‹ La rose bleue: comédie-vaudeville en un acteChapitre 4 sur 24 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

JULIETTE, puis GONTRAN.

Au lever du rideau, Juliette, neuf ans, très simplement mise, est assise au milieu à droite et feuillette un album de photographies.

Tout à coup, entre, par la gauche, Contran, vingt-un ans, gros paysan naïf, il est en costume de jardinier.

GONTRAN, donnant les signes d'une grande frayeur.

Ah ! mon Dieu I mon Dieu!...

Il tombe lourdement dans le fauteuil de gauche.

JULIETTE, se levant et allant à lui.

Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qu'on t'a fait?

GONTRAN

Heul Heu !

Il pleure bêtement.

JULIETTE

On te courait après ?..

GONTRAN

Hi I Hi ! Hi !

JULIETTE

Pleure donc pas comme ça... à ton âge! On te courait après et tu t'es cavale?

GONTRAN

Voui.

Qui qu'c'était? Un cabot?

GONTRAN

Un cabot ?

JULIETTE

Un chien , quoi! Tu ne comprends done pas le français. C'était un chien?

GONTRAN

Non.

JULIETTE

Un type?

GONTRAN

JULIETTE, à part.

Un homme?

CONTRAN.

Non. (ri se met debout avec difficulté.) Une femme!

JULIETTE

Une femme !

GONTRAN, terrifié.

Une femme !... La fille à Bezout I

JULIETTE

Vrai...

GONTRAN

Voui. (il se remet à pleurer.) Ili ! Hi! Tli I

Pauv' gars! (Elle lui essuie les yeux.) Raconte ça à ta petite Juliette.

4 LA RCSr BLEUE

GONTRAN

Voiià: j'étais dans le jardin, je coupais les roses fanées... Il ne me restait plus que deux cent dixneuf rosiers à faire.

JULIETTE

Sur cinq cents...

GONTRAN

Sur cinq cents... V'ià que par dessus l'mur, j'vois la tète à la fille à. Bezout. G'est-y qu'elle était montée sur son âne ou quoi? Quoique vous pensez?

JULIETTE

Va toujours.

gDntran.

Je me demandais si c'était qu'elle était montée sur son âne... (Après réflexion.) Enfin ça, c'est comme si on vous demandait pourquoi que les coqs ne pondent que tous les dix ans. On ne le saura ja^ mais.

JULIETTE, pouffant.

Ça pond, un coq ?

t GONTRAN.

Voui, et dans l'œuf, y a un serpent... Alors... Ou qu'j'en étais... Ah! voui I J'y tourne le dos, à la fille à Bezout. Seulementj la porte était ouverte, celle du jardin. Alors comme j'allais commencer mon... quatre cent et je ne sais plus combien ième rosier, j'sens qu'ça m'chatouille dans le cou. Je m'dis au dedans de moi-même, c'est une mouche. Attends un peu, tu vas passer un mauvais quart d'heure... J'y tape dessus. Pan 1 (il fait le geste.)

Ça me. r'chatouille encore... plus fort... Je m'dis en dedans de moi-même.... Pour que ça gratte comme ça, faut qu'ça soye un n'hanneton... S'pas?

JULIETTE

C'était la fille à Bezout.

GONTRAN

Qui qui vous l'a dit ?... Alors aussi vrai que j'm'appelle Gontran.

JULIETTE, riant.

C'est pourtant vrai que tu t'appelles Gontran !

GONTRAN

Gontran Ratouillard... C'est m'man qu'a voulu ça... Parce que, comme on avait un nom de famille un peu commun, elle a voulu qu'ça s'balance... Elle m'a dit: « T'auras un joli petit nom pour les duchesses, si que t'en fréquentes » ... Alors, vous comprenez.,..

JULIETTE

Non.

GONTRAN

Une femme ici I Si monsieur le comte m'avait vu ! Qu'est-ce qu'il aurait pensé de moi!

Mon parrain ne veut pas que...

GONTRAN

Quand il a venu s'installer ici dans l'pays avec nous... Vous aviez trois ans... il y en a six de ça... y en a-t-y six ? Bougez pas... (il compte sur ses doigts). Trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf... C'est-y neuf qu'vous avez ?

6 Là rose BLEUB

JULIETTE

Neuf ans.

GOXTRAN.

C'est bien ça... Qu'est-ce que je disais?

JULIETTE

Quand parrain...

GONTRAN

Ahl voui! J'avais quinze ans... J'en arais-t-y quinze? Bougez pas... (il va pour recompter sur ses doigts.) Seize... dix-sept...

JULIETTE

Va donc... va donc... T'en avais quinze... Parrain t'a dit ?

GONTRAN

Monsieur le comte m'a dit: « Si jamais tu laisses entrer une femme dans la maison, j'te flanque à la porte ? » Et il me l'a répété bien souvent. « Je viens m'enterrer ici, qu'il disait, pour ne plus voir un seul de ces animaux-là.... Ils vous ont fait du mal, que j'y ai demandé : Voui, qu'y m'a répondu. » ,^'est pour ça que c'est moi que j'suis vot' bonne. ^

JULIETTE

Ben, il n'a pas toujours été comme ça, parrain.

GONTRAN

Qui qui vous l'a dit?

JULIETTE

Viens voir ce que j'ai trouvé. (Elle le comlnit nnprès de la chaise sur latiuellc elle a laissé l'album.) En v'ià-t-il, hein ? Et des jolies I

LA ROSE BLEl'E 7

GOXTRan, assis et regardant l'album.

Oh J... c"te p'tile... Et c'te grosse ? Et c'ie mince î Eu vlà-t-il! En vliU-il ! Et c'te boulotte... A rsemble au portrait d'ia République qu'est chez m'sieur Tmaire.

JDLIKTTS.

Et celle-là...

GOKTRAN, convaincu.

Celle-là, a vient d'iaver ?

JULIETTE

Hein?

GONTRAN

Voui, a vient de laver son linge.

JULIETTE

A quoi qu'tu vois çaf

GONTRAN

Elle a ses bras retroussés.

JULIETTE, riant.

Ah! Gontran! (Elle rit.) C'est une dama décolletée on toilette do bal..

GONTRAN

Vous voulez s'iîohe de moi ! A vient d'iaver... Ou alors, si a n'viont pas dlaver, c'est une nourrice.

JULIETTE

Chut! vlà parrain... Non,. J'ai eu peur... Replace toujours i;a dans le bahut...

Il oWil.

GONTRAN. redescendu.

Si la lille à Bezout est partie, j'm'en vas retravailler.

Non. Reste là.

J'veux ben.

On va jouer.

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