‹ La ronde de nuitChapitre 2 sur 5 · VT · texte numérisé non relu

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Jeanne se crut autorisée, par ce soupir qui répondait au sien, à continuer.

— Monsieur, reprit-il à voix plus basse, est-il impossible de le sauver?

Georges, dont le cœur palpitait, fit un mouvement de la tête qui pouvait sembler un signe d’incrédulité.

— Oh ! monsieur l'abbé, repartit la jeune fille, se trompant à cette apparente dénégation ; si vous vouliez m’entendre...

Georges fit un pas en avant. Jeanne, pour le retenir, s’empressa de reprendre, en joignant les mains ,,

— M’écouter en confession? |

Georges était profondément troublé. Il tourna vi- ,

vement la tête pour voir si M. Nicole n’allait pas le *

rejoindre.

Le directeur de la prison grondait un gardien qui n’avait pas allumé assez tôt le réverbère du passage, et qui avait e.xposé ainsi M. l’abbé à un faux '

pas. Mais on entendait sa voix qui se rapprochait. Il était dangereux de l’attendre.

— Laissez-moi, murmura Berroy.

Jeanne ne reconnut pas la voix du condamné dans ces deux mots à peine distincts; mais elle reconnut un grand attendrissement; et certaine d’une sympathie que la réserve ecclésiastique empêchait de déborder, elle tomba à genoux, levant un regard sup- 4

pliant vers cet homme noir, s' lent à lui accorder sa |

confiance.

— Bénissez-moi, mon père, lui dit-elle, et je le sauverai.

Georges ne put tenir à l’accent de ces paroles, à la chaleur de cette pitié, il tendit la naain à Jeanne pour la relever. Celle-ci s’empara de la main et y colla ses lèvres, avec autant de foi et de fièvre que si elle eut saisi un crucifix.

C’était une trop forte épreuve. Berroy tremblait de tous ses membres.

Jeanne s’aperçut de cette fièvre subite. En détachant sa bouche, elle regarda la main.

Plus d’une fois elle avait remarqué les doigts féminins de Georges. Un feu subit s’alluma dans sa poitrine et monta comme une lueur à son front, en illuminant ses yeux. Elle se redressa tout à coup, et intrépide jusqu’au sacrilège, elle osa regarder tout près, dans les yeux, en soulevant même le chapeau, ce prêtre qui tremblait comme elle.

Georges lui sourit. Leurs deux âmes communièrent. Elle ne poussa pas un cri ; elle se recula, mit un doigt sur sa bouche pour faire le serment d’une inviolable discrétion et, courant à la porte extérieure, elle s’empressa de l'ouvrir elle-même avec un frémissement de joie qui lui fit craindre de tomber foudroyée.

Berroy la suivait. Il voulut s’arrêter sur le seuil pour lui murmurer un mot d’adieu ; il avança la main afin de ressaisir la sienne, mais la fille du geô-

lier trouvant dans son dévouement la force d’être prudente, lui montra la rue, s’écarta un peu, le vit passer avec un flamboiement d’orgueil, de triomphe, de tendresse qui le poussait dehors comme la pointe d’une épée d’archange, et elle fit retomber derrière lui la porte avec un bruit qui se prolongea dans l’intérieur de la prison ; puis s’empressant de fermer à double tour la serrure, de mettre les verroux en place, elle resta pendant une seconde droite devant la porte, comme pour empêcher qu’on ne la rouvrît et qu’on ne courût après Georges Berroy.

Quand elle n’entendit plus le pas du fugitif sur le pavé delà rue, et quand elle vit de loin son'père qui revenait tranquillement dans son logement, sans pa- ^

raître inquiet, elle rentra à son tour palpitante, enivrée d’une joie immense qui dépassait tous les sentiments égoïstes et la faisait participer à la fois au bonheur d’Émilie retrouvant son fiancé, au bonheur de Georges courant à celle qu’il aimait T

Jeanne prépara tranquillement sa lampe, prit un |

ouvrage de couture et sembla très attentive ù sa besogne, quand son père l’interrompit, pour lui réclamer son dîner.

Georges n’hésita pas une seconde à suivre de point en point les instructions de Godard. Sans presser le j

pas, il se dirigea vers la cathédrale. #

Le vieil édifice lui parut souriant, comme une |

grande maison paternelle. Une légère teinte rose, i

■quand toute la façade était déjà plongée dans l’obscurité, colorait le sommet de la tour.

Le soleil avait Jaissé là une vigie pour guider, pour appeler, pour accueillir le prisonnier. Georges entra à tâtons dans l’église. Près du bénitier, une main rencontra la sienne.

— Emilie !

— Georges !

Les deux amants n’échangèrent que leurs noms en se retrouvant. La sainteté du lieu, le costume de Georges, la gravité de la situation, le silence solennel qui intimidait les paroles vulgaires, la crainte d’être entendus, tout leur imposait une réserve qu’ils acceptèrent par une sympathie tacite, comme une bénédiction, comme des fiançailles religieuses.

Émilie marchait à côté de Georges. Dans une chaipelle, près du chœur, un prêtre faisait, à la clarté de deux ou trois cierges, le catéchisme à des enfants. Sa voix se prolongeait par intervalles sous les voûtes, et la faible lumière qui l’éclairait, sans troubler la nuit, l’adoucissait assez pour qu’on pût se diriger •vers la porte latérale indiquée.

Comme ils allaient y atteindre, Émilie s’arrêta :

— Gteorges, dit-elle à voix basse’, c’est ici que j’ai prié en vous attendant. Remercions Dieu ensemble.

Georges se mit gravement à genoux ; Émilie fit de même ; et ces deux cœurs qui n’osaient s’épancher

16t LA RONDE DK NUIT

entre eux, versèrent, dans la nuit, le trop plein de leurs joies et de leurs espérances.

Quand ils eurent fini, ils se relevèrent et allèrent à la porte. Là, il faut bien l’avouer, dans l’intérieur du tambour, entre la réalité de la rue et l’idéalité de l’église, dans cette sorte d’antichambre qui n’est ni sacrée, ni profane, et sous l’excuse d’une nuit plus noire que celle de l’église et de la rue, Georges prit Érailie dans ses bras et lui donna le double ou quadruple baiser de bienvenue, d’adieu, d’espoir, de regrets que les dangers passés et les dangers à courir consacraient.

Dans la rue, à quelques pas, dans l’intervalle de deux réverbères, un cabriolet attendait. Emilie resta sur les marches de la cathédrale et craignit de s’avancer, la rue n’étant pas déserte. Elle désigna la voiture du doigt et dit à Georges :

— A bientôt !

Georges, en montant dans le cabriolet, trouva Anthyme de Mussé qui dit d’une voix entrecoupée:

— Quand nous serons hors de la ville, comme je vous embrasserai !

Un vigoureux coup de fouet fit partir le cheval au grand trot.

La voiture descendit avec une rapidité prodigieuse CO qu’on appelle le quartier bas ; et elle débouchait dans le faubourg Saint-Jacques , avant qu’Érailie

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Delatour eût traversé la place Saint-Pierre, et repris le chemin de la maison.

— Où me conduisez-vous? demanda Georges à son compagnon de voyage, quand ils eurent dépassé les remparts.

Anthyme, avant de répondre, se donna la joie qu’i' s’était promise, d’embrasser Georges de tout son cœur ; puis il répondit :

— Moi ! je vous conduis seulement jusqu’au premier relais. Est-ce que j’ai le droit de me dévouer le jour? Je ne puis montrer qu’à la nuit mon visage de ténèbres. Je me suis réservé les premières heures, les plus douces et aussi les plus dangereuses. Je suis bien heureux, mon [ami, de vous enlever; mais je serais bien fier d’avoir à vous défendre, si l’on vous attaquait.

Tout en parlant, Mussé frappait son cheval, qu’il voulait rendre le complice héroïque de l'évasion, et faisait comprendre qu’il avait des armes chargés dans le cabriolet.

Il expliqua à son ami Berroy comment les relais avaient été préparés pour rejoindre la frontière, par Sedan, en faisant un détour au-delà de Brienne.

— Ah! je la connais, cette route-ci! Je l’ai faite au rebours, dit-il à son compagnon, quand l’empereur nous amena par la forêt de Montier-en-Der, à travers la neige, la boue et la pluie, jusqu’à celte plaine de Brienne où la victoire se mit du parti.de la dé-

route. Je me souviens d’être arrivé ici, las, affamé,ivre de fatigue, et de m’être assis quelque part, dans ce faubourg, pour regarder passer le mirage de l’empire dans le cortège de l’empereur. Ah ! ce jour-là^ j’ai bien cru à l’agonie de la France ; elle n’est pas morte, puisque nous vivons; mais elle n’est pas guérie, et nous sommes libres. Nous pouvons toujours travailler à son salut. Je ne referai pas avec vous toutes les étapes que j’ai faites avec Napoléon. Au premier rayon du jour, je vous quitterai ; je rentrerai comme les hiboux, comme les chauve-souris dans ma cachette, pour n’en sortir qu’à la nouvelle de votre arrivée à l’étranger. Alors, j’irai jouir, moi, de la liberté qu’on m’a accordée, sous la surveillance de la police; je réclamerai le prix de ma délation et, enrégimenté parmi les traîtres, je m’efforcerai de bien trahir ceux qui m’ont fait libre.

Anthyme parlait avec une gaîté ironique, avec une exaltation qui soulageait son cœur ; et il accentuait d’énergiques coups de fouet chacune de ses phrases.

Quand le cabriolet atteignit la côte de Créney, le cheval manifesta l’intention de la monter au pas ; Mussé s’impatienta, mais Georges tempéra la fougue du mulâtre.

— Puisque vous devez me quitter à Lesmont, lui dit-il, me confier là, à d’autres amis, retardons autant que nous le pourrons, mon ami, le moment de cette séparation.

Anthyme se rendit à cette raison ; il mit le fouet en place, et laissant à ses allures le cheval qui triomphait comme un Champenois, par la douceur de son entêtement, Mussé se prit à repasser avec Georges les faits saillants de la campagne de 1814. Ils avaient assisté l’un et l’autre à la bataille de Brienne, sans se rencontrer ; ils s’étaient, tour à tour, suivis ou précédés, dans leur retraite sur Troyes ; et quand à la lueur de la lune, ils reconnaissaient ou croyaient reconnaître un champ, un fossé, une borne où reposaient des compagnons d’armes, ils arrêtaient immédiatement le cheval, ou il le laissaient se conformer à leur triste pensée.

Georges avait quitté la prison de Troyes, depuis deux heures, et le cabriolet était encore à une distance assez grande du relais, c’est-à-dire de l’endroit, sur la route, où, dans une maison isolée, un affilié du LiondormantlQS attendait avec un cheval do rechange. Anthyme finit par s’apercevoir du temps perdu, à une grande montée qui l’impatienta et qui lui fit mesurer la distance à parcourir. 11 reprenait le fouet et allait s’en servir, quand il crut entendre au loin un bruit de grelots et le galop de plusieurs chevaux de poste. Il regarda devant lui. L’horizon était vide, on n’apercevait que la vague lueur du chemin blanc qui allait en s’effaçant, en s’évanouissant dans la nuit. Il se pencha hors du cabriolet et aperçut alors les deux lanternes d’une chaise, vigoureusement attelée.

qui galopait derrière eux, dévorant l’espace et menaçant de les dévorer eux-mêmes, tant cette voiture, avec ses yeux étincelants, avec ce brouillard éclairé qui enveloppait l’attelage, ressemblait à un monstre.

— Nous sommes poursuivis, dit aussitôt Mussé en forçant son cheval à reprendre le grand trot.

— Je ne le crois pas, répondit Georges, à moins que les gens qui nous poursuivent ne tiennent à nous avertir de leur approche età ne pas nous atteindre. Ne nous suffirait-il pas de descendre, d’éteindre nos lanternes, de faire entrer le cabriolet dans un champ, derrière ces arbres, pour que cette chaise de {fosle passât' devant nous, sans nous apercevoir?

— C’est peut-être vrai, ce que vous dites là, reprit Mussé; mais je ne suis pas rassuré.

Et il fit bondir le cheval sous un coup de fouet, tranchant comme un coup d’épée.

— En tout cas, le meilleur moyen d’échapper à ceux qui nous poursuivent, repartit Georges, ne saurait être de tuer notre cheval.

— Laissez- moi faire, dit Anthyme d’un ton (pii redevenait farouche. Si le cheval crève, il sera temps d’aviser. Le plus sûr est de regagner le relais.

— On eût mis des gendarmes à cheval à nos trousses, ajouta Georges. On ne poursuit pas les évadés en chaise de poste. Il eût fallu l’avoir là toute prête, toute attelée. Supposez-vous que M. Nicole a trouvé le temps d’avertir l’autorité? que le préfet, le

procureur du roi ont pu se concerter assez vite pour qu’en une demi-heure cette expédition fût organisée ? Rassurez-vous, mon ami ; c’est le service des dépêches, ou bien c’est l’équipage d’un voyageur.

Anthyme trouvait les raisons de son ami excellentes; mais ses pressentiments lui semblaient beaucoup plus décisifs.

— Les nègres, dit-il, en montrant ses dents blanches à travers un sourire sarcastique, flairent leurs ennemis à de grandes distances. J’ai un peu de cette vertu de ma race. Je vous dis que cette voiture-là nous en veut.

— C’est peut-être Godard qui vient nous rejoindre, reprit Georges.

— Lui! je parie bien qu’il dort dans votre lit! Non; non, j’aime mieux une fausse peur qu’une confiance trompeuse. Dans cinq minutes, nous serons à la ferme; nous pourrons nous y cacher et, au besoin, nous y fortifier.

Et redoublant les excitations du fouet, des guides et de la voix, Anthyme se pencha de nouveau pour regarder si le monstre a\ail gagné du terrain. La chaise de poste se rapprochait sensiblement; les grelots devenaient plus distincts, et l’on apercevait le postillon, sautillant sur sa selle, comme un lutin joyeux, qui sait bien que sa proie ne peut lui échapper. La montée n’était pas favorable au ca- Jjriolet, pour maintenir les distances. Le malheureux

cheval, harassé, soufflait, haletait, et ne pouvait marcher qu’au pas. Quand on voulait le faire trotter, il semblait geindre, et après unsoubresautd’obéissance ou de désespoir, il retombait dans son pas accéléré.

Enfin, on atteignit le sommet de la côte.

— Je vois la lumière du relais, en bas, à droite ; nous y serons avant eux, dit Mussé qui se dressa et enveloppa son cheval d’un éclair, tant le fouet, en passant devant les lanternes, se colora vivement.

— Pauvre bête ! dit Georges avec compassion.

— C’est ainsi qu’on fouettait autrefois les nègres dans mon pays, reprit Anthyme, quand on les menait à la besogne. Les blancs n’avaient pas tort. Voyez !

En effet, le cheval, exaspéré ou convaincu, forcé ou enthousiasmé, au risque de se briser les jambes et de faire voler le cabriolet en éclats, s’élança au galop, et descendit avec une rapidité vertigineuse le revers du coteau. Georges s’attendait à chaque seconde à verser, à sauter par-dessus le tablier. Anthyme, les dents serrées, maintenant les guides qui semblaient roidies comme des barres de fer, l’œil fixe, regardant, aspirant la petite lumière qu’il voyait briller dans un bouquet d’arbres, n’avait peur que de sentir le galop de son cheval se ralentir. Quand on fut au bas de la côte, il se pencha hors de la voiture. La chaise de poste était au point culminant du coteau. On eût dit que le monstre, dressé sur ses pattes

•de derrière, appuyant ses griffes de devant sur la crête d’un mur noir, guettait une dernière fois sa proie, avant de la perdre ou de s’élancer pour la saisir.

— Nous sommes sauvés, dit le mulâtre.

Presque au môme moment, détournant brusquement le cabriolet, il le fit entrer dans une petite avenue de trente pas environ. La porte d’une ferme était ouverte. Dès que le cabriolet fut dans la cour, pendant que le cheval frémissant, chancelant et fumant, était retenu par une main vigoureuse, Anthyme se précipitait et disait à demi-voix:

— Éteignez les lanternes, cachez les lumières de la maison; ne faites pas de bruit. Je vais à la découverte.

Prenant une paire de pistolets dans une des poches de la voiture, il s’avança doucement sous les arbres, jusqu’au bord de la route, pour attendre le passage de la chaise de poste qui arrivait à son tour au grand galop.

La ferme où Georges et Anthyme étaient attendus, isolée et à l’écart de la route, n’était pas exposée à prêter, à donner ou à louer son hospitalité aux pas-

sants. On ne la voyait que de loin, du haut dos coteaux ; de près, elle disparaissait derrière une haie épaisse; et son grand toit de chaume, qui descendait jusqu’à terre, semblait une meule de blé noircie et verdie, qui ne laissait pas deviner une habitation.

Il était donc tout à fait invraisemblable que la chaise de poste, à moins d'information spéciale, dût s’arrêter à cette ferme. Mais cette soirée, nous le verrons, était vouée aux invraisemblances, et quand la berline eut descendu la côte, le postillon parut recevoir de l’intérieur une indication, un ordre ; il retint les chevaux, les mit à une allure plus douce, puis définitivement au pas, en regardant avec attention de chaque côté de lui. Devant la petite avenue, il s’arrêta tout à fait.

— Ce doit être ici, dit-il à voix haute, en se tournant, avec un geste de respect, du côté de la chaise.

Au même instant, un bruit sec, un léger craquement se fit entendre. Anthyme, abrité derrière un arbre, armait ses deux pistolets, prêt à tirer sur celui qui oserait s’approcher de la ferme. Quant il vit que le postillon était descendu de cheval, pour aller conférer avec la personne ou les personnes que roulait la voiture, le mulâtre eut une envie terrible de décharger une de ses armes; les chevaux, surpris par l’explosion, s’emporteraient peut-être, et la chaise verserait au premier tas de pierre.

Fort heureusement, la curiosité retint sa colère.

et une voix qui le fit tressaillir changea brusquement le cours de ses idées. Un voyageur descendait de la voiture, regardait la haie, cherchait à se reconnaître, et tout en se dirigeant vers la petite avenue, disait au postillon :

— Jenevois rien! Est-ce qu’ils seraient repartis?Je vais m’en informer.

Quittant la roule, le voyageur s’engagea dans la courte allée de la ferme. Anthyme stupéfait désarma ses pistolets, les réunit dans une main, et sortant de son poste d’observation, se plaça devant le nouveau venu :

Qui cherchez-vous donc, monsieur Soudin?

demanda-t-il.

M. Soudin, car c’était bien lui, tressauta à cette interrogation faite à l'improviste, dans la nuit, par cet homme plus noir que la nuit; mais se remettant aussitôt ;

— Morbleu! c’est vous que je cherche, monsieur de-Mussé; fù est Georges?

— Que lui voulez-vous? reprit le mulâtre en remuant ses armes.

— Lui donner nne bonnenouvelle. J’arrive de Paris à bride abattue, et grâce à vous j’ai couru le risque d’aller jusqu’à la frontière.

, — Quelle nouvelle? Est-ce que le pourvoi?..'.

. — Accueili ! l’arrêt est cassé.

— Ah! dit lentement le mulâtre, presque désap-

pointé par cet heureux événement qui contrariait une évasion si bien préparée.

M. Soudin fit un pas en avant. Mnssé le retint encore.

— Êtes-vous bien sûr ?...

L’avocat partit d’un éclat de rire :

— En croirez-vous vos yeux? entêté que vous êtes? Mais vos yeux ne suffisent pas à nous éclairer. Entrons dans la maison et demandons de la lumière.

Anlbyme revint avec précipitation dans la cour de la ferme et, se soulageant par une explosion quelconque :

— Georges, cria-t-il, comme s’il commandait à un escadron, avancez sans crainte, ce n’est pas un ennemi; c’est M. Soudin.

Georges, qui s’était retiré prudemment au fond de la cour, s’élança dans les bras de M. Soudin.

— Vous avez gagné, n’est-ce pas? lui dit-il, l’arrêt est cassé.

— A la bonne heure ! reprit l’avocat, il a devmé du premier coup, lui! Oui, mon enfant, il n’y a plus d’échafaud à craindre; vous le sauriez depuis deux heures, si vous n’aviez pas perdu patience un peu trop tôt.

Un grognement de Mussé protesta contre ce reprocKb apparent.

— Oh I je ne vous blâme pas, continua M. Soudin. Cela me procure d’ailleurs le plaisir de voir Georges

<lans son déguisement; mais que voulez-vous? j’arrive à Troyes, brisé, rompu; et le premier mot <l’Émilie me fait remonter en chaise de poste pour vous ôter une nuit d’angoisse. Avouez que j'ai le <lroit de regretter cette dernière étape I

Le fermier avait compris que le nouvel arrivant •était un ami. Anthyme d’ailleurs l’avait mis au courant. C’était un vieux soldat, veuf, sans enfants, le type, inconnu aujourd’hui, du soldat-laboureur. Il sortit une lanterne cachée derrière la porte de la maison, appela un garçon d’écurie pour qu’il s’occupât de la chaise de poste, et invita M. Soudin, Anthyme et Georges à entrer.

— Je le veux bien, répondit l’avocat ; mais qu’on fie détèle pas la chaise de poste.

— Qui vous presse de partir? demanda Mussé.

M. Soudin garda le silence et laissa parler Georges.

— Vous oubliez, dit celui-ci, que j’ai laissé un ^tage à ma place. Chaque minute l’expose maintenant, sans utilité.

' — Bien dit, mon enfant, repartit M. Soudin en poussant la porte de la cuisine.

— Vous allez vous jeter encore dans la gueule du loup, dit Mussé.

— Bah I quand les loups ne peuvent plus mordre jusqu’au sang, répliqua l’avocat, rendu gai par les excitations de la route et le besoin de réagir contre la fatigue.

Anthyme baissa la tête, lança un regard jaloux à M. Soudin, et, croisant ses bras, alla appuyer sa haute tète au chambranle de la cheminée.

Une lampe de plomb avait été posée surla lourde table en chêne qui occupait le milieu de la cuisine. Pendant que M. Soudin, écartant un peu le banc placé devant la table, y prenait place, le fermier tirait silencieusement des verres d’un buffet et les glissait sur le chêne luisant, en même temps qu’un grand plat à fleurs rouges sur lequel il avait posé la moitié d’un pain ; puis, il sortait avec une cruche en faïence pour aller tirer au tonneau le vin de la dernièrô» récolte.

— Ainsi, dit Berroy avec un naïf allégement du cœur, je ne suis plus condamné à mort?

— Non, mon ami.

— Eh bien! franchement, j’en suis bien aise. Il me semble qu’on m’enlève une lourde capote de plomb avec laquelle je me tenais de mon mieux à mon poste, mais qui me pesait terriblement aux épaules. On a beau se dire : C’est mon devoir, c’est l’honneur du drapeau I on n’pn a pas moins devant soi, par moments, cette vision brutale d’une machine qui vous attend pour vous couper le cou. Ah ! mon cher cou ! dit-il gaiement, et en portant les deux mains à sa gorge.

— Dites-moi, maintenant, cher monsieur, reprit Georges en déboutonnant sa soutane avec violence

pour respirer, comment ce triomphe a été obtenu.

— Je ne vous affirmerai pas que la chose était facile, mon enfant, mais je n’ai pas à me vanter, en constatant la difficulté. La loi était pour nous. Cela n’a pas suffi à Troyes ; cela pouvait ne pas suffire à Paris. La raison nous a donné des juges que les passions politiques pouvaient nous enlever. Au surplus, j’ai la copie de l’arrêt, et puisque notre hôte veut que nous goûtions à son vin et à son fromage que je connais, je vais vous faire cette petite lecture.

Le fermier était revenu de la cave et avait servi avec un gros fromage de Barberey, sa cruche, au bord de laquelle le vin d’un rouge vif faisait crever ses perles blanches. Il distribua à chacun un couteau, prit place à l’extrémité du banc, tira de sa poche une pipe qu’il bourra et se mit en devoir de fumer, pour mieux inviter sans doute ses convives à prendre leurs aises.

M. Soudin se versa un verre de vin du pays, y „ goûta, le but, sans sourciller, comme un Champenois robuste, fit claquer sa langue, pour faire im compliment, sans être obligé de mentir, et tirant un papier.de sa poche :

— Écoutez-moi, Georges, et vous verrez ensuite si vous devez me continuer votre confiance. Sur le premier moyen, j’ai échoué. Vous vous rappelez que j’avais invoqué tout d’abord, à fappui de mon pourvoi, la présence illégale, selon moi, de l’ancien pré-

sident du tribunal de Bar-sur-Seine. C’est dommage. Je tenais à cet argument I J’avais appfis que cet ancien jugeur, abusant fortement de sa prétendue expérience et des droits qu’elle lui donnait sur des jurés candides, avait conduit et même forcé la délibération ; c’est lui qui, sans se méprendre sur les conséquences du verdict, l’a formulé. J’eusse été heureux de le chasser, après coup, du milieu du jury. La cour de cassation m’a refusé cette joie, cette vengeance; les hommes nous privent de ce mets des dieux. Il faut en prendre notre parti.

— Quant à moi, dit Georges, je n’en veux plus à personne.

— C’est cette robe-là qui vous rend miséricordieux, mon ami.

— Peut-être, murmura Georges en baissant les yeux et avec un sourire qui montrait bien que son amour déracinait la haine dans son cœur.

Anthyme et le fermier échangèrent un coup d’œil de soldat qui désavouait ces (paroles de clémence. M. Soudin continua :

— Il y a trois jours, je désespérais; et c’est la mort dans l'âme que je me suis traîné à l’audience. Dès les premiers mots, je me suis senti le feu aux jarrets, et l’arrêt une fois rendu, j’ai été commander les chevaux de poste. Écoutez ce beau style :

ttLouis, parla grâce de Dieu, roi de France et deNavarre,à tous ceux qui ces présentes verront, salut! »

* M. Soudin fut interrompu après ces trois lignes.

— Roi de France I grommelait Mussé.

— Passe encore pour la Navarre, ajouta le fermier, en secouant sa pipe sur un coin de la table ; mais roi de la Champagne, d’une terre fumée de notre sang ! C’est trop fort.

— Vous oubliez la grâce de Dieu, reprit M. Soudin. Je continue : « Notre cour de cassation a rendu l’arrêt suivant sur le pourvoi du sieur Auguste-Georges Berroy, en cassation de l’arrêt rendu contre lui par la cour d’assises du département de l’Aube, le 20 mars dernier. »

— Le vingt mars! dit Anthyme avec un rire amer. — Tonnerre do Dieu! reprit le fermier dont le front se colorant tout à coup montra la cicatrice d’un grand coup de sabre, ils ont déshonoré cette date-là I

— Ils avaient voulu, tout au plus, s’en venger, reprit M. Soudin, que ces interruptions amusaient; il poursuivit :

« Ouï le rapport de M. Aumont, conseiller, faisant fonction d’avocat général, en ses conclusions.

» La Cour, après en avoir délibéré, statuant sur le premier moyen; attendu que les juges honoraires n’ont dans l’état actuel de la législation qu’un titre d’honneur; qu’ils n’ont pas qualité pour exercer les fonctions judiciaires; que le -sieur T.., président honoraire du tribunal de première instance de Bar-

sur-Seine n’èst donc pas exclu, à raison de cette’ qualité, des fonctions de juré, par l’article 384, du Code d’instruction criminelle :

» La cour rejette le pourvoi; déclare la délibération du jury régulière; mais faisant droit sur le second moyen, relativement à l'application de la loi pénale ;

» Vu l’article 410 du Code d’instruction criminelle, aux termes duquel la Cour de cassation doit annuler les arrêts des Cours d’assises, lorsque la loi pénale a été faussement appliquée par ces arrêts ;

» Vu aussi les articles 87, 88 et 102 du Code pénal, et l’article premier de la loi du 9 novembre 1815;

» Attendu que Georges Berroy a été condamné à la peine capitale, par application des articles 87, 88 du Code pénal ; mais que les jurés en le déclarant coupable d’attentats, ayant pour but les crimes des paragraphes 2 et 3 dudit article, ont déterminé les faits particuliers dont ils faisaient résulter ces attentats; que tous ces faits particuliers se réduisent à des écrits ou à des discours;

» Que, néanmoins, d’après l’article 102 du Code pénal et l’article premier de la loi du 9 novembre mil huit cent quinze, les écrits et les discours, lorsqu’ils sont accompagnés des circonstances énoncées dans ces articles et qu’ils ont eu pour objet le renversement du gouvernement ou le changement de l’ordre de successibilité au trône, ou d’exciter à

s’armer contre l’autorité royale sont soumis à des peines autres que la mort;

» Que de là il s’gnsuit que les discours et les écrits ne peuvent jamais constituer l’acte ou fait extérieur dont se forme l’attentat qui donne lieu à la peine prononcée par ledit article 87 ; que la cour d’assises du département de l’Àube, en condamnant Georges Berroy à la peine capitale, comme coupable des faits, tels qu’ils sont déclarés constants par le jury, a donc faussement appliqué lesdits articles 87 et 88 du Code pénal ;

I) D’après ces motifs, ladite cour casse... »

— Laissez-moi voir ce mot-là, dit Anthyme, on • interrompant M. Soudin. Oui, il y a bien cosse.

M. Soudin continua :

« et annule l’arrêt de la cour d’assises du

département de l'Aube du 20 mars dernier, dans la disposition portant condamnation de Louis-Auguste- Georges Berroy à la peine de mort ;

n Et pour être de nouveau statué, à son égard, sur l’application de la loi pénale, d’après les diverses réponses du jury contre lui, le renvoie en état d’ordonnance de prise de corps devant la cour d’assises du département de Seine-et-Marne, déterminée par délibération prise en la chambre du conseil. »

— Vous voyez bien que ce n’est pas fini, dit Mussé.

— Et par conséquent que je dois retourner en prison, répondit Georges.

— C’est là la question, répliqua Mussé.

— Non, ce n’est pas une question, mon ami, le cas est simple. •

— Vous le trouviez simple aussi, avant que le jury de l’Aube n’eût rendu son verdict,

— Cette fois il n’y a plus à redouterun arrêt de mort.

— On peut craindre l’équivalent.

Non, dit M. Soudin, la Cour de cassation a manifestement diminué l’importance de l’affaire.

— Ainsi, dit Anthyme, en s’approchant de Georges, et en essayant de le fléchir par les supplications de son regard ; vous rebroussez chemin ?

— Oui, mon ami.

— Il est donc décidé que je ne pourrai jamais vous arracher à la prison; cette fois-ci vous n’ôtes plus lié par un serment.

— Je le suis toujours par l’honneur. Devant une sentence monstrueuse qui violait la loi, j’ai dû me révolter. On me rend justice; je no mériterais pas l’arrêt de la Cour de cassation, si je no l’acceptais pas avec reconnaissance.

— Mais la cour d’assises de Seine-et-Marne peut vouloir venger celle de l’Aube?

— Tant pis pour elle ! Je suis à vos ordres, monsieur Soudin, continua Georges, en achevant de boutonner un peu irrégulièrement sa soutane.

— Comment! vous repartez sitôt? demanda le fermier.

— Si nous voulons éviter un scandale, il faut que Georges soit au guichet de la prison avant minuit, répondit M. Soudin en se levant. Il est dix heures; c’est juste le temps nécessaire pour retourner, sans trop fatiguer les chevaux.

— Allons, Anthyme, pardonnez-moi de vous fausser compagnie, dit Georges au mulâtre.

— Je ne vais pas plus loin, répliqua Mussé d'un ton maussade. Benoît, vous me donnerez bien une botte de paille dans la grange.

— Vous vous moquez de moi, capitaine, répliqua Benoît, vous coucherez dans la chambre qui n’a pas été habitée depuis que je suis veuf, et demain nous causerons du passé.

— Demain, j'irai réclamer ma liberté, soupira le mulâtre ; puisqu’il est dit que moi seul, quoi que je fasse, je suis condamné à rester libre, quand même.

— Ne vous plaignez pas, mon ami, répondit M. Soudin avec cordialité. Vous avez sauvé Georges. C’est vous qui êtes la cause directe de cette disproportion choquante entre la criminalité réelle et l’arrêt de la Cour d’assises. Soyez fier du résultat. Les dangers que nous avons encore à affronter ne sont pas de ceux qui puissent conseiller l’hésitation à un homme de cœur; Georges fait bien de revenir avec moi.

— Mes précautions étaient si bien prises ! murmura AJithyme.

— Si la Cour d’assises de Seine-et-Marne y met de

l’achamement, vous les utiliserez, vos précautions, pour une autre évasion.

— Ah! sacrebleu, je jure bien que cette fois...

— Vous me brûleriez la cervelle, au cas où je viendrais vous annoncer encore que l’arrêt est cassé, dit M. Soudin en souriant.

Anthyme ne put s’empêcher de sourire à son tour.

— Il faut m’excuser, dit-il avec grâce. Il y a tant d’hommes en moi qui se disputent, qui ne se mettent jamais d’accord que pour une folie! L’enfant de Saint-Domingue grince des dents, quand la proie de sa haine ou de son amitié lui échappe. Le mulâtre voudrait s’élever en générosité, en sacrifice,

au-dessus de tous les blancs ; et l’ancien officier de

Napoléon, seul, comprend par intervalles les nécessités de la tactique. Pardonnez-moi, monsieur Soudin, et vous, Georges, aimez-moi toujours, en ne m’écoutant, que quand vous n’avez rien de mieiLx à faire.

La berline reprit le chemin de Troyes, et Anthyme, après avoir vu monter dans la voiture Georges et M. Soudin, revint avec le soldat-laboureur dans la cuisine de la ferme ; il était triste.

— Rien ne me réussit, dit-il, en tombant sur le banc de chêne.

— Il me semble pourtant, capitaine, que ce jeune homme est à moitié sauvé?

— Oui, grâce à cet avocat ! Voyez-vous, Benoît,

notre temps est fini; celui des pékim commence. Quant à moi, je porte malheur à tout ce que j’aime ; j’ai le mauvais œil. J’ai peur des nouvelles de Sainte- Hélène. Il est souffrant, paraît-il; il ne peut s’habituer à son agonie. Ses compagnons d’exil l’abandonnent, un à un. Les lâches! il sera bientôt seul. Ah! si je pouvais franchir les mers, arriver jusqu’à lui, et m’empoisonner du moins de l’air qui l’empoisonne; ma vie serait complète. J’ai peur du vide que je sens devant moi. Homme noir, je recule devant la nuit.

Benoît comprenait le sens général de cette mélancolie, sans en saisir les détails. Il garda d’abord le silence, par respect : puis emplissant le verre d’Anthyme et le sien :

— Allons, capitaine, dit-il d’un ton insinuant, buvons à sa santé !

Mussé porta machinalement le verre à ses lèvres ; mais au moment de le vider, il le replaça vivement sur la table.

— Je ne pourrai jamais ; il me semble que le martyr me souffle à l’oreille : « Ce que vous voulez boire maintenant, c’est mon sang et mes larmes, il est trop tard pour me délivrer I »

Les deux soldats laissèrent leurs verres pleins sur la table et se séparèrent les yeux rouges.

hK RONDE DE NUIT

Pendant que la chaise de poste recommençait l’ascension et la descente des interminables coteaux qui entourent le vallon trôyen, M. Soudin détaillait, avec la volubilité d’un artiste, analysant un chef-d’œuvre, les mérites et la portée de l’arrêt rendu par la cour de cassation ’ .

— Gardez précieusement, mon ami, les noms des conseillers qui se sont affranchis des passions mesquines et féroces de leur temps, pour rendre cet hommage à la liberté de la pensée. La plume désormais, si imprudente qu’elle puisse être, ne sera plus assimilée à l’arme d’un assassin, La Cour de cassation a répudié cette théorie brutale qui faisait de Louvel le serviteur obéissant du libéralisme. Je suis fier pour mon pays et fier pour la magistrature de ce témoignage rendu à l’indépendance de l’esprit. Je

1. Nous avons besoin de répéter que oet arrêt si remarquable est absolument historique. On peut aisément le trouver dans les recueils spéciaux, malgré les changements de dates et de noms que nous nous sommes permis. Il est intéressant surtout de le rapprocher de la jurisprudence adoptée par la Cour de cassation, dans la révision des procès de presse Jugés par les conseils de guerre, à la suite des crimes de la Commune.

VOUS l’alifirme, Georges, ce pays-ci mûrit pour la liberté de la presse. L’aurons-nous bientôt conquise? Nous faudra-t-il la perdre ? Lutter pour la reconquérir ? La perdre encore ? Je n’en sais rien ; mais j’ai bon espoir.

M. Soudin n’était pas interrompu. Georges avait voulu d’abord écouter avec attention ce petit cours de jurisprudence appliquée à la politique, dont M. Soudin prétendait animer le voyage ; mais sa pensée avait une légèreté d’allure, un besoin de con-^ tentement, une joie réelle et profonde qui ne s’accommodait guère des dissertations légales; et quand, après toute une plaidoirie, M. Soudin s’arrêta pour reprendre haleine ou pour attendre une objection, Georges lui dit :

— Vous ne m’avez pas encore parlé d’Émilie.

M. Soudin se tourna vers son jeune compagnoq et, à la faible lueur que projetaient les lanternes de la berline dans l’intérieur, il le regarda avec un air de raillerie paternelle.

— C’est par là, en effet, que j’aurais dû commen? cer, Georges. Ne suis-je pas bien avisé de parler de juges à un accusé de vingt-trois ans ! La seule Cour de cassation qui vous intéresse, c’est votre amour, et ce tribunal avait cassé l’arrêt depuis longtemps. Eû bien ! soyez satisfait, mon ami, Emilie est dans le ravissement.. Elle estime singulièrement son oncle pour l’amour de vous ; elle m’eût fait enfourcher le

cheval du postillon, si j’avais hésité à remonter en chaise de poste, pour courir après vous. Elle tient à ce que vous affrontiez les rigueurs relatives qui vous attendent encore; elle veut, par coquetterie, cacher votre évasion. Quel dommage c’eût été, au point de vue de la poésie de vos jeunes amours, qu’on ne vous eût pas d’abord condamné si cruellement! Comme il vous fera bon vivre maintenant ! Saviezvous, ingrat, qu’Émilie prétendait avoir découvert dans sa jolie chevelure un fil blanc, tombé dans la nuit de votre condamnation?

Georges ne répondait pas plus que quand M. Soudin lui avait parlé de la Cour de cassation ; mais, la tête renversée sur le coussin de la voiture, il se laissait emporter, maintenant avec une volupté douce et visible, par son rêve, qui lui semblait avoir remplacé les chevaux de poste.

Ce soir-là, M. Nicole, pendant son dîner, fut tenté, plusieurs fois, de parler à sa fille des appréhensions sinistres que lui inspiraient les visites fréquentes et les longues conférences du missionnaire. Mais, chaque fois qu’il ouvrait la bouche pour faire à son enfant cette douloureuse confidence, il voyait un si beau sourire sur la bouche de Jeanne ; elle paraissait si éloignée de tout pressentiment, que l’excellent directeur refoulait et cadenassait au fond de lui les paroles de mauvais augure et se prêtait avec complaisance à l’illusion de cette fausse sécurité.

M. Nicole, ainsi qu’il convenait à son rang, dînait avec ses pensionnaires, non pour leur servir ensuite les restes de sa table, mais pour pouvoir veiller plus librement à la distribution des ordinaires et des extraordinaires.

Quand il eut fini, et au moment où il se levait pour aller donner des ordres à la cuisine, Jeanne lui demanda de son air le plus doux la permission de porter elle-même le souper de M. Berroy.

— Nous le porterons ensemble, répondit M. Nicole.

Jeanne ne parut ni étonnée, ni contrariée de la réponse. Elle se leva lentement, et quand les préparatifs furent terminés, se chargeant du grand plateau :

— Je vous attends, mon père, dit-elle d’une voix tranquille.

Le cœur pourtant lui battait bien fort. L’évasion n’allait-elle pas se découvrir? Que ferait M. Nicole? Oserait-il accepter une complicité flagrante ? Se prêterait-il à une supercherie qui prolongerait l’erreur?

Elle marchait à pas comptés, suivant son père, qui portait d’une *main les clés et de l’autre une lanterne. Devant la porte de la cellule, M. Nicole se tourna vers Jeanne et fut frappé de sa pâleur.

— Qu’as-tu donc? lui demanda-t-il.

La pauvre enfant tremblait et regardait son père avec des yeux suppliants ; elle ouvrit la bouche et

ïie sut que dire. M. Nicole fit le geste de la débarrasser du plateau; elle se recula et trouva la force de murmurer :

^ Non, non; laissez-moi entrer.., seule.

^ Seule? repartit vivement M. Nicole, enfronçant le sourcil, c’est impossible.

L’honnête directeur était repris du soupçon qu'il avait eu à plusieurs reprises, et qui lui faisait redouter de la part de Jeanne un intérêt trop tendre pour le prisonnier.

Jeanne se méprit naïvement à l’intention de ce refus.

— Voua garderez la porte, mon père ; vous serez bien sûr que je ne le ferai pas évader.

— Pourquoi veux-tu ce son*..., reprit M. Nicole. — S’il était trop tard demain I balbutia Jeanne qui ne voulait pas mentir, mais qui sentait pourtant que cette réponse équivoque trompait son père.

M. Nicole, en effet, crut que sa fille faisait allusion au rejet du pourvoi, aux ordres rigoureux qui pouvaient arriver d’un instant à l'autre ; il se sentit faiblir.

— C’est un adieu, pensa-t-il, qu’elle veut lui donner, de la part d’une autre encore plus que de sa part.

Il ouvrit la porte, se recula pour laisser entrer Jeanne, et, sans dire un mot, attendit.

Jeanne entra vivement dans la cellule. Godard, à

rapproche du bruit, s’était reculé dans l’angle le plus voisin de la porte, et, les mains armées'd’une paire de pistolets qu’il portait toujours sous sa soutane, il se tenait prêt à intimider, à menacer l’audacieux qui s’étonnerait trop haut de le trouver à la place de Georges Berroy, Mais en voyant entrer Jeanne, Go^ dard fut honteux de sa précaution guerrière et fît remonter doucement chaque pistolet dans chacune de ses manches.

La jeune fille déposa le plateau sur la table, et soulevant le chandelier de fer qu’elle avait dû déplacer, elle s’en éclaira et regarda tout autour d’elle. Le sourire qu’elle envoya au faux missionnaire, le signe qu’elle fit de la main pour lui recommander le silence et le lui promettre, apprirent à Godard qu’il avait un complice, et que, jusqu’à cette heure-là, rien n’était découvert.

Dans sa joie, dans son orgueil, le compagnon du Lion dormant^ oubliant ou dédaignant la gravité de son costume, répondit par l’envoi d’un baiser donné sur ses doigts.

Jeanne rougit, soit qu’elle fût offensée de la politesse elle-même, soit que cette galanterie d’un homme, qu’elle prenait encore pour un prêtre, la scandalisât par ce motif tout spécial.

Elle crut nécessaire, cependant, pour bien jouer son rôle, de dire quelques mots. Elle parut demander au prisonnier s’il avait besoin de quelque autre

chose ; elle |embla en recevoir la recommandation de le laisser seul, toute la soirée, et quand elle se retira, elle dit sur le seuil de la porte, en la refermant, et comme si elle répondait au prisonnier :

— C’est bien, monsieur, on reviendra demain chercher le plateau.

Satisfaite et palpitante de la grande peur qu’elle venait d’avoir, elle mit elle -même un verrou et attendit que son père complétât la fermeture réglementaire de la cellule. Quand il eut fini, M. Nicole et sa fille se regardèrent.

— Eh bien! je t’ai obéi; tu es contente I dit M. Nicole.

— Je vous remercie, mon père, répondit Jeanne en étouffant sa joie; et vous voyez que je n’ai pas abusé de la permission.

— C’est vrai. Comment l’as-tu trouvé?

— Tout autre qu’à l’ordinaire, repartit la malicieuse jeune fille, qui, malgré la gravité de la situation, ne put s'empêcher de constater pour ellemême son triomphe par cette audacieuse plaisanterie.

— Il est plus abattu, n’est-ce pas?

Jeanne n’osa continuer ce jeu. Après quelques pas faits en silence dans le corridor de la prison, elle reprit :

— Vous m’avez entendue promettre au prisonnier qu’on n’entrerait plus ce soir dans la cellule?

— Oui, et je respecterai la consigne.

Un peu avant minuit, le roulement d’une voiture sur les pavés pointus de la rue, et le bruit retentissant du marteau sur la porte de la prison, réveillèrent en sursaut M. Nicole. Tout en s’habillant à la hâte et en préparant la lanterne, il se demandait, avec un frisson de terreur, si ce n’était pas déjà la charrette pour Oeorges Berroy ; car il n’avait, en ce moment, aucun autre détenu qu’on pût venir chercher à cette heure de nuit. Quant à 'croire qu’on lui amenait un prisonnier avec ce fracas, M. Nicole était à cent lieues de cette supposition.

En sortant de sa chambre, il trouva devant lui Jeanne tout habillée, mais pâle comme il l’avait vue déjà à la porte de la cellule.

— Tu ne l’étais pas couchée? Qu’as-lu donc? lui demanda-t-il, en l’écartant légèrement de la main, pour aller à la porte.

— Mon père, je vous en supplie, n’allez pas ouvrir.

— Es-tu folle, Jeanne?

— Parle souvenir de ma mère, reprit la jeune fille en joignant les mains et en s’agenouillant presque, je vous en conjure.

— Mais, ma pauvre enfant, répartit M. Nicole qui mit un baiser sur le front de sa fille, tu me demandes l’impossible.

— Je vous demande de le sauver.

— Ainsi, tu crois comme moi, demanda M. Nicole tremblant, que l’on vient le chercher 1

—Ah 1 si l’on venait le chercher, je n’aurais pas si peur! dit Jeanne avec une explosion de douleur à laquelle se mêlait une involontaire espérance.

M. Nicole, qui passait devant sa fille, se retourna rapidement :

— Tune crois pas qu’on vienne le chercher?

— Je crains plutôt qu’on ne le ramène!

— Le ramener ! Était-il donc parti ?

— Oui, murmura Jeanne, qui faiblit tout à coup, et qui se laissa tomber sur les deux genoux.

M. Nicole poussa une exclamation de stupeur, de colère.

Il regarda sa fille, en essayant de la menacer de la bouche et avec des larmes dans les yeux. Puis, effaré , les entrailles mordues par une inquiétude formidable, il courut à la porte de la prison et fit irn effort prodigieux pour ouvrir la serrure qui lui était si familière et tirer les verroux qu’il connaissait si bien.

— Nous avons troublé yotre sommeil, dit M. Boudin en paraissant le premier. Georges, que son costume de prêtre gênait maintenant, se tenait en arrière.

— Quoi, c’est vous? monsieur Soudin.

M. Nicole stupéfait ouvrait les yeux comme il avait ouvert la porte, en hésitant, vaguement rassuré pour-

tant, et involontairement content de ne pas voir surgir du fond de cette nuit menaçante, ou le procureur du roi, suivi du bourreau, ou les gendarmes suivis du fugitif.

— C’est moi, avec de bonnes nouvelles. Le pourvoi est admis ; l’arrêt est cassé ; et je vous ramène votre prisonnier.

Avant que M. Nicole eût pu exprimer son étonnement, Jeanne qui était aux aguets, qui s’était traînée jusqu’à la porte, émergeant de l’obscurité, s’épanouissant dans la lumière visible et dans celle qui envahissait son cœur, rejoignit son père. Georges s’était avancé.

— Comment? monsieur Berroy, dit le geôlier, avec un ton de reproche et de plaisanterie, ce missionnaire dont j’ai soutenu le coude, quand il a fait 'un faux pas, c’était vous.

- — Oui, monsieur Nicole ; mais j’ai hâte de reprendre mes habits.

— C’est dommage 1 soupira Jeanne, en levant les yeux au ciel, comme si elle eût vu s’envoler un ange,

— De sorte que je garde sous les verrous le véritable missionnaire?

— C’est lui qu’il est urgent de délivrer, reprit M, Soudin.

M. Nicole refermait la porte avec précaution ; en se retournant, il vit le sourire qui animait le visage de Jeanne.

— Tu savais tout? lui demanda-t-il, c’est donc pour cela que tu voulais entrer seule dans la cellule?

— J’avais deviné, répondit Jeanne, et ne vous ai pas tout à /ait menti, mon père, en vous disant que le prisonnier était changé.

Georges prit la main de Jeanne et la porta doucement à ses lèvres. On se souvient que c’était une restitution.

— Il ne reste plus qu’à empêcher l’aventure de s’ébruiter, dit M. Nicole qui revenait au sentiment de ses dangers personnels.

— Les murs des prisons ont des yeux et des oreilles et bavardent comme s’ils avaient une langue. Monsieur Soudin, veuillez nous attendre’; et vous, monsieur Berroy, remettez votre chapeau, reboutonnez votre soutane. Si quelque regard filtre à travers les portes, il faut qu’il se trompe à votre maintien.

Georges et M. Soudin se dirent au revoir ; puis, reprenant son attitude ecclésiastique, les mains croisées dans les manches, le chapeau rabattu, la tête baissée, précédant d’un pas M. Nicole qui l’éclairait avec respect, Berroy reprit le chemin de sa cellule.

Godard dormait d’un sommeil profond, sur le lit du condamné à mort. Au bruit que fit la grosse clef dans la serrure, il s’éveilla, et, retrouvant aussitôt la lucidité de son esprit :

— Diable I pensa-t-il, il était temps. On vient faire

la toilette du condamné. Et tout en se mettant sur son séant, il s’arma de ses deux pistolets. La lanterne de M. Nicole l’éblouit, et ne lui permit pas d’abord d’apercevoir Georges Berroy ; mais, quand celui-ci se fut approché. Godard furieux, et poussant un juron terrible, bondit jusqu’au milieu de la cellule en agitant toujours ses armes. M. Nicole, fort surpris de ces façons ecclésiastiques; sentit tomber la dernière écaille de ses yeux.

— Repris ! dit Godard dans un étranglement de fureur.

— Non, revenu, mon ami, répondit Georges dans la même style elliptique.

— Pourquoi ?

— L’arrêt est cassé; je ne suis plus condamné.

— Ah bah ! ces misérables juges 1 reprit violemment le faux prêtre qui était en manches de chemise et qui se croisa les bras, ils n’ont même pas la fidélité de leurs rancunes. Ils trahissent leurs colères 1 Ainsi ils vous font grâce ?

— Dites qu’ils me rendent justice.

— Comment avez-vous appris cette nouvelle ?

Georges raconta la poursuite de M. Soudin, la

rencontre et le retour.

Godard essaya bien de faire quelques-unes des objections faites déjà, deux heures auparavant par Mussé : si la cour d’assises, chargée de statuer, allait en se montrant plus logique que la cour d’assises de

l’Aube, exercer du moinB son mandat jusqu'à l’ex< trême limite de la témérité légale ? Quel scrupule devait-on avoir, d’ailleurs, en face du gouvernement ?

Georges souriait et changeait de costume, pendant que Godard lui parlait. Quand il eut repris ses vêtements ordinaires, il dit à son saüveur obstiné :

— Vous oubliez, mon ami, que M. Nicole vous entend, et que le plus humain des directeurs de prison, s’il nous pardonne de lavoir fait notre dupe,^ ne saurait consentir à devenir notre complice, Ma tête n’est plus en jeu; c’est la sécurité de M. Nicole, c’est l’avenir de sa famille qui seraient seuls en question.

Godard, qui avait bien plutôt satisfait son désappointement que tenté sérieusement de lutter contre un événement heureux dont sa raison appréciait les conséquences, se tourna vers M. Nicole.

~ C’est pour l’amour de votre fille, cher monsieur, lui dit-il en riant, que je consens à ne pas vous brûler la cervelle, et que je n’emmène pas de force mon ami Georges. Est-ce que vous n’auriez pas pu me laisser achever ma nuit tranquillement ? Je dormais si bien sur l’oreiller que m’avait fait mon succès 1 Sans compter que je vais donner une singulière opinion de moi à mon hôtesse, une dame de la congrégation, en rentrant à pareille heure 1 Vous serez la cause d’un scandale ou d’un gros mensonge.

LA aONDB DE NUIT 199

Godard remit les deux soutanes ; il tenait à ses accessoires ; il fit ses adieux à Georges et suivit M. Nicole avec l’air de componction qu’il savait si bien prendre.

Dans le trajet de la cellule au parloir, il dit au directeur à demi-voix :

— Quand on prétendra devant vous que l’habit ne fait pas le moine, vous vous souviendrez, monsieur Nicole, de l’histoire de cette nuit, de la façon dont Georges et moi nous endossons ce costume.

— A part les gros jurons et les pistolets, j’avoue que le déguisement était parfait.

— Dites seulement que j’aurais dû jurer plus bas et mieux cacher mes armes.

M. Soudin ne connaissait Godard que par les confidences de Georges et le journal d’Émilie. Il établissait dans sa conscience et il devait laisser paraître dans ses manières extérieures une grande différence entre l’enthousiasme d’Anthyme de Mussé et les ingénieuses supercheries de ce faux prêtre, servant sa cause par une mascarade perpétuelle. L’un se dévouait jusqu’au déshonneur par une folie d’héroïsme sans bornes, l’autre s’amusait du péril avec souplesse sans assez de scrupule.

Pourtant l’avocat remercia courtoisement ce comédien parfait, et sortit avec lui de la prison. La chaise de poste n’attendait pas M. Soudin. Comme ils se saluaient avant de se séparer, ces deux hommes qui

s’étaient appliqués, chacun selon ses moyens, à sauver Georges, éprouvèrent le vague besoin d’échanger un adieu qui confondit un peu leurs espérances. Ayant un même but, il leur était difficile de s’en aller, sans avoir échangé une exhortation, une espérance. Mais ils se trouvèrent soudain fort embarrassés, et l’abîme qui sépare les héritiers parlementaires de la Révolution des conspirateurs proprement dits, s’ouvrit visiblement entre eux.

M. Soudin n’osa souhaiter à ce masque im' meilleur succès de sa tromperie ; et Godard, qui enrageait au-dedans de lui de céder la place à la résignation, à la légalité, ne put exhorter l'avocat à écarter les causes de révolution, en obtenant des magistrats de la Restauration des arrêts justes et des actes de sens commun.

— Adieu, monsieur, dit M. Soudin. Je pense que vous allez quitter Troyes.

— Au revoir, répliqua Godard ; je pense que nous nous reverrons à Paris.

— Pourvu que ce ne soit pas à la porte d’une prison, j’accepte l’augure, repartit poliment M. Soudin.

— Si c’était derrière une baricarde? répliqua Godard avec un peu d’ironie.

— Ma foi, monsieur, je vous tendrais la main de meilleur cœur, car, alors, vous n’auriez plus cette robe d’emprunt.

— Et moi, monsieur, je vous saluerais sans rancune, car vous n’auriez pas non plus votre robe d’avocat.

Un rire spirituel volatilisa l’amertume de ces quelques paroles et enleva aux deux interlocuteurs leur gêne réciproque ; ils se tournèrent le dos et s’effacèrent dans l’obscurité.

La nouvelle de l’arrivée de M. Soudin et du succès obtenu par le pourvoi qu’il avait rédigé se répandit comme une aurore, le lendemain matin et fit fleurir une gaieté universelle dans la ville.

Au marché, toutes les commères chantèrent l’hosanna de la délivrance. Suzanne, qui depuis la veille au soir savait à quoi s’en tenir, fut matinale ce jourlà, et prit son plus grand panier pour les provisions. Elle fut entourée, interrogée. Les curieuses ne lui laissaient pas le temps d’acheter, et les vendeuses n’exigeaient plus qu’elle marchandât. Ou lui donnait les légumes pour un détail ; on lui cédait les fruits sur un regard. Il semblait que co fût une offrande de la reconnaissance publique et que Suzanne fût Tautel ambulant pour la recevoir. — « Vous aurez sans doute du monde à dîner. — Vous ne manque-

rez pas de vous signaler, Suzanne, pour fêter M. Soudin ! faites lui goûter de ceci, de cela ! — Et cette bonne madame Berroy? va-t-elle mieux? Voilà de quoi la rendre à la santé; etc., etc. »

Ces propos ravissaient Suzanne. Elle répondait à tout en riant, et s’approvisionnait au meilleur compte.

Sur le devant des boutiques, dans la Grande Rue, dans la rue Moyenne, au Marché au blé où l’on dresse les échafauds, à l'Étape aux vins où l’on vend des poulets, chacun commentait, amplifiait l’arrêt de la cour suprême.

On se félicitait comme d’un honneur autant que d’un bonheur de ce dénoûment, car l’imagination n’allait pas au-delà du succès obtenu, et nul ne pouvait croire, dans l’ivresse du triomphe, que la destinée de Georges ne fût pas fixée. Personne ne prévoyait un recommencement.

Nul ne s’abstint ou ne parut s’abstenir dans cette liesse unanime. Les libéraux étaient fiers comme d’une conquête. Les royalistes modérés voyaient avec plaisir un acte de justice qui ôtait un prétexte à la haine. Les ultras, parmi lesquels il faut ranger une partie du clergé, se résignaient, en assurant qu’ils avaient l’horreur des répressions sanglantes; les gens sans opinion, parmi les bonnetiers, se souvenaient que M. Berroy père avait été une de leurs gloires, qu’il était chaque fois le plus fort enchéris-

LA RONi>B DE NÜIÏ 203

seur, quand, le jour de la fête de la corporation, on vendait les torches et les bâtons, c’est-à-dire les insignes de la confrérie. On alla féliciter son successeur; et peu s’en fallut qu’on ne suspendît une couronne, comme jarretière, à la magnifique jambe en bois qui se dressait au-dessus de la vénérable boutique.

Les Champenois fieffés avaient un double motif de se frotter les mains. C’était un enfant du pays qui était sauvé de la mort, grâce au prestige et au talent d’un autre enfant du pays. Aujourd’hui encore les anciens à Troyes parlent de cette victoire de M. Soudin et soupirent, en disant : Nous n'avons plus d’avocats de cette force! — • c’est ce que j’ignore absolument.

Le procureur du roi se trouva tout à coup de l’avis de la cour de' cassation, et voulut bien confier à ses intimes que, s’il avait attaché tant d’importance à cette affaire médiocre, c’était pour accorder quelque chose aux exigences du préfet.

Le préfet se montra de mauvaise humeur et écrivit immédiatement pour demander le changement du procureur du roi.

M. Jeanson reprit du goût pour son gouvernement qu’il était bien près de haïr.

On était à'ia fin du mois d’avril. Comme la journée fut belle, les mails s’emplirent de promeneurs, et les remparts furent envahis dès la matinée. Georges, réinstallé dans sa chambre, entendit les cris, les

LA RONDB DE NUXT

appels de la foule, et put voir des mains féminines agiter des mouchoirs ou des bouquets de violettes, ce qui constituait une manifestation multiple, à la fois cordiale, printanière, poétique et politique ; car les bonapartistes qui avaient déjà confisqué le soleil, depuis Austerlitz, avaient aussi pris pour eux la violette.

Si madame Berroy ne mourut pas ce jour-là de terreur rétrospective, il faut en savoir gré d’abord à Suzanne et à Madeleine, qui soutinrent toute la journée le choc des assaillants, et qui eurent toutes les peines du mpnde à empêcher le secret de la condamnation à mort de s’envoler de ces cœurs ouverts par la bonne nouvelle.

Touchée d’abord, surprise ensuite, puis inquiète des manifestations dont elle était l’objet, des, visites qu’elle reçut dans la matinée, madame Berroy, qui se. faisait des cas de conscience de ses cas de chagrin, se demanda si elle avait eu assez de douleurs pour tant de consolations , et si on ne lui avait pas caché quelque menace de malheur. Suzanne et Madeleine protestèrent effrontément.

Emilie, depuis l’arrivée de son oncle, était transformée. Dans l’opéra de Guillaume Te//, au dernier acte, quand Gessler est frappé; quand les feux de la délivrance s’allument sur les montagnes; la nature assombrie jusque-là par une tempête, s’éclaircit tout à coup; les nuages se lèvent comme un rideau;

le soleil resplendit ; les oiseaux chantent; l’hymne de la vie universelle jaillit des fleurs, des arbres, des lacs, et la neige elle-même sur les pics se colore et rougit, en semblant s’animer. Alors le compositeur éclate de génie, et le cri de la liberté rend plus sublime encore le cri de l’amour.

Émilie, dès les premiers mots de son oncle, sentit le nuage gris et pesant, qui l’enveloppait, s’alléger tout à coup et son cilice s’évaporer en fumée. Ses idées fleurirent: son cœur chanta; l’horrible cauchemar de réchafaud fondit au rayon de sa joie, comme une dernière trace de l’hiver au premier rayon de printemps.

Elle ne permit pas à M. Soudin de lui raconter l’arrêt de la cour de cassation. Elle avait le temps de baiser chaque mot de ce texte divin. Le plus pressé, c’était de courir après le fugitif, de le ramener. Émilie ne douta pas une seule minute de l’empressement de Georges à revenir. Après le temps strictement nécessaire pour qu’on changeât de chevaux, elle fit partir son oncle et attendit.

Le lendemain, madame Delatour qui était une femme très-simple, peu romanesque, et nullement habituée aux métamorphoses de l’amour, fut éblouie de la beauté nouvelle qu’elle reconnut dans sa fille. En l’embrassant, elle la regarda plusieurs fois, admirant le mystère de coquetterie qui ajoutait ainsi tant d’éclairs aux yeux, tant de carmin aux joues

d’Émilie. Par ui) sentiment tout féminin, exquis dans son apparent égoïsme, cette mère fut jalouse en même temps qu’elle en était üère, de ce génie qui transfigurait son enfant et qui n’était pas un don maternel.

Mais cette jalousie sans aigreur est la dernière épreuve que la nature impose à l’affection des parents. C’est l’adieu de l’âme à l’âme autrefois par reille et qui perd tout à coup sa ressemblance.

— Tu es plus jolie que je ne l’ai jamais été, à tou âge, dit madame Delatour.

— Tu te moques de moi, maman, parce que tu ne te regardes plus au miroir.

— Oh l je sais ce que disl d’ailleurs, mon miroir, c’est toi,

— ■ Eh bien, mire-toi, toutà ton aise, dans les yeux, dans le cœur de ton enfant, reprit Émilio nvec grâce. Tu dois retrouver ton image , puisque je te copie.

— Flatteuse I tu sais bien que ce n’est pas moi qui te sers de modèle, depuis huit mois. Ton père, M. Delatour, n’a jamais été un conspirateur; et, quand je l’ai épousé, je n’avais pas eu besoin d’attendre qu’il fût sorti de prison. Je n’ai pas eu tes inquiétudes, ni ton grand contentement.

— C’est vrai, mais tu as aimé mon père en épouse chrétiepne, dans sa joie et dans ses douleurs; c’est de toi que j’apprends ce devoir.

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— Ah I Si je pouvais fe garantii* le bonheui^ que j’ai trouvé!

— Mon bonheur n’aura pas commencé comme le tien, chère maman. Mais quand j’aurai ton âge, ces huit mois de torture seront oubliés, et les mois, les années d’ép'reuves nouvelles qui me restent à subir m’auront acquis une satisfaction de conscience que je pourrai souhaiter, à mon tour, comme un avenir, à tes petits-enfants.

Madame Delatour embrassa sa fille une seconde fois en soupirant. Émilie, belle et épanouie, n'allaifelle pas porter à la mère de Georges la part de cet éclat qui lui appartenait désormais ?

Madeleine et Suzanne avaient préparé l’atmosphère et dégourdi pour ainsi dire la chambre de la malade. Madame Berroy sentait depuis le matin comme la caresse d’une bonne nouvelle. Quand elle vit le soleil entrer joyeusement dans sa chambre, il lui sembla que c'était le rayon que les peintres mettent dans leurs tableaux pour annoncer la visitation de l^ange, et elle dit à Suzanne :

— Je m’imagine que mon fils doit venir me Voif.

Au lieu du fils, ce Ait la fille.

Émilie fut ' reçue avec un transport inaccoutumé.

Madame Berroy, ravivée par cette etubérance de ,vie, trouva, comme madame Delatour, que la jeune fille avait pris ce jour-lâ une beauté inconnue.

— Que viens-tu donc m’annoncer, mignonne? lui demanda-t-elle.

— ■ Mon mariage 1 répondit Emilie avec les yeux pleins d’étincelles et la bouche pleine de sourires, et en baisant les mains de madame Berroy.

— Mon fils est libre?

— Non, mais son pourvoi est accueilli; le jugement est cassé 1

— Pourquoi le garde-t-on, alors?

— Il faut qu’une autre cour d’assises prononce de nouveau.

— Encore ! reprit la pauvre mère avec un soupir de découragement. Ce ne sera donc jamais fini ? Et tu te réjouis ?

— Sans doute.

— Allons ! il faut que je sois contente ; je ne le serai tout à fait que quand il’sera près de toi, près de moi, et qu’il ne sera plus forcé de rentrer à minuit. Est-ce que je ne le verrai pas aujourd’hui ? Ne viendra-t-il pas ?

— Non, chère mère ; c’est à vous à faire un petit effort pour aller le voir.

— Je vais essayer.

Madame Berroy se trouva des forces, dès qu’elle se trouva un peu de volonté. Elle se laissa habiller, parer pour cette visite, par Émilie, qui ne permit ni à Suzanne, ni à Madeleine, de toucher une épingle ; et, quand elle fut prête, appuyée au bras de la jeune

fille, elle sortit pour se diriger vers la prison.

Tout le long de la rue du Bois, madame Berroy fut saluée avec un empressement, avec une cordialité qui la rendirent bien orgueilleuse. Chaque tête qui s’inclinait et qui se relevait semblait lui jeter son sourire comme une fleur, pour joncher son chemin.

— Comme ils l’aiment ! disait-elle tout bas à Émilie. Il aurait été condamné à mort et il viendrait d’obtenir sa grâce que tout le quartier ne serait pas plus content.

Quand M. Nicole lui ouvrit la porte de la prison :

— Eh bien ! lui dit-elle, il parait que vous ne le garderez plus longtemps.

— Il est vrm, madame, que j’ai de la peine à le garder, répondit le directeur en lançant à Émilie un coup d’œil malicieux, sans rancune.

— Et pourtant, on aurait de la peine à le faire s’évader, répondit gaiement Émilie.

Jeanne était là ; elle salua madame Berroy ; elle s’approcha de mademoiselle Delatour, ne lui adressa pas la parole, mais les mains jointes, et, l’enveloppant, pour ainsi dire, d’un regard long et chaste qui glissa du front jusqu’aux pieds, comme un voile de fiancée, elle l’admira, fut heureuse de la voir si belle, et la laissa passer, ainsi qu’une vision que le moindre mot pourrait'effaroucher.

Pendant que M. Nicole allait chercher le prisonnier et que madame Berroy s’asseyait en l’at-

tendant, Jeanne, qui d’ordinaire tenait compagnie aux visiteurs, eut soin de rester en arrière et de se retirer doucement dans sa chambre, sans qü’on eût le temps de lui parler, de la retenir.’

Émilie, en se retournant, fut surprise de ne pas la voir. Mais Émilie n’avait pas, ce jour-là, plus d’un éclair à jeter aux autres, et, après une légère exclamation d’étonnement, elle revint tout entière à sa joie, la resserrant en elle, à mesure qu’elle sentait approcher la tentation de la laisser déborder.

Georges accourut avec une vélocité d’écolier qu’on appelle au parloir, un jour de congé. Dej)dis qu’il n’avait plus à affronter la justice OU à regarder la mort en face, il se laissait 'aller à l’impulsion de sa jeünessé; il prenait sa revanche de son attitude hé^ roïque. La prison, en rappelant la discipline du collège, ramène d’ailleurs aux récréations enfantines ; et les plus farouches conspirateurs sous les verrouS ne sont bien souvent que des écoliers punis qü’un rien amuse et console.

Georges eût voulu reculer jusqu’à l’enfance, en môme temps que l’amour le faisait bondir de quelques années en avant, dans un avenir de devoirs charmants , de bonheurs sérieux. Quand il vit Sa mère, et quand il pensa qu’elle serait morte de sa mort, il se souvint d’avoir dormi doucement dans ses bras, et, se précipitant aux genoux de madame Berroy, il posa câlinement la tête sur la poitrine pour

l’empêcher de se gonfler, en redemandant la caresse et le baiser qui avaient tant de fois berCé son som* meil.

Émilie ne fut pas jalouse. Elle savait bien qu’elle n’était pas oubliée, et cette gratitude n’empiétait pas sur ses droits. Charmée , maternelle par vocation devant ce tableau, elle attendait son tour, plus assurée, à mesure qu’elle voyait Georges se répandre en tendresses filiales, des profondeurs de l’amour qu'elle trouverait dans son mari.

Georges se releva sans s’excuser et lui tendit les mains. Ils se regardèrent avant de s’embrasser ; cha* cun contemplait l’infini qu’il voyait dans les yeiiX de l’autre. Leurs âmes au bord d’un abîme qu’emplissait un flot transparent, se penchaient avec délices, comme des nageurs célestes qui sonderaient l’azur du firmament avant de s’y plonger.

Ce fut Emilie qui rompit le charme de ce Siletice^

— Georges, dit-elle avec simplité, quand nous marions-nous ?

— Ah ! maintenant, je ne résiste plus, répondit Georges, en l’attirant à lui, et en la pressant avec force contre son cœur, maintenant que...

Le secret de sa condamnation à mort allait lüi échapper.

Émilie le prévint, en achevant sa phrase.

— Maintenant que nous touchons au dénoûtnôtit, dit-elle.

— Dans deux mois je serai fixé, - reprit Georges suffisamment averti.

—Deux mois ! s’écria tristement madame Berroy . Comment 1 tu as encore deux mois de prison à subir?

— Dites de détention préventive, chère mère.

— Le titre ne fait rien à la chose. Mais au moins, dans deux mois, ce sera bien fini, n’est-ce pas ?

Les deux jeunes gens étaient dans une atmosphère de franchise et de courage qui rendait le men. songe impossible ; ils se regardèrent, sans répondre, et sourirent.

Madame Berroy n’était pas douée d’une pénétration bien subtile; mais son instinct maternel lui fit comprendre cependant que l’amour des deux jeunes gens n’était pas aussi sensible que le sien aux meurtrissures de la réalité; qu’ils comptaient pour rien ou pour peu les dangers dont s’alarmait sa prévoyance ; et que, s’ils se hâtaient de s’unir, c’était moins encore pour jouir delà liberté espérée que pour triompher ensemble d’un dernier obstacle.

— Vous ne m’avez pas tout dit? demanda-t-elle en tremblant. Comment, si l’on a cassé le jugement qui te condamnait à deux ans, parce qu’il était injuste, peux-tu craindre, Georges, d’avoir à subir une condamnation nouvelle , peut-être aussi forte que l’autre ?

— Je ne crains pas cela, je te le jure.

— Alors on m’a menti, reprit madame Berroy avec un soupçon ; tu avais eu plus de deux années de prison la première fois.

— Un peu plus, dit Georges.

— Combien?

— A quoi bon s’en occuper, puisque c’est fini !

— Plus de deux ans! répéta madame Berroy, en joignant les mains. Comment? J’aurais été plus de deux ans, seule? J’en serais morte; et tu es bien certain, maintenant, de n’avoir plus à craindre deux ans?

— Je suis certain, chère mère, d’être aujourd’hui le plus heureux, le plus fier des hommes. Dis-moi si beaucoup de gens parmi ceux qui se promènent librement dans la ville n’ont pas le droit de m’envier? Est-ce qu’il y a une prison autour des cœurs qui s’aiment et se rejoignent comme les nôtres? Tiens! regarde les oiseaux de M. Nicole. Écoute-les : ils chantent, ils sont heureux. Ils ne voient que leur nid et n’aperçoivent pas leur cage.

Georges riait et savait bien que sa mère ne résistait pas longtemps à la contagion de sa gaîté. Il souleva madame Berroy, la contraignit de quitter sa chaise, la mena à la grande cage qui faisait l’orgueil de M. Nicole, et lui fit admirer les oiseaux qui jouaient dans un rayon de soleil. Pendant cinq minutes, l’épithalame des fiançailles fut chanté par les prisonniers ailés de M. Nicole, et dans ce concert

naïf, madame Berrôÿ oublia ses inquiétudes; car elle avait autant de bonné volonté pour Se consoler que pour désespérer.

Georges et Emilie étaient radieux.'Leur confiance eût intimidé la sollicitude maternelle, dans le cas où celle-ci eût voulu lutter encore. Ils parlèrent un peu de leur mariage ; ils ne parlèrent pas de leur amour. La certitude de l’aVenir [les rendait fiers et calmes. Ainsi que des moissonneurs qui voient mûrir des milliers de gerbes et qui dédaignent de prélever un épi ou un bluet sur la moisson future, ils regardaient d’avance leur destinée et la respectaient dans sa fleur, pour mieux en jouir dans son blé.

Il fut convenu qu’en attendant les assises de èéine-et-Marne, qui devaient se faire attendre deux mois encore, on publierait les bans, on préparerait tout pour cette solennité qui se célébrerait sans doute dans la prison ; car Georges et Émilie ne pouvaient partager les illusions qu’ils suggéraient à madame Berroy, et safaieUt bien que l’adoucissement ordoûné par la cour de cassation permettait de prévoir encore tne peine relativement pesante; mais, ainsi qué je l’ai dit, les mois ou les années de prison û'oüvelle leur paraissaient une condition de bonheur èt non une menace. A leur âgé, les sentiments ont besoin d’héroïsme, èt ces amoureux, que la réalité d’unê condamnation à mort avait meurtris sans les désespérer, devaient considé^er comme un chemin

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facüe jBt doux celui qui n’était plus hérissé que de grilles et de verrous. Puisqu’ils avaiept la vie pour alliée et leur jeunesse pour gui(;le^ que |pouvaient-ils craindre? N’avaient-ils pas des gages suffisants pour se garantir le dénoûrpent de leurs épreuves passées?

Le dénoûment! ce mot qu'Émilie avait prononcé, est 8QU,vent appliqué, bien à tort, au mariage, dans le monde, comme dans les drames, les comédies et les romans. Il semble que tout soit fini quand^ après quelques péripéties, deux êtres séparés, torturés jusque-là par des passions .venues du dehors ou sorties d’eux-mêmes, se donnent la main pour ne plus se quitter.

Eien n’est fini, au contraire. C’est au mariage que commence la tragédie, publique ou privée ; et l’amour qu’un souffle contrariait a du moins le devoir pour témoin inflexible ou pour adversaire mortel. Dans la plupart des récits qui ne se contentent pas d’être de simples idylles, le rnaviage est un épisode, et les auteurs d’une fiction ou les acteurs d’une réalité se trompent fatalement, quand ils se persuadent que le bonheur d’un couple est désormais fixé, que son destin est immuable, parce qu’on a ouvert devant lui un nouveau chemin sur un nouvel inconpu.

Georges et Emilie, si droits, si purs, si raisonnables qu’il fussent dans l’ivresse de leur amour.

ij

avàient-ils cette présomption ? et devons-nous laisser croire au lecteur qu’ils devinrent heureux, parce qu’ils réalisèrent leur rêve ?

Georges avait donné une part trop grande de son âme aux ambitions généreuses, et Emilie se faisait une idée trop belle des devoirs patriotiques de celui dont elle porterait le nom, pour que ces déux cœurs aimants s’enfermassent dans la jouissance étroite et égoïste de leur amour et trouvassent le bonheur en thésaurisant, pour ne pas les dépenser, leurs sentiments et leurs passions.

Ils s’aimaient : c’était leur armure. Ils voulaient aimer et faire le bien autour d’eux ; c’était le défaut de leurs cuirasses et l’entrée des blessures.

Nous aurons encore occasion de les plaindre et de les admirer, avant de les quitter.

Georges, à la liberté près, se trouvait parfaitement libre en prison. Non-seulement la chambre sur le rempart lui avait été rendue : mais il allait et venait dans la prison, reconduisait les visiteurs jusqu’à la porte de Ja rue, et il eût pu, très-facilement, sans mêiùe engager sa parole, sortir à la nuit tombante et se promener dans Troyes.

Mais cet adoucissement, toléré par l’administration préfectorale, et qui tenait à sa position exceptionnelle, puisqu’il n’était plus ni condamné, niprévenu, l’obligeait à se garder lui-même, et s’il recevait tous les jours les visites de sa mère, il se refusait à les lui rendre.

M. Soudin prolongeait son séjour à Troyes, Étaitce pour empêcher quelque tentative maladroite des compagnons du Lion dormant? Ou bien n’était-cc pas tout simplement, tout sentimentalement, pour assister aux apprêts du mariage de Georges et d’Émilie?

Ces promesses d’un bonheur qu’il avait perdu lui tenaient au cœur. Il ne pouvait se détacher du tableau de ces jeunes gens, volontairement rapprochés et unis par lui. Ce poème était son œuvre pour une grande part. Son œuvre ou sa découverte ? Car il reconnaissait qu’Émilie lui avait épargné considérablement de besogne.

Quoi qu’il en fût, il passait des heures entières avecsa sœur etÊmilie à entendre parler du trousseau. Ce grand orateur, ce bourgeois qui semblait sorti de la grande Constituante, cet ami de Manuel et du général Foy, faisait ses délices des petits complots de ménage que la mère et la fille déroulaient devant lui. Il souriait à l’énumération des grandes armoires qu’il faudrait emplir ; il donnait avec une tendresse sérieuse son avis sur chaque chose, il se souvenait en

conseillant, et il conseillait pour se souvenir. Sur un seul point, il était obligé de prévoir, sans trouver en lui de réminiscence, quand Emilie pensive demandait, en secouant la tête : Où faudra-t-il transporter tout cela ?

Il était bien évident que le mariage n’abrégerait pas la prison, pas plus que la menace d’une condamnation nouvelle n’arrêtait, je ne dirai pas l’élan, mais la marche paisible, résolue, de cet amour qui entrait dans le devoir, comme les chrétiens entraient dans le cirque, le regard au ciel, les pieds dans le sable ensanglanté par les victimes.

Cette perspective mélancolique, cette porte sombre qui s’ouvrirait devant la jeune épouse, troublait madame Delatour dans ses calculs de ménagère. Son formalisme provincial était absolument déconcerté par ce mariage dont l’aurore éclairait les fenêtres grillées d’une prison. Elle n’osait se plaindre devant son frère et sa fille ; mais elle confiait ses scrupules à son mari, et de temps en temps M. Delatour hasardait tout haut, en famille, cette réflexion: qu’on ferait peut-être bien d’attendre l’expiration de la peine que Georges allait subir.

Emilie répondait alors à son père avec un sourire caressant d’enfant gâtée.

— Est-ce que tu aurais le courage de me voir vieillir pendant dix ans, s’il était condamné à dix ans de prison ?

Cette réponse qui donnait le frisson à madame Delatour coupait court aux objections; et l’on continuait à tailler, à ourler, à empiler le linge du trous- «

seau.

Dans ses promenades, en tête-à-tête avec sa nièce, M. Soudin ne craignait pas d’aborder la délicate question du régime auquel les jeunes époux allaient être soumis ; mais ce n’était jamais pour décourager l’héroïsme d’Émilie. Il l’appelait, en manière de plaisanterie sérieuse, une Éponine à l’école, et lui parlait du Sabinus intrépide qui la comprenait et qui l’attendait.

Il ne vint pas une seule fois à l’idée de M. Soudin ni de personne que Georges pouvait être un égoïste de permettre ce dévouement, ce prodigieux adoucissement à sa peine. Le sacrifice était si volontaire de la part d’Émilie qu’il fallait l’accepter simplement, pour en être digne.

Dans les entrevues avec le prisonnier, la conversation de M. Soudin était toute auti e. L’oncle se souvenait alors de son devoir de patriote. Quand il avait donné des nouvelles d’Émilie, quand il les avait effeuillées , comme des feuilles de rose dans le breuvage viril qu’il versait au prisonnier, il vidait avec son jeune ami la coupe amère et le fortifiait contre les déceptions, c’est-à-dire contre les illusions nouvelles, en l’attirant dans la région des idées pures.

A l’âge de Georges, on aime les hommes glorieux, beaucoup plus que la gloire véritable, et l’on préfère les héros à l’héroïsme. Sans avoir la foi ardente de son ami Mussé, qui assimilait Napoléon à Jésus- Christ, Georges ne pouvait s’empêcher d’associer • ses espérances d’affranchissement, ses rêves de liberté future au nom du Prométhée moderne.

Quand M. Soudin lui parlait de l’insupportable compression du régime impérial, Georges essayait d’échapper à un aveu en suivant les aigles dans leurs courses aventureuses à travers le monde. Quand M. Soudin parlait de la France muette sous la botte éperonnée, Georges parlait de l’Europe prosternée devant l’empire français victorieux; Si, poussé par la logique de M. Soudin, le jeune libéral était forcé de'convenir que ce grand conquérant n’avait en définitive rien conquis de durable, et avait laissé, pendant de longues années, se refroidir, sous le campement dé ses armées, le terrain ensemencé de la Révolution, Georges en cédant protestait encore par un dernier cri d’admiration.

C’est qu’en effet, dans Napoléon, si sévère qu’on ait le droit de se montrer au point de vue de la morale, de la liberté, de l’intérêt positif et idéal des peuples, on peut toujours admirer cette somme de vie extraordinaire que la nature avait départie à un seul être humain. Imprudent, coupable , excessif, Nafioléon, blâmé, condamné, maudit, reste prodi-

gieux. C’est par là qu’il séduit les imagiuatioDS ; c’est par ce phénomène qu’il enivre jusqu’aux historiens eux-mêmes. Il est bien difficile de l’étudier avec sang-froid. Le pamphlet ou le panégyrique, la haine ou Tenthousiame : voilà l’allernalive. Ceux qui ont essayé d’écrire sur lui avec dédain et de nier sa force ont commis une grande erreur physiologique et une grande imprudence morale.

Ils donnent à ses défenseurs un avantage qu’on peut toujours leur refuser, quand on précise avec soin ce qui étonne dans cet homme démesuré, et en faisant, après les concessions nécessaires, les réserves indispensables.

M. Soudin discutait cette thèse avec Georges. Il s’efforçait de lui démontrer que Napoléon était une gigantesque personnalité et un tout petit principe ; qu’il était, non pas un produit logique de 1789, mais un accident majestueux, un interrègne sonore.

— Imaginez, lui disait-il, dans un sol déchiré, une crevasse profonde, aux parois de granit, que les convulsions de la terre ont ouverte tout à coup. Le fleuve qui commençait sa course la rencontre, s’y verse, l’emplit et reprend ensuite son niveau. Admirez la déchirure, mesurez-en la profondeur; mais, dites-vous que sans elle le fleuve eût atteint beaucoup plus tôt les terres basses qu’il devait féconder.

Georges se rendait, mais avec peine; et si je ne

craignais de paraître trop subtil dans l’analyse de ses sentiments, je dirais que son amour môme retardait sa conversion. Aimer, c’est croire à un être humain, c’est mettre sa foi dans une personnalité. Les principes abstraits sont les solitudes des penseurs. Toutes les joies terrestres, toutes les espérances de bonheur, tout l’infini se condensait pour Georges dans Emilie. Il semblait donc conséquent avec lui-même en condensant toutes ses espérancespolitiques dans un homme de génie.

A la veille des nouvelles assises qui devaient statuer sur son sort, c’est-à-dire dans les premiers jours de juillet, Georges reçut une leçon sévère de la destinée. M.Soudin, en venant le voir, lui annonça la mort de Napoléon.

— Eh bien, répondit Georges, qui cependant avait pâli, l’empereur est mort, vive l’empereur !

— J’aimerais mieux, mon ami, vous entendre crier : Vive la liberté qui ne meurt jamais I Gardez votre piété; enfermez-la dans votre deuil; mais ne luttez pas contre l’idolâtrie bourbonienne avec une idolâtrie bonapartiste. Soyez le soldat de la Révolution française ; ne soyez pas le courtisan d’un héritier qui n’a pas l’ambition de son héritage. Si demain le pays sortait de cette Restauration impuissante, croyez-vous que ce serait pour recommencer une autre restauration? Il a fallu l’écrasement de la France, l’invasion, pour nous imposer les Bourbons,

que la France n’eût jamais rappelés. Sans un coup de force à l’intérieur ou sans une j^ucrre, cet enfant, qui ne porte pas même un titre Iraiirais et qui n’a cessé d’être le roi de Rome que pour devenir le duc de Reischtad, ne s’appellera jamais pendant une heure Napoléon II. Napoléon II! ce titre même est une ironie; il consacre un principe d’hérédité du génie qui est le seul droit des Napoléon. Croyez-moi, mon ami, si les vieux soldats, si les paysans, si les gens naïfs que ce météore a éblouis jusqu’à l’aveuglement restent napoléoniens, quand Napoléon est mort, c’est par superstition; mais les esprits affranchis qui croient fermement que les morts ne reviennent pas, voient l’avenir dans l’application des vérités que 1789 nous a révélées, que Bonaparte avait confisquées et que la Restauration veut étouffer. Nous ne vivons plus pour la monarchie ; c’est la monarchie qui doit se faire vivante pour nous. Elle a perdu ses racines séculaires. Toutes les boutures du monde ne les lui rendront pas. Elle ne peut plus être cultivée en pleine terre française. N’essayez donc pas de croire , malgré votre raison, que si demain nous étions délivrés de cette coterie de prêtres, de femmes et d’émigrés, nous serions heureux de prendre un enfant pour réparer les sottises dos vieillards. Non, la science politique, comme toutes les autres sciences, ne retourne jamais en arrière. Elle marche, l’œil fixé

sur l’inconnu du progrès ; et quand elle a des chaussures usées qui la blessent ou la retardent, elle en prend de neuves et ne fait jamais ressemeler ni remonter ses vieilles bottes !

C’est ainsi, par un langage expressif et familier, que M. Soiidin essayait d’amener Georges sur le terrain nouveau que prit l’opposition à partir de 1821 .

Il ne s’agissait plus dès lors de querelles entre les impérialistes et les royalistes. La contre-révolution qui se croyaittout permis, parce que tout lui semblait possible, provoquait la Révolution. Les sociétés secrètes, qui avaient été autant de petites chapelles napoléoniennes, cédèrent la place au carbonarisme, lequel renfermait surtout d’anciens et d’irréconciliables adversaires de Napoléon.

— Pauvre Mussé I dit Georges, à la fin de sa conversation avec M. Soudin, que va-l-il devenir ?

— Il n’aura plus de prétexte pour conseiller et pour tenter des imprudences, répondit M. Soudin.

— Vous lui en voulez ? *

— Non, mon ami, je le plains ; comme je vous plains vous-même, d’avoir à subir l’expiation d'une faute dont le mobile a disparu. Une autre fois, Georges, ne donnez plus votre cœur tout entier à des opinions viagères, à des causes qu’une maladie de foie ou d’estomac peut brusquement anéantir.

— Ainsi, demanda Georges, il est mort d’un mal réel?

— Il est mort du mal de l’exil et du mal qu'il avait emporté de France. Rappelez-vous quel masque de cire avait l’empereur, après Waterloo I L’Angleterre l’a achevé ; mais la nature l’avait déjà condapané. Nous aurions eu son agonie sur le trône ; et qui sait si cette mort arrivant à Paris n’eût pas été plus funeste ? Dans quelle anarchie sanglante n’aurionsnous pas pu tomber 1 Quels généraux étaient dignes de se partager l’empire d’Alexandre ? J’ajoute, mon ami, que les médecins m’ont certifié que si les intolérables douleurs provoquées par un cancer à l’estomac avaient torturé Napoléon aux Tuileries, nous aurions eu, pendant les dernières phases de cette maladie fatale, le spectacle de la plus sombre, de la plus capricieuse tyrannie. Malgré la sainteté de l’exil etl’honneur du martyre, il avait fatigué à Sainte-Hélène la patience de ses compagnons. Dans quelques mois, ses plus fidèles amis, les derniers, devaient le quitter ; et l’on cherchait vainement à recruter en France des courages nouveaux à la hauteur de cette épreuve.Madame de Montholon et Gourgaud revenus, et bien décidés à ne plus repartir, s’épuisaient à demander à tous les échos des suppléants pour relever de leur poste le général Bertrand et sa famille. Parmi ceux qui conspiraient pour préparer son retour, cherchez en beaucoup qui eussent consenti à partager sa captivité ! Vous risquiez follement vos têtes pour le ramener, parce que son évasion satis-

is.

faisait vos haines. Voire amour pour lui, tout seul, vous eût moins exposés.... Est-ce vrai, Georges? L'insuffisance et l’impuissance de vos fanatismes vous sont-elles bien démontrées ? Il ne vous reste plus qu’à attendre, le front haut et plus résigné que jamais, le châtiment de votre complot inutile.

— Inutile, non, monsieur, reprit Georges avec un peu d’animation. Il n’est jamais inutile, sous un régime détesté, de donner des formules à la conscience de ceux qui souffrent...

— Encore faut-il que la conscience s’épure à cos formules !

— Il n’est pas inutile non plus d’interrompre la prescription.

— Enfant 1 il n’y a pas de prescription possible contre la liberté. Elle est toujours due ; elle n’est jamais oubliée. Enla réclamant, sans avoir des chances de l’obtenir, on la retarde; c’est surtout pour mériter d’être libres, qu’il faut être patients.

— Ce qui prouve, selon vous, reprit Georges avec un effort de gaieté, que j'ai été impatient et imprudent. J’accepte le reproche qui est aussi une excuse, et je souhaite, en égoïste, que les juges de Seine-et- Marne l’acceptent également.

Le soir môme de cétte conversation, Georges quittait la prison de Troyes pour la prison de Melun.

Le voyage se fît à ses frais, en chaise de poste.

■L’autorité avait consenti à cette faveur, sous la condition que la nuit la dissimulerait.

M. Jeanson avait accepté la mission de remplacer les gendarmes. .

Il fut la seule escorte du prisonnier, avec M. Boudin.

Emilie était partie le matin avec son père, comme une avant-courrière d'espérance.

La soirée était belle; la nature, qui ne prend jamais les deuils humains, souriait avec son sourire habituel à ces campagnes où tant de pauvres gens, qui croyaient à Napoléon plus qu’au bon Dieu, allaient pleurer l’empereur mort.

Le voyage parut une promenade ; et quand Georges fut écroué dans la maison d’arrêt de Melun, il entra dans sa cellule avec une telle bouffée d’air et de gaieté que le geôlier put se dire :

— En voilà un qui est sûr d’avance de son affaire. Il vient sans doute pour être acquitté.

Berroy savait, au contraire, qu’il devait être condamné ; mais il savait aussi qu’Émilie l’avait précédé, qu’elle serait à l’audience. Il s’était follement imaginé, pendant la route, tout en causant avec M. Soudin et M. Jeanson, qu’il respirait dans les parfums de l’été, un souffle d’elle, le parfum de leur amour. Voilà pourquoi, après avoir embrassé M. Soudin et chaudement remercié M. Jeanson, il se coucha de bonne humeur, et s’il ne dormit pas.

l’insomnie [classique qu’éveille les remords ou que suscite la peur, n’eut rien à prétendre dans sa douce veillée.

Aux termes de l’arrêt de la cour de cassation, Georges devait comparaître devant les assises de Seine et-Marne, pour entendre les juges appliquer les articles de loi, méconnus ou violés par les juges de Troyes. Mais le procès ne devait pas recommencer ; et l’irréfragabilité des verdicts du jury était absolument respectée. L’avocat ne parlait, après le procureur du roi, que pour discuter l’application des peines. Cétait un simple dialogue juridique dont l’accusé était l’auditeur et le témoin.

On ne s’attendait donc ni à des incidents dramatiques, ni à des débats prolongés; et la curiosité du public, si elle était éveillée, ne pouvait compter sur les aliments ordinaires. Mais la conspiration des compagnons du Lion Dormant^ inconnue ou oubliée déjà à Paris, avait fait du bruit en province. Les libéraux de Melun, prévenus par les libéraux de Troyes, voulaient donner un témoignage de sympathie à ce jeune homme, si cruellement frappé d’abord. I^es avocats de la ville avaient parlé d’un banquet à offrir à M. Soudin. La situation particulière de Georges Berroy, fiancé à la nièce de son défenseur, était connue dans quelques salons de la ville. On savait que ce beau jeune homme avait été pris en pitié par les dames de Troyes, et les dames de

Melun ne voulaient pas se montrer plus inhospita- - lières. On apprit plus lard que les juges avaient été vivement pressés par des avocats en robe de soie, qui plaidèrent en faveur de la jeunesse et des repentirs nécessaires de ce conspirateur, occupé maintenant de son amour et de son mariage.

On sait qu’en 1821 il n’existait pas, juridiquement, de circonstances atténuantes. Mais ce que l’on ne pouvait plaider à l’audience, ce que l’on ne pouvait demander au jury, dans les cas analogues à celui de Georges Berroy, l'opinion publique le demandait aux magistrats. C'était une ressource bien incertaine, mais qui souvent avait son efficacité.

La salle des assises de Seine-et-Mame fut donc remplie, comme l’avait été la salle des assises de l’Aube. Quand Georges parut, un murmure flatteur accueillit son entrée. On regretta beaucoup qu’il ne fût pas mis à même de subir un interrogatoire, de répondre à des questions, de parler, tant on lui trouvait de l’éloquence, rien qu’à le voir sourire et regarder.

Georges avait devant lui le doux visage d’Émilie, et l’éloquence muette de sa bouche entr’ouverte par un sourire, de ses yeux brillants, n’était que le reflet du baiser silencieux et du regard tendre que lui envoyait sa fiancée.

Le greffier donna lecture delà déclaration du jury de l’Aube, que nous connaissons, de l’arrêt de la

Cour de cassation, qui saisissait la cour d’assises de Seine-et-Marne ; puis le procureur du roi requit , l’application de la loi. M. Soudin eut à son tour la parole. Il ne s’agissait pas pour lui d’une plaidoirie; mais dans les quelques observations qu’il présenta, l’avocat de Georges fit une allusion rapide à la mort de Napoléon qui désarmait pour toujours les conspirateurs napoléoniens, et qui devait désarmer la justice à leur égard ; il recommanda, sans faiblesse, à l’indulgence paternelle des magistrats, ce fils de famille, épris d’idéal, qui, dans la ferveur de ses vingt-trois-ans, s’était passionné pour la liberté; et regardant bien en face sa nièce, afin d’attirer tous les regards sur elle, il parla de l’avenir qui commençait pour Georges, des espérances qu’un arrêt trop sévère assombrirait.

Quand il eut fini, un léger bruit d’approbation courut dans la salle; les juges qui n’avaient pas été exposés à s’ennuyer ou à s’irriter de longs et fatigants débats avaient un air indulgent qui sembla de favorable augure. Le soleil ruisselait à travers les hautes fenêtres et dilatait les cœurs. Le Christ suspendu au-dessus du tribunal n’avait rien de farouche et ouvrait ses bras pour bénir; la robe du président ne paraissait pas sanglante, comme celle du conseiller qui avait prononcé la sentence aux assises de Troyes ; mais sa couleur semblait une parure.

Pendant que les juges se levaient et se retiraient derrière leurs fauteuils pour délibérer; pendant que l’assistance attendait dans un silence respectueux, on entendit les oiseaux chanter dans les arbres voisins. Ils jugeaient l’accusé et les juges et proclamaient l’indulgence de la nature, l’absolution universelle pour toutes les fautes, les folies, les faiblesses, les orgueils de l’espèce humaine. Ils préparaient aussi un refrain, une ritournelle ironique pour la complainte de la justice.

Le bruit des fauteuils remués par les magistrats fit taire le silence susurrant de l’auditoire et intimida les biseaux au dehors. Les juges reprenaient leurs places, et le président, après un sourire circulaire qui proclamait ou promettait Tindulgence, prononça l’arrêt.

Georges Berroy, reconnu coupable par le jury de l’Âube, était condamné à huit années de bannissement,

La plupart des assistants se sentaient soulagés par cette condamnation dont la rigueur n’a rien d’apparent. Un banni de vingt-quatre ans n’est qu’un voyageur malgré lui. Le grand mal d’êire contraint à parcourir l’Europe ou le monde, quand on a l’âme - ouverte, le gousset garni ; quand on peut emmener avec soi une compagne aimée et qui vous aime I Peu s’en fallut qu’on n’applaudît à cet arrêt. Emilie serra la main de son père avec force.

— Tu me dis adieu déjà, murmura M. Délateur, ému de cette étreinte.

Georges sentit son cœur battre avec force ; c’était plus que la liberté qu’on lui donnait; c’était l’affranchissement des devoirs pénibles que son patriotisme n’eût pas récusés.

Aussi, quand le président, conformément à la loi, le prévint qu’il avait trois jours pour se pourvoir en cassation, Georges se pencha-t-il sur M. Soudinpour lui dire :

— Cette fois, monsieur, nous ne protesterons pas.

Sans être attristé, M. Soudin était sérieux :

— Nous n’avons plus de prétexte pour aller en cassation, répondit-il simplement. L’arrêt est parfaitement régulier.

— Vous paraissez fâché ?

— Je suis surpris. Je m’attendais à trois ou quatre ans d’emprisonnement. Les juges ont voulu concilier leur pitié avec le respect de la chose déjà jugée. Ils s’imaginent avoir été cléments.

— Ne le sont-ils pas ? Je vous assure que je me sens presque heureux.

M. Soudin ne voulut pas troubler cette joie naïve, par les appréhensions de l’exil. Peut-être aussi ne redoutait-il ces huit années de bannissement que parce qu’elles allaient lui enlever à la fois sa nièce et Georges. Il craignit -de paraître égoïste en assombrissant le touchant égoïsme des deux jeunes gens.

— Vous avez raison, mon enfant, reprit-il plus gaiement, la prison est après tout un nid maussade pour des amoureux. Nous allons pouvoir vous marier et vous chasser ensuite dans un paradis sans bornes. Vous pourrez, à votre tour, multiplier les horizons de votre lune de miel. Je ne vous dis pas de la faire durer huit ans. Je m’en rapporte à vous.

Georges dut retourner en prison; mais la maison d’arrêt n’était plus pour lui que l’auberge de la justice, pendant qu’on préparait les relais de son voyage. En attendant les dernières formalités, c’està-dire un passeport, il devait redevenir l’hôte de M. Nicole, ou plutôt son ôtage. Il fut facile à M. Boudin et à M. Jeanson, qui aida l’avocat dans cette démarche, d’obtenir que le condamné revînt immédiatement à Troyes. Le préfet de Seine-et-Mame s’engagea à s’entendre avec son collègue de l’Aube pour faire parvenir, dans le plus bref délai, le passeport nécessaire, au moins jusqu’à la frontière.

Émilie avait remarqué le nuage léger de mélancolie sur le clair visage de M. Boudin, et, sans en être alarmée, elle en subit l’influence. Elle comprit que son oncle trouvait l’épreuve du bannissement

moins brutale sans doute que celle do la prison, mais plus difficile, plus délicate peut-être à supporter. Elle accepta ce devoir avec un redoublement de tendresse et se dit :

— J’aurais été pour Georges la liberté pendant sa prison ; il faut que je sois la patrie pendant son exil.

Quand elle le revit après Taudience, quand elle lui serra la main, quand elle lui offrit son front, elle avait dans les yeux une telle flamme , sur la bouche un tel frémissement d’amour, un tel désir de sacrifice, que Georges, exalté, remercia une fois de plus les bons juges auxquels il devait cette transfiguration.

Après l’audience, on permit au condamné de dîner en famille dans la prison, c’est-à-dire avec M. Soudin, M. Delatour et Emilie. Vers la fin du repas qui fut gai, d’une gaieté attendrie, M. Soudin fut appelé au dehors. Il s’absenta pendant une demi-heure, et dit à Georges en rentrant :

— Je vous amène un convive qui est en retard; mais il ne lui a pas été aussi facile qu’à nous d’obtenir la permission de dîner avec le héros du jour.

Georges se leva et courut au-devant d’Anthyme de Mussé qui l’étreignit avec une sorte de sanglot. Cette douleur parut singulière à M. Delatour; les autres qui connaissaient l’impétueuse sensibilité du mulâtre, ne s’en étonnèrent pas, Il pouvait y avoir dans

cet accès de sensibilité autre chose que l’émotion d’un adieu. Dès qu’il put parler, Anlhyme dit en s’asseyant:

— Je vous demande pardon de ma faiblesse, messieurs et vous, mademoiselle ; j’ai les yeux lâches, mais le cœur stoïque, et le véritable deuil je l’ai au cœur. Je vais perdre le seul être que j’aimasse en France, et j’ai perdu mon empereur. Ma vie n’a plus d’horizon. Le soleil est éteint derrière moi, et la lumière qui me montrait l’avenir se recule dans un lointain qui m’échappe. Georges, mon ami, je vous demande, non pas de m’emmener, j’attristerais votre voyage, mais de me permettre de vous rejoindre, dès que vous serez installés. Je ne veux plus de la France; et surtout, je ne veux plus de l’abominable liberté qu’on m’a laissée, au prix de mon déshonneur. Oh ! ne faites pas de gestes d’amitié, mon cher Georges, ni de gestes d’estime, monsieur Soudin. Je sais que vous m’aimez, mon ami; je sais que vous m’estimez, monsieur. Quelques camarades aussi, qui connaissent l’histoire vraie, me serrent la main, comme d’honnêtes gens saluant un honnête homme. Mais je n’en ai pas moins au cou ce collier qui m’attache à la police; je sens toujours ma chaîne; et quand je vais la faire contrôler, le regard bienveillant ou ironique du commissaire me fait bondir 1© cœur dans la poitrine. Je suis tenté d’étrangler l’agent qui me prend pour un niais, ou pour un de

ses pareils. Si je ne m’en vais pas, je tenterai quelque jour cette folie, et je me ferai sauter la cervelle , après l’avoir faite. Il vaut mieux que j’échappe à la tentation, à cet horrible désœuvrement. Je ne puis vivre ici, sans aimer quelqu’un, sans haïr quelque chose, sans conspirer. Vous me trouverez un petit emploi, n’importe lequel, de quoi acheter du pain tous les jours, du tabac toutes les semaines, et de la poudre à l’occasionl Je vois bien que ce gouvernement-ci durera encore au moins dix ans. La République fait peur; Napoléon n’est plus là pour faire envie ; ceux qui veulent inventer des prétendants y perdent leur science et leur intrigue. L’air qu’on respire en France est lourd, bête et tragique, il s’y mêlent des odeurs d’échafaud qui soulèvent le cœur. Je veux partir. Je vous suivrai. Si vous aviez été condamné à la prison, je me serais condamné, moi, à un cachot plus étroit; je me serais enfermé sous terre. Vous êtes libre; je consens à vivre encore. Vous partez? Je pars : où allez- vous?

— Je n’en sais rien encore, répondit Georges, en regardant Emilie.

— Au fait, il est temps d’aviser, reprit M. Soudin. Je vous ferai délivrer le passe-port, pour le pays de vos rêves; mais enfin, quel est-il? des jeunes époux partent volontiers pour l’Italie ?

— Je serais jalouse des pays trop beaux, dit Émilie; l’admiration distrairait trop nos âmes.

— C’est bien, ma nièce, j’aime ce refus. L’Italie est la récréation nuptiale des jeunes mariés qui ont peur de l’ennui.

—Tour tous le grand soleil et le beau ciel sont des trésors agréables, dit lentement Mussé, avec un soupir qui évoquait sa brûlante patrie.

— Nous n’avons pas besoin de connaître un soleil plus chaud que celui-ci, répliqua avec un fin sourire Emilie qui se sentait soutenue par son oncle, et j’aime les deux qui prennent quelquefois des nuages.

— Alors, vous irez en Allemagne, demanda Mussé d’un ton de reproche.

— A Ooblentz? comme des émigrés? Oh non, répondit Émilie.

— A la bonne heure, mademoiselle. J’en veux à l’Allemagne et aux Allemands ; ce sont eux qui ont commencé la débâcle.

— Puisque l’on me consulte, continua Émilie d’une voix douce, mais ferme, et qui laissait voir un fond solide de réflexions intérieures, sous révocation capricieuse en apparence d’une terre d’exil, j avouerai ma préférence pour un pays qu’on dit charmant sans éclat et doux sans tristesse, pour la Hollande I

— Quoi ! ces brouillards, cette brume, ce marécage marin! s’écria Anthyme avec un frisson de créole.

— Oui, répliqua Émilie, ce brouillard qui oblige au.x maisons bien closes, cette brume qui fait qu’on

se tient par Ja main, ce pays de l’ordre, de la propreté, de la logique, où la nature, loin de distraire celui qui travaille, lui rappelle qu’elle est elle-même une conquête de l’industrie! Voilà ce que j’ai lu dans les livres de voyages , et voilà ce qui me tenterait pour moi et pour mon mari.

— Allons en Hollande! s’écria Georges avec enthousiasme, c’est la terre classique de la pensée libre. C’est là que Mirabeau s’est réfugié.

— L’exemple n’est peut-être pas celui que je voulais, dit M. Soudin d’une voix grave. Notre ami Georges fera le voyage en meilleure compagnie que Mirabeau; mais le pays est bien choisi. Georges y fera l’apprentissage de la réflexion ; Émilie celui du ménage. Quant au soleil, M. de Mussé, ne calomniez pas celui de la Hollande. Il se cache quelquefois dans le ciel; on ne le voit pas toujours à travers les ailes d’un moulin à vent ; mais il reluit sur les casseroles des ménagères, et il resplendit sur les toiles de Rembrandt.

— Alors, mon ami, trouvez-moi un métier ù faire en Hollande, dit Mussé en soupirant et en se tournant vers Berroy.

— La Hollande ! c’est bien loin, murmura M. Delatour.

— Vous en serez quitte pour rester plus longtemps avec nous, quand vous viendrez nous voir, dit Geor ges.

— La terre d’exil, reprit M. Soudin, n’est jamais plus dure aux pieds de l’exilé que quand elle est trop voisine de la patrie. La proximité des frontières aiguise les regrets et tourmente les désirs. D’ailleurs, qui peut affirmer que des événements prochains n’abrégeront pas cette séparation? Je ne suis pas si découragé que M. de Mussé.

— L’empereur est mort ! dit Mussé, en secouant la tête.

— C’est un porte-drapeau disparu, mais le drapeau demeure, répliqua M. Soudin.

— Il faut un homme pour le porter.

— Les hommes né manquent jamais aux idées ; les idées manquent plus souvent aux hommes. Il y a trente-deux ans, nos aînés commencèrent la Révolution, sans se connaître entre eux et sans chefs. La logique les poussait et la patrie les conseillait ; le désordre vint, quand les personnalités surgirent. En politique, comme en algèbre, ce que l’on doit apprendre d’abord, ce sont les termes du théorème ; la preuve vient plus tard, et l’inconnu se dégage au fur et à mesure de l’opération. Nous savons tous que le tempérament de la France repousse ce régime, et que l’esprit moderne le condamne. C’est assez pour nous tenir en éveil. L’histoire est une conspiration permanente contre le passé, et la nécessité du moment improvise les révolutionnaires. Je ne puis prédire à ces enfants le jour et l’heure de

leur retour; mais je leur dis : Espérez, comme j’espère. La patience leur sera facile. Ils ont tant de bonheur présent à épuiser, avant d’en arriver seulement à l’espérance.

Cesdernieres paroles éteignaient à propos dans l’émotion des adieux les petites flammes qu’une discussion politique en se prolongeant pouvait attiser. Il fut convenu que Georges, dès son installation à l’étranger, préviendrait Anthyme. M. Delatour se résigna, et chacun sortit de la prison avec son rêve, en laissant Georges dans la fièvre du sien.

Quand M. Soudin se trouva seul avec son beaufrère et sa nièce dans l’hôtel :

— Viens, que je t’embrasse tout à mon aise, dit-il à Emilie avec une sorte de transport jaloux, en lui ouvrant les bras. Dans quelques jours, tu ne seras plus à ton père, à ta mère et à moi ; je veux te bénir une dernière fois, dans ce sanctuaire de mon âme que toi seule connais, et qui va se refermer, quand tu nous auras quittés. Tu réalises le songe que j’avais fait. Est-ce parce que tu es la fille de ma sœur ? Est-ce parce que tu es mon élève? Je n’en sais rien; mais tu m’as compris, tu m’as deviné en toute chose. Tu as le cœur que j’aurais voulu donner à mon enfant. Tu as le courage que je souhaite aux femmes françaises ; et jusque dans le choix de votre exil, tu as satisfait aux subtilités de ma conscience. Oui, tu as raison de préférer les pays qui sollicitent l’énergie

par leur température et par leurs mœurs, aux molles contrées qui dissolvent les forces. Tu pressens avec raison que ton bonheur est le commencement d’un devoir. Nous te donnons pour mari un homme honnête, loyal, brave et intelligent, que l’enthousiasme pourrait égarer, et dont l’enthousiasme est devenu de l’amour. Ne laisse ni s’affadir, ni s’aigrir ce cœur que tu tiens dans ta main. Il aura ses impatiences, ses tristesses ; tu emportes avec toi , dans tes yeux, sur ton front, le portrait, l’ombre d’une rivale, l’ombre de la patrie. N’en sois pas jalouse. Fais-la aimer autant que toi-même. Georges est le plus digne compagnon que tes parents et moi nous ayons pu choisir. C’est un héros ; fais-en un homme, et tu auras bien mérité du pays autant que de notre tendresse.

Èmilie écoutait gravement, avec une attention profonde, une application infinie, cette exhortation de son oncle. Il s’était assis et lui tenait les mains. Elle, debout, les yeux à demi voilés, avec ce mystérieux sourire qui est comme la lueur du génie féminin, elle aspirait cette bénédiction qui la pénétrait par tous les pores. Sa poitrine se soulevait et s’abaissait par un mouvement plus rapide, et s’emplissait d’un souffle chaud et léger à la fois. En même temps que l’orgueil d’être bien jugée, que la joie d’être aimée, le pressentiment des délices d'un mariage selon Dieu, selon la patrie et selon l’amour, ouvrait en elle

toutes les sources de l’extase, contenait le flot qui battait sa poitrine, l’empêchait de déborder; et la chaste clarté qui tombait de ses paupières, en répandant comme une rosée lumineuse sur ses joues, attestait à la fois la force et la grâce sublime de sa volonté.

Émilie ne pleura pas. M. Delatour, en bon père de famille que son enfant unique va quitter, ne cachait pas ses larmes. M. Soudin laissait voir les siennes.

— Il me semble, dit-il avec bonhomie, en embrassant une dernière fois sa nièce avant de rentrer dans sa chambre, que j’ai ressuscité ma chère femme, et que je vais la perdre une seconde fois pour toujours.

Le lendemain, de bonne heure, M. Jeanson remenait Georges Berroy à la prison de Troyes. Par politesse pour la justice, et par impatience d’annoncer la bonne nouvelle, M. Delatour, M. Soudin et Émilie étaient partis à l’aurore.

Le préfet de l'Aube, dès qu’il connut l’arrêt de la cour d’assises de Seine-et-Marne, voulut dégager l’administration de l’impopularité que le parquet de Troyes allait encourir. Il lit prévenir en toute hâte M. Soudin que Georges Berroy, s’il le désirait, était prisonnier sur parole, dans la maison maternelle, jusqu’à ce que le ministère efil envoyé le passe-port pour l’étranger.

M. Soudin remercia, mais refusa au nom de son client. La prison, dans ces conditions nouvelles, n’a^ vait plus rien de douloureux, et la présence de Georges dans la maison de la rue du Bois pouvait provoquer des rassemblements, des manifestations embarrassantes pour l’autorité.

Dix jours après le voyage de Melun, la ville de Troyes était en grande rumeur. On devait célébrér, dans la nuit prochaine, le mariage de Georges Berroy et d’Émilie Delatour. Je me hâte de déclarer que l’heure de minuit n’avait pas été imposée par l’autorité. C’était, dans ce temps-là, et c’est peutêtre encore aujourd’hui^ un grand luxe en province, de se marier à minuit. On ne se préservait pas toujours de la foule, car la curiosité inspirait aussi le courage de veiller. Mais il semblait que la cérémonie religieuse empruntât plus de majesté, plus de pudeur à ces ténèbres. On donnait du mystère et de la poésie aux plus prosaïques mariages. Se marier à minuit, comme dans les romans ; sentir sous son voile la fraîcheur qui double le frissonnement de l’émotion ; paraître plus jolie à ceux qui vous voient passer, comme un léger fantôme blanc dans la nuit; jouir de la musique de l’orgue dans un plus grand silence; troubler ensuite par le fracas des voitures de noce le sommeil de ceux qui ne se sont pas dérangés ; puis enfin payer beaucoup plus cher : voilà les grandes raisons de ce luxe.

Je ne m’explique pas pourquoi le môme goût pittoresque et sentimental n’a pas fait choisir la même heure pour les enterrements. Quelle pompe ! Quelle harmonie lugubre ! Mais les morts sont moins exigéants sur l’étiquette ; et la vanité qui fait voiler la pudeur sincère des jeunes époux, commande qu'on mette en pleine lumière la douleur des héritiers. L’homme esl toujours plus fier de ses deuils que de ses joies.

Georges et Émilie s’étaient conformés à l’habitude, au vœu de leurs parents. Il leur importait peu que la bénédiction du prêtre descendît sur eux à minuit ou à midi. Ils savaient que Dieu les bénissait à toute heure. La seule prétention de Georges, aidé dans cette ingénieuse vengeance par M. Soudin, fut de faire rédiger son contrat de mariage dans l’étude et par les soins de maître Capitain.

Le notaire, depuis l’arrêt de la Cour de cassation, était revenu et avait repris, imperturbable, sa place dans son fauteuil à pattes de griffon. 11 reçut, sans sourciller et sans s’étonner, l’ordre qu’on lui donna de préparer le contrat ; il semblait trouver le choix tout naturel, puisqu’il avait été le notaire des deux familles. Il entra sans pâlir et sans rougir dans la prison, et la tête haute, impassible, comme à l’heure où il avait rompu les cachets de la lettre de Georges, il tendit, dans le parloir de la prison, la plume à son jeune client, à sa victime.

M. Soudin ne se sentit pas assez miséricordieux pour lui adresser la parole. Georges, qui se faisait un point d’honneur de cette vengeance, accentua, peut-être un peu plus qu’il ne le fallait, le mot merci, quand M. Capitain eut terminé sa besogne. Mais ce fut tout. Un étranger n’eût jamais pu soupçonner que ce notaire avait été la cause d’un drame mortel, et que la tête fine et fière qui s’inclinait devant lui avait failli tomber, parce qu'il l’avait dénoncée. Cravaté de blanc, solennel, correct, il s’acquitta de sa tâche, sans une seconde d’embarras. On l’eût pris pour le supérieur hiérarchique de M. Nicole , et quand il emporta le contrat, on eût dit qu’il levait l’écrou du prisonnier.

A minuit précis, le suisse de Sainte-Madeleine, fraîchement poudré, en culotte courte, en bel habit rouge, avec un baudrier qui battait ses mollets, vêtu comme le Bourgeois gentilhomme, coiffé comme M. de Dreux-Brézé à l’ouverture des États-Généraux, une main sur sa hallebarde, l’autre sur sa canne à grosse pomme, attendait le cortège. Derrière lui, tout au fond, à travers l’arcade sombre du magnifique jubé qui orne l’entrée du chœur, on voyait briller les cierges sur l’autel.

Une vague rumeur sortait de l’église; l’assistance était déjà nombreuse; les pauvres, ceux qui avaient un privilège de M, le curé, et ceux qui, venus des autres paroisses, étaient refoulés par leurs concur-

rents, formaient une double rangée sous le porche.

Bientôt on entendit le roulement des voitures. J’ai prévenu que les loueurs étaient rares en 1821 dans la ville de Troyes; et Georges, en habit de marié, était transporté bruyamment à l’église dans la môme calèche qui l’avait conduit, après sa condamnation à mort, du tribunal à la prison. U s’en souvint et en rit, avec un petit retour philosophique sur les contrastes de sa destinée.

Le suisse fit résonner plusieurs fois sa hallebarde enrubannée sur les dalles du péristyle. L’orgue éclata en fanfares, et le défilé commença.

On se rappelle encore à Troyes cette noce qui empruntait un caractère singulier à ces étranges préliminaires et aux circonstances qui devaient la suivre. Vers 1840, il n’était pas rare d’entendre des vieilles dames parler avec ostentation de la robe qu’elles avaient fait faire, ou fait remettre à neuf pour le mariage d’Émilie Delatour et de Georges Berroy. Cette cérémonie fut une date également mémorable pour les tarifs de la sacristie ; et quand plus tard, on eut à débattre le priy d’une messe chantée avec l'orgue, à minuit, M. le vicaire, chargé des détails, avait soin de dire :

— Voulez-vous une messe comme celle du mariage Berroy-Delatour? ce sera tant.

Il est probable que, pour compenser l’ennui de bénir un conspirateur, ennemi du trône et vraisem-

blablemenl ennemi de l’autelj on avait un peu surfait le prix de la cérémonie. Mais qui donc< de M, Delatour ou de madame Berroy, eût osé marchander cette nuit-là ?

Oeorges, malgré la modestie que lui donnait l’accablement de son bonheur, parut entrer comme en triomphe. Depuis un an bientôt qu’on était habitué à le plaindre dans la ville, on l’avait fait si beau en conspirateur, qu’on voulut le voir transfiguré ; et peu s’en fallut que les dévotes à son grand cœur ne jurassent qu’elles avaient remarqué une auréole autour de son front.

Il soutenait sa mère> qui ne savait plus trop si elle vivait encore ou si elle rêvait de vivre. A la mairie, elle avait failli s’évanouir; mais en touchant le seuil de l’église, elle s’était ranimée, comme si elle n’eût dû jamais sortir de cette maison sainte, de ce paradis mystérieux où elle retrouvait son fils, où on lui donnait une fille, où elle voyait Dieu.

Émilie n’avait plus ni couragé apparent; fai fierté visible ; et la joie de se sentir faible, de se dissoudre; pour ainsi dire, dans l’ivresse féminine qui l’accablait; augmentait encore cette faiblesse. Elle venait pour prier, pour pleurer, pour remercier Dieu, et pour se recueillir dévotement; mais à travers sofa émotion pieuse une voix qui chantait sur l’orgue se faisait entendre au fond de son cœur et lui disait :

— C’est cela l’amour !

Elle ne se sentait pas sacrilège d’écouter cette voix, et la volupté chaste qui brûlait en elle, comme un encens, ne lui donnait aucun remords. Elle était tremblante, et se trouvait redevenue petite fille, disposée à l’extase, ainsi qu’au jour de sa première communion, en même temps qu’elle écoutait les premières harmonies de la femme aimante. Tout au fond de son cœur, la pensée vaillante qui se laissait volontairement opprimer, se réservait une revanche, et devait lui rendre bientôt l’énergie de la lutte et du devoir. En attendant qu’elle devînt la femme d’un banni, elle voulait être l’épouse charmée de Georges.

L’église de la Madeleine de Troyes avait déjà, en 1821', le privilège des belles cérémonies et d’un luxe que l’église Saint-Jean-du-Marché, sa voisine, lui enviait.

Les dames dévotes eurent donc un spectacle de premier ordre qui ne laissait rien à souhaiter.

Les libéraux souffraient bien un peu de la part excessive accordée par Georges à l’élément clérical, dans la fête de son mariage; mais en 1821, ceux qui criaient le plus contre le clergé n’osaient pas toujours se soustraire aux habitudes religieuses de leur enfance. Napoléon, dont l’influence était encore profonde dans les idées, et l’empreinte visilfie dans les mœurs,avait envoyé ses grognards chanter des TV et des Domine salmm foc imperatorem dans toutes

les cathédrales de l’Europe. 11 malmenait le pape, mais il voulait qu’on respectât les curés. La haine même que la Restauration provoquait contre la congrégation et contre l’influence jésuitique obligeait les libéraux à une sorte d’impartialité dont la religion catholique profitait. Les enterrements civils étaient fort rares, sinon inconnus, et quand Talma mourut, en 1826, l’opinion publique s’étonna et se scandalisa presque de ce qu’il avait refusé les secours de la religion.

La révolution de 1830 se Qt aux cris de: A bas la calotte! qX pourtant, bien peu de gens s’abstenaient d’aller à la messe. La révolution de 1848 s’accomplit sous l’influence de sentiments bien différents. On envoyait Lacordaire à l’Assemblée; on associait les prêtres à toutes les manifestations de la République ; on leur faisait bénir tons les arbres de la liberté, qui moururent de ces bénédictions -là ; mais le goût des offices diminua dans la bourgeoisie, et les mariages, comme les enterrements civils, commencèrent à venir à la mode.

J’indique ces nuances, pour être exact, nullement pour excuser Georges Berroy, qui n’avait pas besoin d’excuse. .

Esprit religieux, âme tendre, il priait avec sincérité aux heures importantes de sa vie, n'avait pas honte de prier, et ne voyait aucune incompatibilité entre sa foi politique et sa foi chrétienne.

Aussi personne ne le blâma, même ceux qui ne croyaient pas comme lui.

Un détail de la cérémonie toucha vivement, mais diversement, l’assistance.

Une des deux demoiselles d’honneur était inconnue à 1 a ville entière.

Venait-elle de Paris? Était-ce une parente de Georges oud’Émilie, arrivée seulement le soir même ?

Grande, belle, vêtue de blanc, ne manquant que d’un voile et d'une couronne pour ressembler à la mariée, qu'elle dépassait de la taille, elle paraissait si heureuse, si émue, elle priait si bien, elle quêta avec tant de grâce, que pendant quelques minutes les commentaires et les interrogatoires devinrent pressants.

Un jeune avocat satisfit la curiosité générale en parlant à sa voisine, qui transmilles renseignements à d’autres voisins.

— C’est mademoiselle Jeanne Nicole.

— Quoi ! la fille du geôlier ?

— Dites l’ange de la prison.

— D'uù vient-elle? tin ne l’a jamais vue !

— Elle ne sort jamais.

— Voilà un singulier choix.

— M. Berroyne pouvait mieux choisir; il acquitte une dette.

— A la place de mademoiselle Delatour, je trouverais la reconnaissance un peu... audacieuse.

LA RONDE 1)E NUIT 25l

— Si c’était mademoiselle Delatour qui l’eût désignée, et qui , après l’avoir désignée, eût voulu la parer elle-même ?

— Elle est très-jolie, cette geôlière 1

— Pourquoi pas?

— Elle a de la distinction.

— 'Je le crois bien ! N’est pas fille degeôlier qui veut.

— L’autre demoiselle d’honneur ne doit pas, malgré tout, être très-flattée I

— Que voulez-vous, madame ! le bourreau de la ville n’a pas de fille qui pût faire le pendant; il a bien fallu se contenter de la fille d’un bonnetier millionnaire. Mais la pauvre fille fait disparate ; mademoiselle Nicole l’écrase.

L’avocat spirituel disait vrai.

Quand la messe fut finie, quand le cortège, aux sons de l’orgue, eut repris le chemin de la porte principale , avant de sortir de l’église , les deux jeunes mariés furent entourés partons les assistants qui leur serrèrent la main, qui leur dirent adieu; car une chaise de poste attelée et la présence du commissaire de police ceint de son écharpe blanche rappelaient tout à coup que celte nuit précédait l’aube de l’exil.

Georges , attendri , distribuait des poignées de main, recevait des accolades, et n’osait s’arracher à ces démonstrations dont chacun était jaloux, pour s’en montrer fier le lendemain.

Pierre Delétang s’approcha, à son tour :

— Pardonne-moi encore, dit-il à son ancien camarade.

— Que veux -tu que je te pardonne ? Mon bonheur?

Pendant ce temps, Emilie, que les hommes entouraient plus discrètement, avait attiré à elle mademoiselle Nicole et lui disait à voix basse :

— Jeanne, voici la moitié de mon bouquet de noces. Vous le garderez, pour le mêler un jour au vôtre. Adieu, ma sœur. Je vous souhaite tout l'amour que j’ai dans le cœur, tout le bonheur que vous m’avez souhaité.

Jeanne se sentait l’égale de la nouvelle mariée.

Elle accepta la moitié de son bouquet et reçut son baiser sans orgueil et sans humilité.

— Si je ne me marie pas, dit-elle, j’irai vous rejoindre...

Émilie parut étonnée, et, l’interrompant :

— Pourquoi ne vous marieriez- vous pas, Jeanne ?

— Comment quitter mon père? Comment lui i trouver un fils qui se résigne à vivre en prison?

— Se résigner avec vous ?

— D’ailleurs, reprit Jeanne en laissant voir dans ses yeux une lumière qui éclairait jusqu’au fond de son cœur, c’est peut-être moi, que vous nommez votre sœur, qui ne me résignerais pas à épouser un homme de ma condition... Si je este fille, je serai

une excellciUe gouvernante pour les petits ‘enfants. Souvenez-YOus-en bien, madame.

— Voulez-vous vous taire, dit Émilie en riant et en lui couvrant doucement la bouche avec sa main gantée.

Jeanne écarta la main et voulut la saisir; mais Émilie lui mit les deux bras autour du cou, et la forçant à s’incliner, puisqu’elle était la plus grande, elle lui donna un long baiser.

Le voile de la mariée les abrita et les réunit pendant une seconde ; si bien qu’il eût été impossible de savoir au juste laquelle des deux, avec sa robe blanche, son voile et la moitié d’un bouquet à la main, était la mariée, la femme de Georges Bei roy.

Les deux époux montèrent dans la chaise de poste, et apres une station à la maison do madame Berroy, où la toilette do noce fut échangée contre un coslume de route, ils partirent, vers deux heures du malin, pour ce long et double voyage de l’exil et de la vie.

Ce que fut le voyage de Georges et d’Émilie, je no veux ni ne puis le décrire. Ce fut un rêve qu’il faut rêver.

En quittant Troyes, au milieu de la nuit, ils se sentaient emportés au galop des chevaux comme par un enlèvement de féerie.

Quand l’enivrement de ce tête-à-tête leur donnait une minute de répit, ils regardaient avec étonnement les champs, les arbres de la route, le ciel, et s’émerveillaient de trouver la nature si belle. Vers le matin, comme ils s’étaient assoupis dans les bras l’un de l’autre, Emilie, la tête sur la poitrine de Georges, et Georges, le visage plongé dans les cheveux d’Émilie, ils furent réveillés au sommet d’une côte un peu rapide, par un vif rayon de soleil qui entra directement dans la voiture et les frappa d’un baiser sur le front et sur les yeux. Ils s’éveillèrent en souriant du même sourire et se trouvèrent l’un et l’autre éblouissants et éblouis dans cette caresse de l’aurore. Ils étaient en effet eux-mêmes une double aurore. Le poète qui les eût vus passer à cette heure matinale, dans cette voiture toujours au galop, eût comparé leur berline au char mythologique. L’amour et la jeunesse, comme des heures matinales, voltigeaient de chaque côté, en semant de fleurs la poussière, blanche comme les nuées d’un Olympe.'

Laissons-les dévorer l’espace, s’enfuir loin de la patrie qui leur paraît ingrate, et galoper vers cette patrie idéale qui n’a pas de frontière, mais où l’on ne se résigne pourtant jamais à mettre sa tombe, parce qu’elle n’a pas eu le berceau. Laissons le voile

d’un entr’acte tomber sur celle partie du drame vrai que nous racontons. L’épisode est doux , il est bon d’j songer.

Quelques mois se passèrent. Georges et Émiiie, arrivés à Amsterdam, consacrèrent d’abord plusieurs jours au clioix, à l’arrangement d’une maison. Georges n’en trouvait jamais d’assez jolies ; Emilie n’en trouvait jamais d’assez retirées, d’assez closes. Il eût voulu que la demeure de l’exilé français fît honneur à la France et envie aux voyageurs errants. Elle eût souhaité que personne autre qu’Anthyme de Mussé ne vînt frapper à la porte de leur bonheur, et n’introduisît un regard curieux dans ce nid qu’elle voulait duveter de sa tendresse.

Il nous a été permis de parcourir les pages, aujourd’hui jaunies, de la correspondance échangée entre les bannis et leurs parents. Nous ne ferons que de courts emprunts à cet herbier qui a gardé ses parfums dans ses feuilles desséchées.

Emilie, entre autres choses, écrivait à sa mère, une semaine après son arrivée :

« Je t’ai donné, chèr!' maman, le numéro et

la lettre de la série à laquelle appartient notre maison. Ne les oublie pas. Les adresses sont ici fort compliquées; et les fadeurs hollandais, qui sont des gens méthodiques, ne se permettraient pas d’aller sonner de porte en porte, pour découvrir M. Georges Berroy et sa femme, tout le long du Keizengracht,

si l’adresse n’était pas exactement, régulièrement et complètement mise sur la lettre. >

» Nous habitons sur le bord du plus beau canal, dans le plus beau quartier; mais nous n’habitons pas la plus belle maison. D’ailleurs, il n’y en a pas de plus belle : toutes se ressemblent. Georges trouvait celle-ci trop petite. Nos deux cœurs y tiennent, tout gonflés qu’ils sont d’espérance, de réalité et de souvenirs ; je la trouve suffisante.

» On dit qu’Amsterdam ressemble à Venise, à cause des canaux. Je n’ai pas vu Venise ; mais promène-toi dans certains quartiers de Troyes, dans les rues de la Grande ou de la Petite-Tannerie, par exemple, et tu pourras voir, respirer même certains canaux d’Amsterdam. Cette ressemblance m’a frappée. Peut-être avais-je une grande disposition à la trouver.

» Mais le Keizersgracht (il paraît que cet éternuement signifie le canal de l’Empereur) ne peut être comparé à rien de Troyes. Si l’eau qui passe, passait plus vite, ce serait fort joli, en tout temps et à toute heure. Des arbres majestueux qui portent le ciel sur . pilotis bordent les quais et jettent une ombre charmante et verdâtre sur les maisons en briques rouges. Je te le répète, toutes les habitations se ressemblent; elles ont toutes la même hauteur, le même bord du toit en escalier, le même escalier au dehors, pour descendre à une petite cuisine située dans la cave,

comme l’atelier de nos tisserands de la rue de la Corterie et de la rue du Bois, le même escalier de six marches pour atteindre à la porte d’entrée, le môme jardinet dans la cour, le même escalier, enfin tout droit, tout perpendiculaire, pour grimper au premier étage, le même air penché qui me fait rire.

» Cet air penché, c’est la grâce des habitations ; mais quand les habitations deviennent trop gracieuses et menacent les passants, on les démolit. Tous les édifices, ceux des particuliers, ceux du roi, ceux du bon Dieu, sont également posés sur pilotis ; quand les pilotis cèdent au poids, la maison s’enfonce. En attendant, nous dormons sur des'écbasses, et si un tremblement de terre ou de marais retournait tout £f coup les maisons et les palais, au lieu de toits en échelons, [on verrait une forêt d’arbres sciés par le milieu. Mais nous ne sommespas ici, je l’espère, pour voir des tremblements de terre et des révolutions.

» Notre maison tiendraitfacilement dans la tienne. Quand nous reviendrons, nous essayerons de te la rapporter. Elle a des petites fenêtres à guillotine, comme celle de la petite salle sur le jardin, et des carreaux verdâtres qui semblent nous mettre en bouteilles.

» Tu as entendu parler de la propreté hollandaise ; c’est la gloire et le supplice des ménagères. Le salon est soigneusement lavé au beau milieu, quel-

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