; mais quand elle voulut y tremper les lèvres, la couleur du vin lui fit peur, comme si elle eût tenu le verre plein de sang que n’a jamais vidé mademoiselle de Sombreuil. Elle devint pâle, sa bouche se contracta ; elle faillit s’évanouir.
— A notre amour immortel! lui dit vivement Georges en la couvrant de toute la flamme de ses yeux.
Émilie releva le front.
Digilized by GoogI
— Oui, répondit-elle en faisant un mouvement de tète qui prenait la justice du ciel à témoin, à notre amour que rien ne peut rompre I
Souhaitant peut-être qu’il fût empli du sang d'un sacrifice, elle vida son verre.
Madame Berroy était ravie. Elle avait oublié tous ses chagrins ; mais ce ravissement l'accablait. Georges comprit qu'il devait profiter de cette faiblesse pour préparer son retour à la prison. Il s’assit au chevet du lit, tenant d’une main la main de sa mère, de l’autre les deux mains d’Émilie, et, comme il l’avait annoncé, berçant par de douces paroles, par des formules de tendresse filiale régulièrement répétées, par des récits qu’il recommençait toujours, par des murmures enfin, cette obéissante malade qui ne voulait que céder à la fascination, il fit glisser insensiblement madame' Berroy dans un sommeil paisible, profond, dont il savoura le spectacle pendant les dernières heures de sa liberté.
Emilie avait appuyé, peu à peu, son front sur l’épaule, puis sur la poitrine de Georges; elle avait laissé ses deux mains dans une des siennes ; leurs pensées se plongeaient, se rejoignaient et s’étreignaient dans le silence. Elle eût voulu que cette veillée n’eût pas de fin.
La pendule sonna onze heures ; Georges poussa un faible soupir :
— Pas encore I lui dit Émilie tout bas.
— Je veux être exact, répliqua Georges.
— Eu attendant, soyez généreux. Votre mère avait raison, mon ami, il serait doux de mourir nidintenant.
Georges serra les petites mains qu’il tenait enfermées et attendit. Au bout d’un quart d’heure :
— Je ne puis plus rester, dit-il. Vous m’avez promis d’avoir du courage et de m’en donner, Émilie. Voilà le moment. Je vais partir.
— Faut-il tant de temps pour descendre la moitié de la ville?
•— Je songe à l’inquiétude de ce bon M. Nicole. Si j’étais en retard d’une minute, il douterait de moi. Je veux qu’il me trouve digne de sa témérité; en rentrant avant minuit, je le récompense.
— Vous avez raison, Georges. Mais il me semble que j’avais bien des choses à vous dire I
— Vous me les dites depuis une heure, répondit Georges en mettant un baiser dans les cheveux d’Émilie. Croyez- vous que nous ayons encore un secret à nous apprendre?
— Non, c’est bien vrai, Georges, je suis une égoïste. Je n’ai pas d’autre prétexte pour vous retenir que la douceur de vous garder.
— Est-ce que nous nous quittons, nous deux, Émilie?
— Non, c’est encore vrai, Georges. Je suis prisonnière avec vous; vous, vous êtes en liberté avec moi.
Georges dégagea avec précaution sa main qui sousoutenait celle de sa mère; il se pencha sur madame Berroy, la regarda, l'écouta dormir, l'embrassa doucement, si doucement que la pauvre femme sourit dans son rêve, comme sourient les enfants dans leurs berceaux, et, marchant sur la pointe des pieds, il sortit de la chambre avec Émilie.
Au bas de l’escalier, Suzanne attendait les deux jeunes gens.
— Vous partez? monsieur Georges, dit-elle avec embarras.
— Sans doute, j’ai promis d’être à minuit à la prison.
— Il y a là des amis qui veulent vous dire adieu, reprit-elle avec plus de vivacité, en ouvrant la porte du salon.
Georges s’élança; Émilie le suivait: Suzanne la retint pendant une seconde et lui souffla à l’oreille:
— Dites comme eux, mademoiselle, aidez-nous à le sauver.
Plus effrayée que rassurée par ces quelques mots, Émilie se dégagea et entra dans le salon sur les pas de Georges.
Deux bougies, placées sur la cheminée, éclairaient vaguement la grande pièce où se tenaient Madeleine Martin et cinq personnes, parmi lesquelles Georges reconnut tout d’abord Anthyme de Mussé.
Les deux amis tombèrent dans les bras l’un de
l’autre ejt s’étreignirent en silence ; puis on entendit le mulâtre murmurer:
— Pardon, Georges, pardon, mon ami.
— Qu’ai-je à vous pardonner, répondit Georges d’une voix profonde et attendrie, si ce n’est d’avoir voulu vous sacrifier pour moi ? C’est vous, au contraire, c’est vous, Anlhyme, qui avez à me pardonner de n’avoir pas protesté avec assez d’énergie contre les soupçons infâmes que votre généreux dévouement a fait naître.
r— Je vous ai entraîné, Georges.
— Et moi, j’en ai entraîné-d’autres, reprit Berroy, en reconnaissant parmi les assistants Dalté, Guillet, Hermann, ses coaccusés de la cour d’assises que Madeleine avait convoqués, en même temps que Mussé.
Les trois jeunes gens lui tendirent la main.
— Il ne s’agit ni de pardon ni d’excuse, dit Dalté. Nous sommes sortis d’affaire en vous laissant au piège. C’est bien le moins que nous vous sauvions aujourd’hui.
— Merci, messieurs, espérons que mon pourvoi sera admis.
Un murmure léger d’étonnement et d’ironie se leva et s’abattit aussitôt.
— Georges, dit Mussé en prenant son ami par le bras, vous ne retournerez pas à la prison.
— Vous vous trompez, Anthyme, j’y retourne à l’instant.
— Laisser échapper une occasion pareille serait de la folie I
— Il n’y aurait pas eu d’occasion, mon ami, si je n’avais pas donné ma parole.
— Les serments prêtés par nécessité à des ennemis n’engagent pas ceux qui les donnent.
— Pourtant, quand ils engagent ceux qui les reçoivent I
— Si vous croyez qu’on vous attend ! s’écria Madeleine.
— Si je croyais que M. Nicole a douté de ma parole, je ne me consolerais pas d’avoir profité de sa générosité. Non, il sait que je reviendrai; je veux revenir.
— C’est faire bien de l’honneur à un geôlier, dit Dalté.
— Mon geôlier, c’est moi, et je m’estime trop, pour m’évader de moi -môme.
— Subtilités ! chimères ! grommela Mussé entre les dents.
— Ne parlez pas ainsi, Anthyme, vous la loyauté même !
— Moi ! je ne suis qu’un parjure ; j’ai violé mon serment.
— Non ; vous ôtes un ami sublime que l’amitié transporte au-delà de ce monde ; c’est vous qui poursuivez des chimères. Restons dans la réalité. J’ai promis à M. Soudin ; j’ai promis à d’autres encore
d’accepter la liberté, delà rechercher, quand j’aurai perdu tout espoir d’un triomphe légal. Je consens à füir la prison et la guillotine ; mais je ne fuirai pas la liberté qu’on me prête.
L’attitude de Georges, la fermeté douce et tranquille avec laquelle il parlait, sa promesse de se prêter à une évasion troublèrent les trois jeunes gens, qui se regardèrent avec embarras, comme s’ils étaient à bout d’arguments. Mais Anthyme n’était pas vaincu.
— La réalité, reprit-il, c’est l’heure dont nous disposons. Vous êtes sorti par la porte ; qui sait si nous pourrons vous faire sortir par la muraille ou par la fenêtre ?
Georges fit le geste d’un homme prêt à se résigner à l’occasion.
— Je vais réveiller votre mère, dit Madeleine avec un accent farouche et en haussant la voix. Je la prendrai dans son lit, je la mettrai en travers de cette porte ; et nous verrons si vous passez par-dessus, pour retourner à la prison !
— Madeleine, répondit Georges avec un peu de sévérité, c’est à vous que je dois ce débat pénible; vous m’avez trompé pour m’attirer ici. C’est assez pour votre zèle.
— Allez-vous vous plaindre de n’avoir pas trouvé votre mère mourante? Vous qui nous faites tous mentir pour lui conserver un souffle, vous ne seriez
que logique en vous parjurant pour la sauver, --r Je puis la sauver, sans me parjurer.
r- Ne vous y fiez pas 1 un mot, un soupçon la tuerait. Êtes-vous sûr qu’elle n’entendra pas ce mot ? ôtes^vous sûr qu’elle n’aura jamais ce soupçon ? Quand vous serez rentré, si vous ne sortez plus que pour aller à la place du Marché, vous serez bien fier, n’est-ce pas, ce jour-là, de vous dire : j’étais libre de me faire guillotiner, mais je n’avais pas le droit de tuer ma mère.
Madeleine, formidable d’entêtement, lançait des éclairs; ses mains se crispaient; elle était prête à lutter plutôt que de laisser Georges sortir du salon. Georges pâlissait ; mais on voyait monter pour ainsi dire, comme une sueur lumineuse à son front, l’or- • gueil et le courage de son cœur.
r-r Madeleine, j’ai mérité cette torture, dit-il avec solennité, en vous prenant pour complice.
— C’est cela ! Reniez-moi maintenant, repartit la femme Martin dont la voix eut tout à coup une vibration plus tendre, cé n’est pourtant pas ma faute, si l’on ne m’a pas condananée autant que vous, et à votre place ! Ah 1 ce n’est pas ma fête que je disputerai : si l'on veut l’échange, je suis prête.
— Vous m’aimez, je le sais, Madeleine, mais vous m’aimez mal.
-r- Non ! je ne vous aime pas. D’ailleurs à quoi sert-il que l’on vous aime ? Vous pouvez bien écra-
ser la vieille servante, vous qui n’avez pas pitié de votre mère. Eh bien ! et vous, mademoiselle, que dites-vous ? c’est votre tour de parler.
Madeleine saisit brusquement par la main Érailio Delalour, qui était restée près de la porte du salon, dans l’ombre, comme une sentinelle, et elle l’attira à la lumière.
Emilie avait la même pâleur que Georges sur le visage et la môme sérénité sur le front. Elle ne fut ni intimidée ni blessée d’ôtre mise ainsi brusquement et brutalement en demeure de se prononcer. Elle promena les yeux autour d’elle et dit simplement :
— Je pense comme M, Georges.
— Que faites-vous ici, alors, si vous no venez pas pour le sauver 1
— Je l’attends pour le reconduire à la prison.
Madeleine eut un éclat de rire terrible. Elle leva
les bras en l’air, tourna deux fois sur elle-même, comme une lionne en cage, puis s’arrêtant brusquement :
— Est-ce que je deviens folle? dit-elle avec une stupeur profonde, ou bien suis-je au milieu de fous? Commentl il est en liberté, il n’a qu’un pas à fairë pour échapper à l’échafaud, et par politesse pour son guichetier il va tendre le cou à la guillotine?..» Je vous dis, moi, que c’est de la folie. Emmenez avec vous M. Nicole et mademoiselle Nicole, si vous te-
nez tant à leur compagnie. Vous êtes assez riche pour leur faire une pension qui les indemnise de leur place perdue !
— En effet, dit un des jeunes gens, ce serait un moyen...
— Vous me proposez de déshonorer un homme qui s’est fié à mon honneur? répliqua Georges.
— L’honneur! repartit Madeleine, toujours l’honneur! Est-ce qu’il y en a un au-dessus du drapeau? Je comprends l’honneur qui fait tout accepter, tout entreprendre pour le triomphe d’une œuvre; je ne comprends pas celui qui fait lâcher la partie. Si c’est comme cela que vous espérez ramener \ autre l
— Souffrir pour sa cause, c’est la servir, dit Georges.
— J’aime mieux faire souffrir nos ennemis.
Berroy fit un mouvement pour se retirer.
— Adieu, dit-il en tendant les bras à Mussé.
— Pas encore, cria Madeleine avec angoisse. Monsieur Georges, je ne vous demande plus rien. Suiyez votre chemin. Allez remplir votre serment. Mais nous, qui ne pensons pas comme vous, il mesemble que nous sommes libres aussi d’agir à notre guise; et si nous vous empêchions de partir, si nous vous enlevions, votre conscience n’aurait rien à se repro cher.
— Je vous défie de faire cela, dit Georges en croi sant les bras sur sa poitrine.
— Ah ! il nous défie! Eh bien, c’est vous qui l’aurez voulu!
Georges regarda Anthyme, qui baissait la tête, et les trois jeunes gens qui rougissaient.
-- Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il.
— Nous avions prévu votre résistance, mon ami, répondit Mussé, et...
— Et vous m’avez tendu un guet-apens? Écoutezmoi, messieurs : je vous jure sur la vie de ma mère, sur mon honneur, sur ce que j’ai de plus sacré au monde, que si vous m’empêchez de rentrer, comme je l’ai promis, à l’heure qui m’a été fixée; que si vous commettez la moindre violence sur moi, je protesterai, je m’échapperai, dussé-je me tuer, pour me rendre libre, et que vous aurez le remords d’un attentat inutile. N’espérez pas user ma résistance.
Anthyme releva la tête, passa la main sur son front, enleva une larme qui s’obstinait au coin de sa paupière et dit :
— C’est bien ! mon ami, vous allez être obéi ; puis, se tournant vers deux des jeunes gens : allez leur dire qu’ils ne nousattendent pas; l’affaire est remise.
Hermann et Guillet sortirent du salon. On entendit que le premier se faisait ouvrir la porte de la rue du Bois, tandis que le second traversait sans doute le jardin et montait à la petite porte du rempart. Pendant leur courte absence, Mussé dit à Georges avec une douceur singulière :
— Excusez-moi, mon ami, si je suis à ce point inférieur à votre courage. J’avais trop écouté mon amitié égoïste. C’était le sauvage qui se révoltait en moi ; vous l’avez dompté : il n’est plus que votre esclave, pour vous obéir, pour vous admirer.
— Dites pour m’aimer, reprit Georçes en embrassant Anthyme. Que parlez-vous d’esclave, homme libre, avec un homme libre? je vous retrouve mon bon et fidèle compagnon. Ce qui a troublé un instant votre conscience, je le sais, moi, et je vais vous le dire: c’est la jalousie de mon sort, c’est le regret de n’être pas avec moi, à côté de moi, en prison ou sur l’échafaud.
— C’est vrai, dit Anthyme.
Comme il devine les secrets des autres 1 soupira
Madeleine avec découragement, et en se rapprochant d’Émilie ; il a raison. Si nous étions avec lui, nous ferions peut-être comme lui. Allons, je vois bien, mademoiselle, que je ne lui suis plus bonne à rien. Vous ne me laissez aucune tâche dans la vie, pas même celle de me faire écraser par la voiture qui le rendrait libre. Je n’ai qu’à attendre dans mon coin, en rongeant ma colère, le jour où il faudra mordre.
— Le jour où il faudra le délivrer, reprit Mussé ; car vous nous permettez, Georges, de tout tenter pour une évasion?
— Je vous l’ai dit, je veux bien conquérir ma liberté; je ne veux pas l’escroquer.
— C’est à recommencer, voilà tout! conclut Aiithjme. *•
Les deux jeimes gens envoyés au dehors rentraient essoufflés.
— C’est fait, dit Hermann, la rue et le rempart sont libres.
— Merci et adieu! reprit Georges Berroy.
— Nous vous accompagnerons, dit Mussé.
Georges regarda Émilie avec une si naïve expression de regret, que le mulâtre comprit et continua en souriant :
— Nous vous suivrons... de loin.
Georges sortit avec ses amis : quand il tendit la main à Madeleine Martin, qui s’était assise dans un angle du salon, elle eut un dernier gémissement.
Elle prit la main de Georges, la porta ardemment à ses lèvres et tomba à genoux, ne sachant ni ne voulant prier, mais succombant à un invincible besoin de prendre l’attitude des humbles, des vaincus, devant une force morale qui l’avait absolument domptée.
La servante de madame Delatour, armée d’une formidable lanterne, attendait avec Suzanne, sous la voûte de la porte cochère, l’issue de cette confé-
rence , pour ramener sa jeune maîtresse. Émilie s’approcha d’elle et, lui désignant le phare* domestique qui étincelait au bout de son bras:
— Il faut éteindre cela, lui dit-elle.
— Mais, mademoiselle, la nuit est bien noire.
— Nous rallumerons la lanterne à la prison, s’il le faut.
— A la prison? dit Suzanne en joignant les mains avec effroi ; monsieur y retourne d^nc ?
— Sans doute, Suzanne, répondit Georges en souriant.
— Qu’ est-ce que me chantait Madeleine ? Elle était si sûre de son fait !
— Elle s’était trompée. Ce sera pour une autre fois. Adieu, envoyez-moi tous les jours des nouvelles de ma mère. Soignez-la bien. Si elle tardait à venir me voir, je reviendrais.
Sur ces derniers mots, qui coûtèrent un effort à sa loyauté, car il n’y croyait pas, Georges se dirigea vers la porte, l’ouvrit, et mit le pied hors de la maison maternelle avec plus d’empressement qu’il n’en avait montré, en quittant la prison.
La rue était obscure ; Georges se retourna vers Émilie :
— Allons, mon étoile!
Émilie prit son bras, et marchant devant le groupe des amis, ils s’avancèrent tous deux d’un pas rapide, dans cette longue avenue noire que faisait la rue du
Bois, allégés pour ainsi dire d’un fardeau, délivrés et marchant à la prison, comme à la liberté. Ils voyaient distinctement leur roule, que leurs compagnons cherchaient.
Anthyme, les trois jeunes gens et la servante suivaient de loin, silencieux, préoccupés, courbant la tête sous une tristesse mêlée d’admiration qui leur faisait paraître lugubre ce chemin que les deux amoureux trouvaient facile et glorieux. De distance • en distance, des réverbères, qui devaient s’éteindre d’eux-mêmes vers l’aurore et qui commençaient à agoniser dès dix heures du soir, répandaient sur le pavé une lumière rougeâtre, comme celle d’une lanterne pendue à la voûte d’une prison, et rendaient ensuite plus opaques les intervalles de ténèbres qu’il fallait traverser.
Quand Georges et Emilie furent arrivés à la porte des Cordeliers :
— Enfin! dirent-ils ensemble et avec un soupir de satisfaction, comme s’ils eussent louché au port, après une périlleuse traversée.
— Émilie, dit Georges, en posant les lèvres sur le front de la jeune fille, vous m’avez donné ce soir la preuve d’amour la plus grande et la plus belle que je puisse rêver; je vous en bénis.
— Et vous, Georges, vous avez justifié ce soir toute ma tendresse. Je serai plus heureuse, sans doute, quand libéré par la loi ou délivré par nous, vous
quitterez cette prison; mais je serai moins fière que je ne le suis, en vous y ramenant, pour affronter la mort.
— 11 était convenu, reprit Georges, que ce vilain mot ne serait jamais prononcé entre nous.
— J’achève de l’user, mon ami.
L’horloge de la cathédrale sonna gravement le premier coup de minuit.
— Je suis presque en retard, dit Georges, qui frappa, comme pour imiter l’écho, plusieurs coups, avec le marteau de la grande porte.
Pendant ce temps, ses amis hâtaient le pas pour lui donner un dernier adieu.
— Emilie, dit Georges précipitamment, erapèchezles d’arriver jusqu’ici. J’entends M. Nicole; je ne veux pas qu’il puisse les voir. 11 croirait que j’ai eu besoin de lutter contre eux pour tenir ma promesse. Je veux rentrer aussi simplement .que je suis sorti. Adieu, à demain!
Et après un nouveau baiser, repoussant presque Emilie qui le comprit, il vint se coller contre la porte, impatient de la yoir s'ouvrir, et ne voulut pas tourner la tête en arrière.
On entendait M. Nicole manœuvrer ses grosses clefs dans la double serrure et tirer les verroux, après avoir regardé par le guichet. Emilie avait rejoint Anthyme :
— Silence ! lui dit-elle en l’arrêtant par une pression de la main, ne vous montrez pas.
— Mais, répondit Mussé tout bas, je voudrais pourtant, encore une fois...
— C’est inutile...
Le bruit de la lourde porte ferrée qui gémissait sur ses gonds et qui se refermait lourdement derrière Georges comme si elle eût été repoussée avec énergie, l’interrompit :
— Et c’est trop tardi ajouta-t-elle.
Ânthyme tressaillit :
— Trop tard! pourvu qu’un jour je ne- vous dise pas à mon tour : il est trop tard, quand vous me demanderez de le saiiver I
— Quand le devoir est accompli, jusqu’au bout, monsieur, ce mot-là ne fait pas peur.
— Non, mais il peut vous tuer!
— Eh bien! est-ce un si grand mal? repartit Émilie, avec une sorte de gaieté.
Anthyme ne répliqua pas. Il n’avait plus d’objection à faire. Il remercia les jeunes gens qui s’étalent associés à lui, et qui, depuis le verdict de la cour d’assises, éclairés sur son rôle, avaient pour lui autant d’estime qu’ils lui avaient montré de mépris à l’audience. Pendant qu’il leur donnait quelque rendez-vous secret pour l’avenir, la cuisinière de madame Delatour disait à Emilie avec un gros désappointement :
— Et ma lanterne, mademoiselle, vous n’avez pas demandé qu’on la rallumât?
— Je n’y ai plus songé.
— Comment allons-nous faire?
— Comme nous avons fait en venant jusqu’ici. On trouve toujours sonchemin, quand on veutle trouver.
— Mais nous serons toutes seules.
— Seules ! dit Anthyme qui avait entendu ; non, rassurez-vous, je vous suivrai.
— J’accepte, dit Émilie. J’avoue, ajouta-t-elle en prenant le bras de sa servante, que je ne suis plus aussi brave que tout à l’heure.
Mussé les accompagna jusqu’à la porte de la maison, sans qu’un seul mot fût échangé.
Émilie était grave, pensive. Elle songeait qu’après avoir sauvé l’honneur de son héros, il lui fallait sauver le héros lui-même. Elle était satisfaite de s’être senti le cœur ferme et à la hauteur de sa tâche; mais, après tout, c’était une tâche qu'elle avait remplie; et, à le devoir provoque des joies infinies, ne rend-il pas plus douces, plus attrayantes, plus désirables encore les joies fiévreuses de la jeunèsse, de l’amour? A mesure qu’elle entrait par le dévouement dans la voie féminine et terrestre, sur ce sol qu’elle ensemençait de vertus, elle sentait germer les fleurs du désir qui parfument la vie, et en se résignant à souffrir, elle n’aspirait que plus ardemment vers le bonheur qui lui était dû. Elle se félicitait d’avoir si stoïquement quitté Georges, au seuil de la prison, mais elle s’étonnait presque de ne pas
le retrouver au seuil de la maison paternelle; et (juand elle remercia Mussé, sa voix était tremblante.
— Est-ce que toutes vos précautions étaient bien prises? lui demanda-t-elle.
— Oui, répondit le mulâtre.
— Est-ce que vous pourriez les reprendre aussi bien une autre fois? .
— Je le crois.
— Cachez-vous avec soin, monsieur de Mussé. Où vous trouverais-je, si j’avais besoin de vous?
— Madeleine Martin connaît ma cachette.
— La bonne fille I nous lui avons fait bien du chagrin ce soir; mais il le fallait!
Anthyme soupira ; ce n’était pas une contradiction.
— Oui, je vous l’affirme, monsieur de Mussé, répéta Emilie; il le fallait.
Et toute rêveuse, elle rentra chez elle. Anthyme demeura quelques minutes immobile ; puis, secouant la tête, il s’enfonça lentement dans la nuit, qu’il semblait épaissir, à travers les petites rues de Troyes.
M. Nicole et sa fille avaient passé la plus grande partie de leur soirée dans un profond silence.
Ordinairement Jeanne, tout en travaillant à quelque objet de couture, chantait à demi-voix, pendant que son père fumait, faisait ses comptes ou lisait.
Mais ce soir-là, à partir de neuf heures, ils étaient devenus si préoccupés , et ils étaient si résolus à no
rien avouer de leurs préoccupations secrètes, qu’ils affectaient d’ètre l’un et l'autre plongés dans leur besogne. Jeanne raccommodait le vêtement d'un prisonnier; M. Nicole préparait une de ses plus belles cages. Il s’était aperçu, dans la journée même qu’un, de ses oiseaux les plus rares avait tenté de s’évader.
Vers onze heures du soir, mademoiselle Jeanne eut des lassitudes fréquentes. Elle interrompait son ouvrage, paraissait écouter, regardait, pendant quelques minutes, marcher l’aiguille de l'horloge ; puis quand son père, qui se trouvait aussi le poignet fatigué, s’arrêtait et tournait par hasard la tête de son côté, elle avait peur d’être surprise en flagrant délit d'inquiétude et elle se courbait de plus belle sur sa tâche, cousant, et comptant méthodiquement les points, comme si chaque point dût correspondre au tic-tac de l’horloge.
Quand il fut plus de onze heures et demie, le père-et la fille parurent définitivement vaincus de fatigue, et restèrent inertes , l’oreille au guet, l’œil perdu au plafond, aspirant les moindres bruitsdu dehors, espérant ou désespérant. Au premier tintement de minuit, qui se confondit avec les coups de marteau frappés par Georges, ils se levèrent par une commotion électrique. Jeanne courut à son père, l’em» brassa en disant :
— Je vous l’avais bien dit!
M. Nicole, très-ému, cherchant ses clefh, allumant sa lanterne, répondit :
— Je n’ai jamais douté de lui!
Minuit continuait à sonner, et les lentes vibrations de la cloche de Saint-Pierre prenaient, dans le silence absolu de cette nuit, l’éclat et la solennité d’une sonnerie triomphale. Les nombreuses églises de Troyes se mêlèrent, comme un chœur d’airain, à ces hymnes de victoire, et Georges, qui avait trop de fois, dans lasoirée, attendu et compté les heures, pour n’avoir pas trop aiguisé ses facultés de perception à cet égard, s’imagina que les horloges perdaient la mesure et l’escortaient d’un formidable carillon.
Ce fut lui qui repoussa la grosse porte de la rue, quand il eut franchi le seuil ; et comme M. Nicole, avant de lui parler, donnait un double tour de clef aux serrures et mettait soigneusement les verroux :
— Oui, fermez, fermez, dit Berroy avec une gaieté nerveuse; des malfaiteurs n’auraient qu’à vouloir entrer.
lie mot était plaisant, à propos d’une prison. M. Nicole avait besoin de rire ou de pleurer : il rit ; puis, voulant rétablir l’équilibre et satisfaire l’autre disposition de son âme, il redevint sérieux et dit à Georges :
— Ce matin, monsieur, quand je vous ai demandé votre parole d’honneur, vous avez voulu me serrer
la main; permettez-moi, à momtour, ce soir, de solliciter celte faveur.
— Volontiers, répondit Georges, qui donna une vigoureuse poignée de main à son geôlier.
— Merci, monsieur, merci, dit celui-qi d'une voix troublée.
— De quoi me remerciez-vous, monsieur Nicole? Serait-ce par hasard, de ce que je n’ai pas trahi mon serment? M’auriez-vous fait l’injure de douter?
— Non, je vous attendais ; mais, c’est égal ; parce qu’un acte de courage est prévu, assuré, ce n’en est pas moins un acte de courage.
Tout en causant, Georges et M. Nicole étaient entrés dans l’espèce de greffe ou de parloir qui faisait communiquer la porte de la rue avec la porte intérieure de la prison, en formant le vestibule en quelque sorte de l’habitation particulière de M. Nicole. Jeanne était postée sur le passage du prisonnier.
— Comment ! Vous m’attendiez aussi ? demanda Georges sur un ton de reproche; décidément, mademoiselle Nicole, je crois quo j’avais causé de l’inquiétude.
Jeanne rougit et sourit, en disant:
— Je voulais avoir des nouvelles de madame votre mère. Comment l’avez-vous trouvée?
— On nous avait un peu trop effrayés. Elle est souffrante ; mais je ne crois pas qu’il y ait du danger.
— Ah ! tant mieux, répliqua Jeanne avec un air de sympathie, au fond duquel on sentait du désappointement. Nous la verrons bientôt?
— Je ne sais si elle pourra venir prochainement.
— Vous allez trouver le temps bien long, alors, reprit vivement mademoiselle Nicole.
— Jeanne, dit son père en intervenant, tu fatigues M. Berroy.
— Papa, répondit résolûment la jeune fille, vous voulez m’empêcher de faire espérer à M. Georges une nouvelle permission de sortie? Pourtant, il l’a bien méritée!
— Non, non, dit Georges, ne m’offrez plus de sortir; je refuserais. C’est assez d’une fois; je ne veux plus vous exposer !
— Vous ne m’exposez qu’à vous estimer davantage, répondit courtoisement M. Nicole.
— Bh bien! je ne veux plus m’exposer, moi, non pas à des tentations, mais à des ivresses qui peuvent se changer en poison. Je vous en prie, monsieur Nicole, remplissez exactement, strictement à mon égard les devoirs qui vous sont imposés. Votre bonté me rend trop prisonnier, et si je pouvais m’échapper d’ici, je ne le voudrais pas, tant votre confiance me met de chaînes aux pieds et aux mains.
Le père et la fille relevèrent la tête, regardèrent fixement Georges, dont le front était coloré par une faible rougeur, se regardèrent avec l'ébauche d’im
sourire ; puis M. Nicole dit presque gaiement r
— Comme vous le voudrez, monsieur Berroy.
Mettez votre conscience en repos. Pour commencer^ je vais vous boucler dans votre cellule, comme si vous étiez le fameux baron de Trenck, dont Jeanne m’a lu l’histoire. Vous connaissez certainement des gens d’esprit; vous ne devez même connaître que ceuxlà; mais il faudrait à ceux qui tenteraient de vous délivrer beaucoup de malice, je vous en préviens ÿ car je suis sur mes gardes.
Et tout en faisant ces menaces, avec bonne humeur, M. Nicole invitait du geste Berroy à entrer dans l’intérieur de la prison.
Georges salua Jeanne d’un adieu amical et marcha devant M. Nicole.
Quand le directeur, au bout de vingt minutes, redescendit, et rentra chez lui, il trouva sa fille debout devant la grande cage à laquelle il avait travaillé toute la soirée. Jeanne avait une larme au bout des cils qu’elle n’osait remuer.
— A quoi penses-tu, fillette ? lui demanda M. Nicole avec douceur. Tu admires mon travail ; si mes oiseaux s’échappent, ils seront bien malins !
— C’est ce que vous venez de dire à M. Berroy, répondit Jeanne en soupirant. Pauvre jeune homme l
— Ai-je eu tort de lui dire cela ?
— Non.
— Crois-tu qu’il songe... à quelque chose?
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— Je crois, en tout cas, qu’on y songe pour lui.
— Prends garde de rien savoir de ce qu’on tenterait, Jeanne !
— N’ayez pas peur ; je ne verrai rien, et je n’entendrai rien !
— C’est l’essentiel 1 Quant au reste, à la grâce de Dieu !
— Pourvu qu’il réussisse !
— Veux-tu bien te taire, imprudente! — M.Nicole, moitié riant, moitié grondant, était sincèrement attendri — est-ce que la fille d’un directeur de prison doit parler ainsi? Si l’on t’entendait! Tu trahis le métier.
— C’est que je n’ai pas le cœur au métier!
— Allons ! tout est en ordre, repartit M. Nicole que celte conversation gênait; j’ai fait ma ronde, j’ai fini ma cage ; il est tard. Allons nous coucher I
J.eanne restait immobile ; elle jouait du doigt avec les barreaux légers que son père avait réparés ; elle s’amusait à les tordre. M. Nicole la contempla deux ou trois minutes avec une tendresse un peu inquiète; puis il lui dit :
— Allons, Jeanne, dis-moi bonne nuit ou bonjour, car il est bientôt une heure du matin !
Jeanne se retourna, mit les deux bras hutour du cou de son père, appuya la tête sur sa poitrine et fondit en larmes :
— S’il ne réussit pas à s’en aller, s’il n’a pas sa
grâce, s’il doit sortir d’ici pour... je sens, papa, que J’en mourrai !
— Jeanne, es-tu folle ? reprit M. Nicole épouvanté et en pressant sa fille sur sa poitrine. Si tu t’intéresses à ce point à mes prisonniers...
— Oh ! celui-là n’est pas un prisonnier comme les autres 1
— C’est vrai, repartit M. Nicole en observant sa fille, mais ce n’est pas une raison pour te faire tant de chagrin. Regarde mademoiselle Emilie Delatour qui devait se marier avec lui... Tu le sais, n’est-ce pas?
M. Nicole semblait guetter un éclair de jalousie dans les yeux de sa fille ; mais celle-ci répondit avec une innocence parfaite qui montrait jusqu’au fond de son cœur :
Oui, je le saisi Ils s’aiment tous les deux ; ils sont pareils ! Elle est si bonne ; il est si beau ! c’est pour mademoiselle Emilie autant que pour lui que je souffrirais.
— Eh bien, mon enfant, reprit M. Nicole fort surpris mais fort édifié par celte pilié candide, je suis certain, moi, que mademoiselle Emilie, qui a plus de motifs que toi de se désespérer, aurait moins de désespoir.
— C’est possible, papa. Ils savent bien, eux, qu’ils se retrouveront toujours.
— Espérons que tout finira bien, fillette, et que
nous irons à leur messe de mariage autre part que dans notre triste chapelle !
— Je le souhaite de toute mon âme, dit Jeanne, en joignant les mains avec ferveur.
Ce furent les derniers mots de cette étrange conversation.
M. Nicole, qui dormait ordinairement sans rêver, eut un rêve dans lequel il voyait sa fille glisser sa main sous son oreiller et lui enlever, pendant son sommeil, son trousseau de clefs qu’il paraissait avoir mis dans cette cachette. Ce qui effraya le plus M. Nicole dans ce rêve menaçant, quand il y songea le lendemain, ce fut qu'il rêvait avoir feint de dormir, pendant la soustraction de ses clefs, et s’être ainsi rendu le complice de Jeanne.
Quel rêve récompensa Georges Berroy do son ' courage 'et de sa loyauté? Peut-être, malgré le bon oreiller que lui offraient sa conscience tranquille, son courage satisfait, ne dormit-il pas!
Quelques jours se passèrent. Emilie avait repris l’habitude de ses visites au Jardin du rempart et transmettait télégraphiquement à Georges des nouvelles de l’état de santé de sa mère. Madame Berroy gardait toujours le lit. Sa faiblesse continuait; mais le médecin, tout en redoutant une complication, ne l’attendait pas immédiatement, et connaissant le caractère languissant de sa malade, donnait à penser qu’il la soupçonnait d’aggraver les apparences, par
cette sorte de sensualité béate qu'elle trouvait à souffrir, à être plainte et à s’ensevelir elle-même tous les jours un peu.
Quant aux nouvelles concernant le pourvoi de Georges, elles n’étaient ni assez précises, ni surtout assez rassurantes pour qu’Émilie ne se fit pas scrupule de les transmettre à Berroy. M. Soudin doutait moins que jamais de son droit, mais il doutait de la justice des hommes. Il s’alarmait des dispositions dans lesquelles les événements extérieurs pouvaient mettre les magistrats de la cour de cassation. Sans calomnier les consciences des juges, il savait qu’elles s’imprégnaient forcément de l’atmosphère politique et sociale au milieu de laquelle on leur demandait de se tenir impartiales. Il y a en justice, comme en médecine, comme en toute chose, des épidémies pendant lesquelles la sévérité fait ses victimes.
Précisément, on était dans toute la rigueur d’une de ces contagions. Jamais les débats à la Chambre des députés n’avaient été plus orageux. La tribune servait à d’incessantes provocations. Manuel, injurié, menacé du poing, en appelait vainement à la pudeur de ses adversaires. Le général Foy devait soutenir à chaque séance une attaque à fond de train contre la Révolution française, reniée par la France,, disait la droite, acceptée par tous les Français, répondait la gauche.
Les royalistes ne supportaient plus de frein, et mordaient jusqu’au timon qu’ils s’efforçaient de diriger. Si l’on ne parlait pas de relever les échafauds de 1816, on ne se privait pas de dénonciations odieuses, qui appelaient tous les défenseurs du trône et de l’autel à une sorte de battue furieuse contre les libéraux. ^
La conférence de Leybach donnait une forme diplomatique au réquisitoire international contre la liberté; et M. Jacquinot Pampelune, le procureur général chargé du procès du 19 août, protestait par sa démission contre les indulgences de la chambre des mises en accusation, qui ne renvoyait pas devant la Cour des pairs autant d’accusés que cet ardent vengeur de la cause des lis en demandait. De là une rumeur menaçante pour tous les malheureux que la justice avait arrêtés. Il fallait des exemples; et puisqu’on ne pouvait envoyer en prison tous les députés libéraux, tous les généraux illustres qui conspiraient, on devait les intimider du moins par le spectacle d’une inflexible répression.
Voilà ce que M. Soudin écrivait. Il est vrai que d’un jour à l’autre la situation pouvait changer. Le roi, moins royaliste que ses amis, pouvait se dégager de l’étreinte d’une camarilla aveuglée par la haine et par la peur. Mais ce souffle de clémence allait-il attiédir l’atmosphère avant que la Cour de cassation se fût prononcée? Multipliant les visites, les démarches.
les consultations, M. Soudin ne se reposait pas et trahissait par la fièvre même de son activité l’inquiétude qui le gagnait.
Un malin, Émilie fut très-surprise, en arrivant dans le petit jardin du rempart, de ne pas voir Georges Berroy apparaître à la fenêtre de la prison, à l’heure et au signal convenus. Elle attendit; elle craignit d’avoir devancé l’heure; elle multiplia les signaux télégraphiques ; elle osa appeler, chanter ; la fenêtre resta close, et la prison demeura sourde, aveugle.
Épouvantée, n’obéissant qu’à la terreur, Émilie franchit en quelques secondes l’intervalle du rempart à la prison'; elle heurta à la porte, et quand un guichetier lui eut ouvert, elle s’élança dans la chambre de mademoiselle Nicole.
— Est-ce qu’il est malade? Est-ce qu’on l’a emmené? demanda-t-elle en prenant la main de Jeanne.
— Non, répondit la fille du geôlier en secouant la tête et en laissant voir qu’elle avait pleuré ; mais on l’a changé de chambre.
— Pourquoi?
— Il est dans la cellule des condamnés à mort, dit-elle d’une voix basse et tremblante.
Emilie eut peur de tomber morte, en entendant cette réponse. Elle se retint aux deux mains de Jeanne, qu’elle serra avec force.
—Pourquoi? balbutia-t-elle, enrépétantla question.
— Mon père a reçu des ordres ; il a dû obéir.
— Ah I Est-ce tout ?
— Oui, mademoiselle.
— On n’a rien dit de plus?... rien ordonné ? Il n y a eu aucun apprêt?
Emilie était horriblement pâle; Jeanne, comme un miroir, reflétait cette pâleur.
— Non, mademoiselle ; d’ailleurs, tant que le pourvoi n’est pas rejeté...
— -Ah ! le pourvoi ! c’est vrai, il y a le pour^'oi.
Puis, tout à coup, un soupçon affreux se glissa dans la pensée d’Émilie. Si le pourvoi était rejeté ! Si son oncle, par pitié, lui avait caché cette nouvelle! Si les inquiétudes des dernières lettres n’avaient été qu’une ingénieuse préparation à la découverte de la vérité I
Elle eut un regard si ardent qu’elle fit reculer Jeanne.
— Il va mourir, dit-elle avec un frémissement de tout son corps.
— Ne croyez pas cela, mademoiselle, répondit Jeanne dont les dents claquaient.
— Pourquoi ne le croirais-je pas ? Vous le croyez bien, vous.
— Moi, je ne crois rien... je ne sais rien... j’ai peur.
Emilie avait communiqué sa fièvre à Jeanne; et Jeanne moins héroïque lui donnait de sa faiblesse ; les deux jeunes filles tombèrent dans les bras l’une de l’autre, en sanglotant.
M. Nicole entra. Il était soucieux. En apercevant le groupe éploré, il se mordit la lèvre, fronça les sourcils, prit un siège et garda le silence.
Jeanne l’avait entendu venir; elle se dégagea avwî effort:
' — N’est-ce pas, mon père, que tout n’est pas dé-
sespéré?
— Tout? Je ne crois pas. Mais je ne comprends rien à ce qui se passe.
Émilie eut la force de dire :
— Savez-vous si le pourvoi?...
— On n’en a pas de nouvelles.
. — Voyez-vous bien, reprit Jeanne, en s’adressant à Émilie , tant qu’on n’a pas de nouvelles, on peut espérer.
— Que signifient alors les ordres reçus? demanda Émilie.
— Peut-être, reprit M. Nicole, a-t-on su que M. Berroy est sorti un soir, et veut-on m’avertir, en aggravant la responsabilité !
— On vous eût grondé; ce nest pas celai re-
prit vivement Emilie. Qui VOUS adonné cet ordre?
— M. Jeanson était chargé de me le transmettre.
— Ce n’est pas un méchant homme ; il s'intéresse à M. Berroy. Était-il triste, en vous parlant?
— Il était sérieux.
— Il ne vous a rien fait pressentir ?
— Rien.
Émilie, en interrogeant, reprenait im peu de courage ; elle faisait travailler sa pensée, pour relever son cœur.
■—Est-ce tout ce que vous savez, monsieur Nicole?
— A peu près! dit l’honnête geôlier avec un embarras dans la physionomie, qui ne put échapper aux regards d’Émilie.
— Monsieur Nicole, dit-elle en joignant les mains, vous me cachez quelque chose. Je vous en conjure, dites-moi tout.
M. Nicole gardait le silence.
— Mon père, dit Jeanne à son tour, parlez.
— ^ Eh bien, j’ai.été prévenu que le condamné recevrait aujourd’hui ou demain la visite d’un prêtre, envoyé par l’évêché.
Les deux jeunes filles se redressèrent avec des expressions d’étonnement bien différentes.
— Pourquoi n’est-ce pas M. l’aumônier de la prison? demanda Jeanne qui s’effrayait de cette démarche solennelle.
— Connaissez- VOUS le nom du prêtre? demanda Emilie, qui entrevoyait une lueur dans cette obscurité.
— Non.
— C’est étrange ! murmura la fiancée de Georges, qui sentait la chaleur rentrer dans ses veines.
Quant à Jeanne, elle trouvait un augure sinistre dans cette visite. Elle était habituée à ne voir entrer dans la prison que des prêtres, pour absoudre, au nom du ciel, ceux dont la terre ne voulait plus. Avocats d’un tribunal suprême, ils ne se présentaient que quand les pourvois humains avaient été repoussés... Aussi, pendant qu'Émilie Delatour sortait de la prison, sinon rassurée, du moins curieuse de percer le mystère qu’on lui annonçait, Jeanne, plus terrifiée, se remettait à prier.
Dès qu’elle fut rentrée chez sa mère, Emilie envoya chercher Madeleine Martin et lui annonça les mesures récentes prises à l’égard de Georges.
— Qu’en pensez-vous ? lui demanda-t-elle.
Madeleine ne parut pas effrayée.
— Je pense que la justice fait bien de doubler ses grilles et ses verrouxj puisque le moment de les attaquer semble arrivé.
— L’entreprise est bien difficile maintenant !
Madeleine eut un regard de reproche sans colère :
— Dame ! mademoiselle, quand elle était toute simple, vous n’avez pas voulu l’essayer 1 La porte était
ouverte, vous l’avez fermée ; on y met un cadenas ; c’est votre faute.
Emilie parla du prêtre, que l’évêché devait envoyer.
Cette fois, Madeleine ne put se contenir; elle eut un sourire de triomphe.
Emilie la regarda avec attention.
— Madeleine, si vous avez une espérance, vous seriez bien cruelle de ne pas me la faire partager.
— Le partage avec vous , mademoiselle, ne nous a pas porté bonheur. Si vous l’aviez voulu, M. Georges serait libre !
— Ne parlons plus de cela.
— Dites-moi seulement, mademoiselle, si vous croyez que le moment d’agir soit venu.
— Je le crois, répondit Emilie.
— Êtes-vous résolue à conseiller M. Georges dans ce sens-là?
— Oui.
— Si je vous demandais un mot d'encouragement pour lui, me le donneriez-vous ?
— Sous la condition, Madeleine, que vous ne forciez M. Berroy ni à un parjure ni à un meurtre ; oui, je vous le donnerais.
— Eh bien! je vais tout vous dire, mademoiselle, reprit Madeleine avec solennité. Mais, prenez y garde! c’est notre meilleure chance que je vous confie, et c’est aussi la dernière que nous puissions avoir! Le
bourreau ne nous laisserait plus le temps de recommencer!
Nous n’assisterons pas à la conversation de Madeleine Martin et de mademoiselle Delatour. Nous saurons bientôt à quelles conclusions elles en arrivèrent; elles étaient parfaitement d’accord en se quittant.
Emilie devait, le soir même, avoir une conférence avec Anth} me de Mussé, pour recevoir de sa bouche l’assurance que toutes les précautions annoncées par Madeleine étaient bien prises.
En attendant, elle alla visiter madame Berroy et leurrer la docile malade par des nouvelles un peu imaginaires, en mêlant indirectement à ses pieuses intentions l’espérance réelle qui commençait à lui dilater le cœur.
Georges avait interprété, comme Jeanne Nicole, son changement de cellule.
En quittant la chambre qu’il occupait depuis bientôt huit mois, il perdait déOnilivemenl la liberté; le ciel, le rempart, le jardin étaient la vision et la caresse incessante de ceux qu’il aimait.
Comme Emilie, il demanda à M. Nicole :
— Est-ce que l’on a des nouvelles du pourvoi?
Mais la réponse négative de M. Nicole ne le rassura en aucune façon. D’un instant à l’autre on pouvait l’appeler au greffe, lui lire l’arrêt fatal, et lui proposer de signer une de ces ironiques demandes en
grâce, qui satisfaisaient la conscience des justiciers, sa,ns embarrasser celle du roi.
Il était quant à lui, bien résolu à no pas fléchir; et si la pensée de sa mère ou d’Émilie s’offrait à son esprit, il se roidissait devant celte double évocation, ou plutôt il s’imaginait qu’il emporterait avec lui à travers la sombre avenue dans laquelle il allait s’élancer, ces deux images sacrées; comme Énée avait emporté son père et ses dieux à travers les décombres de son Ilion !
Quand il redescendait par un effort sur la terre, pâle, frémissant, il s’en voulait d’avoir si maladroitement défié cette société, à laquelle son imprudence faisait commettre une cruauté.
M. Nicole , dans le courant de la journée, lui annonça qu’il recevrait bientôt la visite d’un prêtre.
— Déjà ? dit-il.
Puis il ajouta :
— 11 sera le bienvenu.
Et, avec une soumission de chrétien, ce fier patriote repassait sa vie pour la confesser et pour la faire absoudre.
L’ecclésiastique annoncé se présenta le lendemain de. bonne heure à la prison. 11 était accompagné de l’aumônier ordinaire, qui le recommanda aux égards do M. Nicole, et qui se retira, après l’avoir salué avec respect.
La recommandation était inutile. M. Nicole professait, pour tout homme vêtu d’une robe noire, qu’il fût juge, avocat, huissier ou prêtre, une vénération en quelque sorte officielle ; et, dans son for intérieur, le scepticisme que la fréquentation de la justice humaine pouvait lui suggérer, l’inclinait à accorder plus d’hommages aux prêtres qu’aux magistrats. Les jugements prononcés par ceux-là, outre qu’ils étaient la plupart du temps des absolutions, échappaient du moins à sa critique. Leur indulgence tlattait sa sensibilité. Toutes les fois que l’aumônier visitait un condamné, il était bien rare que ce dernier, par conversion ou par calcul, ne devînt pas aussitôt docile et poli et ne méritât pas les adoucissements compatibles avec la règle de la prison.
D’ailleurs, le prêtre inconnu qui venait s’entretenir avec Georges Berroy commandait de lui-même la soumission. Son regard annonçait l’autorité infaillible, sa bouche, la volonté inflexible. Il était jeune, grand, robuste. Mais sa jeunesse semblait seulement la parure d’une âme qui s’est immobilisée dans le temps ; et sa force extérieure semblait l’arme d’un apôtre toujours en mission.
Il interrogea M. Nicole sur l’état moral du condamné, et parut satisfait des renseignements. Il ignorait sans doute la séquestration plus étroite ordonnée depuis deux jours ; car il promit, s’il avait lieu d’être confirmé par son entretien dans la bonne
opinion qu’il concevait d’avance du caractère de Berroy, d’obtenir de l’autorité un adoucissement à ce régime rigoureux.
Sa promesse était faite d’un air qui en garantissait le résultat, si bien que M. Nicole, ravi pour son cher prisonnier, ne douta pas de la puissance universelle de ce missionnnaire, et lui offrit môme son appartement, pour y entretenir Georges Berroy; prenant sur lui cette dérogation à la consigne qui ne ferait que précéder, dit-il, les faveurs promises par M. l’abbé ; mais le missionnaire refusa.
— Non, non, dit-il, respectons la règle.
M. Nicole voulut prouver qu’il avait dans la prison un certain pouvoir discrétionnaire.
Eh bien ! nous en userons plus tard avec discrétion, dit le prêtre, qui voulut adoucir son refus par cette sorte de calembour.
M. Nicole s’inclina, et, la casquette à la main, accompagna le prêtre jusqu’à la cellule des condamnés.
C’étaitune pièceétroite, basse, humide, quiavait dii être autrefois la sacristie de la chapelle des Cordeliei's. Pendant que le geôlier en chef ouvrait la porte, le prêtre perdit quelque chose de son impassibilité. Il soupira :
— L’endroit me paraît malsain.
— Oui, monsieur, répondit M. Nicole, confus, bien qu’une petite fenêtre s’ouvrant sur la cour laisse entrer un peu de soleil.
— Heureusement, reprit le missionnaire avec gravité, M. Berroy ne restera pas longtemps dans cet in-pace.
Le mot AeureMsewen/ parut bizarre à M. Nicole; le prêtre songeait-il à la liberté éternelle qui est au-delà de la mort? ou bien croyait-il que Georges serait heureux d’un adoucissement momentané? ou bien enfin, avait-il des renseignements sur une heureuse issue du pourvoi en cassation?
M. Nicole n’eut pas le temps de satisfaire sa curiosité. La porte s’était ouverte.
Georges, debout au milieu de sa cellule, la tête appuyée sur la main droite, le coude reposant dans la paume de sa main gauche, réfléchissait en se tenant dans la bande étroite de soleil qui passait par sa petite fenêtre et qui séchait momentanément la dalle verdie à ses pieds. Il n’entendit pas qu’on entrait. M. Nicole dut lui toucher doucement le bras pour le tirer de sa rêverie.
Georges, les yeu.x éblouis du rayon de soleil qu’il se plaisait à recevoir depuis une heure, se retourna sans rien voir qu’une grande ombre. Il salua, présenta l’unique chaise de sa cellule, se recula^ jusqu’à son lit, pour se réserver de s’y asseoir, et attendit.
Quand M. Nicole se fut retiré, le prêtre sortit vivement de l’ombre, prit les mains de Georges, l’attira dans la lumière et le regardant en face, avec un
rire qui fit craqueler et tomber eii miettes son masque de missionnaire :
— Bonjour, bon compagnon du Lion Dormant, lui dit-il à Toix basse.
Georges stupéfait allait pousser un cri ; mais un geste et un regard rapide tournés vers la porte l’avertirent à propos :
— Tous, Godard, vous? murmura-t-il.
— Oui, moi, qui viens vous sauver.
T- Sous ce costume?
— Pourquoi pas?
— Vous n’avez pas renoncé à vos déguisements, dit Georges avec une amertume subite.
— J’y renoncerais moins que jamais, puisqu’ils me procurent le moyen d’entrer ici, la joie de vous voir et la satisfaction de conscience de vous trouver obstiné dans vos idées et même dans vos préventions.
Georges fronça le sourcil. Était-ce une prévention, en eflét, qui lui rendait pénible ce travestissement, cet abus du costume sacerdotal? Il pensait à ses méditations, à ses préparations pieuses de la veille et du matin.
C’était bien la peine d’avoir épuré son cœur, d’avoir rompu, un à un, tous les liens qui le retenaient dans ce monde, et de se tenir à la disposition du messager qui devait l’avertir du départ, en lui montrant le ciel, pour retomber tout à coup en pleine mascarade de conspiration, dans les bras de cet an-
den séminariste qiii exploitait avec une habileté sacrilège ce rôle doublement sacré pour Georges, chrétien sincère et condamné prêt à la mort.
— Que me voulez-vous, enfln? demanda Georges avec une certaine brutalité.
— Je vous l’ai dit, vous sauver.
— Est-ce de mon âme que vous parlez?
— Nous en parlerons, si vous le voulez, répondit Godard en soutenant fermement le regard de Georges; car je vous jure que, dans cette cellule et devant vous, je me sens l’amour et la vertu d’un prêtre. C’est une comédie que je joue? soit; mais elle peut tourner brusquement au drame, et je vous l’alteste, je ne retirerais pas ma tête de l’enjeu. Cette robe que j’emprunte au vestiaire de ma première jeunesse, eroyez-vous que je la déshonore, quand elle me sert pour un acte de justice et de charité? Dieu est avec nous, mon ami. J’ai mis ses insignes sur mon habit; mais, lui, je l’ai dans le cœur.
Georges était ému. Comment résister aux paroles vibrantes de Godard ? au feu qui jaillissait des yeux du faux prêtre? N’y a-t-il pas une complicité permanente entre les hommes de vingt ans, faciles à js’unir, quand ils aimantent leurs cœurs avec les mots les plus doux et les plus beaux de la langue humaine ?
— Pardonnez-moi, dit Georges d’un ton adouci. Je ne vous attendais pas, et j’en attendais un autre.
— Un autre qui vous eût préparé seulement à la
résignation; moi, je viens vous chercher pour l’espérance, pour la vie, pour la lutte, pour la patrie que Vous pouvez encore servir, pour la vieille mère qui vous attend, pour la fiancée qui m’envoie.
— Émilie ! Elle connaît votre démarche?
Le faux missionnaire tira de sa poitrine un papier qu’il tendit à Georges. Celui-ci lut ces trois lignes.
« Georges, ayez confiance. Obéissez-lui ; obéissezmoi. Cette fois-ci, l’honneur est sauf, gagnez la liberté et la vie. Je compte les heures et je prie pour nous,
» Emilie. »
Georges relut deux foix ce billet, en baisa chaque ligne, et dit à Godard :
— Je ne me défends plus; que faut-il faire ?
— Il faut d’abord, mon ami, me pardonner cette cellule. Il paraît que vous étiez mieux, là-haut, làbas, je ne sais où. Vous aviez l’air, le soleil, la vue surtout!
— C’est vous qui m’avez fait perdre cet horizon? reprit Georges en soupirant. Je vous pardonne. Mais comment avez-vous eu assez d’influence?
— Enfant, avec cette robe, ne peut-on pas tout ce que l’on veut ? Je me tenais depuis quelque temps prêt à agir, quand un avis d’Anthyme m’a obligé d’entrer en scène. On dit que le chevalier d’Éon, pour avoir servi d’agent politique sous un déguisement
féminin fut condamné à porter une robe de feromejusqu’àla fin de sa vie. Moi, je parais destiné à mou* rîr dans ce costume que je voulais sottement jeter* autrefois aux orties. Il est vrai que quand on songeait à faire de moi un prêtre, je n’en avais ni l’esprit d’intrigue, ni le désir de dévouement et de sacrifice. Depuis que j’ai été soldat, la vocation m’est venue, et je vous affirme qu’il s’en faut de peu que je sois un vrai missionnaire. Il n’y aurait absolument que l’objet spécial de la mission à changer. Depuis que nous nous sommes quittés, j’ai fait mon chemin parla congrégation et dans la congrégation. Ne froncez pus le sourcil, mon ami, et n’ayez pas l’air de me reprocher d’avoir trompé des trompeurs. Je n’ai sur la conscience que le mensonge démon respect pour des hypocrites. Je n’ai fréquenté et surtout je n’ai jamais trahi que ceux-là. Toutes les fois que je me suis trouvé en présence d’une vertu authentique, d’une foi pure, môme intolérante, je l’ai honorée, en m’en détournant. C’est ici, depuis deux jours, que j’ai, pour la première fois, rusé avec de braves gens, et c’est un effort sur moi, qui me sera compté ; mais à Paris, dans tous les salons où ce costume me donnait accès, derrière tous les écrans de douairières, où j’entendais se former la pieuse ligue des faux dévots contre la liberté, ah ! je l’avoue, j’ai menti sans vergogne, avec délice, à ces missionnaires de la contre-révolution. Je suis aujourd’hui une puissance.
Oûne sait ni à quelle paroisse, ni à quelle confrérie, ni à quel diocèse j’appartiens. On me dispense de toute manifestation professionnelle dan? les églises, •et l’on me charge dans le monde dévot de toutes les commissions profanes. J’ai promis de préparer les élections prochaines dans ce département, et j’ai mis en avant l’occasion de votre salut spirituel pour avoir un prétexte de m’installer dans ce pays. Je suis fort bien avec l’évêque de Troyes. Le procureur du roi fie souvient que j’ai été le confesseur d’Authyme et s’attend à quelques révélations de votre part, sous mon influence. L’aumônier de la prison, si modeste qu’il soit, espère bien que je l’aiderai à devenir chanoine; et votre geôlier, au bout de cinq minutes de conversation, m’avait offert son appartement pour y causer à l’aise; un peu plus, il m’eût offert ses clefs. Je les attends.
— Grâce pour lui, dit Georges en souriant. C’est un si excellent homme 1
— - Oui, je sais ce qu’il a fait, et c’est précisément pour ne le compromettre en rien que j’ai voulu le tromper complètement. Quand on saura qu’il vous a tenu dans cette cellule, on ne pourra l’accuser de connivence.
— Je vous remercie pour M. Nicole, dit Georges, •en regardant autour de lui.
— Vous pouvez me remercier aussi pour vousmême, mon ami ; les pierres des tombeaux n’empri-
sonnent pas lésâmes que le prêtre chrétien vient délivrer. J’ai réclamé votre ensevelissement pour mieux vous ressusciter. Dans votre cellule banale, l’aumônier banal pouvait suffire ; dans ce cachot exceptionnel, le missionnaire envoyé de Paris, recommandé par Saint-Acheul, a seul le droit de pénétrer et d’agir. Nous ne craignons, vous, aucun importun, et moi, aucun concurrent.
— Ainsi, on n’espère plus rien de mon pourvoi?
— M. Soudin n’a pas renoncé à tout espoir ; mais il serait dangereux d’espérer indéfiniment. Quand vous serez en sûreté, vous vous donnerez ce plaisir tout à votre aise.
— Et comment sortirons-nous d’ici ?
— Vous sortirez de la façon la plus simple, la plus élémentaire : par cette porte, par le long couloir qui est derrière, par la petite cour qui est au bout du couloir, et par la porte qui sépare la cour de la rue.
— Quand ? aujoud’hui ?
— Non, demain ou après-demain. Il faut que j’habitue M. Nicole à mes visites, et que je no le mette plus en sentinelle derrière cette porte. Je n’ai pas voulu profiter immédiatement de ses offres. Demain, je les lui ferai renouveler.
— Et quand vous aurez obtenu ce que vous souhaitez ?
— Alors, j’arriverai le soir ici, un peu plus gras que je ne le suis maintenant ; j’aurai deux soutanes.
Vous en prendrez une ; nous sommes de la même taille ; avec ce chapeau rabattu sur les yeux et l’attitude que je vous enseignerai, vous passerez, bénissant et béni.
— Jamais !* je refuse, dit Georges qui s’était assis sur son lit et qui se leva brusquement.
— Vous avez peur de revêtir cette robe ?
— J’avoue que ce déguisement me répugne.
— En êtes-vous donc à votre premier travestissement ? Quand vous endossiez votre robe d’avocat, pour implorer d’hommes, auxquels vous n’accordiez guère votre estime, une sentence qui n’était pas toujours juste, en faveur de clients qui révoltaient souvent votre probité, est-ce que vous n’étiez pas déguisé? Supposez qu’au lieu d’être un prêtre de compagnie franche, je sois un prêtre de l’armée régulière : estce que, si je vous offrais ma soutane, comme saint Martin donna la moitié de son manteau, vous me refuseriez? Soldat volontaire ou régulier du Christ, l’uniforme est le même ; et, je vous l’atteste, mon ami, à l’ordination près, le cœur est pareil.
— Mais, vous. Godard?
— .Moi, il est bien évident que je vous laisserai sortir seul, d’abord.
— Voilà précisément ce que je ne veux pas.
— Pourquoi?
— Parce que ce serait une lâcheté de ma part. Jê consens à ce que vous partagiez mes dangers, mais
à ce que vous les preniez pour vous seul ? non^
— Croyez-vous donc, repartit Godard, en se croisant les bras, que l’on me guillotinerait à votre place ?
— Non; mais l’on se demanderait quel motif vous a fait agir. On ordonnerait une enquête.
— Eh bien? après? On saurait qu’un prêtre a renouvelé par charité l’aventure de madame de Lavalette. On prendrait des informations sur l’abbé Godard. Au premier jésuite qu’on interrogerait, lesrenseignements seraient tels qu’on s’excuserait de les avoir sollicités. Voilà pour le cas le plus improbable et le plus périlleux. Mais croyez-vous donc que les choses iraient jusque-là? Qu’on n’étoufferait pas l’affaire, dans l’intérêt même de la religion et pour ne pas donner aux aumôniers de prison l’envie de m’imiter? D’ailleurs, me serait-il bien difficile de sortir après vous? de persuader que j’étais rentré^ à ceux qui croiraient m’avoir vu sortir? M. Nicole, sa fille, tout le personnel de la prison ne me laissera-t-il pas demain aller et venir, comme je le voudrai? Allons, Georges, avouez que vous n’avez plus d’objection.
Georges garda le silence, et fit un geste de la tête pour assurer qu’il n’était pas convaincu. Godard eut un imperceptible plissement du front qui trahit son dépit et son impatience. Il se rapprocha du condamné :
— Je vous ai parlé jusqu’ici comme eût parlé un prêtre. Voulez-vous que je vous dise maintenant ce que le compagnon du Lion dormant, ce que le patriote ajouterait? Soldat d’une cause à laquelle vous vous êtes dévoué par un serment solennel, obéissez \ et quand on veut vous relever de votre faction, sentinelle, rendez votre arme, sans discuter.
— On m’a déjà pris mon arme, repartit Georges. Blessé dans la bataille, je suis plus voisin des morts que des vivants. Votre consigne est une inspiration de dévouement personnel, et non un devoir d’opinion.
— Qu’en savez-vous? dit Godard avec un air presque féroce, à force d’entêtement. Je vous trouve bien présomptueux de supposer que je me hasarde uniquement parce que vous êtes jeune, joli garçon et que l’on vous aime. Je vous trouve modeste de croire que vous n’êtes plus utile à votre œuvre. Vous craignez de disposer de moi? Mais de quel droit disposez-vous de vous-même? Quand vous êtes venu, librement, saus contrainte, frapper à la porte de la maison de la rue de l’Échaudé, vous avez prêté un serment que vous pouviez refuser, mais qui vous engage. C’est pour l’honneur de ce pacte que vous avez été persécuté, et après lui avoir fait le sacrifice de votre liberté, de votre vie môme, vous refusez de lui faire le sacrifice de votre orgueil ?
— Plaidez 1 plaidez ! murmura Georges avec une
ironie qui cédait cependant quelque chose à l’admiration et à l’attendrissement. Vous passeriez aussi tacileraent pour un avocat, que vous passez pour un prêtre.
— J’ai fait aussi le métier de soldat, et je m’en souviens, répartit Godard avec énergie. Je n’ai donc peur ni d’une blessure, ni de la mort. J’ai promis, j’ai juré de vous sauver : je vous sauverai. Si vous refusez, je vous rends responsable de mon parjure ; je me dénonce à la police ; je veu.x; que l’on sache que les compagnons du Lion dormant n’abandonnent pas volontiers leurs amis dans le malheur; et je veux que mes efforts servent la gloire de notre as.sociation. Anthyme s’est déshonoré pour vous. Nous lui avons permis cet excès de dévouement. Moi, j’ai la permission de me faire connaître à vos juges, à vos geôliers, à ceux qui se flattent d’être vos bourreaux. J’exige donc que vous promettiez, à l’instant même, au nom de celle que vous aimez, au nom de votre mère et de votre fiancée, comme au nom de eeux que vous haïssez , au nom de la patrie et de votre serment, de faire ce que je veux, de mettre eette robe quand je vous l’offrirai, de fuir cette cellule, qui est la coulisse de l'échafaud, et de marcher sans regarder en arrière, m’estimant assez adroit pour croire que je saurai me tirer d’affaire tout seul. Me le promettez-vous?
Georges regarda Godard et vit une telle résolution
dans ses yeux, une volonté si implacable dans toute sa physionomie, qu’il comprit, l’inutilité de ses refus. Il était défié sur une hauteur à laquelle les générosités vulgaires n’atteignaient pas. Pour y parvenir, il fallait accepter simplement ce qui paraissait simple à ce caractère surhumain.
Georges, après une minute de délibération avec lui-même, tendit la main à Godard et lui dit :
— J’obéirai.
— Sans réticence? sans objection?
— Aveuglément.
— C’est bien. Je ne vous imposerai pas longtemps cette contrainte. Dans deux jours, je vous rendrai votre parole; vous serez libre de toute façon.
— Libre d’être ingrat? voulez-vous dire.
— L’ingratitude ! Je ne sais pas ce que c’est, reprit Godard. Voilà un mot que vous feriez bien de rayer de votre dictionnaire. En politique, il ne signifie rien : et dans le monde, on lui donne trop d’importance. Les peuples qui se conduisent en vertu d’un plan supérieur et providentiel, dont le secret npus échappe, sont ingrats par essence, par devoir et par logique. Les hommes ont inventé la reconnaissance, afin de consacrer mieux l’effet de leurs petites actions, et de prêter leurs bienfaits à un taux usuraire. Quant à moi, je sers une idée impersonnelle, à laquelle je me dois tout entier, et je sers les hommes jTbur l’amour de cette idée. Celui
qui m’aime un peu m’encourage; son indifférence ne saurait me décourager. Si mon idée triomphe, je suis payé; si elle est vaincue, rien ne peut me rembourser de mes peines perdues; et la reconnaissance des hommes me parait une ironie qui augmente l’amertume de la défaite. Voilà mon sentiment; ne parlons donc pas de ces liens factices que les hommes établissent entre eux, pour s’empêcher de se duper réciproquement et de se trahir. Nous combattons pour la môme cause. Vous êtes tombé au premier rang, je vous relève et je vous dis de marcher, en vous montrant le drapeau. C’est lui qu’il faut suivre, qu’il faut aimer. L’ingratitude, à son égard, s’appelle trahison. Je ne crains pas que vous soyez un traître ; «ela suffit pour ma conscience.
Godard parlait avec une autorité, et en même temps avec une expression de cordialité humaine qui s’imposaient et qui charmaient tout à la fois, sans amollir le cœur.
Georges, comme tous les caractères enthousiastes at délicats qui procèdent par coups d’ailes, mais aussi par réticence ; qui se dévouent, mais qui sont tentés de se reprendre, quand l’envers de la gloire leur apparaît, Georges, prompt au martyre, parce qu’il était prompt à la douleur, enviait les natures inflexibles; et quand il les trouvait sur sa route, il en était bientôt séduit. Sa première résistance n’était que la pudeur de sa foi , ^ui frémissait tou-
jours, quand l’admiration allait l’emporter et la mettre à nu.
Voilà pourquoi, après avoir résisté autant qu’il lavait pu aux offres de Godard, Berroy finit par s’abandonner à cet étrange compagnon, moins par renoncement de sa volonté que par un effort, un redoublement de virilité. Ils convinrent des précautions à prendre; et quand Godard quitta sa cellule, le condamné se trouva avec étonnement l’àme aussi rafraîchie, la conscience aussi fortifiée, l’espérance aussi exhaussée, que s’il avait reçu la visite d’un . véritable prêtre venu pour le détacher de la terre et l’attacher au ciel.
M. Nicole était resté dans le corridor de la prison, mais en se tenant à une certaine distance de la cellule. Quand il entendit qu’on frappait pour qu’il ouvrit au missionnaire, il s’élança, fort empressé et s’excusa, en refermant la porte, d’avoir pu fàire attendre pendant une seconde un personnage aussi considérable que M. l’abbé.' Une curiosité bienveillante se mêlait à ces témoignages de respect. Godard le smtit et voulut en profiter.
— C'est moi, monsieur le directeur, répondit-ü avec cette grâce hautaine des gens qui refusent un hommage, tout en le savourant, c’^t moi qui ai des excuses à vous faire pour le dérangement que je vous cause et que je vous causerai encore.
— Ah ! monsieur l’abbé doit revenir?
— Je reviendrai demain, peut-être de bonne heure, sans préjudice d’nne visite vers le soir.
— Monsieur l’abbé, nous sommes à vos ordres.
— En vérité, je suis tenté de vous demander un logement, repartit le missionnaire, en daignant sourire avec une courtoisie qui dilata le cœur de M. Nicole. Je- n’aurais pas tant de cheminé faire et je vous dérangerais moins.
On arrivait à ce passage vitré qui faisait communiquer le logement du directeur avec la prison.
Jeanne se trouva là, comme par hasard. Elle attendait la sortie du prêtre, sans avoir le projet de l’in- . lerroger.
Godard était fort au courant des sentiments de ♦
mademoiselle Nicole ; mais il ne convenait en aucune façon à son rôle et à son costume de s’arrêter, pour donner autre chose qu’un regard paternel et un salut pastoral, à cette brebis gardienne d’un troupeau de loups ; il la bénit d’un sourire et continuant de parler à M. Nicole, mais sans plus se contraindre, puisqu’on s’éloignait des échos de la prison :
— M. Berroy vous serait très-obligé, dit-il. au
geôlier, de le laisser à ses méditations, après chacune de mes visites. Oh 1 je sais combien vous êtes bon pour lui; mais cette bonté même l’agite et l’empêche de s’isoler. Vous lui faites aimer sa capti- %
vité.
M. Nicole comprit cette invitation délicate. Il en
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fut^troublé, s’inclina et ouvrit la porte extérieure.
Godard renouvela son excuse du dérangement qu’il causait.
— Je devrais faire faire un passe-partout, dit-il, si mes visites devaient durer plusieurs semaines; mais, ajouta-t-il, comme s’il ne voulait pas, même en plaisantant, échapper à la règle, vous ne me permettriez pas de m’en servir, et vous auriez raison.
Godard sortit avec majesté de la prison.
Quand le geôlier revint auprès de sa fille, il lui dit, en l’embrassant :
— Si tous les missionnaires avaient cette douceur, le monde aurait bientôt fait de se convertir!
Jeanne approuva de la tête, mais sans prononcer ime parole.
— On dit que c’est un homme tout-puissant à la grande aumônerie. S’il le voulait bien, peut-être qu’au lieu de donner à M. Berrpy tant de résignation, il pourrait lui apporter sa grâce et sa liberté i
Jeanne élargit lentement son regard en levant les yeux sur son père, et un indéfinissable sourire vint illuminer ses lèvres :
— A quoi penses-tu? lui demandaM. Nicole.
Elle hésita, sembla chercher ses mots, et dit enfin d’un ton rêveur :
— Je pense que je voudrais bien me confesser à cet abbé de Paris.
— Toi, à quel propos ?
— Mais... à propos de Pâques, qui arrive dans quinze jours.
— Voyez- vous, cette petite fille, dit M. Nicole, qui veut un confesseur venu tout exprès de la capitale !
— Tout exprès ! non pas, puisqu’il est venu pour M. Georges Berroy 1
— Eh bien ! présente-lui ta requête, demain matin, et offre-lui d’être ton aumônier.
— J’esayerai ! repartit Jeanne.
Godard revint le lendemain dans la matinée. Mais Jeanne parut avoir oublié son vœu de la veille, et son père jugea sans doute inutile de le lui rappeler. Elle se contenta de regarder, d’observer avec une profonde attention, mais en se tenant un peu à l’écart, le visiteur à son entrée et à sa sortie de la prison.
M. Nicole, sans confier au missionnaire son trousseau de clefs, sans faire fabriquer de passe-partout à son usage, le laissa entrer dans la cellule de Georges et en sortir, sous la seule condition de tenir la porte poussée, de manière à faire croire qu’elle était, pendant et après sa visite, aussi rigoureusement fermée que l’exigeaient les règlements. Le geôlier, en faisant
sa dernière tournée, se réservaitde remettre les choses en ordre.
La besogne allait donc vite, si vite que Godard, en homme expert, jugea prudent de ne pas prolonger inutilement l’épreuve. Si les facultés d’évasion s’aug> mentaient encore, les scrupulespouiraient revenir au prisonnier.
Aussi, quand, assez tard, dans la journée, aux approches de la nuit le faux abbé revint auprès de <jleorges :
— C’est pour ce soir, lui dit-il en lui serrant la main. Georges fut tenté de renouveler l’exclamation qui
lui était échappée précédemment et de dire : — Déjà! Il avait peur pour Godard ; puis, la pensée de l’évasion froissait toujours un peu son ambition héroïque : il désertait devant l’apothéose.
— C’est bien! dit-il d’un air résigné.
Godard commença par placer prudemment l’unique table de la cellule devant la porte pour empêcher qu’on n’ouvrît pendant le travestissement nécessaire. Lançant ensuite son chapeau sur le lit, il déboutonna avec une vivacité toute soldatesque sa première soutane, l’enleva, la jeta à Georgesd’un ton joyeux :
— Allons, conscrit ! endossez l’uniforme I Geoi^es se déshabilla et se travestit en silence
^uand il eut revêtu-la soutane :
— Est-ce bien ainsi? demanda-t-il d’une voix grave à son compagnon.
Godard affecta de l’examiner :
— Vous êtes déguisé à ravir, ou plutôt, 'mon beau papillon, vous ôtes rentré dans votre chrysalide naturelle. Ce costume vous sied mieux qu’à moi, qui me flatte pourtant d’en connaître les entournures. Si nous avions le temps de discourir, je vous demanderais une allocution, un sermon, un de ces exercices oratoires qu’on exigeait de nous au séminaire. Supposons que vous rencontriez une dévote, ou un dévote comment vous y prendriez-vous pour saluer?... et un prêtre ? Oh ! ceci est grave : il faut savoir les gestes, signes et attouchements de cette société secrète.
— Par pitié. Godard,, ne plaisantez pas ainsi.
— Que voulez-vous, mon ami? reprit Godard en le prenant dans ses bras, je suis heureux, j’ai le pressentiment d’une grande joie. Nous allons jouer un bon tour à la justice ; je mé suis dédoublé, et je vois un Sosie qui me fait honneur. Je n’ai pas souvent de ces bonnes occasions d’épanouissement. Laissez-moi me dégonfler et, si vous ne voulez pas rire, eh bien! pleurons ensemble; mais dépêchons-nous, car voici le crépuscule.
Cette gaieté, moitié feinte, moitié naturelle, qui faisait servir la joie vraie du libérateur à entraîner plus rapidement vers la liberté celui qu’il fallait sauver, émut Georges, en dépit delui-môme. Il se sentit tout à fait gagné par ce dompteur et ce char-
meur des âmes et, s’approchant de lui en souriant à son tour :
— Ne rions pas et ne pleurons pas, lui dit-il. Soyons hommes. Quand vous reverrai-je, mon ami ?
— Dans cinq minutes, si nous échouons, ou dans huit jours, en Hollande, si nous réussissons.
— Avec un homme comme vous. Godard, les remerciements sont superflus. Je ne vous dis donc pas merci, mais au revoir. Si ma fuite vous met dans un danger sérieux, je reviendrai.
— Ne parlez pas de cela ! je vous le défends. Je ne cours aucun danger. Au revoir, Georges, et maintenant, de la prudence. Ayez pour cinq minutes toutes les grâcesde cette robe. Je vous ai dit comme il fallait vous coiffer, tenir les bras, les mains, marcher, sajuer, agir. N’oubliez pas d’aller, en sortant d’ici, tout droit à là cathédrale. Vous entrerez par la porte de la place, vous sortirez par la porte latérale. Montez dans la voiture qui stationne et qui vous attend ; et fouette cocher ! Le reste vous appartient, l’espace est devant vous.
Georges se prêta aux répétitions successives que Godard lui demandait. Quand il fut certain de marcher avec onction, d’être abrité convenablement du grand chapeau et de donner l’illusion d’un prêtre véritable, il se disposa à sortir.
La nuit était tout à fait venue, et la cellule s’emplissait d’une ombre épaisse dans laquelle ces deux
grands fantômes noirs s'enlacèrent et s’embrassèrent. Georges et Godard retirèrent la table qui barricadait la porte ; puis ce dernier dit au condamné, en lui serrant une dernière fois la main :
— Courage, mon ami.
— Et vous, Godard ?
— Moi, je sortirai sans doute sur vos talons. Dépêchez-vous!
J’ai dit que M. Nicole ne tournait pas la clé dans la serrure et ne mettait aucun verrou, pendant les ■conférences du missionnaire avec Georges Berroy. Ce dernier n’eut donc qu’à pousser la lourde porte pour se trouver dans le corridor.
11 le parcourut lentement, d’un pas mesuré. Un gardien, portant une lanterne, se croisa avec lui et le salua. Georges s’inclina ; mais la lumière apparaissant brusquement avait contraint le fugitif à fermer les yeux. Il ne les rouvrit pas assez tôt pour s’apercevoir d’une marche qu’il fallait descendre, avant de pénétrer dans le vestibule. Georges fit un faux pas et manqua de tomber. Un bras le soutint tout à coup : c’était le bras de M. Nicole.
— Vous êtes-vous fait mal, monsieur l’abbé?
Georges répondit par un mouvement de tête négatif, et ne put s’empêcher de dégager vivement son bras. Le directeur de la prison attribua à un élan de fierté ou à une protestation du confesseur, absorbé dans sa rêverie et qui ne voulait pas être trou-
blé, ce geste de peur ; il se recula avec respect, et laissa passer Georges, en se disant que l’entretien du prêtre et du condamné avait été sans doute particulièrement douloureux, pour que l’abbé emportât ce surcroît de mélancolie.
Georges entra dans l'espèce de parloir qui unissait l'habitation de M. Nicole à la prison. Là, un autre danger l’attendait. Jeanne, qui n’avait pas osé, dans la journée, adresser la moindre parole à l’abbé Godard, se sentait enhardie par la nuit tombante, par la solitude; et pressée, d’ailleurs, par une vague angoisse qui l’avertissait que la destinée de Georges touchait à une crise suprême, elle guettait le passage du confesseur, bien résolue cette fois à l’interroger. Quand elle vit venir dans cette ombre crépusculaire l’ombre du prêtre, elle s’avança au milieu du passage.
Georges tressaillit, s’arrêta net et attendit :
— Monsieur l'abbé, balbutia la jeune fille, je voudrais vous demander... pardonnez-moi... nous lui portons tant d’intérêt.
Ne se sentant pas encouragée par le prêtre immobile dont la contenance lui parut imposante, Jeanne hésita, trembla, s’interrompit, baissa la tête. Georges qui n’osait bouger, parler, ni passer outre, crut entendre monter un sanglot dans un long soupir de la jeune fille. Il eut peur de manquer de courage, et involontairement à son tour, il soupira.
IGO