IX ROSE BLANCHE
est émaillée de llcurs qui rient dans l'herbe, elle était heureuse, et ne s'apercevait point que les messieurs de Caen la regardaient beaucoup, et que les lieutenants de la garnison retroussaient leurs moustaches en passant près d'elle.
Madame Delatour mourut subitement, et la pativre Hélène se crut seule au monde. Mais Honoria, une sœur de madame Delatour, beaucoup plus jeune qu'elle, et avec qui l'on n'échangeait que des le très rares et courtes, tomba du ciel dans la maison de l'orpheline. Sans doute ce n'eût pas été précisément la compagne que la mère d'Hélène eût choisie pour sa fille. Mais c'était sa plus proche, ou, pour mieux dire, sa seule parente; elle fut bonne pour sa nièce, et amortit autant que possible ces premiers coups de la douleur qui frappent si cruellement sur un cœur jeune et encore étranger aux épreuves rudes de la vie.
Honoria emmena sa nièce à Paris, et l'établit dans une petite chambre coquelte de son bel appartement. Les premiers huit jours se passèrent dans la solitude sévère du grand deuil, et Honoria fut remplie pour Hélène des attentions les plus exquises : elle pleura avec elle ; la naïve enfant, malgré sa douleur, se laissait pénétrer par le charme de cette intimité parée de grâces. Les chanteuses ont presque toujours des cœurs d'or; seulement la tète est un peu légère. Honoria fit donc à sa jeune parente
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le sacrifice méritoire de ses distractions parisiennes ; elle ferma sa porte pendant toute une semaine, ne , se permettant qu'une sortie ou deux, peut-être trois, seulement pour prendre l'air. L'élégante pensionnaire de l'Académie impériale de musique mena huit jours durant la vie simple et éminemment calme d'une petite bourgeoise. Mais un matin la tante, d'assez bonne heure, entra dans la chambre de sa nièce, caressa ses beaux cheveux, essuya ses larmes avec un baiser, et lui dit : « Ma chère Hélène, je n'ai cent mille livres de rente qu'à la condition de les gagner, et mon directeur, dont je suis la très-humble servante, quand il n'est pas mon très-humble serviteur, m'a fait prévenir ce matin que l'Opéra avait besoin de mes services. Hélas! ma pauvre enfant, les deuils de théâtre sont encore inoins longs que les deuils de cour, et on les porte en rubans roses. Je rentre demain dans mes rôles, et aujourd'hui dans mon salon. Je te laisse libre : cette chambre est ton petit domaine, et tu n'en sortiras qu'à ton gré : mais je te préviens que la maison est bien fréquentée. J'ai trois ducs, deux princes, un ministre, quatre ambassadeurs et un poète. Je ne parle pas des autres. Tu les verras tous : c'est la fleur des pois de cet hiver. Tu m'aideras à faire les honneurs du logis : c'est toi qui offriras le thé... enfin, je veux que tu sois heureuse!... Mais adieu, il
faut que j'aille à la répétition : tu déjeuneras seule. »
La beauté d'Hélène fit sensation dans le salon de la chanteuse, et, si l'étoile d'Honoria ne pâlit pas, elle fut du moins forcée d'avouer qu'il y avait deux astres rivaux dans le même ciel. Elle n'en éprouva pas la moindre jalousie; elle.était aussi fîère des succès de sa nièce qu'elle était heureuse des siens. Il est vrai qu'Hélène triomphait avec une modestie aimable; elle n'était ni éblouie ni enivrée, et sa réserve était un charme de plus, au milieu d'un monde dont l'ingénuité n'est pas la première vertu. Le prince Max, un jeune Russe qui lui faisait la cour, disait parfois qu'elle l'empêchait de finir ses phrases, rien qu'en regardant sa robe noire.
Au bout de six mois elle prit les rubans violets et accompagna, mais rarement, sa tante au théâtre.
Au moment où notre récit commence, on va dire la messe du bout de l'an pour madame Delatour; Hélène a quitté son deuil, et, si la mélancolie rêve encore dans ses yeux, des distractions plus fréquentes viennent animer peu à peu sa vie. La tante et la nièce s'aiment toujours beaucoup, mais peutêtre l'intimité n'est-ellc plus aussi abandonnée : chacune a ses secrets, et les deux femmes se devinent réciproquement plus qu'elles ne se confient l'une à l'autre.