SCENE X Les Mêmes, JULIETTE
LE COMTE
La voilà. Madame, je vous présente Juliette, ma petite filleule.
JULIETTE, après une cérémonieuse révérence.
Croyez, madame la comtesse, que j'apprécie tout l'honneur...
LA COMTESSE, bas, au comte.
Mais elle est très bien !
LE COMTE, à part.
Ah! la petite rouée !
JULIETTE
Je suis sûre', mon cher parrain, que vous n'avez pas pensé à demander à madame à quelle heure elle désirait qu'on servît le dîner?
LE COMTE
Non, en effet!
JULIETTE
Excusez-nous, madame... Les hommes, vous le savez, n'entendent rien à tous ces détails.
Je suis charmée, mademoiselle...
JULIETTE
Débarrassez-vous, je vous en prie, (a son parrain.) Gomment n'avez-vous pas... (a. la comtesse.) Ce sac... votre parapluie... (Elle prend ces objets et les donne au comte qui les porte au fond.) Permettez-moi de vous aider...
Elle monte sur le canapé pour aider la comtesse à retirer sa voilette et son chapeau.
LA COMTESSE
Merci mille fois, mademoiselle.
JULIETTE
C'est à moi de vous remercier, madame... (Elle va pour porter le chapeau au fond. .Tout î coup, avec admiration.) Ohl oh I le délicieux chapeau... c'est d'une distinction!... d'une nouveauté!... d'un imprévu!... à la fois original et discret.
LE COMTE, bas, à Juliette.
A.h! ça, gamine, où diable as-tu appris tout ça? Tu t'y connais donc, en chapeaux I
JULIETTE, de même.
Tais-toi donc! Ça se dit toujours, entre femmes, quand on se décoiffe.
LA COMTESSE, au comte qui l'aide à retirer son manteau.
Je vous félicite, mon clier ami, cette enfant a beaucoup de goût... Et pleine de savoir vivre!...
• N'est-ce pas... Elle est toujours comme ça. JULIETTE, revenant.
A la bonne heure. Maintenant, madame, vous
n'avez plus l'àîr <le nous faire une visite... vous avez l'air d'être chez vous... c'est ce que nous voulions.
On s'installe pour causer. Juliette va prendre une
des chaises de droite et s'asseoit près de son parrain qui est sur le fauteuil.
LA COMTESSE
Votre parrain, mademoiselle, m'avait dit beau- ' coup de bien de vous, mais pas assez encore.
JULIETTE
Vraiment, madame, vous me rendez confuse... (Un temps.) Et quelles nouvelles, à Paris, dans la quincaillerie?
LA COMTESSE
Vous dites?
LE COMTE, bas.
Tais-toi donc !
JULITTTE.
Mais je t'assure que ça se dit...
LE COMTE, haut.
... Dans le faubourg Saint-Germain... Elle a un petit défaut de prononciation... Elle demande quelles nouvelles...
LA COMTESSE
J'avais cru entendre...
LE COMTE
Non, non, non. Elle a dit dans le faubourg Saint- Germain...
LÀ COMTESSE
Elle a déjà la notion de sa situation sociale...
c'est fort bien, (a Juliette.) Gela vous intéresse, mon enfant.
JULIETTE
Mon parrain me parle souvent des grandes familles... Les Latour-Ghâlonsl...
LA COMTESSE
Ma mère était une Latour-Ghâlons...
JULIETTE
Vraiment, madame.
LA COMTESSE
Nous sommes alliés, également aux princes de Groïj, branche étrangère... par matante d'Eymont, qui était une d'Espar...
JULIETTE, faisant la dame.
Ah I très bien... très bien, très bien... Je suis charmée... J'avais le plus vif désir de vous connaître, madame!...
Vraiment.
LE COMTE, la-tirant par la robe.
Hum!
JULIETTE, bas.
Je t'assure que ça se dit.
JULIETTE
Mon parrain me parle si souvent de vous... madame...
LE COMTE, à part.
Qu'est-ce qu'elle dit!
LA ROSE BLEUK 45
JULIETTE
... Et bien souvent, le soir, il interro npt la causerie, pour contempler votre portrait... pendant de
longs instants!
LA COMTESS
Ah!...
JULIETTE
Oui...
LE COMTE
Si vous voulez bien y consentir, madame, cette enfant va se retirer.
Pas du tout.
JULIETTE
Madame me permettra bien, auparavant, de lui dire une petite fable?...
LA COMTESSE
Je n'osais vous en prier, mademoiselle.
JULIETTE, au comte.
Tu vas voir comme j'imite bien la petite voisine. En imitant une enfant prétentieuse et sotte :