SCENE IX LA COMTESSE, LE COMTE
LE COMTE
Madame...
LA COMTESSE
Monsieur...
Saluts cérémonieux. Un silence.
LE COMTE, lui désignant un siège à droite.
Je VOUS en prie...
Il s'assied près d'elle.
LA COMTESSE
Pardonnez-moi, monsieur, de venir troubler la douce quiétude de votre retraite.,, et d'arriver plus
tôt qu'il n'était convenu... je sens toute l'incorrection de cette visite précipitée, et je m'en excuse.
LE COMTE, ému.
Mon Dieu, ma ch... madame. Hum!
LA COMTESSE
Gomment?
LE COMTE
Je... je vous demande pardon... Je ne... je veux... Enfin, je suis un peu ému... vous comprenez, après six ans de séparation... vous revoir tout à coup... vous que j'ai tant aimée!... (il ravale sou émotionet se force à rire.) C'est bête, n'est-ce pas... seulement, on n'est pas maître do ça... Ça vous prend là, à la gorge... Mais vous-même...
LX COMTESSE, également émue.
Vous... vous trompez ; je vous assure que vous vous trompez... Je... certainement, non... vous faites erreur...
LE COMTE
Mon Dieu... ne vous en défendez pas trop... Gela n'aurait rien que de trop naturel... Revoir quelqu'un avec qui on a passé vingt-cinq années de sa vie... ça surprend toujours un peu... même si on ne l'aime plus.
LA COMTESSE
C'est mon cas... Un peu de surprise en effet.
LE COMTE
Moi aussi... (il tousse.) Hum! Hum!
LA COMTESSE, de même et s'installant pour parler.
Hum... Huml... Il s'agit de votre petite filleule, et c'est elle seule qui est l'objet de ma visite.
LE COMTE
Parfaitement. 11 s'agit de ma petite filleule.
LA COMTESSE
Je...
LE COMTE
Tout de même... Quand je pense que nous avons eu le triste courage de nous séparer, après vingtcinq ans de bonheur.
LA COMTESSE
Oh! oh! De bonheur!
LE COMTE
Mais certainement... Nous étions des époux très unis... Nous étions très heureux.
Vous, peut-être,
LE COMTE
Et vous aussi, Lucienne,
LA COMTESSE
Monsieur...
LE COMTE
pardon... madame... Donc, cette pauvre petite Juliette,..
LA COMTESSE
Vous m'avez incessamment trompée... depuis la première année...
LE COMTE
Mais puisque vous ne le saviez pas!
LA COMTESSE
C'est cela... Tout à l'heure, vous allez dire que les torts étaient de mon côté.
LE GOMTK.
Non certes, non; c'est moi qui ai eu tort... le grand tort de me faire pincer, à cinquante ans, comme un collégien.
LA GOMTESSK.
Ne parlons pas de cela...
LE COMTE
Vous avez raison.
Ce qui est passé est passé.
LE COMTE
Ce qui est passé, est passé.
LA COMTESSE
Parlons de l'objet de ma visite.
LE COMTE
C'est cela, parlons de .Juliette... Vous croyez que vous avez eu absolument raison, vous, de me quitter comme vous l'avez fait, lorsque vous avez appris...
LA COMTESSE
(uu temps.) J'ai su que votre filleule, devenue orpheline, avait été recueillie par vous, et cela m'a fait plaisir...
LE COMTE
Pourquoi?
LA COMTESSE
Pourquoi? Parce que... pour rien.
LE COMTE
Parce que vous aVez été satisfaite de voir qu'il n'était pas tout à fait un méchant homme, ce mari que vous avez fui dans an moment de colère...
LA COMTESSE
Comment ne comprenez-vous pas le chagrin que j'ai éprouvé, toute... vieille que j'étais déjà, en apprenant que vous m'aviez menti pendant toute la durée de notre mariage, et que vous ne m'aviez jamais aimée.
LE COMTa, vivement.
Gomment! mais c'est une erreur, mais c'est faux ! c'est absolument faux !
LA COMTESSE
Vous ne m'avez pas trompée?
LE COMTE
Si! mais quand vous dites que je ne vous aimais pas, vous faites une erreur énorme...
LA COMTESSE
Ah!
LE COMTE, toujours très convaincu.
Mais certainement! Je vous ai tronipée, mais je n'aimais que vous. Voilà ce que les femmes ne veulent pas comprendre! Elles ne veulent pas... Mais ça n'a aucun rapport, vous entendez, aucun!
LA COMTESSE
C'est bien.
LE COMTE
Vous en convenez.
LA COMTESSE
Non. Vous ne supposez pas que je suis venue ici pour discuter sur ce chapitre...
Je ne le suppose pas du tout... Seulement, vous me...
LA COMTESSE
Parlons de Juliette.
LE COMTE, avec impatience.
C'est ce que je demande depuis le commencement de notre entretien. Parlons de Juliette.
LA. GOMTESSli.
Pourquoi vous le cacherais-je, après tout? J'ai été en effet très touchée de ce que vous avez fait en la recueillant. Et cela a remué en moi je ne sais quel fonds de maternité sans emploi.
LE COMTE
Vous avez toujours été très bonne... Quand j'ai su notre départ, je n'ai pas voulu y croire... Nous avions été un ménage si uni, si exceptionnel... En vingt-cinq aus vous ne m'avez pas coûté unelarme... et je ne vous avais jamais fait de chagrin, moi non plus.
LA COMTESSE, très détaillé.
C'est justement pour cela, mon ami... (un temps.) Je me suis donc intéressée, de loin, à cette enfant. J'ai bien souvent retenu une grosse envie de vous écrire...
LE COMTE
Pourquoi ne l'avez vous pas fait...
LA. COMTESSE
Je l'ai fait.
Plus tôt 'f
LE COMTE
LA COMTESSE
Je ne sais pas... L'orgueil, peiit C'tre... Enfin, ces
jours-ci, en songeant que cette petite allait avoir neuf ans, je me suis décidée... vous m'avez répondu une lettre charmante, et j'en ai eu tant de plaisir que je n'ai pu attendre la date fixée par moimême pour mon arrivée : j'ai pris le premier train, et me voilà.
* LE COMTE
Faut-il que j'aie été sot, imbécile, idiot! de conserver ces lettres... Enfin ! c'est vrai, aussi! Si je ne les avais pas conservées, vous ne les auriez pas trouvées, et si vous ne les aviez pas trouvées, vous ne seriez pas partie.
LA COMTESSE, avec un sourire triste.
Evidemment, mais vous les avez conservées, je les ai trouvées et je suis partie. Votre plus grand tort, d'ailleurs, ce n'est pas de les avoir gardées.
LE COMTE, vivement.
Mais si 1 mais si!
LA COMTESSE, doucement.
Non. C'est d'avoir permis qu'on vous les écrivît.
C'est juste... (a part.) Je n'y aurais pas pensé, moi, à ça.
Un silence.