SCENE VIII
LA COMTESSE, CONTRAN.
La comtesse a cinquante ans. Elle est mise avec beaucoup de recherche. Face à main, sous ses cheveux blancs, elle est encore jolie.
TjA comtesse, elle parle comme une précieuse, mais sans être très ridicule.
Eh bien, mon ami, quand vous aurez fini...
GONTRAN
C'est parce que je pensais à la fille à Bezout. Figurez-vous, madame...
LA COMTESSE
Monsieur le comte de LigneroUes est chez lui ?
GONTRAN
C'est vous, la dame ?... Oui... Il est dans sa chambre?, M. le comte. Il fait sa barbe... Il va venir tout de suite. A.s?eyez-vous donc... Vous n'avez que l'ohoix.
LA COMTESSE, s'asseyant sur le canapé C'est bien, mon ami, laissez-moi.
GONTRAN
Jamais d' la vie!
Vous dites ?
GONTRAN
Jamais d'ia vie... M'sieu l' comte m'a dit: « Faut pas qu'on s'enuuye. » Alors je reste avec vous... On va causer un brin...
LA COMTESSE
Quel malotru I
GONTRAN, à la comtesse qui allait se lever.
Non, non, vous dérangez pas. J'vas m'asseoir là. J'veux bien rester avec vous...
LA COMTESSE
Je me passerai très biende votre compagnie, mon garçon.
GONTRAN
Vous dites ça parce que vous avez peur que j'm'embête... Mais ça fait rien. Je reste avec vous... Seulement, à une condition, c'est que vous n'ferez pas comme la fille à Bezout.
LA COMTESSE
Pour qui me prenez-vous, mon ami ? Je suis la comtesse...
GONTUAN.
Je sais, je sais... Ça s'est bien passé, le voyage?. Il a plu un peu, tout à l'heure, pas vrai ?
LA COMTESSE, elle se lève et passe à droite.
C'est une gageure, je pense.
GONTRAN
Vous pouvez pas tenir en place, hein ! C'est le chemin de fer... Ça vous fourmille dans' les mollets ? Dites ? s'pas qu'ça vous fourmille dans les mollets?
LA COMTESSE
Je ne sais, en vérité, quel nom donner à ce butor I
CONTRAN, avec condescendance.
Vous pouvez m'appeler Contran... Je veux bien... Et vous savez... vous serez la première... D'abord, parce que... les femmes,., il en est pas entré une seule ici depuis six ans...
LA COMTESSE
Monsieur le comte?...
GONTRAN
Il les a en horreur... autant que moi... C'est pas peu dire... Pouvez demander à la fille à Bezout.
LA COMTESSE
Quand M. le comte est en voj^age...
GONTRAN
En voyage? Il n' voyage point... Il ne bouge pas d'ici, m'sieu V comte... à cultiver ses rosiers... Si vous croyez qu'on arrive à trouver la rose bleue en s' promenant, vous s* trompez, la p'tile mère.
La rose bleue, vous dites?
Je dis : vous s' trompez, la p'tite mère.
LA COMTESSE
Non... Vous dites qu'il a trouvé la rose bleue...
GONTRAN
Même que ça va s'ouvrir aujourd'hui. M'sieu 1* comte a dit qui l'appellerait... Attendez donc... c'est un p'tit nom d' femme... à preuve que j'y faisais des observations, à ce sujet-là...
LA COMTESSE
Quel nom?...
GONTRAN
Attendez... La... La... Oui, c'est ça : la rose Lucienne.
LA COMTESSE, à part.
Mon nom ! (Elle aperçoit sou portrait.) Mon portrait !
GONTRAN
Dites donc... j'y pense... j' suis là à bavarder... Vous avez peut-être faim... ou soif...
LA COMTESSE
Merci.
GONTRAN
Sans cérémonie, vous savez... Moi, une bonne miche de pain avec un peu de raisiné...
LA COMTESSE
Merci.
GONTRAN
Ou un verre d' vin? C'est un coup d' vin, que vous voulez ?
LA COMTESSE
Non.
Un silence.
GONTRAN
Quoiqu'on dirait bien, maintenant !...c'tte annéeci n'a pas été bonne pour le bétail... Ah! v'ià M. le comte, (a part.) Il était temps; j' savais pas quoi lui raconter. (Haut.) A vous revouer, madame, (il lui tend la main. La comtesse ne le voit pas. — Contran en sortant par la gauche, au comte.) A s'a pas ennuyée.