PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
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Par une calme après-midi de septembre, un jeune trappiste creusait une fosse dans le cimetière de son couvent; c'était la fosse encore anonyme, à laquelle avaient travaillé tour à tour les religieux du monastère, le trou béant où devait reposer, dans la paix du Seigneur, celui d'entre eux qui mourrait le premier.
Un orage était survenu, la veille; et, la fosse ayant été comblée à demi par un éboulement, le Prieur avait envoyé Tun de ses moines au cimetière, pour la remettre en état.
Ce moine était brun, grand et maigre ; son visage et ses mains avaient une couleur de bronze pâle, et ses yeux noirs semblaient fort doux. Il maniait sa
pelle avec lenteur, et il souriait intérieurement à de beaux rêves imprécis, qui mettaient de vagues lumières sur son front.
Depuis sept ans, il n'avait pas parlé — car les trappistes ne doivent converser qu'avec les bêtes ou qu'avec Dieu — et ses lèvres n'avaient dit au prochain que la phrase permise aux moines de la Trappe, les quatre mots funèbres qu'ils se murmurent à Toreille, dans les joies mystiques de la communion :
«Frère, il faut mourir î »
Il se nourrissait de pai-n noir, de légumes et d'eau, il travaillait dans les champs, depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil ; et il dormait, tout habillé, sur la dure, les quelques heures de la nuit qui n'étaient pas consacrées à la prière.
Le couvent oh il vivait portait le nom de Notre- Dame de Montségur-en-Béarn, et devait dominer un lumineux pays avec des gaves clairs, des montagnes rondes ou des vallons verdoyants ; mais une haute ceinture de murs entourait l'établissement de toutes parts, afin de cacher autant que possible les grâces de l'horizon, car les yeux d'un trappiste fervent ne doivent se poser que sur des tableaux sévères, et ne se complaire qu'au spectacle de la désolation ou de la pauvreté.
Cet homme portait le costume des frères de l'ordre, c'est-à-dire l'ample robe de bure sombre, formant capuchon sur le dos et serrée à la taille par une
ceinture de cuir; un &capulaîre flottait autour de son cou, et des sabots de hêtre pesaient à ses pieds.
Il s'appelait simplement Lazare, dans ce couvent de Montségur, où il était entré à Fâge de dix-sept ans, après une enfance pure et méditative ; et, à présent qu'il en avait vingt-cinq, il ne se rappelait presque plus les noms d'autrefois, ceux qu'il portait lorsqu'il n'était encore qu'un adolescent banal et riche, promis à toutes les jouissances et à toutes les frivolités.
Et, par ce tranquille soir d'été, pendant que ce jeune homme travaillait à creuser une fosse, un chant lointain de femme s'éleva, aux environs du monastère.
C'était vers le couchant, de l'autre côté du mur circulaire couronné par des tessons de bouteilles.
Il y avait des arbres dans cette direction, de grands arbres touffus qui cachaient le soleil. Instinctivement le trappiste planta sa pelle en terre, considéra <5es arbres, puis écouta.
Le ciel était d'un bleu limpide; aucun vent n'agitait les branches ; de chaudes odeurs de foin coupé montaient d'invisibles prairies, et les mains du frère Lazare mollirent en se joignant. Le chant s'approchait. Il était lent et plein de douceur. Il devait venir <ie quelque jeune flUe bien heureuse, qui passait là-bas, sous ces ombrages inconnus.
Le trappiste ferma les yeux*
Et bientôt la voix fut toute proche ; elle parlait d'amour, sur un air simple et mélancolique :
Cueillez, cueillez ces roses, Mon gentil chevalier . . .
Le religieux entendit ces paroles. Parfois, la chanson s*arrêtait, et alors la voix de la passante disait de tendres choses à quelque chien qui devait suivre.
Puis, elle reprenait, dans la sérénité. du soir :
Cueillez, cueillez ces roses.
Et me les apportez I
Les pas de la chanteuse retentirent, de l'autre côté
du mur, et le moine tressaillit comme si ce mur
allait s'écrouler, cette femme apparaître. Une lan-
^ gueur insolite glissa le long de sa chair et ralentit
les battements de son cœur.
Il marcha inconsciemment vers un pommier chétif qui se courbait non loin de la fosse, en détacha une pomme et la jeta par-dessus le mur, vers cette passante mystérieuse.
La voix se tut aussitôt. Une minute s'écoula. Puis le frère Lazare, dont les regards, voilés de remords ^ s'étaient reposés sur la fosse, entendit un corps léger qui tombait derrière lui. Il se retourna. C'était une moitié de la pomme, que la chanteuse lui renvoyait 1 Et les yeux du trappiste s'illuminèrent. De l'autre côté du mur, des pas s'entendirent, précipités et
décroissants : la jeune fille devait s*enfuir; peutêtre rougissait-elle un peu I...
Et le moine, avant que la réflexion pût modérer ses actes, se baissa, ramassa celte moitié de pomme et la sentit sous ses lèvres.
Mais il la rejeta tout à coup ; il la lança dans la fosse, reprit sa pelle et recouvrit de terre, avec de grands gestes repentants, le fruit tentateur et savoureux.
— Mon Dieu, pardonnez-moi! murmura-t-il en tombant à genoux sur le sol tiède.
Et il pria longtemps, à haute voix, pour ne pas entendre la chanson d*amour de Tinconnue, qui semblait retentir encore dans son cerveau.
Un quart d'heure après, le frère Lazare se dirigea vers les étables du monastère. C'était une longue construction grise, couverte de tuiles rouges et pourvue de larges portes ébréchées, d'où s'échappaient de chaudes odeurs de litière.
Là-dedans, des bœufs ruminaient en paix, attachés à leurs mangeoires par des chaînes aux nœuds luisants.
Le jeune trappiste ne se sentait pas marcher, des frissons étranges parcouraient sa peau, et àes lèvres tremblaient, comme si elles touchaient encore à cette pomme odorante qu'il avait enfouie dans le sol. Il ouvrit une porte de Tétable, entra, passa, devant des couples de bêtes calmes et s'approcha d'un
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bœuf solitaire installé dans un coin. A la vue du moine, ce bœuf eut un mugissement très doux.
— ■ Ohl Martini dit le frère Lazare, en mettant sa main sur Tépaule de l'animal. Martin I mon bon Martin !
Et sa voix avait une tendresse profonde.
La bête qu'il appelait Martin était un bœuf de son pays, un ancien hôte de la maison paterneller qu'on lui avait permis d'emmener au couvent.
Ce bœuf avait nom Martin parce que, dans la région dont il était issu, les paysans nomment ainsi les bêtes qui occupent le côté gauche du joug. C'était en sa compagnie que le frère Lazare travaillait presque toujours dans les champs étendus dépendant du monastère.
— • Oh 1 Martin ! répéta-t-il.
Et ses mains couvrirent le bœuf de caresses.
Chaque fois qu'il avait quelque forte émotion, le jeune trappiste s'approchait ainsi de son ancien bœuf, et, comme il était défendu de s'épancher avec un homme, il confiait, en phrases touchantes, à. ce discret ami, les peines ou les joies qui gonflaient son cœur solitaire.
Et le bœuf Martin, habitué depuis sept aas à ces naïves conversations, semblait comprendre les bonnes paroles de son maître ; et il lui répondait quelquefois par un beuglement attendri, qui remuait comme un cri humain.
— As-tu entendu la chanson, Martin? As-tu en-
tendu tomber la pomme? N'est-ce pas que la chanson était jolie ? Les femmes de chez nous la chantaient autrefois, dans notre pays de Ghalosse !
Ainsi s'exprima le frère Lazare, devant son confident attentif. Il lui conta son aventure d'une voix heureuse et rassurée, car aucun religieux ne se trouvait à Tétable à cette heure; toutes les bêtes avaient eu leur ration de foin ou de feuilles de maïs, et Ton ne percevait que le bruit cadencé de leurs mâchoires, dans l'immense et ténébreux bâtiment où, çà et là, un rayon de soleil, glissant par quelque fente de porte, mettait un oblique faisceau de lumière blonde en lequel dansaient des objets menus.
Et les confidences du trappiste durèrent longtemps. Oh ! qu'il aurait voulu dire des choses ! Peutêtre, en parlant plusieurs heures, aurait-il écoulé le tumulte de son âme, comme une eau bouillonnante s'en va d'un vase qu'on incline !
Mais la cloche du couvent sonna, dans l'air calme du soir, et le frère Lazare fit ses adieux au bœuf ami.
— Bonne nuit, Martin ! Dors jusqu'à l'aube. Tu sais que demain nous devons herser la Pièce-Longue I Je t'apporterai du foin à quatre heures, après matines.
Avec sa main calleuse, le trappiste caressa, une fois dernière, les naseaux de l'animal, puis, craignant d'être en retard, il sortit de l'étable pour courir vers la chapelle.
Mais à peine avait-il fermé la porte, qu'il aperçut le Prieur du monastère Immobile devant lui, dans sa robe de flanelle blanche.
Instinctivement, le jeune moine tressaillit à cette vue. Le Prieur s'approcha de Lazare :
— Mon fils, lui dit-il - car le supérieur peut parler aux religieux qu'il dirige — vous transgressez les règles de notre ordre quand vous adressez la parole aux animaux qui reposent à Tétable, et vous devriez savoir que, s'il est permis d'élever la voix auprès d'eux, c'est seulement pour les commander quand ils travaillent aux champs. Je vous ai déjà fait des observations à ce propos, et vous ne paraissez pas en tenir compte- Je vais être obligé de vous séparer de ce bœuf. Allez chercher le frère Marc ; ^igniflez-lui qu'il prenne une corde et qu'il vienne immédiatement à l'étable.
Lazare pâlit un peu. Le frère Marc était l'un des cinq trappistes rattachés au service de l'administration, et en cette qualité, il se rendait souvent aux villes voisines pour y vendre les produits du couvent ou y acheter les objets indispensables à la communauté.
L'ami de Martin se dirigea vers la cellule de ce moine et lui transmit les ordres de son supérieur.
Le frère Marc se munît aussitôt d'une corde et marcha vers l'étable.
— Vous allez me vendre ce bœut à M. Dubourdieu, le boucher de Montségur ; lui dit le Prieur en
désignant Martin. Il est trop vieux pour travailler et il me paraît en bon état pour la boucherie. Menez-le tout de suite au village, et dites à M. Dubourdieu que nous conviendrons du prix dans la matinée de demain.
Et le Prieur ajouta, en se tournant vers Lazare : — Mon flls, la cloche a sonné ; rendons-nous à la chapelle pour y prier avec nos frères.
Et il prit la direction du cloître, vers lequel convergeaient, silencieusement, les robes blanches des pères, les robes rousses des frères et les vêtements civils des novices.
Lazare suivit le Prieur. Mais ses jambes tremblaient sous lui, et ses yeux ne paraissaient plus voir. On dut lui indiquer sa place à la chapelle ; il ne comprit rien aux oraisons coutumières, et ses lèvres les récitèrent machinalement, sans que son cœur montât dans leur murmure.
Son cœur? Il était resté là-bas, devant Fétable du couvent, où il avait laissé Martin. Oh! le doux compagnon, aux cornes duquel, en ce moment, le frère Marc devait nouer la corde! 11 allait donc quitter le monastère? Il allait donc être conduit à l'abattoir, le seul être qu'il pût encore chérir?
Le frère Lazare tendait Foreille, il tâchait d'entendre ce qui se passait là-bas, dans la cour du couvent. Sans doute, le bœuf marchait derrière le frère Marc, ses pieds écrasaient le gravier, et son souffle inquiet fumait, par ses naseaux, dans la fraîcheur du soir. Il s'éloignait, il passait sous la grande porte et, tiré
parle moine, il tournait vers le village de Montségur, en prenant quelque route inconnue où toutes les choses étonnaient ses yeux.
Oh! le vieux Martin qu'on allait tuer dans quelques heures, loin de son maître impuissant I
Les mains jointes du trappiste se serrèrent avec désespoir.
Les religieux quittèrent la chapelle; il les suivit en faisant des pas inconscients, et, quand il repassa dans la cour, il regarda, de ses yeux tristes, les traces profondes que les pieds du bœuf avaient laissées sur le sol, derrière les sabots du frère Marc. Jusqu'à la loge du portier, il examina ces empreintes dé l'homme et de Tanimal, qu'un trappiste effaçait déjà, silencieusement, avec les pointes d'un râteau. Et, quand la cloche sonna pour appeler tous les religieux au réfectoire, le frère Lazare devint mélancolique à pleurer.
Ses camarades virent son chagrin et en furent surpris; un trappiste doitparaître incessamment joyeux : celui qui a la paix du cœur a le visage souriant.
Au repas du soir, Lazare ne put manger. Pour la première fois, depuis de longues années, son estomac se ferma devant le pain noir du couvent. Il se contenta de boire de l'eau. Debout, dans la chaire du réfectoire, un Père faisait à voix haute de pieuses lectures, mais Lazare n'entendait rien. En face de lui, sur le mur blanchi à la chaux, la tète d'un squelette ricanait, auprès de cette sentence :
Vous qui me regardez,
Vous serez un jour comme moi!
Mais Lazare ne voyait rien.
La prière fut dite en commun, puis les frères et les novices montèrent au dortoir pour s'étendre, jusqu'au milieu de la nuit, sur des paillasses de maïs.
Oh ! les bonnes paillasses rudes où, le corps brisé de fatigue et Tâme enivrée de contemplations, Lazare avait si bien dormi depuis sept ans ! Il n'y put goûter le sommeil, cette nuit-là; ses yeux restèrent ouverts dans Tombre ; et, tandis que les autres moines, le capuchon ramené sur la tète et les sabots encore aux pieds, reposaient lourdement autour de lui, il laissa remonter ses pensées vers son enfance et se rappela Thistoire de ce bœuf Martin qui allait mourir.
C'était, là-bas, vers le nord, dans la fertile vallée de TAdour, un château moderne et somptueux, bâti au bord du fleuve et entouré, sur trois côtés, de peupliers prospères aux belles flèches verdoyantes. Dans ce château, il y avait un homme et une femme qui s'appelaient M. et M"* Hontarrède; près d'eux, jouait un enfant qui avait nom Etienne. Et cet enfant, c'était lui, Lazare; cet homme et cette femme, c'étaient le père et la mère du trappiste actuel. En ce temps-là, ces trois personnes étaient joyeuses; la richesse éclatait autour d'elles, dans
la magnificence des meubles, dans le nombre des domestiques, et le bonheur semblait avoir fixé, pour toujours, sa demeure dans ce château. Mais, quelque temps après, de sinistres nouvelles étaient venues de Paris, un désastre financier avait englouti la fortune des Hontarrède, et le père du jeune Etienne, ruiné du jour au lendemain, ne trouvant pas le courage de vivre dans la pauvreté, s'était pendu à un arbre de son parc. Alors les domestiques furent congédiés, puis les peupliers abattus, puis le château et les métairies mis aux enchères. Et la mère d'Etienne dut se retirer, avec son fils, dans un moulin de Tancien domaine, une maison modeste, à cheval sur un bras de l'Adour. Là, elle s'habitua peu à peu à son existence misérable, et surveilla l'éducation de son enfant mélancolique, dont les études furent continuées aux prix de suprêmes sacrifices.
. Mais, par une nuit de printemps, un grand bruit se leva dans la vallée, un bruit sourd et continu comme celui d'un ouragan qui passe. Les neiges avaient fondu dans les montagnes, et violemment, bousculant des rochers, déracinant des arbres, emportant des ponts et des villages, l'Adour débordait. A l'aurore, toute la plaine fut couverte d'eau rousse autour du moulin, et le jeune Etienne vit passer des meules de paille, et des troupeaux beuglants, et des poutres de maisons détruites, dans le fleuve impétueux, qui montait toujours. Où fuir? Deux
mètres d'eau couvraient tous les chemins, et aucune barque n'apparaissait. Vers midi, le moulin s'était écroulé sur ses hôtes éperdus. Etienne se rappelait un fracas de tuiles, de poutres, de meubles, craquant à la fois, autour de lui, puis la sensation subite de l'eau trouble, glaçant sa nuque. Au soir,, il s'était trouvé dans une vigne, avec une table boueuse entre ses bras.
Il n'y avait plus rien, à la place de la maison; sa mère avait été emportée avec la servante, le valet de ferme et les bœufs de labour qui servaient à Texploitation des quelques terres dépendantes du moulin. Aucun de leurs cadavres ne fut retrouvé. Mais^ le lendemain, on découvrit l'un des bœufs, celui de gauche, le Martin, dans une carrière du pays, où il avait été jeté, avec sa mangeoire, par les eaux de l'Adour. Il devait son salut à la chaîne de son cou qui ne s'était pas rompue et qui l'avait retenu à la mangeoire flottante.
Cette catastrophe faillit enlever la raison à Etienne. Il avait dix-sept ans alors et il vit, dans cet événement terrible, la colère de Dieu écrasant cette famille maudite des Hontarrède, qui avait vécu dans la richesse et dans l'oisiveté.
Voilà pourquoi Etienne était devenu trappiste. Il avait voulu expier les péchés de ses parents, et,, dans ce but, il avait choisi Tordre dont la règle est la plus rude, celui dont saint Bernard a écrit: a Notre ordre est l'abjection môme.»
Après quelques années de noviciat, il aurait pu sans doute, grâce à Téducation reçue,. être admis parmi ces religieux à titre de père. Mais les pères trappistes sont vêtus de laine blanche, portent des chaussures de cuir, et ne travaillent pas aux champs : et ce qu'Etienne voulait, pendant vingt ans au moins, c'était labourer, bêcher, se rompre les jambes et les bras à remuer la terre, en expiation de Toisiveté de ses ancêtres, vivre de l'existence la plus âpre, la plus humble, la plus vile qui fût mise à la disposition d'une créature humaine, pour goûter,^ après sa mort, dans le Saint-Esprit, l'exaltation glorieuse et Textatique repos.
Il savait qu'un monastère de trappistes se trouvait à Montségur-en-Béarn ; iJ y alla donc, il raconta au Prieur de la communauté la mort affreuse de ses parents, l'histoire touchante de ses malheurs; et, en considération de son jeune âge, de son infortune, du besoin de tendresse qui était encore dans son cœur, il lui fut permis d'emmener, chez les trappistes, le seul ami survivant, le bœuf Martin sauvé de l'inondation, l'animal qui représentait du reste une bonne partie de sa fortune et qui devait constituer son meilleur apport dans la communauté religieuse.
Depuis lors, Etienne Hontarrède, qui était devenu le frère Lazare, avait peiné durant sept ans à côté de Martin. Il avait façonné pour son bœuf un joug spécial qui lui permettait de l'atteler seul, et l'ani-
mal exécutait ainsi quelquefois la besogne de deux bétes. On le faisait tirer à la herse dans les terres légères du couvent; on le plaçait en flèche devant un couple fléchissant dans les labours difficiles, et son maître était fier de lui.
Le frère Lazare avait bien encore, à Bordeaux, son grand-père paternel, François Hontarrède, un marchand de vins très actif et assez riche, qui ne possédait d'autre héritier que son petit-fils; mais ce négociant professait hautement des opinions anticléricales, et, voyant Etienne prendre le froc, il ne voulait plus entendre parler de lui. Seul, Martin continuait ses bonnes grâces au trappiste, son maître.
Lazare connut, dans les premières années du noviciat, des soirs bien tristes où Tâme découragée retombait à terre comme le corps. Que l'approche du bœuf lui était bonne, à ces heures-là ! Quelle sympathie dans les yeux de l'animal! et que de souvenirs attendrissants dans sa grosse voix plaintive 1 Dès qu'il voyait venir son maître, Martin avait pris la coutume de lui tendre son museau pour se faire gratter le cou, près des oreilles. Et quand le frère Lazare promenait là sa main fine, qui devenait un peu plus rude chaque jour, sa main amicale et bien connue aux caresses prolongées, Martin baissait le front et restait immobile, dans une grande béatitude qui adoucissait encore ses regards si doux.
C'est à tout cela que pensait le frère Lazare, en cette nuit de septembre, sur sa paillasse de maïs.
Machinalement en se remémorant ces choses, il avait tourné son visage vers le midi, et, de ses yeux aigus, il semblait regarder, à travers la muraille, le village de Montségur-en-Béarn, qu'il savait dans cette direction.
Où était-il, le bon Martin ? Que faisait-il en ce moment? Pensait-il un peu, dans son âme ténébreuse d'animal, à son maître Lazare qu'il ne devait plus revoir?
Mais vivait-il encore, le vieux compagnon de travail que le Prieur avait envoyé à la boucherie? Estce qu'un rustre vigoureux, au tablier souillé de sang, ne Tavait pas étendu déjà sur la litière, en ^ lui plantant, d'un coup de masse, un coin de fer entre les cornes? Ohl la clameur que lancera Martin à cette minute suprême où il sentira la vie s'écouler par le crâne fendu 1 Oh I le frisson de tout son corps et la terreur de ses pauvres yeux!
— Martin? appela Lazare, à demi-voix.
Et il s'appuya sur son coude, comme s'il avait vu dans la nuit ce spectacle terrifiant.
— Martin? répéta-t-il avec un souffle oppressé.
Et il se mit debout, brusquement, car il croyait entendra, dans une hallucination de l'ouïe, le long mugissement du bœuf, qui déchirait les ténèbres.
— Ohl non 1 je ne veux pas qu'on le tue! je ne veux pas qu'on le tue I dit Lazare, en bouclant sa ceinture de cuir.
Jusqu'alors, il avait été un novice modèle, un
frère vertueux et soumis. Mais, ce soir, il se révoltait : répreuve actuelle était trop dure pour un cœur d'homme. Il ne pouvait rester calme sous une telle cruauté.
— Martin I répéta-t-il à demi- voix, en redressant son scapulaire.
Et il pleurait.
. Tout à coup il sentit une sorte de fermentatton dans son cerveau, et cette même influence qui lui avait fait jeter une pomme à une chanteuse invisible, quelques heures auparavant, vint prendre une seconde fois possession de ses muscles.
Il regarda autour de lui. Rien ne bougeait dans le vaste dortoir; les trappistes, brisés par les mortifications et par les travaux des champs, dormaient, sur les couches sordides, leur lourd sommeil de chaque nuit. Lazare prit ses sabots dans ses mains, et doucement, sur la pointe des pieds, entre les paillasses tiédies, il s'en alla. Il gagna le couloir, il descendit l'escalier, il ouvrit plusieurs portes, et se trouva dans la grande cour. Alors, il tourna le dos à la loge du portier qui était située au nord du monastère, et il courut, à travers champs, vers le Midi, dans la direction de Montségur.
En quelques minutes, il fut au pied du mur qui entourait le domaine. Comme il croyait cette clôture entourée d'une rivière, il prit un caillou et le jeta par-dessus. Le caillou fit un bruit sec en tombant. 11 n'y avait pas d'eau derrière le mur, et Lazare
pouvait le franchir sans crainte. Il s'y prépara aussitôt.
Il lança, Tun après Tautre, ses sabots de hêtre dans la même direction que le caillou, releva sa robe de bure jusqu'à sa taille, et grimpa sur les pierres du vieux mur.
La montée ne fut pas trop di Sicile. Il trouva, çà et là, des anfractuosités propices pour appuyer sespieds^ destoulTes de lierre charitables pou raccrocher ses mains; et les tessons supérieurs ne furent pas trop hostiles à Tescalade.
Mais la descente fut plus dangereuse. Il fallut sauter sur une route basse, et le frère Lazare, après ce bond, demeura quelques secondes à terre, incapable de se relever.
Cependant, il crut entendre les mugissements de Martin dans la nuit, et il recouvra ses forces.
Il reprit ses sabots et marcha .
Oh ! la sensation qu il eut en se trouvant là, dans ce pays inconnu, sur cette terre nouvelle, lui qui, depuis sept ans, vivait sur le même sol, au milieu des mêmes plantes, en face du môme horizon rébarbatif !
Il faisait noir; on ne pouvait rien distinguer à dix mètres de distance. Quelque part, à sa gauche, Lazare entendait un murmure d'eaux courantes qui se brisaient peut-être contre un pont. Et, en effet, en suivant la route basse, le long du mur qui entourait le monastère, il arriva bientôt devant une passerelle de bois, jetée sur un torrent.
Alors, il courut vers le Midi, en consultant les étoiles pour ne pas se tromper; il courut vers le village de Montségur, à la recherche de la boucherie de M. Dubourdieu, afin de sauver, par un moyen quelconque, le bon Martin, le bœuf fraternel, qui devait rappeler éperdûment, dans quelque étable noire, au milieu d'autres bêtes vouées à la mort.
— Oui, je le sauverai ! se disait Lazare en courant : je le sauverai si la Providence m'aide! Et puis, je rentrerai au monastère de la même façon que j'en suis sorti. Et aucun trappiste ne soupçonnera peutêtre mon escapade d'un instant. Et le bon Dieu qui la voit me pardonnera sans doute, car je prierai bien, je me mortifierai longtemps, je me condamnerai aux besognes les plus répugnantes, je m'infligerai les tortures les plus affreuses, pour enlever de mon âme la souillure de cette nuit!
Et le frère Lazare se signa, en voyant, au lointain, une clarté jaune, dans un amas confus de cubes noirs.
Il arrivait au village.
'•'fT' '^ . "
Un clocher sombre, dont la silhouette bossue se profilait sur le gris nocturne, sonna onze heures dans le silence. Les sabots du trappiste éveillèrent de rapides échos entre les maisons. Il n'y avait personne au dehors. Le village semblait mort.
Et Lazare fut très malheureux. Où aller ? Que faire ? Comment découvrir Tendroit où se trouvait Martin?
Il essaya de lire sur les murs les quelques enseignes du modeste bourg. Mais il faisait trop noir. Café de Paris — Hôtel de la Paix — Gendarmerie nationale — c'est tout ce qu'il put déchiffrer.
Il passa dans toutes les ruelles : il s'arrêta devant tous les carrefours, mais aucun passant ne se montrait jamais. Il vit une fenêtre éclairée dans une masure et il espéra beaucoup. Mais il n'osa pas frapper à cette fenêtre. Il tremblait en pensant qu'il faudrait parler à quelqu'un. Sept années de mutisme avaient
engourdi sa langue. Il rôda quelques minutes devant cette ouverture éclairée, puis, songeant que sa longue robe à capuchon pouvait paraître fantastique à cette heure de la nuit, dans ce village endormi, il s'en alla furtivement, le long des murs noyés d'ombre.
Il prit un parti soudain : celui de parcourir toutes les rues, des'arrêter devant tous les bâtiments qui auraient l'air d'une étable ou d'une grange, et d'appeler Martin à demi-voix, devant les portes closes. Ohl certainement Martin allait répondre à l'appel de son maître!
Et Lazare commença.
Il vit des ouvertures cintrées, derri^e lesquelles se devinaient de gros souffles d'animaux assoupis sur la litière chaude ; et, s'approchant le plus possible, il murmura:
— Es-tu là, Martin? C'est moi! c'est ton maître qui te cherche I
Mais aucun mugissement ne sortait des étables.
Le trappiste erra ainsi durant une heure, appelant Martin, chaque fois qu'il passait devant un parc à bétail. Et, de temps en temps, il était obligé de fuir, carun volet s'ouvrait dans la rue, livrant passage à une tête effarée de paysan ; ou bien un chien sautait par-dessus quelque barrière et poursuivait, en aboyant, l'insolite capuchon du promeneur.
Et le clocher trapu sonna minuit sur le village.
Alors, Lazare se découragea. Il avait appelé devant toutes les maisons, et il n'avait pas encore entendu le
mugissement de Martin. Etait-il donc mort, le vieux bœuf de Chalosse ?
Le moine s'en alla, le long d'une route qui partait du village, et désespérément, de sa voix dolente, il continua de crier le nom de Martin dans les ténèbres.
Il avança lentement ; il vit les maisons s'espacer de plus en plus sur son chemin; il arriva dans la campagne déserte, où des grillons lançaient, en mesure, leur claire et primitive chanson vers les étoiles-
— Martin? disait toujours Lazare.
Mais il n'osait guère élever la voix, dans cette solitude, où les échos seuls lui répondaient, sur un ton triste et monotone.
Il arriva ainsi devant une construction isolée, moitié hangar et moitié grange, qui avait une large porte pour toute ouverture; dans ce bâtiment, des bruits continuels de chaînes révélaient la présence d'un nombreux bétail.
— Martin ? cria le moine devant la porte de ce parc. Aussitôt il entendit un beuglement, deux beuglements poussés par le même animal.
C'était lui! c'était le bœuf enfin retrouvé 1 Martin avait reconnu l'appel de son maître, et il lui répondait, à pleine gorge, de toute sa voix éperdue.
Lazare joignit les mains dé bonheur.
— Tu es donc làl dit-il, en appliquant sa tête à la porte. Oh I Martin, que je suis content de te trouver !
Et ses larmes coulaient.
Le souffle du bœuf semblait parfois effleurer son visage, à travers les planches mal jointes. Il devait être tout près, Martini et sans doute il tirait bien sur sa chaîne, en ce moment, pour s^approcher un peu plus de son maître.
Et Lazare croyait le voir, gui penchait sa grosse tête pensive pour se faire caresser le cou, sous Toreille, comme là-bas, dans Tétable du couvent»
— Martin! Martin! répétait le trappiste, dans la joie de rejoindre son camarade.
Et il s'assit devant cette porte ; et il y resta jusqu'au jour, à prononcer des paroles douces, à. écouter le'gros souffle dé ranimal,qui semblait comprendre, et lui dire aussi son plaisir, en longs mugissements attendris.
A sept heures du matin, comme le soleil était déjà haut et faisait resplendir les champs d'alentour couverts de rosée, un paysan parut devant le parc à bétail. A sa vue, Lazare se leva.
— Monsieur, demanda-t-il à cet hoinme, pourriez-vous me dire quel est le maître des bœufs enfermés ici?
— C'est M. Dubourdieu, le boucher de Mpntségur, répondit le paysan.
— Auriez-vous l'obligeance de me donner son adresse?
— Avec plaisir! Dubourdieu demeure au village, à côté de la poste; c'est dans la seconde rue à droite, après la gendarmerie.
■ff'-
— Merci, monsieur! dit le trappiste en s'inclînant. Et il s'étonnait d'entendre sortir de sa bouche
des paroles gui^s'adressaient à un être humain.
Le paysan s'était éloigné. Lazare marcha vers le village. 11 tourna promptement dans la seconde rue à droite, après la gendarmerie. Il vit la poste ; il s'arrêta devant une petite maison qui se trouvait k côté. Cette maison était close; aucune devanture n'y annonçait une boucherie.
Néanmoins, Lazare leva le marteau de la porte et frappa. Un jeune homme courbé, aux yeux mal ouverts et au visage brique, se présenta au bout d'un instant.
— M. Dubourdieu? demanda le trappiste.
— C'est moi. Qu'y a-t-il pour votre service?
Alors Lazare se sentit fort embarrassé. Il regarda
le sol et dit, timidement :
— Le Père prieur vous a livré un bœuf, hier au soir, un grand bœuf aux cornes larges, qui répond au nom de Martin?
— Parfaitement.
— Voudriez-vous me le vendre, monsieur?
— Je ne dis pas non.
— Combien Testimez-vous?
— Je ne sais trop encore. Je l'ai mal vu. Je n'étais pas chez moi quand on me l'a amené. Mais asseyezvous quelques secondes, cher frère ; je vais parler au garçon qui a reçu l'animal, et vous renseigner tout de suite.
Le boucher poussa Lazare dans une salle dont les murs étaient blanchis h la chaux, lui présenta une chaise et disparut par un couloir. Il revint presque aussitôt et demanda :
— Est-ce M. le Prieur qui veut reprendre ce bœuf?
— Non, monsieur, c'est moi! répondit Lazare. Je tiens beaucoup à cette bête, qui était mon bien avant que je fusse religieux, et, malgré les ordres que vous avez reçus je- serais heureux si vous ne rabattiez pas ; voilà tout!
Le boucher se gratta le menton, examina le trappiste à la dérobée, se rappela que ces moines revêtent de simples costumes civils, lorsqu'ils ont la permission de quitter leur couvent pour aller traiter quelque affaire au dehors, et il flaira quelque chose de louche dans les agissements de son interlocuteur.
— Je viens de voir le garçon, dit-il. Votre bœuf n'est pas mal du tout. On Ta trouvé gras et pas trop vieux. Ce sera quatre cents francs.
— C'est bien! Je vous Tacheté, dit Lazare. Voulezvous avoir la bonté de me laisser huit jours pour me procurer cette somme?
— Ah! ça, non! Désolé! je ne peux pas! J'avais l'intention de tuer le bœuf ce soir même. Il m'en faut deux pour la foire d'après-demain. Ainsi, vous voyez que...
— Quel délai m'accordez-vous?
— • Quel délai? Je n'ai pas Vhabitude... Néanmoins, si vous ne pouvez pas me payer tout de suite, je veux bien vous attendre jusqu'à cinq heures, tantôt. Je dois être à Tabattoir avant six.
Le frère Lazare avait pâli.
— Monsieur, j'espère vous revoir avant cin^ heures, balbutia-t-il; je vous serai reconnaissant de me garder le bœuf jusque-là.
Et il sortit lentement.
Quand il fut dans la rue, il hésita pendant deux minutes. Ses jambes ne semblaient pas vouloir le porter. Il passa la main devant ses yeux et marcha au hasard des routes.
Quatre cents francs! Gomment les trouver en ce village où il ne connaissait personne?
Il erra inconsciemment dans les ruelles de Montségur, tournaat à gauche ou à droite, sans savoir où il voulait arriver. Parfois, derrière un talus ou devant une porte, des personnes s'attroupaient en chuchotant, intriguées par ce grand moine pâle, qui errait dans la campagne, d'un pas funèbre de fantôme. Gomme huit heures sonnaient, il se retrouva devant la poste. Et alors, une idée lui vint :
S'il télégraphiait à son grand-père de Bordeaux, à François Hontarrède, le riche négociant anti-clérical? nies lui enverrait peut-être, ces quatre cents francs qu'il fallait donner pour sauver Martini
Lazare allait entrer dans le bureau, quand une
réflexion Tarrêta net : le télégraphe ne fonctionne pas gratuitement !
— Je n'ai pas un sou sur moi! se dit le moine avec un sourire triste.
Et il reprit. sa marche impuissante à travers les champs de Montségur.
S'il allait trouver le maire, le curé, le percepteur, toutes les personnes riches du village? Oh! il oserait leur parler de Martin : et peut-être l'une d'elles se montrerait-elle compatissante ! peut-être lui avancerait-on, pour quelques jours, les quatre cents francs si désirés I
Alors il promenait ses regards autour de lui, et il considérait en soupirant les villas les plus coquettes, les propriétés les plus étendues.
En étudiant ainsi les maisons de Montségur et des environs, il découvrit, sur un coteau lointain, un château de bel aspect, isolé dans un grand parc. A droite de ce château, vers l'orient, courait un mur grisâtre, et l'ami de Martin reconnut aussitôt la clôture de son monastère. De beaux arbres, dépendant du château, dressaient leurs hautes cimes à côté de ce mur. Lazare tressaillit.
— Mais ces arbres, pensa-t-il, je les ai vus souvent! C'est sous leurs ombrages que passait, hier au soir, cette femme invisible qui chantait I C'est à leur pied que j'ai jeté une pomme I
Et une soudaine espérance illumina les yeux du trappiste.
ir^,-
Il marcha plus vite, il se dirigea vers ces grands arbres si doux à voir.
— Mais je connais presque quelqu'un, dans ce château! se disait-il. Je connais une voix de jeune fille qui l'habite, une voix très jolie, qui ne peut appartenir qu'à une personne toute bonne et bien charitable I
Il se hâta de plus belle; il prit une route qui semblait conduire à cette demeure seigneuriale. Et plus il en approchait, plus il avait confiance dans cette voix d'inconnue , dont la chanson l'avait tant remué.
— Cette voix me doit une réparation sérieuse! pensa-t-il, presque enjoué, en faisant de grands pas sonores sur le chemin. N'est-ce pas elle qui a causé tous mes malheurs? N'est-ce pas elle qui m'a fait jeter la pomme, qui m'a mis dans ce trouble coupable, qui m'a obligé à tenir cette conversation funeste avec Martin? Ah! jolie voix, vous m'avez donné une moitié de pomme hier; ne me prêterezvous pas quatre cents francs tantôt?
La route s'engageait dans un taillis. Alors, entendant sonner au loin la cloche des Trappistes, qui conviait les moines à la prière, Lazare glissa parmi les arbustes, se mit à genoux sur les bruyères, et pria de toute son âme fervente; il pria pour la voix mystérieuse et jolie, qui allait venir au secours de Martin.
Puis il se releva, secoua la terre qui était restée
sur sa robe et regagna la route avec allégresse.
— Mon ami, demanda-t-il à un petit vacher qu'il rencontra un peu plus loin, voulez-vous me dire le
,nom de ce château qui se trouve là-haut, parmi les arbres?
— C'est le château de Bontucq, monsieur.
— Et la personne qui l'habite s'appelle?
— Mademoiselle de Sartilly.
Lazare, distrait, s'inclina devant le petit vacher comme devant un Père de son couvent; puis il partit, le cœur léger, vers le château.
Après avoir iranchî le torrent de Montségur sur la passerelle de bois qull avait déjà remarquée la veille, le frère Lazare tourna vers sa gauche, longea pendant quelques minutes le mur du monastère, puis arriva devant une grille haute qui s'étendait à perte de vue, clôturant une belle propriété. C'était la grille du château. Vers le milieu, paraissaient deux pavillons symétriques, entre lesquels s'ouvrait une porte monumentale. Vis-à-vis de cette porte et perpendiculairement à la route, régnait une large avenue de platanes à Técorce blanche comme une peau humaine. Cette avenue montait, ombreuse et paisible, sur un coteau élevé, puis laissait voir k son bout, par une échancrure soudaine, un carré de ciel bleu, sous lequel on devinait le château de Bontucq. Près de l'un des pavillons latéraux qui flanquaient rentrée, était une porte modeste probablement réservée au service. C'est là que le trappiste sonna.
Un portier vint ouvrir, et, légèrement surpris par le costume du religieux, il demanda :
— Que désirez- vous, cher frère?
— Je voudrais parler à mademoiselle de Sartilly, répondit Lazare.
— A mademoiselle de Sartilly elle-même?
— Oui, monsieur, si c'est possible.
— Je ne sais pas si mademoiselle est visible en ce moment; dans tous les cas, je vais prévenir sa tante, madame la comtesse de Manzanil, qui vous recevra sans doute avec plaisir. Youlez-vous me suivre, cher frère?
Et le portier s'achemina vers le château par un étroit sentier qui côtoyait l'avenue de platanes.
Lazare le suivit en baissant les yeux. Il n'osait regarder, autour de lui, les pelouses verdoyantes, les futaies sonores, les corbeilles de fleurs. Ce luxe effrayait son âme de pauvre, qui depuis tant d'années habitait un milieu sordide et répugnant. D'ailleurs, qu'allait-il faire dans ce château inconnu? Quelle témérité était la sienne! Que dirait-il à mademoiselle de Sartilly s'il parvenait à l'approcher ? Pourquoi s'imaginait-il que c'était elle, cette personne frivole qu'il avait entendue chanter sous les arbres? Est-ce qu'une jeune fille qui possède un château n'a pas plus de retenue? Se permet-elle de jeter des moitiés de pomme par-dessus les murs des couvents ?
- Lazare frémissait. Sa marche hésitante se ralen-
tissait par intervalles, comme s'il avait voulu retourner sur ses pas et fuir bien vite. Mais il entendait sonner dix heures au clocher de Montségur, et, pensant à Martin qui mugissait peut-être là-bas, derrière la porte de son parc, il reprenait courage et pouvait suivre le concierge de Bontucq.
On arrivait au château. De ses prunelles craintives, Lazare entrevit une maison carrée surmontée d'une terrasse à balustres, et il distingua plus loin, par delà une pièce d'eau, toutes sortes de constructions basses, aux toitures de tuiles : c'étaient sans doute les écuries, les granges, les volières, les chenils. A côté de ces bâtiments, quatre meules de paille dressaient leurs cônes roux.
— Voulez-vous entrer, cher frère? dit le portier, en ouvrant une porte devant Lazare. Je vais préve. nir madame la comtesse.
Le trappiste se trouva dans une longue pièce dallée, aux boiseries anciennes, où s'alignaient des sièges hauts, couverts de cuir. Son cœur battait avec fracas. Et bientôt il vit entrer une vieille dame, derrière laquelle un domestique fermait la porte. Cette dame était grande, maigre, d'allures masculines, et, quand elle eut parlé, Lazare fut heureux : ce n'était pas la Voix! Oh! quelle déception s'il avait retrouvé, sur les lèvres de cette femme laide, flétrie, antipathique, le timbre si pur qui l'avait charmé la veille I
Cependant, la dame disait, avec un fort accent espagnol :
— Asseyez-vous, cher frère. Vous avez à me parler ?
— Non, madame I répondit le moine avec l'ingénuité des simples qui ont perdu Tusage du monde ; c'est à mademoiselle de Sartilly que je désirerais présenter une requête.
La vieille comtesse regarda dans les yeux ce visiteur singulier, puis elle dit en se levant :
— C'est bien, monsieur! je vais prévenir ma nièce! Mais Lazare ne comprit pas qu'il venait de froisser,
la vieille dame.
Il resta seul dans la pièce dallée aux sévères boiseries, et ses mains se joignirent en tremblant sous son scapulaire de trappiste. Il avait d'insolites bourdonnements dans les oreilles, et parfois les objets semblaient tourner autour de lui. Jamais encore il n'avait éprouvé pareille émotion ; il se demanda s'il n'allait pas s'évanouir en présence de la châtelaine.
Mais il se remit debout : des pas menus s'entendaient au dehors, et brusquement la porte s'ouvrit, livrant passage à quelque chose de blanc, de rapide, d'aérien, qui passa, en faisant de la fraîcheur à côté de lui.
— C'est moi que vous demandez, cher frère? Me voici I Asseyez-vous là; je suis heureuse de vous écouter.
Lazare ferma les yeux à demi. C'était la Voix! Et les lèvres du jeune moine pâlirent, incapables de prononcer une parole.
Cependant, la petite chose blanche et aérienne s'était posée sur un escabeau et semblait attendre, en remuant un pied fin, que Lazare entrevit au bas d'une robe claire, et qui lui fit l'effet d'un bout de lune au bord d'un nuage.
Impatiente un peu, la Voix reprenait :
— On m'a parlé, cher frère, d'une requête que vous aviez à me présenter personnellement; expliquez-vous; toute ma sympathie vous est acquise.
— Mademoiselle, dit Lazare — et sa voix fut si"^^ faible que ses oreilles elles-mêmes en restèrent surprises — j'ai passé près de huit ans sans parler à une femme, et je tremble de paraître aujourd'hui devant vous. Soyez généreuse et pardonnez-moi ■d'avoir osé vous approcher. Je ne suis qu'un humble trappiste du monastère de Montségur, et je ne devais jamais plus voir de jeune fille avant ma mort. Mais je suis très malheureux depuis hier et, pour un jour, j'ai oublié mes serments. Mademoiselle, vous pourriez donner à un pauvre moine, voué à la mortification et à la misère, le seul bonheur terrestre qu'il désira encore goûter. Ne vous étonnez pas de mes balbutiements, ni de mes longueurs ; ce que je rêvais de vous dire est bien mesquin, bien puéril, et peut-être allez-vous sourire en apprenant ce qui m'a poussé vers vous. Ayez pitié, mademoiselle, et ne me trouvez ni trop hardi, ni trop ridicule. Je voulais vous parler d'un bœuf, d'un simple bœuf de mon pays, qui était entré au monastère en même
temps que moi, et qui va être tué ce soir, si je ne trouve une personne compatissante qui Tacheté. C'est un bœuf déjà vieux qui a travaillé à la maison natale dans ses premiers ans, un animal très doux, que mes parents défunts ont connu. Et moi, je Faime bien, il me rappelle tous les souvenirs qui sont chers à mon cœur, et il me semble que c'est ma jeunesse qu'on tuerait avec lui. Pour le sauver, j'ai désobéi à mes supérieurs, j'ai enfreint la règle de mon ordre, j'ai péché gravement I Je me suis échappé du monastère, j'ai passé la plus grande partie de la nuit à chercher mon bœuf, que je savais caché dans quelque parc de Montségur, je l'ai retrouvé, je suis resté à côté de lui, et il faut que je sente encore son bon souffle sur mes mains, pour que j'aie le courage de vous conter mes peines en ce moment! Mademoiselle, ce bœuf est actuellement la propriété de M. Dubourdieu, le boucher du village; il est fort et vaillant ; il peut labourer et herser ; il ne rue pas et mange peu ; il est docile comme un mouton, et un enfant pourrait le conduire ; ayez pitié de moi et de lui I achetez-le et gardez-le sur une de vos terres pendant quelques jours, et si vous n'êtes pas contente de son travail, je le reprendrai dans une huitaine, quand j'aurai eu le temps de demander à mon grand-père de Bordeaux, qui a de la fortune et que j'espère bien attendrir, les quatre cents francs nécessaires à ce rachat. Lazare se tut. Il était blême. Ses yeux n'avaient
pas osé regarder une seule fois la jeune flUe ; et dans sa poitrine, son cœur semblait s*ôtre arrêté. Mais il entendit remuer la troublante chose blanche et fraîche qui était en face de lui, et la Voix dit :
— Yotre bœuf est un amour, cher frère I et je m'intéresse beaucoup à lui! je veux faire sa connaissance !
Et la jeune fille leva un peu sa main droite, qui pressa un bouton et provoqua une sonnerie lointaine.
Une femme de chambre se présenta.
— M. Peyroux est-il sorti ? demanda la Voix à la servante.
— Non, mademoiselle.
— Priez-le de venir tout de suite.
Et la Voix expliqua :
— M. Peyroux est mon intendant, cher frère; et il \a vous accompagner chez Dubourdieu.
Un petit homme rondelet apparut.
— Monsieur Peyroux, ayez la complaisance de suivre monsieur, et d'acheter pour mon compte le bœuf qu'il vous indiquera I
Après avoir entendu ces mots, Lazare voulut parler, mais il ne put pas. Deux larmes coulèrent de ses yeux.
— Allez, allez, mon cher frère I disait la Voix, un peu émue à son tour. Vous me remercierez une autre fois l
Et la chose blanche, rapide, aérienne, disparut <îomme un nuage printanier.
Mademoiselle Geneviève de Sartilly avait dixneuf ans. C'était une petite personne blonde et . svelte, avec deux yeux vifs couleur d'émeraude, et des cheveux ébouriffés qui semblaient mettre une brume d'or autour de son front. Des sculpteurs ne l'auraient pas beaucoup admirée sans doute, car ses traits étaient loin d'avoir la régularité classique. Ses yeux et sa bouche semblaient trop grands, son cou paraissait trop mince, son nez avait Tair trop éveillé. Mais tout cela débordait de vie et constituait un ensemble charmant, qui pouvait lutter sans désavantage avec les beautés les plus correctes et les plus célébrées. La gorge de Geneviève n'offrait encore que des promesses agréables, et ses épaules très descendantes avaient la finesse des fruits un peu verts. Mais, si son corps était légèrement en retard, son caractère l'était bien davantage. La châte-
laine de Bontucq avait parfois des allures de gamine et faisait des réflexions de première communiante.
Cependant, à certaines heures de rêverie, ses jolis yeux devenaient profonds, et ses pures lèvres semblaient connaître toutes les mélancolies. Geneviève était orpheline. Son père, un brillant oisif, né en Bretagne, aux environs de Lannion, avait gaspillé follement sa vie dans des aventures plus ou moins romanesques, et il était mort à quarante ans, paralytique général. Sa mère, une florissante Espagnole y de Valladolid, issue d^une famille de tuberculeux, avait expiré encore jeune, après avoir connu toutes les affres des épouses abandonnées.
Pourtant ce couple avait été bien heureux pendant quatre ans ; la femme restait jolie et le mari semblait fidèle. Geneviève naquit ; elle ressembla vite à son père. Mais un docteur constata, un jour, chez madame de Sartilly, les premiers symptômes de la tuberculose et conseilla au jeune ménage d aller vivre sous un ciel moins brumeux que celui de Lannion. Alors on ve^idit les terres de Bretagne et Ton acheta le domaine de Bontucq-en-Béarn. La femme se plut beaucoup à Montségur, mais le mari estima cette résidence trop éloignée de l'allée des Acacias ; il n y demeura guère qu'à la saison des chasseSj pendant laquelle il est de mauvais tonde paraître au Cercle.
Quand sa femme mourut, M. de Sartilly ne trouva pas de larmes dans ses yeux pour la pleurer, il ne
sentait plus rien, La raison s'était évaporée de son cerveau.
Geneviève resta donc seule à Bontucq. Elle n'avait que douze ans. On lui donna un tuteur. Ce fut Lorenzo Miralez, le frère cadet de sa mère. Une tante ruinée et veuve, Enriqueta Miralez, comtesse de Manzanil, vint demeurer auprès d'elle. C'était la sœur aînée de madame de Sartilly et du tuteur. Cette compagne de la petite Geneviève avait la taille d'un carabinier et les superstitions d'une tireuse de cartes. Elle était maniaque et têtue; elle anathématisait les gens en espagnol dans ses moments de courroux, et allait laire de grands gestes dans les champs pour éloigner la foudre quand l'orage menaçait.
A cause des deuils successifs qui l'avaient frappée, la jeune fille sortait peu. Les relations devinrent fort rares. De temps en temps, elle recevait, à Bontucq, la visite de son tuteur — qui dirigeait une compagnie de transports maritimes — et de la femme de celui-ci, une Parisienne élégante et superbe, épousée pour ses beaux yeux ;mais ce ménage très mondain ne restait en Béarn qu'une semaine ou deux, au retour de Luchon ou de Biarritz. Le reste du temps, Geneviève courait dans son parc en chantant, faisait de la musique, dressait des chiens ou galopait à cheval sur ses terres pittoresques, les cheveux au vent et le cœur léger. Deux ou trois fois, on demanda sa main. Mais le seul mot de mariage la faisait pâlir.
• Tf^^"
Elle se rappelait toutes les angoisses de sa mère et jurait de rester fille, malgré la chasse intrépide que les épouseurs allaient faire à son million.
Telle était la petite chose aérienne, fraîche et toute vive, devant qui Lazare avait tant tremblé, en cette matinée de septembre, et vers laquelle, à cause des mortifications imposées aux trappistes, il avait craint de lever les yeux.
Cette histoire de bœuf, racontée si naïvement par ce jeune moine au visage pâle, aux prunelles timides, l'avait singulièrement touchée, et elle était fort heureuse de faire du bien ce matin-là.
Elle pensait encore à cette aventure de la veille, à cet autre moine invisible, dont elle avait pu troubler le repos en jetant une moitié de pomme pardessus le mur. Quel démon Tavait poussée en ce moment? Pourquoi cette espièglerie coupable ? Geneviève s'en était repentie toute la nuit, et c'était un peu pour réparer cette faute envers un trappiste, qu'elle s'était montrée si bonne envers un frère du même couvent.
Et, comme onze heures sonnaient, mademoiselle de Sartilly ôta promptement sa blanche robe d'intérieur, revêtit un costume d'été, se coiffa d'un chapeau de paille, monta sur la terrasse du château, puis fouilla le village de Montségur avec une lorgnette, afin de voir de loin la figure de ce bœuf si sympathique, pour lequel un jeune moine avait pleuré.
Elle ne tarda pas à le découvrir; ils arrivaient tous trois : le bœuf, le moine et l'intendant, en jouant de leurs jambes inégales. Déjà, ils étaient h la passerelle. Et mademoiselle de Sartilly descendit les escaliers deux par deux, avec des bonds de pensionnaire qui saule à la corde. Elle sortit et s'en alla vers la grille, pour faire à ce bœuf si choyé les honneurs de son château.
Le plaisir ensoleillait ses yeux ; ses joues devenaient roses sous la brise ; et dès qu'il Taperçut, le frère Lazare devina qu'il aurait beaucoup de mal à regarder constamment la terre. Pour faire pénitence, il dirigea ses prunelles vers les jambes cagneuses de l'intendant, puis il chercha au loin le mâle visage et la taille sévère de la comtesse de Manzanil, dont la contemplation ne devait avoir rien de défendu!
Cependant Geneviève s'était approchée de Martin. Après un examen sommaire, elle s'écria:
— Mais il est très beau, ce bœuf! Il a des yeux d'Andalouse I
Et sa main légère daigna flatter Tépaule de l'animal.
— Est-ce qu'il aime le sucre, cher frère? Non? Vous ne croyez pas ?... C'est vrai ! un bœuf qui sort du couvent, ça doit être fort sobre et ne manger que des radis 1 Nous en avons ! Venez par ici, cherirère !
Elle bavardait, bavardait, heureuse de jeter en Tair des paroles quelconques, de même qu'un enfant est ravi d'agiter un grelot.
Elle marcha vers les écuries de Bontucq et dit au bœuf:
— Veuillez rae suivre, mon cher hôte: nous allons vous montrer votre appartement I
Et, parfois, elle se baissait, cueillait une poignée d'herbe, et la présentait h Martin, qui flairait la chose, puis l'acceptait de bonne grâce, avec un retroussis charmant de sa grosse langue.
— Mais il meurt de faim ! s'écria Geneviève ! Oh ! la pauvre bête ! Allez vite, M. Peyroux I allez vite chercher un valet et dites-lui de mettre une bonne brassée de foin dans le râtelier qui servait à Racine I... Racine, mon cher frère — expliquait la jeune fllle en se tournant vers Lazare — Racine, c'est un âne que j'avais l'an dernier, et à qui je donnais ce nom en souvenir de Fauteur d'Athalie, que j'ai dû copier tant de fois !
Mais l'on arrivait aux écuries, et Martin se vit pousser devant un râtelier de contes de fées, joli comme un joujou, et qui effraya ses prunelles de simple bœuf, habitué à la mangeoire grossière du couvent. Du reste l'installation générale l'intimida fort. A ses pieds, une litière fraîche et abondante ; sur' ses cornes, un plafond propre comme une voûte de chapelle ; tout autour, des murs immaculés comme la cellule d'une bonne sœur; et près de son museau, un bijou de seau à boire, en bois verni presque neuf, avec des cercles de fer aussi brillants que des auréoles d'apôtre I
— C'était le logement de Racine 1 dit mademoiselle de Sartilly ; j'espère que votre bœuf s'y plaira. Nous allons bien le régaler aujourd'hui; demain, on achètera un bœuf de sa taille au marché d'Orthez, pour lui donner un compagnon : ensuite, on le fera travailler ferme dans la métairie voisine ; et si l'on est content de lui, on mettra vingt-quatre clochettes autour de son cou, comme on fait, chez ma tante, aux bœufs qui sont bien sages? Ça va-t-il ainsi, cher frère?
Lazare était transfiguré. Il n'auraitjamais espéré, pour Martin, une retraite aussi confortable, une vieillesse aussi prospère 1 II joignit les mains et dit à sa bienfaitrice :
— Mademoiselle, je ne trouve pas de paroles suffisantes pour vous exprimer ma gratitude, mais je prierai pour vous toute ma vie. Je vais rentrer au couvent et j'y passerai le reste de mes jours ; mciis, puisque vous ayez été si bonne pour un malheureux trappiste, laissez-moi vous présenter une requête nouvelle, que je vous supplie de ne pas trouver trop ambitieuse, ni trop candide. Il y a un parloir au monastère ; et, de temps en temps, les étrangers peuvent y adresser quelques paroles aux religieux qu'ils ont connus. Envoyez-moi, quand vous le pourrez, le dernier de vos serviteurs, qui me donnera des nouvelles de mon ancien bœuf... Et je serai bien heureux! Bonjour, mademoiselle!... Adieu, Martin !
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Lazare caressa Tanimal sous les oreilles, comme il avait fait tant de fois; puis, ayant peur de sangloter, il sortit de l'écurie et s'en alla, vite, vers la grille du château, pour rentrer au monastère de Montségur.
11 était bientôt midi. Lazare se hâla. Il arriva au bord du torrent qu'il avait longé la veille ; mais à mesure qu'il avançait, une oppression grandissante gagnait son cœur.
Le sentiment de la réalité lui revenait peu à peu. A présent que Martin avait la vie sauve, son maître pouvait penser librement ; et sa joie diminua tout le long de la route. Quand' il fut devant le mur gris, couronné de tessons de bouteilles, Lazare se trouva mortellement triste. La situation lui apparaissait enfin sous son vrai jour, et elle Talarma.
Comme son projet avait mal tourné ! Il avait eu rintention de s'échapper pour deux heures ; et en voilà quinze qu'il était parti ! Toute la communauté avait pu constater cette longue absence, et on allait probablement le chasser du monastère.
— Que vais-je devenir? se demanda-t-il, en regardant le mur de ses yeux effrayés.
Il s'était promis de Tescalader à nouveau, ce mur difficile, pour rentrer au couvent. Mais à quoi bon agir de la sorte, à cette heure? Ne serait-ce pas aggraver son cas, et pécher encore par hypocrisie, après avoir péché de tant de façons I Lazare voulut au moins être loyal, et il résolut de passer par la grande porte.
Il contourna le mur et arriva devant le guichet du €oncierge.
— Le Père prieur vous attend I lui dit le portier.
Lazare comprit.
Il traversa la cour ; il passa parmi des trappistes vêtus de blanc, qui lisaient dans leurs bréviaires, et, à la vue de Lazare^ ces hommes ouvrirent des yeux effarés, comme si Fange du mal leur était apparu.
Il rentra dans le corps principal du couvent, il vit la porte de la chapelle : « Tu ne prieras plus ici ! » semblait lui dire une voixmystérieuse. 11 arriva devant le réfectoire :« Tu n'entreras plus ici 1 » continuait la même voix. Et par les fenêtres larges, les coinsde terre quiparaissaient, les jardins, les champs, les prairies du monastère devaient aussi lui dire : « Tu ne nous laboureras plus I Adieu, Lazare ! » Il monta au premier. 11 arriva devant une porte matelassée, qui indiquait le cabinet du Prieur, et il lui sembla que, dans sa poitrine, son cœur las n'avait plus la force de battre. Il ferma les yeux et resta là quelques secondes sans pouvoir avancer. Mais,
ayant cru entendre marcher derrière lui, Lazare ouvrit la porte et entra.
Il vit le Prieur derrière son bureau.
Kami de Martin pâlit, baissa le front et joignit les mains.
— Monsieur Etienne Hontarrède, voici quatre cent quatre-vingt-dix francs qui vous appartiennent; vous en trouverez la provenance dans ce livret; veuillez m'en donner reçu.
Lazare entendit ces paroles, et, comme on lui présentait une plume, il signa, d'une main machinale, sur un vieux registre aux feuillets jaunis.
Le Prieur ajouta:
— Maintenant, passez chez le portier où vous laisserez votre robe de moine et où vous trouverez des vêlements civils. Adieu. Que la paix du Seigneur soit avec vous!
Alors, Lazare eut une sensation inoubliable. Il crut qu'on venait de lui ouvrir les veines aux quatre membres, et que, lentement, toute sa vie s'en allait, en flots paisibles. Il ne chercha pas à demander pardon, il n'en avait plus la force. Il perdit la notion des événements et la conscience de ses actes.
Quelques heures après, il se trouva au bord d'une route, chaussé de souliers, coiffé d'un chapeau, et les mains embarrassées d'un petit carnet.
Dans une poche, il avait de l'argent et des billets de banque ; dans une autre, son chapelet de première
communion et un morceau de pain noir- Et alors, il put pleurer.
Le lendemain matin, comme elles revenaient ensemble de la messe, mademoiselle de Sartilly et sa tante eurent un mouvement de surprise, en voyant un homme immobile, assis surTherbe, entre la grille du château et le mur du couvent.
— Mais c'est notre moine d'hier ; s'exclama la jeune fille.
— Il n'a plus sa robe de trappiste I dit madame de Manzanil.
Et les deux femmes s'arrêtèrent.
A leur vue, Lazare s'était levé.
— Bonjour, monsieur, lui dit Geneviève. Comme vous voilà vêtu 1 Vous n'êtes donc plus au monastère ?
— Non, mademoiselle; j'en ai été chassé, hier, à cause de Martin, balbutia Lazare en baissant le front.
— Ahl bah ! Et où avez-vous passé la nuit?
— Là, sous ces arbres.
— Par exemple! Et oîi comptez- vous passer la prochaine?
— Je ne sais pas encore ! répondit l'ancien trappiste, d'une voix à peine perceptible.
La jeune fille le considéra un instant, puis elle dit :
— Venez donc à Bontucq ; nous nous occuperons de vous!
Lazare suivit les deux femmes avec docilité.
Et, en route, Geneviève reprit :
— Voyons, monsieur! Apprenez-moi un peu ce que vous savez faire !
A cette question, le front de Lazare s'illumina; une joie inespérée dilata sa poitrine.
— Je sais labourer et herser, répondit-il; je sais tailler la vigne et semer le froment, égrener le maïs et faucher le foin, panser les bœufs et les chevaux, conduire les charrettes et les voitures... Mademoi- Sielle, si vous pouviez me trouver un emploi quelconque dans Tune de vos fermes, je m'engagerais h le bien remplir, gratuitement, pourvu qu'on me prêtât une paillasse ou un matelas sous un hangar, et qu'on me donnât par jour une livre de pain bis !
Une heure après, M. Peyroux offrait une faux à l'ancien trappiste et lui indiquait un coin de pelouse.
De quels bras vigoureux Lazare faucha ! Il envoya la lame de fer, dans les herbes tendres, avec de grands gestes rythmiques ; et, quand elle fut ébréchée, il l'aiguisa magistralement, avec la pierre trempée d'eau qui pendait à sa ceinture, en provoquant, sur la faux sonore, une série de bruits joyeux comme une fanfare.
Et quand il eut fini de faucher, il bêcha; quand il eut fini de bêcher, il sarcla. Il fit le travail de deux hommes, en cette journée rayonnante, oîi le ciel semblait avoir pour lui une nouvelle douceur.
Et, le soir, on lui indiqua une couchette molle, dans une soupente bien claire, d'oîi il pouvait en-
tendre la voix de Martin. Et, quand la cloche du couvent sonna dans la nuit, pour appeler au cloître les trappistes de Montségur, Lazare pria devant la <50uchette, les mains jointes, les yeux clos, Tâme ravie. Il pria longtemps, avec une ferveur croissante, dans un grand besoin de piété, de reconnaissance, d'adoration. Et il lui sembla que Tidole vers laquelle montait son cœur, ce n'était plus toujours un Christ sanglant sur une croix, ni une Mère douloureuse au sein transpercé, mais aussi quelque chose de blanc, de frais, d'aérien, qui avait une voix douce comme celle des anges : une jeune fille pure, miséricordieuse et tendre, qui méritait son culte perpétuel.
Les jours passèrent. Lazare fut heureux. Il travailla bravement. Ses vêtements nouveaux ne le gênèrent pas autant qu'il l'aurait cru ; ses remords ne furent pas aussi cuisants qu'il l'avait redouté. La cloche des trappistes n'attrista pas longtemps ses nuits. Si quelque souvenir mélancolique venait assombrir ses jours, de temps en temps, comme un nuage qui passe, le moine défroqué serrait sa pioche avec des mains plus énergiques, blessait la terre avec plus d'obstination, et harassait joyeusement son corps pour apaiser son esprit.
Il était presque toujours en compagnie de Martin. L'intendant de Bontucq avait acheté à Orthez un bœuf dépareillé de la même taille que celui du trappiste, et les deux animaux, joints sous le joug, ne firent pas un trop mauvais ménage. Lazare devint le
conducteur de ce couple de bœufs; avec eux il laboura, ou hersa, porta des charretées de bois ou d'ajonc; et Martin ne fut pas jaloux outre mesure, si la main de son maître caressa parfois le museau de « Jean », le nouveau camarade.
Le dimanche, Tancien moine leur confectionnait à tous deux des gare-mouches élégants, avec du fll de lin, ou des couvre-dos à leur chiffre, qu'il brodait lui-même en cachette, pour ne pas provoquer la risée des servantes.
Il continuait de vivre à Bontucq, aussi sobrement qu'au monastère. Il n'acceptait jamais de viande ni de vin, de beurre ni de graisse; mais, lorsqu'il était content de lui, il se permettait uae pomme ou un verre de piquette.
D'abord, il avait résolu de dormir tout habillé comme autrefois; mais, ayant cru entendre des plaisanteries sur son linge dans la conversation des domestiques, il dut renoncer à cette mortification. Pour un trappiste bien pensant, la propreté constitue un péché capital, et la blancheur de l'âme est en raison inverse de celle de la chemise ! Lazare abandonna bientôt cet article de foi.
Il se rendit un jour au marché de Rayonne et y acheta du linge fin, des mouchoirs blancs, une cravate à la mode, même des gants. Mais, pour expier cette coquetterie, il coucha deux nuits sur la dure, h côté de ses bœufs.
Quelquefois, lorsqu'il travaillait aux environs du
château, il entendait venir des pas légers sur le sable, et ses yeux troublés devinaient l'approche de mademoiselle de Sartilly. Alors il éprouvait une grande béatitude en tout son être, et il avait envie de joindre les mains, comme il faisait autrefois, quand l'hostie sainte fondait dans sa bouche.
La jeune fille passait, presque tous les jours, à côté de Tancien moine, et même, deux ou trois fois, elle lui avait adressé la parole. C'avait été d'abord pour lui demander quel était son vrai çom.
— Elienne, mademoiselle! avait-il répondu.
Etienne Hontarrède.
— Gomment faudra- t-il vous appeler alors?
Etienne ou Lazare ?
— Le nom que mademoiselle me donnera sera mon seul nom.
— Dans ce cas, ce sera Lazare. J'aime mieux ça. La fois suivante, mademoiselle de Sartilly lui avait
demandé s'il se trouvait bienàBontucq.
Et Lazare avait déclaré qu'il ne rêvait pas d'existence meilleure.
Le lendemain, Geneviève l'avait prié de porter son ombrelle au château.
Et il paraissait très fier d'avoir reçu cet ordre.
Quand la jeune fille lui parlait ainsi, l'ancien moine faisait des remarques singulières; il constatait en lui toutes sortes de hontes : honte pour ses sabots et pour sa veste, honte pour ses mains calleuses et pour sa barbe mal taillée. Ce qui avait provoqué son
ivresse pendant si longtemps commençait à produire son chagrin.
Un jour, mademoiselle de Sartilly lui dit :
— Vous savez lire, n'est ce pas, Lazare?
— Ouï, mademoiselle.
— Eh bien, allez à la maison, et faites-vous donner pour moi les Méditations de Lamartine.
— Les Premières ouïes Nouvelles? demanda-t-il. Et alors il fut heureux de constater Tétonnement
de la jeune fille.
— Tiens ! vous êtes donc un lettré ? Vous ne m'aviez pas dit ça ! Les Premières^ monsieur Lazare I les Premières !
Mais le jeune homme partit vite, pour dissimuler sa rougeur.
Une autre fois, Geneviève passa près de lui avec un papier de couleur dans les mains.
— Vous n'auriez pas vu rentrer madame de Man- 2anil, monsieur Lazare?
— Non, mademoiselle!
— C'est bien ennuyeux! je viens de recevoir un télégramme espagnol où il y a un mot que je ne comprends pas.
— Puis-je me mettre à la disposition de Mademoiselle ?
— Vous savez donc l' espagnol ?
— Je Tai appris .
— Ah ! Eh bien, dites-moi ce que signifie : « el agradecimento. »
— El agradecimento^ signifie, je crois, la reconnaissance.
— Ce doit être ça, en effet. Oui, je me rappelle à présenti Mais vous êtes très fort! s'écria la jeune fille déconcertée. Est-ce que vous connaissez d'autres langues vivantes?
— Quelques-unes.
— L'anglais?
— Et l'italien.
— Tiens ! tiens!...
Les yeux de Geneviève regardèrent Lazare avec ébahissement.
— Pourquoi ne m'avez-vous pas dit ça tout de suite? reprit mademoiselle de Sartilly. Je vous aurais trouvé un emploi convenable à Orthez ou à Paul
— J'aime autant labourer à Bontucq, mademoiselle! répondit Lazare à demi- voix.
Et il pâlit un peu.
Mais la comtesse arrivait.
— Vous ne savez pas la nouvelle, ma tante? lui dit Geneviève, toute joyeuse. M. Lazare, qui sème des navets, ici présent, connaît l'espagnol, l'anglais et l'italien !
— Je m'en étais toujours doutée! répondit la €omtesse avec ironie ; cet homme a dû être rat-decave I... N'est-ce pas, monsieur?
— Non, madame ; je n'ai pas eu cet avantage.
— Alors, vous avez été précepteur ou maître à danser dans quelque château !
■■"SPISF*
— Non plus. Mais des maîtres à danser et des précepteurs, j'en ai eu, dans le mien.
Madame de Manzanil redressa son buste avec une morgue toute castillane.
' — Comment ? Un château, vous ? C'est merveilleux ! Racontez-nous ça, monsieur le secrétaire d'ambassade I
Malheureusement, un gros bruit de feuilles de choux malmenés par une langue brutale venait de se lever à côté de Lazare : des vaches qui paissaient dans le pré voisin faisaient irruption dans le potager.
— Oh! pardon! dit l'ancien trappiste, qui courut chasser le bétail.
Et la comtesse rentra au château en se tordant de rire.
La nuit suivante, Lazare se frappa la poitrine avec contrition, pour sa fatuité, son orgueil, son outrecuidance. Et, afin d'expier tout cela, il coucha sur la herse, dans une posture de crucifié.
Le lendemain, il tint à.faucherde Tajonc, pendant toute la journée, dans une lande lointaine ; et le surlendemain, il s'en alla couper du bois dans un taillis ténébreux, où il resta jusqu'à Tangélus.
Il avait peur de rencontrer mademoiselle de Sartilly. Chaque fois qu'il l'entendait venir, il s'éloignait en pâlissant. Il resta huit jours sans l'approcher, et, durant ce temps-là, il se nourrit des racines les plus dures, il s'astreignit aux travaux les plus humiliants. Il craignait d'avoir perdu les sympathies de sa bienfaitrice, en étalant devant elle, d'une manière si ridicule, sa science inutile et sa fortune d'autrelois. Qui donc l'avait poussé à parler? Pourquoi, devant cette jeune fille riche et distinguée, rougissait-il de sa grossièreté et de sa misère? Oh! s'il l'avait osé, il lui aurait demandé pardon, il l'aurait priée d'oublier ces minutes de folie, pour qu'elle continuât à le regarder, lui tout humble et bien indigne, avec ses
bons yeux dont il ignorait encore la couleur exacte, mais dont il avait senti la douceur pénétrante ^ comme un voyageur matinal devine, avant qu'il Tait vu, la splendeur du soleil qui va poindre.
Un dimanche matin, il se rendit à Montségur pour assister à la messe. Dès qu'il fut dans Téglise, il plongea sa main droite dans le bénitier, puis, avant de faire le signe de la croix, il se retourna légèrement pour offrir, comme cela se pratique dans les petits villages de Béarn, de Teau bénite à la personne qui venait après lui. Lazare tressaillit; c'était une demoiselle blonde qui le suivait, blonde avec des cheveux ébouriffés et des yeux couleur d'émeraude... Et il sentit le doigt de Giineviève qui prenait de l'eau bénite sur le sien. Ce fut si bon à ses prunelles, cette vision de visage souriant; ce fut si doux à son doigt, ce contact de doigt fin, que Lazare ne vit rien de l'autel et n'entenditj rien de la messe; durant quelques secondes, son corps trembla comme celui d'un condamné.
Cette semaine-là, par une lumineuse après-midi d'octobre, oîi les feuilles jaunes tombaient, lente ment, sur les pelouses décolorées, Lazare joignit ses deux bœufs, Jean et Martin, pour les atteler au grand char. Il devait aller dans la forêt de Bontucq, chercher du bois de chauffage qu'il avait coupé, la veille, sur les indications de madame de Manzanil. Cette forêt se trouvait à cinq ou six cents mètres du château, dans la direction du couchant.
Lazare avait à peine franchi la grille du parc avec son attelage, qu'il entendit, derrière lui, des pas précipités. Il tourna la tête et reconnut mademoiselle de Sartilly. Elle avait un costume de mousseline et un chapeau à fleurs.
— Bonjour, monsieur Lazare ! dit la jeune fille. Vous allez à la forêt? Moi aussi! J'ai une course à faire par là; je vais chercher ma tante qui est en visite chez une amie. Me permettez- vous de monter sur le char?
Elle y était déjà, car elle avait sauté d'un bond, après s'être accrochée des mains aux deux montants du lourd véhicule. Et rien n'était joli comme le peu de chair blapche que les manches avaient découverte, à la naissance des bras, sous l'effort de la montée.
Lazare fut radieux. Elle lui pardonnait donc? Oui, cela se devinait au son tendre de sa voix, et à toutes sortes de bonnes choses inexprimables qui, ce jourlà, rayonnaient d'elle comme un parfum délicat émane d'un arbuste en fleurs. Et les bœufs parurent se réjouir eux aussi, car ils marchèrent ^bien droit dans le chemin un peu tourmenté, se ralentissant d'eux-mêmes aux cahots, et prenant les côtés les plus unis. Oh! Lazare serait allé ainsi jusqu'au bout du monde 1 II ne parlait guère, ohl non! Il s'abandonnait à son bonheur avec recueillement, comme un lézard enivré s'engourdit au soleil; mais son visage se transfigurait par intervalles comme celui
des saints en extase qu'il honorait au monastère.
Les arbres avaient des teintes mélancoliques et douces qui seyaient bien à sa félicité. Il y avait au loin des vallons bleuissants et pleins de mystère, où allaient des sentiers vagues et perdus, que des bruyères bordaient çà et là, comme une parure de demi-deuil. Et Ton arriva près d'une source clapotante oîi Geneviève désira boire; on s'arrêta et, quand elle eut bu, la jeune fille prit, dans le creux de sa main, quelques gouttes d'eau fraîche pour Martin. Le bœuf Jean n'en eut pas, non! Et Lazare fut très flatté de cette préférence. Le char se remît en route. Geneviève y remonta. Il n'y avait personne dans la forêt; aucun oiseau ne chantait plus ; toutes les cigales y étaient mortes. Et ce silence, dans cette solitude, était délicieux pour les oreilles de l'ancien moine.
Mais il fallut s'arrêter tout de suite. On se trouvait déjà dans une clairière étroite, que jonchaient des arbustes au feuillage flétri. Alors Geneviève sauta du char et s'assit au milieu des fougères, sur les racines d'un châtaignier.
Le soleil la prenait de dos et faisait flamber sa chevelure. Sur ses petits souliers jaunes, à demidisparus dans les herbes folles, l'ombre d'un chêne lointain passait, doucement, comme une discrète et anonyme caresse.
— Racontez-moi des choses, monsieur Lazare I dit soudain mademoiselle de Sartilly; beaucoup de
choses I Tendroit où vous êtes né, ce qu'étaient vos parents, comment vous êtes devenu trappiste, et puis tout ce qui vous plaira I
Alors Etienne Hontarrède raconta son enfance. Il parla de son pays, de la Ghalosse riante et fertile, où TAdouret les deux Leuyfont tant de détours, comme pour rendre hommage à tous les coteaux. Il parla de ses parents et de leur fin tragique, de son château et de son moulin, de la crue du fleuve et de rinondation terrifiante, de la table à laquelle il devait sa vie et de la mangeoire qui avait sauvé Martin. Il rapporta sa terreur religieuse après ce désastre, et son intention bien arrêtée de se faire trappiste, malgré Topposition de son grand'père Hontarrède, le riche négociant de Bordeaux. Il dit tout, avec sincérité, avec joie. Il remonta jusqu'aux souvenirs les plus anciens, comme s'il avait voulu que rien de sa vie ne restât voilé devant les yeux de la jeune fille. Il lui semblait qu'en parlant ainsi de son enfance, il réparait Terreur du destin qui l'avait conduit si tard auprès de Geneviève; il s'imaginait qu'à force de confidences, il allait devenir un peu son compatriote, lui l'étranger, et son ami de toujours, lui qui la connaissait à peine.
Mademoiselle de Sartilly écoutait bien attentivement, et, de temps à autre, ses yeux avaient des lueurs émues; ses lèvres, des sourires sympathiques. Et, à son tour, elle parla de ses parents, de son enfance, de la Bretagne si triste mais si atta-
62 LA nOSE DE GRENADE
chante, où ses premiers jours s'étaient éeoulés. Et sa voix, quand elle faisait ces confidences, ne ressemblait guère à celle que Lazare avait d'abord entendue. Elle s'était peu à peu atténuée, elle avait des résonnances plus intimes et s'écoulait avec plus d'abandon; et, mentalement, Lazare la remerciait de n'être plus aussi joyeuse.
Le temps passait. L'ombre du chêne avait quitté les souliers de Geneviève et flottait à vingt pas de là. Il y eut une minute de silence, puis la jeune fille cueillit une bruyère et l'attacha, sans rien dire, au gare-mouches de Martin. Mais Lazare ne semblait pas la voir.
— Ahl mon Dieu! ma tante arrive! balbutia-t-elle en s'échappant tout à coup.
Et elle s'enfonça dans un vallon..
Quelques secondes plus tard, elle reparut avec mademoiselle de Manzanil, car il fallait passer par la clairière pour retourner au château. Mais Geneviève ne regarda point Lazare, cette fois. Elle était fort occupée à expliquer à la comtesse comme quoi sa montre retardait de vingt-cinq minutes, pour le moins, ce qui l'avait empêchée de partir plus tôt.
Lazare fut enchanté de l'explication.
Quand la nuit arriva, il ne se coucha pas sur la herse, pourtant il ne dormit point.
Le lendemain, il parut très énervé. Il ne pouvait rester en place. Il avait d'inexplicables besoins de parler, non seulement à Martin, mais encore aux
plantes, aux pierres, aux échos des vallons, aux nuages du ciel. Seuls, les hommes l'excitaient au mutisme.
L'intendant vint lui donner des ordres divers, qu'il ne comprit pas du tout. Il oublia de faire boire son bœuf, à midi. Et le soir, h l'heure où s'étaient produites les confidences de la veille, il éprouva la nécessité de se rendre h la clairière; il abandonna donc une douzaine d'ouvriers qui vendangeaient avec lui dans une vigne de Bontucq, et, sans donner la moindre explication à personne, il partit pour la forêt.
En route, il regarda très attentivement les deux sillons parallèles que les roues de son char avaient creusés, la veille, sur le sol ; puis, étant arrivé au bord d'une source clapotante, il ferma les yeux pour mieux se souvenir, et but un peu d'eau fraîche. Il déboucha dans la clairière étroite, où se perdait un sentier vague bordé de bruyères, et alors il se mit en quête des racines de châtaignier sur lesquelles Geneviève s'était assise. Il les trouva, et, voyant parmi les herbes folles deux traces de pieds fins, il poussa un soupir d'aise. C'était là! Mademoiselle de Sartilly avait parfaitement occupé cette place ! La preuve en éclatait 1 Oh ! les bons souliers jaunes qui avaient courbaturé ces fougères, broyé ces grains de sable 1 Lazare considéra le sol avec des prunelles reconnaissantes, puis il posa les pieds à la place où Geneviève avait posé les siens. Et alors, il lui sembla
que la terre lui envoyait, en particules subtiles, quelque chose qui était venu de la jeune fille, un peu de sa chaleur, de spn essence, de sa vie.
Lazare frémissait de volupté. Son corps pur n'avait pas besoin des secousses brutales qu'il faut aux vulgaires amoureux; sa chair novice trouvait plus de jouissance dans l'air dérangé par une vierge qui passe, que celle d'un homme ordinaire sous les baisers les plus profonds. En marchant sur le sable où Geneviève avait marché, il semblait goûter la plénitude du bonheur. Il resta là, immobile et charmé, en se rappelant avec transports les paroles si douces de la jeune fille. Et, sous Tinfluence de son rêve, il crut la revoir peu à peu, dans une merveilleuse hallucination. Oui, ses yeux la contemplèrent, et l'image se précisa ; elle arrivait, magnifiquement, dans sa robe de mousseline, sous son chapeau de paille à fleurs ! Lazare distingua nettement ses cheveux blonds sous le soleil. Et elle s'approcha, s'approcha encore, traversa la clairière, marcha vers le châtaignier... Tout à coup la vision recula.
— Vous étiez là, monsieur Lazare? dit-elle toute surprise...
Et l'ancien moine tressaillit. Ce qu'il voyait, ce n'était pas une hallucination ; c'était mademoiselle de Sartilly bien vivante !
Elle était là, elle lui parlait ! Et Lazare s'en alla en baissant le front.
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La jeune fille avait dû voir son trouble ; elle avait dû remarquer qu'il s'était mis à la place où elle s'était assise la veille ; qu'il avait posé les pieds là où elle avait posé les siens. Et le jeune homme pâlit, comme s'il allait tomber : il venait d'être pris en flagrant délit d'amour.
Mais Geneviève s'était approchée de nouveau.
— Je vous demande pardon I balbutiait-elle ; je ne savais pas... je me promenais... j'étais loin de croire...
Lui s'éloignait en chancelant.
Mais mademoiselle de Sartilly le rejoignit au bord du chemin.
— Monsieur Lazare, continuait-elle sur un ton craintif, je regrette beaucoup d'être venue, si je vous ai fait de la peine. Mais j'avais justement quelque chose à vous dire, et je suis bien aise de vous rencontrer.
Alors, il se retourna et attendit, les yeux à terre.
— Il y a plus d'un mois que vous êtes à la maison, monsieur Lazare, et tout le monde s'est montré satisfait de votre travail, de votre tenue. Je voudrais, puisque je n'ose pas vous parler d'appointements, vous dire combien je vous suis obligée, et vous assurer de ma sollicitude. Si par mes relations ou par moi-même je pouvais faire quelque chose pour vous, dites-le moi et je serai ravie de vous être agréable.
— Dans ce cas, répondit Lazare, je vais vous de-
mander un service, mademoiselle. Je m'aperçois que, depuis quelques semaines, j'ai pris trop de goût à la vie ; dans notre monastère, nous la méprisions si bien que, chaque jour, nous étions joyeux de préparer notre fosse et notre croix. Je ne sais plus où je dois mourir : je ne peux donc pas creuser ma fosse; mais je peux travailler à ma croix comme au temps où j'étais moine, et je sens que cette occupation me sera salutaire. Mademoiselle, j'implore de votre générosité Tun de ces petits arbres qui nous environnent !
— Pourquoi donc? pour votre croix, monsieur Lazare? Mais vous n'y pensez pas! A quoi bon parler de choses pareilles ? Tenez ! vous me faites du chagrin !
— Oh I Dieu sait, pourtant, si je voudrais vous voir heureuse ! Mais penser à la mort n'est rien de mal, mademoiselle ; et Ton dit au contraire que lorsqu'on touche au bonheur complet, on y songe malgré soi !
Geneviève était devenue grave.
— Venez ! dit-elle doucement à Lazare.
Elle s'engagea dans la forêt et arriva au bord d'un ruisseau. Là, se trouvait un jeune peuplier au tronc lisse et au feuillage tremblant. Et, en le désignant, mademoiselle de Sartilly murmura :
— Cet arbre est à vous ; je vous le donne pour votre croix.
— Je peux le couper ?
— Quand il vous plaira.
— Et madame la comtesse ne me dira rien ?
— Non. Cet arbre est doublement à moi, car je l'ai planté ; acceptez-le, Lazare !
Mademoiselle de Sartilly avait prononcé ces dernières paroles avec un accent étrange, où l'on croyait entendre trembler son cœur. Et alors, pour la première lois, le jeune homme osa regarder Geneviève clans les yeux. Mais il tourna la tête, car il se sentait gagner par un vertige inconnu...
— Tiens! vous voilà, vous autres! s'écria brusquement une voix puissante qui les fit tressaillir tous les deux. Vous cherchiez des champignons, je gage ! reprit la vieille sur un ton aigre. Moi, je n'en ai pas trouvé un seul ! C'est drôle ! Il n'en pousse guère cette année I Brr ! Il commence à laire froid I Rentrons-nous, Geneviève?...
La tante voyagea beaucoup cette semaine-là. Elle se rendit successivement à Orthez, à Pau et à Bayonne. De cette dernière ville, elle revint rayonnante.
Il était six heures du soir quand elle rentra, et, aussitôt qu'elle aperçut Geneviève, elle lui dit :
— Oh! j'ai fait de la bonne besogne aujourd'hui, et je vais rendre ce pauvre Lazare bien heureux !
En ce moment, Tancien trappiste passait devant les granges. Madame de Manzanil l'appela :
— Venez donc, mon ami ! J'ai une agréable nouvelle à vous apprendre I
Lazare s'approcha.
— Je me suis occupée de vous tantôt, reprit la comtesse, et je vous ai trouvé un emploi à Bayonne, un emploi superbe, chez Nogaro, le chocolatier. Vous tiendrez les livres, vous ferez la correspondance, et, comme vous connaissez plusieurs lan-
^.W^sf^^**- '■ ^
gues, VOUS aurez de sérieux appointements. N'est-ce pas que je suis gentille? J*ai obtenu ça de Nogaro, qui est un ancien camarade de mon défunt mari. Vous serez là, non comme un employé, mais comme un parent. Et vous ne vous ennuierez pas, je vous le jure 1 Les plus jolies frimousses de Biarritz défileront à côté de votre bureau ! Heureux garçon, va I Par exemple, il n'y a pas de temps à perdre. M. Nogaro vous attend demain soir. Je vous accompagnerai; c'est convenu.
Geneviève ne disait rien. Lazare baissait la tête.
— Je vous remercie, madame ! murmura-t-il après quelques instants de silence.
— Je crois bien que vous pouvez me remercier I s'écria l'Espagnole. Des places comme ça, vous n'en trouverez pas tous les jours! Nogaro est le plus grand chocolatier du pays ! Puis, mon garçon, je m'intéresse à vous, moil Et je me suis dit qu'avec les moyens dont vous disposez, on ne reste pas laboureur. C'est très joli de sarcler un champ et de manger du pain noir ; mais il y a mieux à faire, quand on a reçu votre éducation. Il faut vous dégourdir un peu, que diantre ! 11 faut tenir votre rang et penser à l'avenir! Chez Nogaro vous pourrez promptement vous faire une situation. Si vous êtes économe, vous aurez un petit magot au bout de quelques années ; de son côté, la première commise, qui n'est pas mal, aura sans doute quelque argent, et si de plus elle a un peu de goût, elle ne résistera
pas à vos yeux noirs I Hé, hé I Ton ne sait pas ce qui peut arriver I Vous finirez peut-être confiseur vousmême, dans quelque boutique bien propre, avec des tas d'enfants barbouillés de chocolat, et quelques obligations de chemins de fer dans le portefeuille! N*esl-ce pas, Geneviève, que j'ai raison de le secouer un peu?
La jeune fille répondit, sans trop d'hésitation :
— Certainement, ma tante 1
Et elle monta aussitôt dans sa chambre, où elle chanta, au bout d'un instant, des airs de toute sorte, d'une voix qui sonnait assez clair.
Le lendemain matin, le ciel fut éclatant et pur. Octobre touchait à sa fin, mais les platanes de l'avenue avaient encore toutes leurs feuilles. Seuls, les peupliers et les acacias branlaient leurs têtes jaunes, dans la masse vaporeuse du parc.
Il avait été décidé que Lazare et madame de Manzanil partiraient, à deux heures, de Bontucq, pour aller prendre à Pu yoo le train de Bayonne. Avant d'entrer chez Nogaro, Tancien moine devait s'habiller dans quelque magasin de confections, car ses vêtements de Montségur n'étaient pas de coupe assez récente pour un commis de chocolatier !
Dès les huit heures, Geneviève descendit et se promena dans le parc. Comme il y avait de la rosée, elle prit un livre quelconque et le lut très attentivement, derrière un pin-parasol qui dressait, pardessus les arbres environnants, sa belle tête ronde et fière.
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Madame de Manzanil était allée à la messe, et Lazare, sous prétexte d'une haie à tailler, écourtait, avec des ciseaux, des aubépines drues qui faisaient une clôture basse, entre le verger et le parc. Cette haie passait à côté du pin-parasol. Mais Geneviève ne parut pas entendre les ciseaux de Lazare décapitant les tiges frêles de l'aubépine. Elle n'interrompait sa lecture que pour jeter en l'air, de ses lèvres insouciantes, un bout quelconque de chanson.
Lazare ne s'était jamais senti aussi triste.
Il avait empaqueté, la veille au soir, ses vêtements et son linge, dans une vieille valise que madame de Manzanil lui avait prêtée, et il y avait ajouté son chapelet de première communion, le morceau de pain noir qu'on lui avait donné au couvent, et aussi une bruyère couleur de demi-deuil, que mademoiselle de Sartilly avait mise naguère au garemouches de Martin.
Pourquoi donc emportait-il cette fleur? puisque, le jour ou il devait quitter Bontucq, la jeune fllle chantait à quelques pas de lui, sans le regarder autrement que les divers domestiques du château qui s'agitaient autour d'elle, et dont le nom serait oublié quelques semaines après le départ I
Neuf heures sonnèrent au clocher de Montségur et, dans la vallée bleuissante qui s'ouvre au nord de Bontucq, un roulement lointain passa ; c'était le chemin de ferdeBayonne. Mais Geneviève chantait !
Lazare entendit les paroles de sa chanson ; il reconnut Tair qui s'envolait de sa bouche. L'air était touchant et les paroles étaient celles-ci :
Cueillez, cueillez des roses, Mon gentil chevalier I
Oh! le souvenir poignant que cela évoquait! Sans cette chanson pourtant, Lazare serait resté au monastère; il aurait continué sa simple vie d'ascète, et son cœur n'aurait jamais été qu'à Dieu!
Cueillez, cueillez des roses, Et me les apportez !
Lazare s'arrêta devant la haie d'aubépines. 11 n'eut plus la force de travailler. Il baissa le front et soupira. Il vit un pommier prospère entre la jeune fille et lui, un grand pommier aux pommes rouges. Et, comme naguère, en ce soir si doux oîi il creusait la fosse, il détacha une de ces pommes et vint la donner à la chanteuse.
Geneviève le regarda. Son visage blond devint tout pâle.
— C'était bien vous, Lazare! dit-elle doucement. Je l'avais deviné!
Elle baissa les yeux et rouvrit son livre. Elle semblait respirer avec difficulté.
Et soudain, sans relever la tête, elle balbutia :
— Vous vous en allez donc ?
— Oh noni pas maintenant I répondit Lazare.
Permettez-moi de rester? Oh ! mademoiselle, si vous n'êtes pas trop mécontente de mes services, soyez bonne et gardez-moi encore au château! Si vous saviez... oh! si vous saviezi...
Il étouflfait. 11 sentait venir à ses lèvres des paroles ardentes, qu'il ne devait pas prononcer. Il joignit ^ ses mains vers Geneviève : il voulut tomber à genoux derrière la haie d'aubépines... Mais la jeune fille ferma les yeux; elle secoua lentement sa petite tête blonde :
— Non! prononça-t-elle.
Et ses lèvres ne semblaient plus avoir de sang.
— Non ! Il vaut mieux que vous partiez! je vous assure!... Je suis très contente de vous, certainement... Vous avez été un très bon serviteur... et tout le monde vous regrettera ici... Mais ma tante a raison... vous ne pouvez pas continuer à travailler la terre... Adieu, Lazare !
Et elle se sauva.
Quand il ne la vît plus, l'ancien trappiste rentra, mit les ciseaux en place, rejoignit Martin à l'étable, s'assit à côté de lui sur la paille fraîche, et pleura dans ses mains.
C'est là que madame de Manzanil le trouva dans l'après-midi.
— Comment ! s'écria-t-elle, vous étiez ici et vous n'en disiez rien? Mais l'on vous appelle depuis un quart d'heure ! C'est le moment de partir, mon gar-
çon 1 Moî,il y a cinq minutes que je suis prête !... Allons, dépêchez-vous I nous pourrions manquer le train I
Mais Lazare ne semblait pas comprendre. La vieille regarda ses yeux rougis et devina qu'il avait pleuré.
— Hein? des larmes?... Ahçal est-ce que vous comptez emmener votre bœuf chez le chocolatier, par hasard? Ah! noni nous vous renverrons sous forme de rôti, si vous voulez I car il n*est guère bon qu'à ça, ce vieil invalide! Mais il ne faut pas croire qu'il aille monter en wagon avec nous I
Lazare leva la tête et se réjouit de ces sarcasmes. On croyait que ses larmes avaient coulé pour Martin : les apparences étaient sauvées.
Et, voyant, dans la cour de Bontucq, mademoiselle de Sartilly qui se disposait à monter à cheval, il les laissa couler de nouveau.
— Sangre de Diosl s'écria la veuve en croisant ses bras démesurés. Qui m'a fichu un garçon comme ça!
Et marchant vers Lazare :
— Voulez-vous me suivre, oui ou non?
— Madame, répondit-il, vous savez que je n'ai pu rester au couvent sans Martin ; je ne crois pas que je puisse vivre sans lui chez un chocolatier. Je vous présente toutes mes excuses ; mais il m'est impossible d'aller à Rayonne I Faites de moi et de mon bœuf ce qu'il vous plaira l
La vieille eut deux éclairs dans les yeux.
— Votre bœuf? on va l'abattre dès qu'il sera grasl
s'exclama-t-elle avec fureur. Quant à vous, on va vous envoyer le plus tôt possible extraire de la pierre à notre carrière de Bîdache! Allez finir de couper les arbres enattendanti et plus vite que ça l... Madame de Manzanil ajouta quelques anathèmes espagnols, puis, appelant sa nièce, qui déjà s'élançait, à fond de train, sur son cheval impatient :
— Geneviève ! passe, je t'en prie, à la poste de Montségur et télégraphie à M. Nogaro pour qu'il ne compte plus sur nous !
-— Bien, ma tante! répondit la voix lointaine de la jeune fille.
Et Ton entendit un galop rapide sur l'avenue des platanes.
Quand madame de Manzanil fut sortie de l'étable, Lazare prît la tète du bœuf dans ses bras :
— Merci, mon bon Martin 1 lui dit-il à voix basse. Et il Tembrassa entre les yeux.
L'ancien trappiste était ravi. Il n'irait pas à Bayonne! II ne deviendrait pas chocolatier ! Il resterait quelques heures encore auprès de Geneviève!
Certes, la perspective d'avoir bientôt à casser des pierres dans la carrière de Bidache n'était pas des plus riantes. Mais Bidache ne se trouvait pas bien loin de Montségur ; la carrière en question appartenait à mademoiselle de Sartilly; et, demeurant au service de la jeune fille, il aurait sans doute Toccasion de l'approcher quelquefois. Que désirait-il déplus?
M considéra Martin, qui lui tendait son museau roux avec une envie de caresses.
Et alors il songea au sort réservé à ce bœuf par l'implacable Espagnole. C'était donc définitif I Martin allait mourir dans quelques jours! On ne voulait plus de lui à Bontucq.
LA ROSE DE GRENADE Tl
— Pauvre vieux! soupira Lazare, en lui accordant toutes les caresses convoitées.
Mais il sentait bien qu'il n*aimait plus sa bête avec Tardeur d'autrefois. Martin avait cessé de remplir son existence. Actuellement, ce n'était pas à lui qu'il aurait voulu confier ses plaisirs ou ses peines. Môme, il le négligeait un peu, depuis quelques jours, le pauvre bœuf jadis si choyé. Et Martin semblait l'avoir compris, car ses yeux, ses beaux yeux d'Andalouse — comme avait dit Geneviève — accusaient en ce moment une tristesse inaccoutumée.
— Mange au moins I mange à ton appétit, mon vieux Martini murmura Lazare en lui offrant un plein quarteron de maïs.
Et Martin devint joyeux alors. Il broya les succulents grains jaunes, puis il parut oublier sa détresse, comme un simple philosophe affamé. Et, quand il eut achevé son maïs, il renifla, non sans convoitise, certaine corbeille voisine de sa mangeoire, et d'où montait une suave odeur de vendange.
Lazare s'approcha de cette corbeille et il la trouva pleine de « gaspe », c'est-à-dire de ce résidu brun et parfumé, composé de grappes sèches et de peaux aplaties qu'on voit sous le pressoir quand le vin est fait.
— Ta aimes donc ça, Martin? dit le jeune homme. Tiens, mange, mon ami ! ne te prive de rien, pauvre condamné amorti
L'animal ne se fit pas prier; il engloutit la « gaspe »
en quelques tours de langue, et ses yeux parurent décidément très gais après cela. Les mouches qui voulurent l'entreprendre furent secouées de la belle façon !
Alors Lazare, ayant décroché une hache, passa une chaîne au col de Martin et partit avec lui vers la forêt de Bontucq.
Tout en marchant, il lui confia ses projets.
— Oui, Martin, tu vas paître pendant que je couperai des arbres. Nous serons bien, va I II y aura de l'ombre et des herbes juteuses. Puis, si le coaur t'en dit, tu pourras faire des gambades à ton aise !
Mais, pour gambader, Martin n'attendit pas jusque-là. Il se mit à secouer sa tête de manière insolite, dès qu'il fut dans le parc, et même il eut. une ruade bien irrévérencieuse pour son maître, avant d'arriver à la forêt. Lazare ne pouvait le contenir, l'animal était fou. Il se lançait comme un taureau de course, la queue en spirale et les naseaux fumants. Puis il fondait sur les arbres, la tête baissée, comme pour les déraciner avec ses cornes.
— Révérence parler, mon vieux Martin, je crois que tu es pompette! comme disait mon professeur d'humanités.
Et Lazare s'amusait énormément à constater l'étrange effet de la gaspe sur son bœuf.
Ils arrivèrent à la clairière. L'homme attacha prudemment la bête aune souche, dans un espace découvert, puis il s'en alla vers les arbres qu'il devait abattre .
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— A bientôt Martin ! dit-il en s'éloignant. Amusetoi bien : ta chaîne est longue.
Et ranimai, de plus en plus ivre, se mit à galoper en rond comme un cheval de cirque. Parfois, arrêté brusquement, il grattait le sol avec sa patte et mitraillait de terre les mouches qui lui mordaient le ventre. Puis il repartait, les cornes hautes, avec des bonds furieux.
Mais Lazare se mit au travail. Il lui restait une douzaine d'arbres à trancher.
Et il attaqua aussitôt le plus gros, avec sa hache brillante, lancée à tour de bras. Cet arbre était situé à quarante pas environ de l'endroit où s'ébattait le bœuf. Lazare coupa vaillamment, faisant sauteries esquilles par-dessus sa tête et heureux d'entendre, au loin, Técho d'un coteau répéter tous ses coups. Il lui fallait besogner vite, pour réparer le temps perdu et apaiser de son mieux la redoutable madame de Manzanil.
Mais, brusquement, un cri partit derrière lui.
Il tourna la tête, et vit Geneviève qui courait, affolée, poursuivie par le bœuf.
— Martin I appela Lazare... Martin 1
Et il s'élança vers la clairière.
Mais l'animal ne s'arrêtait pas. Il galopait, furieusement, après la jeune ûlle qui criait toujours.
Soudain, embarrassée dans son amazone, elle tomba.
— Martin ! cria Lazare d'une voix terrible. Ah ! mon Dieu I
II avait sa hache. Il se précipita sur le bœuf. Il rattrapa, et frappa sur lui, de toutes ses forces, comme sur un arbre. Un coup lui creva la tête, et la cervelle jaillit, dans un large flot rouge.
— Oh ! ne le tuez pas I disait Geneviève.
Mais elle vit le sang et s'évanouît.
Martin s'était affaissé, en poussant un beuglement profond où Ion avait senti s'échapper la vie. Mais Lazare ne le regardait pas. Il jeta sa hache et ramassa Geneviève. Elle était blanche comme une morte; mais elle n'avait aucun mal. Le bœuf lui avait à peine déchiré l'amazone d'un coup de corne. Lazare prit la jeune fille dans ses bras et courut vers le château. Mais soudain ses forces Tabandonnèrent. Il sentit ses yeux se voiler, son front se couvrir d'une sueur froide. Il déposa Geneviève au bord de cette source claire où, quelques jours auparavant, elle avait donné un peu d'eau à Martin, et tout son corps se mit à trembler.
— Mademoiselle ? appela-t-il d'une voix craintive. Il plongea sa main dans l'eau et mouilla les tempes
de la jeune fille.
Geneviève rouvrit les yeux.
— Oh I Dieu soit loué ! ce n'est rien I Un instant de frayeur ! s'écria Lazare en tombant à genoux. Que je suis heureux !
— Et Martin ? demanda-t-elle.
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LA ROSE DE GRENADE 8i
— Martin? Il est mortl
— Vous l'avez tué?
— Oui, je Tai tué! Moi, je vous aime!... Oh! j pardon, pardon 1 Je' suis fou I
Il ferma les yeux, il cria de honte et crut cesser de vivre.
Mais, au bout d'un instant, il sentit une petite main qui prenait la sienne, et il entendit la Voix qui lui disait :
— Moi aussi, Lazare, je vous aime I
Alors, il poussa un long soupir, comme si toute son âme avait été ébranlée.
Puis le silence recommença. Il n'entendit et ne sentit rien. Peut-être le monde n'existait-il plus.
Mais la petite main existait, elle, car elle se révéla bientôt par une étreinte plus étroite ; et la Voix aussi survivait à l'anéantissement de l'univers, car elle murmura :
— Oui, je vous aime, Lazare, et je suis bien heureuse, en ce moment ! si heureuse que je n'aurai plus le droit de me plaindre, quand même l'existence ne me réserverait que des chagrins. Je suis heureuse aujourd'hui pour toutes les années qui viendront, et c'est à vous que je le dois. Je vous aime et vous êtes le premier homme à qui je voudrais donner ma vie ! Je vous la donne, Lazare. Ouvrez les yeux, regardez-moi et voyez comme je suis sincère ! Je vous aime depuis que je vous ai vu, et peut-être vous aimais-je avant, puisque j'ai osé vous envoyer une
moitié de pomme sans voas connaître. Jamais je n'avais été aussi hardie, aassi incorrecte. Et dès que je vous ai approché, dans cette salle d'attente oîi vous étiez si pâle et où votre voix me semblait si touchante, je me sentis à vous. Oh ! sans doute, ce n'était pas déjà de la passion! Mais c'était une grande sympathie, qui devait bien vite devenir de Tamour. Ne vous en seriez-vous pas aperçu ? N'auriez-vous pas remarqué comme je passais souvent près de vous, dans les champs où vous travailliez, et comme, ne pouvant vous témoigner directement beaucoup d'affection, j'en témoignais k Martin ! Souvenez-vous que je lui donnais à boire de l'eau de cette source, à votre pauvre bœuf; mais c'était à vos lèvres que je portais réellement ma main. Et ce jour où je suis revenue à la clairière, pour mieux songer aux belles choses qui s*y étaient passées la veille ? Vous aviez eu la même pensée que moi et vous m'y aviez devancée ! Et ce matin enfin, quand je chantais si fort dans le parc de Bontucq, vous saviez bien que ces chansons me déchiraient la gorge ! Mais il fallait aveugler ma tante qui a des yeux si méfiants, et tranquilliser les gens de la maison, que notre familiarité alarme. Puis, je m'étais promis, moi, de ne pas vous laisser voir mes sentiments ; je n'ai pu tenir ma promesse, Lazare, et j'en suis ravie !..• M'aimerez- vous longtemps ? Oh! tenez, ne me répondez pas ! Oui, je le sens, vous m'aimez bien à cette heure, et votre croyance la plus sincère
est que vous m'aimerez toujours I Je vous en remercie de tout mon cœur, mais ce mot de toujours m'épouvante. Et voilà pourquoi je vais vous dire ceci: Lazare, vous sortez d'un monastère, vous n'avez jamais approché d'autre femme que moi , et vous ne pouvez pas savoir exactement à quel point vous m'aimez. 11 y a tant de jolies flUes au monde I Peut-être, si nous avions été deux sœurs, n'auriez" vous jamais pensé à Geneviève ! Il faut cependant réfléchir à ces choses ! L'amour d'un homme est souvent si fragile I Oh ! moi, j'ai beaucoup d'expérience, sans en avoir l'air î Mon père aussi avait dû aimer ma mère pour toujours ; et cette éternité n'a pas duré quatre ans. Si vous saviez ce que maman a souffert jusqu'à sa mort ! Lazare, j'avais juré de ne pas me marier, mais il me semble aujourd'hui que je pourrais oublier mon serment. Et voici ce que je vous propose : Vous allez quitter Bontucq — il le faut, pour plusieurs raisons — vous allez vous rendre, non à Bayonne, mais à Paris. Je vais tâcher de vous y trouver une situation brillante, et déjà je croîs tenir quelque chose. Vous resterez là-bas, pendant deux ans, sans me revoir, sans m'écrire si c'est possible ; et vous irez dans le monde, vous fréquenterez les théâtres, vous entrerez dans les cercles, vous vous initierez à la vie fastueuse et légère des hommes à la mode, vous connaîtrez tous les luxes, vous vivrez parmi toutes les séductions ; oui, mon Lazare! Et si, au bout de ces deux
ans, vous ne m'avez pas oubliée ; si, après avoir approché tant de belles femmes, vous aimez encore comme aujourd'hui votre petite Geneviève, eh bien, vous reviendrez à Bontucq ; et la main que voici, je vous la tendrai comme à présent, en vous disant de la garder toute votre vie I Oui, nous nous épouserons, Lazare, et je crois que nous serons bien heureux I Ne laites pas attention si je pleure ; c'est sans doute la joie de votre retour que j'escompte déjà I Alors, vous serez un cavalier élégant, avec des mains fines et des façons distinguées, car vous serez probablement riche, puisque votre grand-père deviendra fier de vous : et mes parents ne trouveront pas mauvais qu'une petite provinciale comme moi épouse un Parisien de votre tournure. D'ailleurs, le trouveraient-ils, que cela me serait égal. J'aurai vingt et un ans, et il ne me restera pour tutelle que ma fantaisie!... Adieu, Lazare I Serrez la main de votre fiancée, et allez enterrer ce pauvre Martin, à qui je devrai, je le crois, les plus belles heures de mon existence. Moi, je rejoins mon cheval que j'avais attaché à un arbre et je vais rentrer bien vite à la maison, pour m'enfermer dans ma chambre et penser à vous, toute la soirée, toute la nuit, toute la journée de demain et toutes celles que je pourrai vivre !... Je vous aime !
Et Lazare la vit s'éloigner, à travers la forêt silencieuse, oîi tombaient, lentement, des feuilles jaunes d'acacia.
II ne se leva pas. 11 resta près de la source. Il avait peur de bouger. Il se croyait transporté dans quelque palais magique aux tours resplendissantes ; et, sans doute, cela s'écroulerait autour de lui, s'il faisait le moindre geste ?
Il referma les yeux et savoura son bonheur, dans un recueillement extatique de fakir.
Un enfant qui passa dans la forêt, avec un fagot de bois sur le dos, interrompit le rêve de Tancien moine. Le soleil baissait. Lazare se secoua et se remit debout. Il fit quelques pas dans la clairière, et ses pensées revinrent à Martin.
Alors il regagna l'endroit où il avait tué son bœuf.
Il vit la masse rouge de l'animal au milieu des fougères. Il s'approcha. Martin gisait, le crâne fendu et les lèvres rougies. Deux entailles sanglantes s'ouvraient en outre dans son flanc.
Lazare se baissa, ramassa la hache, Tessuya sur rherbe, puis la lava soigneusement à la source clapotante du chemin. Ensuite il revint à Bontucq, prit une pelle, un paquet de vieux habits, et retourna vers le cadavre de Tanimal.
Et là, dans la clairière tranquille où Geneviève lui avait fait ses premières confidences, il creusa une
fosse pour Tami de sa jeunesse, pour le pauvre Martin qu'il avait tant chéri.
Il la fit large et profonde, puis, au moyen d'un levier qu'il se tailla dans une branche d'aulne, il y poussa le corps pesant de Martin.
Dans cette chute, les ossements du bœiif rendirent un grand bruit sur la terre molle.
Alors Lazare dénoua le paquet qu'il avait apporté; ce paquet contenait des bardes : les vieux vêtements que l'ancien trappiste avait eus au monastère pendant son noviciat, et qu'on lui avait remis le jour de son expulsion. Ces habits avaient été découpés, selon l'usage, dans des robes de moines défauts, dans celles des plus pieux et des plus chastes, pour que les vertus de ces morts vénérés lui fussent transmises comme un héritage.
Lazare jeta ces vêtements dans la fosse de Martin, puis il fit retomber la terre brune et combla le trou profond. Quand ce fut fini, il prit le manche de sa pelle, l'appliqua deux fois à plat sur le sol mou, et laissa ainsi la trace de la croix sur la tombe de son vieil ami, comme on fait sur les fosses des malheureux qui n'ont pas le droit d'être ensevelis en terre sainte.
Alors, Lazare s'en retourna vers Bontucq.
Le soleil s'était couché. Un clocher lointain sonnait Tangelus. Le jeune, homme rêvait en marchant. Il lui semblait avoir enterré un peu de lui-même dans cette clairière, le Lazare des premiers temps,
celui qui avait été un enfant triste, un moine sobre, un modeste laboureur.
Et en effet, à dater de ce jour, il ne devait plus travailler aux champs.
Quand il rentra au château, il vit des traces de roues dans l'avenue, et Marina, la femme de chambre, lui annonça que l-oncle et la tante de mademoiselle, M. et M"'* Lorenzo Mîralez, de Paris, étaient arrivés dans Taprès-midi à Bontucq, venant d'Espagne.
Ce soir-là, le château resplendit de lumières. Les fenêtres du grand salon allongèrent des rectangles jaunes sur la pièce d'eau. Puis, au premier, fort avant dans la nuit, la chambre d'honneur s'éclaira.
Et Lazare, qui ne pouvait dormir dans sa soupente solitaire, où les beuglements de Martin ne s'entendaient plus,- regarda longtemps les allées et venues des flambeaux, entre les murs de la vieille maison si sombre d'habitude.
11 ne se doutait pas que dans cette chambre d'honneur, dont les rideaux venaient d'être tirés, on parlait de lui, à demi-voix, et que sa destinée allait y être résolue,
Rose-Marie Miralez, la jeune tante de Geneviève, qui venait d'arriver à Bontucq avec son mari, était une brune resplendissante de vingt-cinq ans. Les Orientaux, qui savent exprimer beaucoup de choses en peu de mots, auraient dit sans doute qu'Allah n'avait pas dû s'ennuyer, le jour oîi il l'avait faite l
■ JWFU^WI^ ..'^^ .
Grande, svelte, avec de longs yeux noirs et des épaules de déesse, elle faisait sensation dans les salons officiels. C'était, à Paris, une des beautés les plus éclatantes de la colonie étrangère, où les tailles sculpturales et les visages séducteurs ne sont pas Texception. Elle était née dans la plaine Mout ceau ; mais le nom qu'elle portait, la couleur de ses cheveux et Féclat de ses prunelles la faisaient passer pour une Espagnole. Les Parisiennes l'appelaient même « la Rose de Grenade » et ce surnom était trop joli pour qu'il ne fût pas un peu méchant. Il voulait faire entendre que madame Miralez était de provenance douteuse, et que son mari l'avait connue en courant les foires, où ses appas durent être fort admirés.
Cette insinuation était fausse ; mais elle aurait été exacte si elle avait visé la mère de Rose-Marie. Madame Miralez était effectivement la fille d'une beauté glorieuse, que les amateurs de jolies choses avaient pu contempler pour une peseta dans les grandes villes d'outre-monts, sous l'agréable appellation de la Rose de Grenade. Et, la fille ayant hérité des charmes de la mère, les Parisiens généreux croyaient devoir lui donner en outre son sobriquet. Du reste, la véritable Rose de Grenade vivait encore. Elle avait épousé un changeur honorable de Bordeaux, nommé Maurice Ramazeilhes, qui était venu s'installer à Paris ; et c'était actuellement une personne fort rangée qui portait des
restes magnifiques sur des mollets vigoureux.
Rose-Marie, sa fille, avait épousé, à dix-huit ans, Lorenzo Miralez qui en avait trente-deux ; et aucun enfant n'était né de ce mariage.
Ce soir d'octobre, le tuteur de Geneviève, très fatigué par le voyage, monta de bonne heure à une petite chambre voisine de la bibliothèque et se coucha. Sa femme, qui avait accepté la chambre d'honneur^ manda une servante qui l'accompagnait toujours et se fit déshabiller.
Cette servante était la sœur de Marina, la femme de chambre de Bontucq, et s'appelait Dominica Etcheto. C'était une Basquaise plantureuse, très dévouée à sa maîtresse.
Quand sa toilette de nuit fut terminée, Rose- Marie congédia la bonne et se mit au lit. Mais elle vit la porte s'ouvrir doucement et Geneviève entra. Elle vint embrasser sa jeune tante au front et s'assit à son côté.
— Tu es donc toujours belle, Rose-Marie? dit-elle avec enjouement, et tu continues à distribuer des coups de foudre sur ton passage ? Slis-tu que les myopes que tu rencontres sont bien à plaindre ?
Madame Miralez, étendue sous les couvertures, eut pour ces paroles galantes le sourire bienveillant et quelconque dont elle les remerciait, quatre ou cinq fois par jour, sur les lèvres de ses admirateurs, et, rendant son baiser à Geneviève, elle lui dit :
— Hé I hé ! ma petite fille I ne plaisante pas avec
les coups de foudre ; on en attrapera pas mal à ton côté, 11 me semble 1 Je te trouve très embellie ! Tu as des yeux qui font s'ouvrir les grenades, comme on dit dans le pays d'où je viens. Et tes bras sont déjà ronds, ta taille prend tournure... Je m'y connais I... Tu as l'air heureux... Raconte-moi ton coup de foudre, à loi ?
— Tu le veux ? demanda Geneviève.
— Ah ! tu vois, sournoise ! Il y en a déjà un !... Je t'écoute.
Et Geneviève parla de Lazare.
Elle raconta tout; elle fit connaître les diverses péripéties de la douce idylle, et Rose-Marie n'eut pas des sourires trop moqueurs pour ce moine en sabots qui allait séduire les jeunes châtelaines avec son bœuf. Mais, quand mademoiselle de Sartilly laissa deviner ses intentions conjugales, la jeune femme ouvrit des yeux étonnés.
— Par exemple I dit-elle, en se levant à demi sur son coude. Je te croyais décidée à rester fille I
-^ Je le resterai peut-être, ma bonne Rose-Marie ! et je crois bien que cela va dépendre de toi I
— Gomment ça ?
— • Je vais t'expliquer ! J'ai un plan, un plan magnifique, tu vas voir ! C'est une bonne inspiration qui m'est venue là! Ecoute-moi bien et ne ris pas trop : je vais être très sérieuse.
La jeune fille s'approcha un peu plus de sa tante et reprit :
— Tu as connu les malheurs de maman, n'est-ce pas, Rose-Marie? On a dû te les raconter bien des fois. Moi, je me les rappellerai toujours, et c'est pour cela que le mariage me faisait peur. Ce doit être si dur de n'être plus aimée, de se voir abandonnée avec des enfants, de se sentir veuve du vivant de son mari ! Tiens, je me souviens d'une nuit que j'ai passée, dans un fiacre, devant une porte de la rue d'Offémont. J'avais sept ans alors. Maman était avec moi et elle attendait mon père, pour l'approcher un peu et lui faire embrasser sa fille, quand je ne sais plus quelle actrice voudrait bien le laisser sortir. Ah I vois-tu, des choses comme celle-là se gravent dans le cerveau d'un enfant, et ne donnent pas envie aux pensionnaires de jouer au mariage !
— Tous les hommes ne sont pas comme ça I dit madame Miralez.
— C'est ce que j'ai pensé, cette semaine. N'est-ce pas qu'il y a des hommes fidèles ?
— Il me semble. Malheureusement, ils ne portent pas une sonnette au cou quand ils passent dans la rue, et l'on ne peut pas savoir à l'avance comment ils sonti
— Eh bien, si ! On peut le savoir!
— Enfant !
— On peut le savoir, ma tante ! ou du moins on peut établir des probabilités, quand on se donne la peine de faire des expériences sérieuses. Et voilà justement où est mon plan I
"'^ÇfÇït^^^^^-
— Tu voudrais expérimenter sur ton moine ?
— Pourquoi pas?
— Tu es drôle I
— Comprends-moi bien. Je voudrais le soumettre à quelque épreuve décisive, lui envoyer une jolie femme, par exemple, une personne jeune, superbe, irrésistible, qui essayerait de Témouvoir.
Rose-Marie fut intriguée.
— Qui ça ? demanda-t-elle.
— Qui ? Tu ne devines pas ?
— Mais non I
— Tu es trop modeste ! Cherche un peu.
— Je ne trouve pas.
— Ce serait toi, parbleu !
— Moi?
— Pourquoi pas ? <
— Oh ! voyons !
— Si je t'en prie, ma tante ? si je t'en supplie à genoux, n;ia belle Rose-Marie, ma Rose de Grenade, mon Lis du parc Monceau? Tu es mon amie, îl me semble, et cela te crée des devoirs I Tu vas essayer de me prendre mon amoureux, tout de suite !
— Non ! c'est drôle tout de môme I dit la jeune femme en se renversant.
— Ah I ne crains rien ! s'écria Geneviève en redevenant sérieuse. Je ne te proposerais pas cela si je croyais que Lazare pût me tromper! Il me restera fidèle, va !
— Ta en es sûre ?
— A peu prèsl Mais enfin, je veux en avoir Je cœur net! S'il te résiste à toi, tu comprends que je ne devrai plus avoir peur des autres ! Tu vas donc éprouver Lazare immédiatement. Tu vas lui chercher un poste à Paris, dans quelque ministère ou même à ton ambassade, pas trop loin de toi. C'est un garçon d'avenir, tu sais I II a des tas de diplômes, connaît plusieurs langues et n'est pas sot. Il sort d'une excellente famille et aura probablement son million avant dix ans. Tu Tinvileras souvent à déjeuner et tu daigneras flirter avec lui. Je t'assure qu'il en vaut la peine ! Ça t'amusera énormément. Ne te montre pas trop dure : laisse-le s'enflammers'il s'échauffe ; pousse-l'y même un peu s'il n'y arrive pas tiput seul ; incendie son cœur pour me faire plaisir, et écris-moi tout, sans qu'il le sache ! tout, entends-tu ? Ah 1 ça, c'est sacré I Tu me l'écriras, et, s'il courtise d'autres femmes, tu me l'écriras aussi I Tu me tiendras exactement au courant I Tu le jures ? Allons, lève ta jolie main, ma Rose de Grenade! Là! ça y esti Tu as promis! Brava!... Dieu, que tu es gentille !
Et Geneviève se précipita dans les bras de sa jeune tante.
— Après tout, si ça te fait plaisir ! dit Rose-Marie. Je vais peut-être avoir un deuil cet hiver...
— C'est ça 1 tu auras des loisirs I Débauche-moi mon fiancé pour tes mortifications ! Tu es un ange !
— Mais cette place dans un ministère?
— Ah I ça te regarde !
— Tu crois que c'est facile, toi I
— Voyons! avec des yeux comme ça!... Si les grenades s'ouvrent, un ministre peut bien se fendre !
— Tiens, j'ai une idée! dit Rose-Marie pensive.
— Tu as trouvé quelque chose ?
— Je le crois.
— Pour mon amoureux?
— Parfaitement.
— Un emploi convenable ?
— On ne peut plus convenable.
— Pas trop loin de toi?
— Tout à côté.
— Je t'adore !
— Ah ! je ne promets rien ! J*ai besoin d'en parler à mon mari. Nous en causerons demain. Tu me présenteras ton moine l
— Bonne nuit! Je vais prier pour tes beaux yeux!
— N'oublie pas les siens! dit Rose-Marie en baissant la lampe.
Et Geneviève s'en alla penser h Lazare, qui pensait à elle.
-^T.-^yjl"
A sept heures, le lendemain raatin, mademoiselle de Sartilly était sur pied. Elle lit demander aussitôt M. Peyroux et lui dit de se préparer à conduire M. Hontarrède à Pau. Elle appuya sur le mot Hon^ tarrède afin de signifier à son intendant qu'on n'eût plus à traiter Lazare comme un simple domestique.
Puis elle fit à M. Peyroux de longues recommandations relatives à ce voyage, qu'elle avait résolu dans la nuit.
Geneviève ne voulait point qu'on se moquât de son amoureux, et, pour que la première impression de Rose- Marie ne fût pas défavorable, elle tenait à lui présenter un Lazare nouvelle manière, assez correct, sinon très élégant.
C'est pourquoi M. Peyroux alla trouver le jeune homme avant huit heures et lui transmit les volontés de mademoiselle. Un breack fut attelé bien vite, et
le cocher mena les deux voyageurs à la gare de Puyoo.
Lazare se laissa conduire comme un enfant. Il était silencieux. Il avait un visage de pauvre diable endormi qui fait un beau rêve. Il monta dans un wagon, et il ne songea pas que le dernier train qu'il avait pris Tavait conduit au monastère, sept ou huit ans auparavant. On arriva bientôt dans un pays superbe, au bord d'une rivière folle, où des rochers aux ventres blancs semblaient jouer avec de Técume, sous des saules discrets. Mais le visage de Geneviève était resté devant les yeux de Lazare, et cela lui cachait tout le paysage.
A Pau, M. Peyroux lit entrer M. Hontarrède dans les succursales d'Old England, et des employés empressés mesurèrent l'ancien trappiste sur toutes les coutures. Comme sa taille n'avait rien d'excessif, on put rhabiller avec des vêtements confectionnés.
Il passa d'abord une chemise blanche, à col haut et cassé. Après, on lui conseilla un pantalon beige et ample, en cheviotte plucheuse, un gilet très ouvert, un veston noir aux revers bien étoffés ; une cravate d'été en et aminé bleue, des souliers fins, des gants rouges et un chapeau rond à petits bords, suivant la mode actuelle, complétèrent sa toilette improvisée. Lorsque, à la sortie, Lazare passa devant les glaces des devantures, il se trouva face à face avec un jeune homme très bien, au visage brun et mat rehaussé par la blancheur du plastron, et à la mise
soignée comme celle d*un commis d'agent de change. Le moine défroqué ne se reconnaissait plus et il voulait se tirer le chapeau avec respect.
Pendant ce temps-là, Rose-Marie et Geneviève avalent repris leur causette de la veille au château de Hontucq ; et le sort de Lazare était ballotté entre elles, comme un volant docile que se renverraient des mains de jolies femmes.
Los choses marchèrent très bien; Miralez fut onlropris à déjeuner par Rose-Marie et Geneviève, cl il so rendit avec plaisir à leurs instances.
l>o sorte qu'à cinq heures du soir, quand Lazare, m^MiUUorphosé on gentleman, fut de retour à Bontucq, madomoiselîe de SarUUy se précipita, rejoignît le jo\u\o homme, Texamina don œil fier, puis, le \>oussanl \or$ lo salon :
• NUm\ ono'i\ ptvnorça-t-elle, je tous présente M. V;ionno IKnlarrNîe, que vous voulez bien \\\vnOav pour j^iivreuîre î
\ ,v.,sro co,v.i^nU îil^^iîerjoiselle de Sartilly venait ^Voblo^,;r jvur ';;î \;n pcsie de secrétaire auprès de M» M \,^',05. V TÙ^he* ,^rr*:jî;eur parisien. Mais rien ne
Vx > \;.Ox,vA ;;r. ;.^,;*^rr.; r.; cevanl un petit honame à U \s .*>>;>^ ;^:^f;;<^ N ^u xis^« maigre, rongé de
U> >v V.'!;...'^, xvôr; r^ô*::^ pr::f^él Cûintinua Gc- Ut^> ^>,^ t^A ;NA^>.'r,,,\T; îi. r. ^2l: à isadaiDe Miralez.
et au visage resplendissant, qui posait sur lui deux yeux très doux, encadrés de longs cils noirs. 11 s'inclina devant elle comme il Tavait fait devant M. Miralez, et il rougit à peine.
— Mais il n'est pas mal du tout, ton coup de foudre ! dit Rose-Marie à sa nièce, quand Lazare se fut éloigné.
— Ce ne sera pas aussi dur que tu croyais, hein ? demanda Geneviève triomphante.
Pour toute réponse, la Rose de Grenade eut un sourire de ses petites lèvres rouges.
Lorenzo Miralez était obligé de rentrer à Paris, et il ne pouvait passer à Bontucq plus de trois jours, sa femme devait partir avec lui, et son nouveau secrétaire allait raccompagner.
Le matin du départ, Lazare se promena quelques instants dans le verger, dans le parc, dans la forêt de Bontucq, pour revoir une dernière fois les plantes, les chemins, les bruyères, toute la terre bénie où il était né à Tamour.
Près du pin-parasol sous lequel Geneviève avait tant chanté, la semaine précédente, il s'assit un peu, à l'ombre d'un talus. Et là, mademoiselle de Sartilly lui apparut soudain, au détour d'une allée.
Elle ne chantait pas, ce matin-ci. Ses yeux étaient gros de larmes.
— Je viens vous faire mes adieux, Lazare ! dit-elle de sa voix atténuée. Là-bas, à la gare où je vous
conduirai tantôt, il y aura trop de monde pour que nous puissions échanger des paroles bien sincères, et j*ai tenu à vous rejoindre ici.
Elle lui donna ses mains.
-- Etes-vous content de moi? Vous ai-je trouvé une belle situation? Me regretterez-vous un peu, Lazare ?
— Mademoiselle; comment vous exprimer ce que je ressens? répondit-il en frémissant d'adoration. Il faut me pardonner, je n'ai jamais aimé, moi ; et je suis à peu près comme un enfant qui voit, autour de lui, des fleurs, des arbres, des oiseaux, du soleil, toutes les belles choses de la terre, et qui les admire, mais qui ne leur dit rien, parce qu'il ne sait pas encore parler I Je voudrais pourtant vous montrer comme je vous aime, mademoiselle Geneviève. Mais vous le voyez, n'est-ce pas ? Je vous adore pour tout le bien que vous m'avez fait; et m'eussiez-vous fait du mal, si c'était possible, que je vous adorerais tout autant. Vous voulez que je parte et que j'aille à Paris pour devenir digne de vous? Je pars donc, mademoiselle, mais non sans pleurer de chagrin. Pardonnez-le-moi ; les jours que j'ai passés à Bontucq seront les plus doux de ma vie. Ah ! j'y reviendrai, n'est-ce pas ? Oh oui ! et nous y serons encore bien heureux 1 car, je vous aime de toute mon âme et je ne pourrai jamais aimer que vous !
— Oh 1 sera-ce vrai ? murmura la jeune fille.
— Oui, Geneviève, ce sera vrai ! Je vous aimerai
jusqu'à ma mort I Vous sentez bien que je dis la vérité aujourd'hui, et que dans les paroles d'à présent tous mes actes de l'avenir sont contenus ! Oh! ma Geneviève ! n'est-ce ^as que vous avez confiance, que vous êtes sûre de mon amour, de mon amour de tous les temps comme de l'amour de cette heure?
— Oui, Lazare, je Jie sens, nous nous aimerons toujours ! dit la jeune fille en pâlissant de bonheur.
Elle pencha sa tête sur l'épaule de son ami.
— Adieu pour deux ans ! balbutia-t-elle. Embrassez-moi.
Et ses yeux se fermèrent.
Alors Lazare embrassa Geneviève ; et, dans ce ! baiser d'amour, le premier qu'il donnât, il laissa toute son âme.
Quelques heures après, une voiture emportait, à la gare de Puyoo, M. et M""* Miralez, le secrétaire et la femme de chambre. Mademoiselle de Sartilly les accompagnait. En route^ Lazare et Geneviève ' restaient silencieux, Rose-Marie admirait le paysage, Lorenzo consultait l'indicateur.
On fut à Puyoo en trois quarts d'heure. L'express de Paris arriva, bruyant et noir, en faisant tourbillonner, sous sa vitesse, les feuilles mortes qui tapissaient les abords de la voie.
Alors, Geneviève eut peur. Elle se laissa embrasser par son oncle, par sa tante, et tendit à Lazare une main froide qui tremblait.
Il partait donc? Il la laissait pour deux ans? il s'en allait vivre, lui, le chaste et le simple, au milieu de toutes les dépravations et de toutes les frivolités ? Oh ! pourquoi Tavait-elle voulu ? Serait-il assez vertueux pour résister à tant de tentations ? aurait-il la force de rester fidèle? Quelle périlleuse aventure elle tentait là ! Pourquoi s'inquiéter de l'avenir quand le présent est si beau ?
— Oh ! Lazare ! ne partez plus l J'étais folle ! voulait crier Geneviève.
Mais elle revit, par la pensée, le fiacre obscur et immobile dans lequel sa mère avait tant pleuré toute une nuit, devant une porte de la rue d'OlIémont, et le courage lui revint. Oui, Lazare devait partir! Il le fallait I
— Adieu, tous I dit-elle, nerveusement, en jetant à pleines mains des baisers vers les voyageurs.
La minute du départ approchait.
-— Voulez-vous prendre ce petit sac, monsieur ? ordonna Rose-Marie au nouveau secrétaire.
A travers ses larmes, Geneviève vit Lazare qui portait le petit sac de la belle Parisienne et montait après elle dans le wagon-lit.
La machine siffla, cracha haut sa fumée, par grands jets de plus en plus hâtifs, et les wagons roulèrent, en tapant, tour à tour, sur des plaques tournantes.
Lorenzo Miralez avait quaraate ans. Il les portait avec fatigue sur ses épaules étroites. Une toux sèche, qui l'obligeait à penser à son père et à une sœur enlevés par la phtisie, mettait parfois des teintes roses sur ses pommettes.il était silencieux et paisible. Il avait cette paresse de paroles qu'on remarque chez tant de Méridionaux ; et dans ses yeux roux, un peu craintifs, on trouvait cette expression de méfiance ^ ou de résignation, particulière aux maris qui sont en possession d'une belle madame.
Miralez était riche. 11 avait fondé une ligne de navigation qui desservait hebdomadairement les ports d'Espagne et de Portugal situés entre Marseille et Passajes. Les transports étaient effectués par des bateaux rapides et confortables. Cette ligne de navigation était exploitée par une compagnie anonyme connue sous la raison sociale : Société des Transports de la Méditerranée à V Océan, mais une grande par-
lie des actions se trouvait entre les mains du fondateur.
Miralez avait des bureaux à Marseille, Passajes et Barcelone. Il possédait dans la rue de Chateaudun, à Paris, un vaste immeuble dont le rez-de-chaussée et Tentresol servaient de siège central à laSociétédes Transports et dont les étages supérieurs, desservis pçir un escalier spécial qui donnait sur la rue Taitbout, lui constituaient une confortable résidence.
Miralez avait abandonné, depuis quelque temps, la direction générale de la Société pour vivre en paix de ses rentes ; néanmoins en qualité de Président du Conseil d'Administration, il avait une correspondance considérable, qu'il négligeait un peu, à cause de son état maladif; c'est pourquoi il venait de consentir à s'adjoindre, comme secrétaire, le jeune homme que sa femme et sa nièce venaient de lui recommander si chaudement.
Lorenzo était né aux environs de Valladolid. A rage de trente ans, il fit une excursion à Grenade, mais il ne vit pas grand'chose de TAlhambra, à cause d'une jeune fille à la taille serpentine et aux yeux magnétiques qui le visitait en môme temps que lui, accompagnée d'une dame plantureuse au verbe haut et abondant. Les merveilles de l'art sont bien peu de chose devant celles de la nature. On ne regarde guère la Joconde, au Louvre, quand une simple modiste passe dans le musée. La taille serpentine fit le plus grand tort aux colonnettes mau-
resquesde Grenade, elMiralez s'intéressa bien moins à rhistoire de celles-ci qu'à la provenance de cellelà. Il fut assez facilement renseigné sur ce dernier point. La taille serpentine avait poussé dans la rue Jouffroy et son père était, non un matador pompeux à Tépée foudroyante, mais un petit changeur du boulevard de Clichy. Sa mère, la plantureuse dame aux sonores accents, était seule Espagnole et avait été connue par une génération enthousiaste sous le nom de la Rose de Grenade, Mais toute la famille habitait Paris. Sous les yeux magnétiques, on remarquait une bouche imperceptible, assez semblable à une petite blessure rouge dans une chair éblouissante, et qui avait le plus pur accent des Batignolles.
— Ohl là ! là !... s'écriait la jeune fille pour exprimer ses états d'âme devant les splendeurs du monument.
— Biens'tou, Rosa-Maria ? demandait la mère, en la poussant avec des cris lyriques.
Elle avait profité du mois des vacances pour s'échapper de Paris et montrer à son enfant les curiosités de sa ville natale.
Quelques mois après, le petit changeur du boulevard de Clichy était nommé directeur de la Société des Transports à Barcelone. Et, deux ans plus tard, la taille serpentine voilée de blanc, et les yeux magnétiques surmontés de fleurs d'oranger, descendaient les marches de Saint- Augustin, à côté de
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Lorenzo Miralez. Pour la circonstance, la dame plantureuse, cuirassée de satin mauve, pleurait d'émotion. Quant à Rose-Marie, fraîche, rayonnante, bonne à voir comme une matinée de printemps, elle faisait se dilater tous les yeux autour d'elle et marchait en entendant sur son passage, dans un murmure prolongé, les soupirs admiratifs de la foule.
Son mari Tadora, sans grand mérite d'ailleurs, car tous ses amis lui prouvèrent bientôt qu'ils en auraient fait autant. En retour, l'éblouissante épousée éprouva pour lui beaucoup de reconnaissance. Elle aurait bien voulu en outre lui offrir un peu d'amour ; mais les millions, qui peuvent tant de choses, ne savent pas faire éclore la petite fleur bleue dans le cœur : ils l'y écrasent plutôt.
Rose-Marie n'eut pas d'enfant. Cependant, elle resta fidèle à son mari, mais ce fut moins par vertu que par orgueil. Dès les premiers jours, les adorateurs affluèrent à ses pieds ; et ses oreilles s'accoutumèrent vite au bruissement des déclarations qui Yoltigeaient autour de ses épaules comme un essaim d'abeilles. Que de regards suppliants, de soupirs éplorés, de paroles enthousiastes! En trois mois, elle connut tout le répertoire des amoureux. Elle savait que tel galantin qui lui était présenté à onze ^heures du soir lui demanderait son jour à onze heures et demie, et lui ferait des yeux blancs à minuit cinq, après lui avoir parlé, d'une voix doucereuse, de musique, de ténors, de spiritisme ou de
petits chiens, avec des gestes de pantin bien réglé. La banalité des flrrteurs la dégoûta promptement des marivaudages, et la cohue des amoureux l'empêcha de prendre un amant.
Du reste, elle n'éprouvait nullement le besoin de tromper Miralez. Son cœur était calme ; sa chair avait la froideur des idoles. Son mari ne lui avait pas donné sur Tamour des notions bien étendues, et la place qu'occupait ce sentiment dans la vie de ses contemporains lui paraissait exagérée.
Il lui arriva pour tout dire de se laisser attendrir cinq ou six fois, à l'approche d'hommes plus audacieux, dont les paroles semblaient vibret d'une façon spéciale ; et, durant quelques nuits, sa pensée était allée vers eux. Mais d'autres hommes tout aussi vibrants survenaient aussitôt, qui accaparaient sa rêverie au détriment des premiers. Ainsi, aucun d'eux n'encombrait son attention pendant plus de huit jours. Les soupirants défilaient, défilaient sous les yeux veloutés de la jeune femme, comme des capucins de cartes qui se culbutent à l'infini. Comment trouver le temps d'en prendre un au passage ?
Si elle n'avait été belle qu'à demi, elle aurait été bien plus exposée. Toutes les déclarations qu'on lançait vers elle se comportaient à la façon de ces graines trop nombreuses qu'on jette dans un pot : elles s'étouffaient réciproquement et aucune n'arriwait à floraison.
Du reste, voyant que ses faveurs étaient recherchées avec tant de frénésie, madame Miralez s'imagina aisément qu'elles étaient fort précieuses. Par conséquent, elle devait s'en montrer avare. Elle continua donc à paraître séduisante et à rester inflexible, pour le plaisir esthétique d'allumer des passions et de les voir brûler autour d'elle, comme un artiste impérial avait incendié Rome, jadis, pour la simple distraction de ses yeux blasés.
L'humble et chétif Miralez avait la contenance difficile à côté d'une femme aussi resplendissante; son visage acquit bientôt cette expression d'inquiétude qui ne devait plus le quitter. L'Espagnol était jaloux sans doute, mais il ne le montra pas. Il se contenta de prendre assidûment des leçons d'armes et de le faire savoir à ses amis. Il édifia une superbe salle d'escrime dans son jardin, et il s'y mesura souvent avec des maîtres. Après quelques années d'études, il mania le fleuret avec adresse et acquit une réputation justifiée d'excellent tireur. Les adorateurs de la Rose de Grenade ne furent" pas beaucoup moins nombreux; mais ils devinrent beaucoup plus prudents.
Tel était l'intéressant ménage dont le timide et modeste Lazare allait partager la vie.
Quand les voyageurs qui avaient pris l'express à Puyoo furent arrivés à la rue de Ghâteaudun, M. Miralez fit monter son secrétaire au quatrième étage et lui indiqua trois pièces confortables : un
bureau, une chambre et un cabinet, qu'il mettait à sa disposition. L'ancien moine apprit ensuite qu'il prendrait les repas à la table de famille et que ses appointements s'élèveraient à quatre cents francs par mois. Deux vieux employés de la Société des Transports furent chargés de le mettre au courant des travaux qui lui incombaient.
Lazare se trouva d'abord quelque peu dépaysé, parmi toutes les paperasses de l'administration et sous la lumière électrique des salles surchauiïées. Le tapage de Paris lui blessait les oreilles; l'agitation des gens lui effrayait les yeux. Comme tout ce monde marchait, parlait et pensait vite I Où étaient les méditations mystiques du cloître?...
— Monsieur Hontarrède, le caissier vous demande au téléphone I
— Monsieur Hontarrède, avez-vous répondu à cet armateur de Bilbao?
— Monsieur Hontarrède, renseignez donc ces messieurs sur le cours du fret!
Il tremblait légèrement, M. Hontarrède ! Il tremblait de tous ses membres, comme un jeune chien craintif, aux yeux encore mal ouverts, qu'on enfermerait brusquement dans une cage de singes.
Pourtant, il s'appliqua de tout son cœur. Ne fallait-il pas devenir un Parisien actif et dégourdi pour épouser Geneviève? Il téléphona donc, envoya des dépêches, piocha îe cours du change et se précipita dans la bureaucratie à corps perdu.
ilO LA ROSE DE GRENADE
En quelques semaines, il connut tous les rouages de la Société des Transports; en quelques mois il perdit Taccent gascon. 11 parla sec, d'une petite voix, rapide qui dédaignait les syllabes brèves, mangeait les terminaisons, et certes, cette voix n'aurait plus su faire mugir Martin, si le digne animal avait encore vécu I
Cependant Rose-Marie n'oubliait pas les engagements qu'elle avait contractés envers Geneviève, et, quelques jours après sa rentrée, elle se prépara fidèlement à débaucher l'ancien religieux.
Elle ne crut pas utile de l'entreprendre elle-même . A quoi bon se mettre un adorateur de plus sur les bras! D'ailleurs, ce jeune provincial ne devait pas être difficile; sans doute une femme de chambre un peu accorte suffirait.
Madame Miralez se contenta de dresser un programme savant et de soumettre le sujet à une série d'épreuves adroitement combinées.
Mais, comme l'argent est aussi le nerf de l'amour, elle voulut, avant toutes choses, donner un conseil au jeune secrétaire. Elle lui dit donc un matin :
— Monsieur Hontarrède, vous devriez allez voir votre grand-père de Bordeaux; cette visite serait probablement fort agréable à ce vieillard, et elle pourrait vous être utile à vous!
Etienne obéit et alla passer vingt-quatre heures dans la Gironde. Le grand-père fut radieux. Il félicita le jeune homme d'avoir jeté le froc pour entrer
dans les affaires, et, pour cette louable action, il lui promit un billet de cinq cents francs par mois.
Etienne conta cette aventure à madame Miralez, qui s'en réjouit sincèrement.
— Nous aurons de quoi faire des bêtises, mon garçon ! pensa-t-elle avec plaisir.
Et l'exécution du programme commença.
Ce programme avait plusieurs chapitres. Le premier s'intitulait : Les Bonnes,
Rose-Marie voulait débuter modestement ; il ne fallait pas intimider ce brave jeune homme d'Etienne, en le jetant tout de suite dans les horizontales de grande marque.
Dominica fut donc chargée d'une mission.
C'était une agréable femme de chambre. Si madame Miralez était la Rose de Grenade, Dominica pouvait en être la Tulipe. Très brune, avec ce teint jaune et ces cheveux bleuissants que les peintres aiment donner aux Espagnoles de caractère, elle enflammait le cœur des valets de pied autour d'elle. Cette fille était la sœur de lait de Rose-Marie, aussi avait-elle pour sa maîtresse une adoration inaltérable. Madame Miralez lui confiait tout, depuis les clefs de ses armoires, jusqu'aux billets de ses admirateurs.
— Ma petite Dominica, lui dit-elle un jour de novembre, c'est toi qui monteras, chaque matin, le chocolat à M. Etienne. Sois gentille, n'est-ce pas? Il s'agit de tourner la tête à ce joli garçon. Je vais l'expliquer pourquoi... Tu me jures de garder le secret? Ecoute donc !
Rose-Marie raconta toute l'histoire de Geneviève et d'Etienne à sa femme de chambre.
— Pauvre petit! s'exclama la Tulipe de Grenade.
Mais elle se mit aussitôt en campagne.
EUe porta des chocolats savoureux au quatrième étage de la maison. Pour les servir, elle revêtit des corsages plaisamment ajustés. Parfois même une insidieuse agrafe s'écartait par en haut et laissait voir un angle de cou appétissant.
Mais ce malappris d'Etienne se contentait de humer le chocolat.
Alors, Dominica redoubla ses attaques. Elle pénétra chez le secrétaire à des heures indues, armée de son plateau fumant.
— Oh! pardon ! s'écria-t-elle, je ne savais pas que monsieur Etienne fût encore au lit I Mais quelle heure est-il donc? Je me serai trompée, moi! La pendule de l'office avance tellement !...
Et dans le cours de la conversation elle assurait qu'il faisait très froid.
Mais M. Etienne ne trouvait pas.
Dominica s'en retournait, fort penaude.
— Il n'y a rien à faire avec cet homme ! dit la servante à Rose-Marie. Pour sûr, ça n'est pas bâti comme un autre!
Madame Miralez la plaignit de tout son cœur et continua Texécution du programme.