La rose blanche, frère Jean, les amours de chiffonnette
Mon histoire commence avec le printemps : non pas le printemps transi du calendrier, qui grelotte sous les giboulées de mars, mais levrai printemps du bon Dieu, qui fait chanter les buissons fleuris sous le soleil de mai. Je me souviens que c était un mardi matin : il v avait marché aux fleurs sur la place de la Madeleine.
Le marché de la Madeleine est pour les Heurs de Taris ce que le bazar de Smyrne est pour les femmes d'Orient : on les examine, on les critique, on les dédaigne, on les convoite, on les regarde par-dessus l'épaule; on s'arrête devant des orgueilleuses, épanouies dans l'insolence de leur beauté; on passe, sans retourner la tète, devant la modestie parfumée. Jl était encore de bonne heure, et cependant il y avait déjà foule. Les dilettanti des jardins savent
Il I
que c'est le ma'in qu'il faut faire sa cour aux roses. C'est à leur petit lever qu'on obtient les plus précieuses faveurs. Les pleurs de l'Aurore, comme disaient nos pères, leur donnent une fraîcheur éclatante, et leurs douces senteurs s'exhalent plus pénétrantes et plus suaves. Chacun faisait sa provision de la journée. Un gros homme, chargé de breloques, et suivi d'un groom noisette, achetait un bouquet de camellias ; deux grisettes se disputaient un pot de réséda ; un jeune homme au teint brun, à la moustache noire et à la tournure militaire (c'était un commis des Villes de France), se contentait d'un œillet rouge, qu'il mettait à sa boutonnière. A trente pas on le prenait pour un décoré, et à trois, pour un sot : il était content.
Une calèche, dont la capote était relevée, déboucha tout à coup delà rue Royale, au trot allongé de deux chevaux anglais; la poussière des roues indiqu-iit une promenade matinale au bois, dans les allées solitaires que n'arrosent point les jardiniers du grand parc. Deux jeunes femmes occupaient le fond de la voiture. La banquette de devant était couverte d'une moisson de fleurs sauvages et de branches d'aubépine. Les deux femmes avaient fourragé dans les buissons.
La voiture s'arrêta à l'angle de la place et du boulevard : un valet en petite livrée abaissa le marchepied, et la plus jeune de nos deux promeneuses sauta
légèrement à terre. L'autre resta étendue au fond de la calèche, étouffant un domi-baillement. Elle s'était levée trop matin, et la poésie du bois lui faisait regretter son lit. Sa compagne suivit un instant la contre-allée du marché, et s'engagea bientôt au milieu des étalages. Tous les promeneurs se retournaient pour la voir, mais sans songer à la suivre, comme il arrive parfois aux femmes qui vont seules au marché aux fleurs. 11 y avait en elle une sorte de dignité simple, qui s'ignorait elle-même, mais qui commandait involontairement le respect aux autres. Elle était de celles qui peuvent traverser à pied tout Paris sans rencontrer autre chose que l'admiration discrète. Sa toilette du matin était cependant des plus modestes : un chapeau de paille et line robe de toile ; mais ce n'est pas à la robe que l'on reconnaît la déesse. Quand elle relevait ses longues paupières frangées de cils bruns, il s'échappait de ses yeux des rayons avec le regard, et les fleurs elles-mêmes semblaient relever la tête pour lavoir. Elle était grande; mais sa démarche était si élégante, et ses petits pieds si légers, qu'elle semblait glisser, et l'on entendait à peine le craquement de sa bottine sur le sable fin. Les marchands ne se permettaient guère de lui adresser la parole : ils se contentaient de la regarder en lui montrant leuis Heurs. Elle les remerciait avec un beau sourire, qui devait les rendre heureux pour le reste de la jour-
née. D'un de ces sourires-là un poète eût vécu deux mois. Elle s'arrêta presque au bout de la place, devant l'humble baraque d une pauvre femme qui semblait la connaître, car elle lui dit en la voyant : « Dieu vous bénisse, mam'zelle Hélène! Allezvous m'étrcnncr?
— Oui! répondit Hélène, donnez-moi ce petit rosier.
— A vot' service, mam'zelle, le rosier et toute la boutique avec! mais vous choisissez mal : il n'a qu'un bouton et il n'aura qu'une fleur.
— C'est pour cela que je le prends! » répondit celle qu'on appelait mademoiselle Hélène. Elle paya sans marchander, jeta aux drôles en médaille qui la suivaient quelques sous pour avoir le droit de se servir elle-même, et elle emporta l'arbrisseau.
La voiture qui l'attendait reparti 1 au grand rot, et, quelques minutes après, elle s'arrêtait dans la cour d'un élégant hôtel de la rue du Helder. La jeune fille, son rosier à la main, monta lestement deux étiges sans attendre sa compagne, traversa un appartement somptueux, salua de la main deux jeunes gens qui lisaient Y Entracte et \e Figaro dans le salon, et s'enferma dans sa chambre Sans doute elle avait couru trop vite, car le cœur lui battait quand elle posa le rosier sur sa cheminée, en murmurant à demi-voix : « S'il n'aimait pas les roses blanches! »
Elle dénoua ses rubans cerise, jeta son chapeau
sur le lit, passa la main sur ses bandeaux lustrés, atteignit un verre sur sa toilette, et soigneusement, goutte à goutte, arrosa la plante délicate.
Puis elle prit une broderie anglaise, s'assit à la fenêtre, et travailla en rêvant.
Orpheline, et pour toute fortune n'ayant que ses dix-huit ans et ses yeux noirs, Hélène vivait chez sa tante Honoria, une très-jeune tante, chanteuse des plus applaudies, et qui faisait tourner mille tôles avec une roulade. Jusqu'à la mort de sa mère, qu'elle avait perdue depuis moins d'un an, Hélène avait vécu en province, de la vie humble et retirée d'un ménage pauvre dans une petite ville. Elle n'avait même pas de cousin! La gêne pouvait paraître d'autant plus pénible à madame ïïelatour, qu'elle avait, comme on dit, connu des jours meilleurs ; mais on ne l'entendit jamais se plaindre, et, si elle s'attristait quelquefois, c'était seulement quand elle pensait à sa fille. Hélène aimait sa mère, et sa pensée, à elle, n'allait jamais au delà de cette intimité douce et pure qui suffisait à son cœur. Quand après une longue semaine, tout occupée de petits travaux et toute remplie de petites choses, elle allait, le dimanche, à l'issue des vêpres, faire une promenade sous les beaux platanes du Grand-Cours, qui ombragent les flots noirs de l'Orne, écoutant la musique du régiment, causant avec sa mère, et regardant la prairie immense, dont la verdure claire