‹ La Rose de GrenadeChapitre 2 sur 3 · Chapitre II : Les Actrices · texte numérisé non relu

Chapitre II : Les Actrices

— Monsieur Etienne?... Vous permettez, n'est-ce pas? que je vous appelle monsieur Etienne tout court? Je trouve ça si long : Hontarrède!... Monsieur Etienne, dit un matin Rose-Marie à son secrétaire, prenez, je vous prie, la voiture, et allez chez mademoiselle des Islettes, du Gymnase, 27, rue Matignon ; vous vous rendrez ensuite chez mademoiselle Valbrun, des Français, qui demeure 49, rue de Rivoli, et enfin vous vous présenterez chez mademoiselle Solange, du Palais Royal, 14, rue Gounod. Vous leur direz à toutes que vous venez de ma part, et vous demanderez le montant de leur cachet pour une soirée que j'organise en ce moment. Soyez aimable, n'est-ce pas? Faites vite, heureux garçon! vous allez trouver ces dames au sortir du bain !

Etienne revint deux heures après. Rose-Marie le dévisagea et l'examina de pied en cap; il n'avait pas une cassure à son col, pas une tache de poudre sur ses joues mates.

— Il est en bronze ! pensa-t-elle.

Néanmoins, sous prétexte que les prix demandés

par ces artistes étaient trop élevés ; elle envoya Etienne chez de nouvelles étoiles, et le pria de rete-

nîr Tune d'elles : une chanteuse fort tendre de TOpéra-Gomîque, dont les vieux garçons parlaient beaucoup, au fumoir, en se tapant sur leurs gilets respectifs.

La soirée eut lieu.

— Vous reconduirez la chanteuse dans notre voiture, n'est-ce pas, monsieur Etienne ? C'est votre devoir strict!

Telles lurent les prescriptions de madame Miralez. Et le secrétaire s'acquitta correctement de sa tâche.

Dominica recommanda au cocher de surveiller les stores. Mais Etienne fut de retour à minuit et demi. Son plastron était immaculé.

— En voilà un impoli 1 pensa madame Miralez. Il ne lui aura parlé que de Wagner, à cette petite !

Néanmoins, elle ne désespéra pas.

— Il n'y a pas que les chanteuses ! réfléchit-elle. Et, un soir, elle demanda au secrétaire :

— Connaissez- vous le Moulin-Rouge, monsieur?

— Non, madame ! répondit l'ancien trappiste avec cande-ur.

— Par exemple ! Un jeune homme de votre rang! C'est inavouable !... Enfin, tant pis, si vous l'aviez connu, vous auriez pu me rendre un service.

— Madame, je peux le connaître cette nuit si cela doit vous être utile.

— C'est ça I dit madame Miralez. Allez-y ce soir! Voyez un peu ce que c'est!... Je voudrais y aller moi-même prochainement, car il paraît que c'est

7^1JÇftT

très curieux ; mais quoique on y trouve parfois des femmes du monde, je n'ose pas m'y risquer. Regardez donc ce qui s'y passe et restez-y jusqu'à la fin. Soupez-y môme, pour savoir si Ton y mange convenablement, et vous viendrez me raconter tout ça dans la matinée, si vous n*avez pas trop mal aux cheveux ! Bonne nuit I Amusez- vous !

Etienne partit pour la place Blanche.

Oh ! les mortifications du cloître ! Oh ! le squelette farouche du réfectoire de Montségur, disant aux moines silencieux : « Vous qui me regardez, vous serez un jour comme moil » Lazare ne vit guère que ce squelette affreux à la soirée du Moulin-Rouge. C'était lui qui dansait avec des pantalons à jours, c'était lui qui se déhanchait sous l'œil allumé des fêtards, c'était lui qui le tirait par les moustaches et qui disait : « Qu'est-ce que tu me payes, be^au brun 1 »

Si Etienne n'avait pas été chaste, il le serait devenu ce soir-là.

Et madame Miralez dut recourir au chapitre III : Les femmes mariées,

— Oui, pensa-t-elle, je voulais marcher trop vite: M. Etienne est un garçon ingénu qui ne peut s'amouracher d'une danseuse, ni d'une cocotte. Il lui faut des femmes vertueuses, qui n'aient encore eu que trois amants, ou quatre. J'ai son affaire !

Elle prit son carnet d'adresses et fit des croix à

toutes les pages : madame de Blérigny : parfait ! — madame Gaulincourt : c'était ça même ! — Et la petite Anna Desjoyaux? — Non, décidément, c'était encore la jeune baronne des Estieules qui convenait le mieux au Qancé de Geneviève !... Enfin il choisirait dans le tas.

En peu de jours, elle réussit à mettre l'ancien moine en relations avec toutes ces personnes; alors elle attendit. Mademoiselle Dominica surveilla la correspondance privée du secrétaire.

Effectivement, elle reconnut bientôt, parmi les lettres adressées à M. Etienne Hontarrède, l'élégante écriture de madame Desjoyaux.

Mais elle s'aperçut aussi, grâce à de blâmables indiscrétions, que M. Etienne lui avait répondu en plaçant une croix au haut de son billet, une croix et trois lettres majuscules qui voulaient dire : Jésus- Marie- Joseph! A la vérité, ces lettres avaient été barrées en seconde lecture par Tancien trappiste, mais elles n'en prouvaient pas moins la pureté de ses intentions.

Et la Tulipe de Grenade se tordit.

— Pauvre madame Desjoyaux! pensa Rose-Marie.

Ce fut aussi vainement qu'elle aboucha le secrétaire avec la jolie madame Bordines, une blonde rêveuse, mariée depuis un an à peine, et qui commençait à demander des autographes aux ténors mondains. Etienne soupa deux fois à côté de cette jolie personne, mais il serra les genoux de façon

inconvenante et demanda pardon à sa voisine pour lui avoir heurté on pied.

— Ce garçon n'a pas l'usage du monde ! pensa madame Mîralez, gui commençait à perdre patience.

Et elle aborda le chapitre dernier: Les Jeunes filles.

Ici, Rose-Marie conçut de fortes espérances.

— Parbleu ! M. Etienne est l'homme honnête des anciens drames : il ne courtise que pour le bon motif. Nous allons le livrer en pâture aux mères de famille !

Elle annonça partout que M. Etienne Hontarrède aurait des millions un jour, et elle le jeta tout vif dans une demi-douzaine de bals blancs.

Lazare cotillonna pour Texpiation de ses péchés ; mais il regretta le temps où il lui suffisait de creuser sa fosse.

Dans ces ébats terpsychoriens, il frôla des vierges de toute sorte, depuis celles qui parlent les yeux baissés, comme le recommandent les journaux de modes, jusqu'à celles qui prennent des leçons de diction et qui font connaître leurs sentiments avec la pronouciation de mademoiselle Bartet. Ni les unes ni les autres n'émurent Etienne un seul instant. A celles qui lui déplaisaient le moins, il parlait de mademoiselle de Sartilly et leur vantait ses charmes. Quand madame Miralez le poussait, avec perfidie, dans l'une de ces réunions insupportables où Ton s'embrasse sous prétexte de jeux innocents.

Etienne rougissait fort et s'en allait au plus vite, pour cause d'incompétence. Il aurait été plus heureux à casser des cailloux.

Pourtant une jeune personne faillit avoir raison du secrétaire. C'était une fille plantureuse mais sans le sou, qui faisait de la sculpture. Sa mère aborda Etienne, un soir, et lui dit, sans crier gare :

— Ah ! Monsieur ! comme Edwige serait heureuse d'exposer votre buste au Salon! Il y aurait quelque chose de si beau, de si original, de si amusant à faire avec votre tête! Vous savez qu'Edwige vend tout ce qu'elle fait, en Amérique? Venez donc voir son atelier, après-demain, de trois à quatre!

Le truc amusait fort les connaissances d'Edwige. La malheureuse fille, ce qu'elle en avait bustifié, depuis dix ans, d'hommes à marier ! La mère assistait toujours aux premières séances ; elle ne tombait malade qu'aux dernières poses, celles où Edwige se décolletait un peu à cause du calorifère, qui chauffait trop...

Etienne alla visiter l'atelier ; et, par devant ce vieuk complice de calorifère, il promit de venir poser, la semaine suivante.

Heureusement, il fut mandé ce jour même à Bordeaux par télégramme pressant : son grand-père François Hontarrède se mourait.

Le secrétaire obtint un congé de huit jours et partit immédiatement pour la Gironde.

Quand il reparut au siège de la Société des Trans^

ports, il sollicita une audience de Miralez : il désirait que son patron le conseillât au sujet d'une affaire importante.

— Bon! il veutlse marier I pensa Rose-Marie. La demoiselle au calorifère aura enfin touché son cœur I

Elle s'alarmait déjà pour Geneviève quand son mari vint la rassurer. L'affaire importante ne concernait en rien la belle Edwige; c'était l'héritage considérable qui venait d'échoir à Etienne. François Hontarrède avait légué à son petit-fils la plus grande partie de sa fortune, soit le château de Sargos, situé près d'Arcachon, dans la Gironde, avec plusieurs fermes dépendantes, et un portefeuille bourré de valeurs industrielles ; le tout représentant huit cent mille francs environ.

Etienne désirait garder le château, car il y avait passé quelques bonnes semaines de vacances autrefois ; mais il hésitait fort au sujet des fermes et des valeurs : voilà ce dont il voulait entretenir M. Miralez.

Quant à la demoiselle au calorifère, il s'était excusé déjà pour cause de deuil, par une lettre datée de Sargos.

— Il a du flair tout de mèmel se dit Rose-Marie. Mais la tante de Geneviève devint soucieuse.

Le programme était épuisé. Bonnes et actrices, femmes mariées et jeunes filles, tout avait été dédaigné par l'ancien religieux. Les fêtes de Paris l'avaient laissé froid. Dans les vernissages, où les

^^^Kç^«^!f;^^^^m^'^^■

belles personnes fourmillent, ce mal élevé d'Etienne n'avait jamais regardé que les tableaux. Dans Tallée des Acacias, où l'homme le plus raisonnable trouverait cent fois par jour l'occasion de perdre la tète, le jeune secrétaire n'avait rien perdu du tout.

Rose-Marie commençait à s'inquiéter.

Elle prit une plume et écrivit à sa nièce :

« Ma chère Geneviève.

» C'est un glacier que ton amoureux. Je l'ai soumis » à des tentations inimaginables, auxquelles saint » Antoine aurait succombé, il y a belle lurette. Lui, » n'a pas bronché. J'avais une meilleure opinion » des moines. J'ai fait donner mes amies les plus » capiteuses : toutes sont revenues bredouille. Je » n'ai plus qu'à donner moi-même et je vais entrer » en campagne immédiatement. Nous sommes à la » fin de juin; la saison se termine. Nous partons » pour notre villa de Saint-Kerohic, en Bretagne, » mon mari, ma mère, ton amoureux et moi. Je te » préviens que j'enverrai de temps en temps mon » mari à Marseille et ma mère à Saint-Malo. Si ton » trappiste aime la nature, je compte lui en offrir en » tête-à-tête, et de la meilleure. Je te quitte pour » préparer mes batteries.

» Ta bien dévouée,

» Rose-Marie. »

XIY

Saint-Kérohic est une commune ignorée de Tllleet-Vilaine, qui se trouve entre Lamballe et la mer. Une vingtaine de maisons grises qui semblent faire un monôme devant un vieux clocher penché, voilà le village. Des landes nues, que crève ça et là un rocher bizarre comme un bout de squelette mal enterré, voilà le pays. Sur une hauteur, éclate une maison rougeâtre avec une tour en éteignoir : c'est la villa des GenêtSy autour de laquelle, obstinément, les genêts refusent de pousser. Seuls quelques arbustes souffreteux s'y tordent, désespérément inclinés vers la terre, comme s'ils avaient peur de voir la mer s'élancer à leurs trousses. La villa des Genêts était la propriété de M. Miralez, et c'est là que Rose-Marie arriva, le 5 juillet, avec sa mère, son mari, le fiancé de Geneviève, Dominica et quelques autres domestiques.

Etienne trouva le paysage admirable. Du haut de

la tour, on avait de toutes parts vingt-cinq kilomètres d'horizon. C'étaient Saint-Gast, Saint-Jacut, Saint-Briac, Saint-Lunaire, Saint-Enogat, Saint- Malo, Saint-Servan, et quelques autres saints de Bretagne, qui s'étalaient alentour, sous forme de villes ou de hameaux. Et au midi, c'était la terre grise aux ondulations vaporeuses, avec des touffes d'arbres dans les ravins, et des moulins à vent sur les sommets; au nord, c'était la mer aux teintes délicates, la mer fantastique d'Armor, qui pousse des pointes vertes dans le continent, s'insinue entre des promontoires, se contourne entre des îles, allonge des caresses inattendues par les détroits et s'ornemente partout de rocs hardis, comme d'autant de grains de beauté.

Mais ce n'était pas précisément sur ces merveilles que Rose-Marie voulait attirer l'attention d'Etienne.

Jusqu'alors, madame Miralez avait considéré sans grand intérêt le secrétaire de son mari. Si quelquefois elle avait daigné lui parler, ce n'avait été que pour faciliter l'exécution du fameux programme.

A Saint-Kérohic, les flirteurs ordinaires ayant disparu, Rose-Marie se permit de regarder Etienne, et elle déclara bientôt à Dominica que « ce petit était gentil comme tout. »

Ce ne lui serait donc pas une grande corvée que de séduire ce bon garçon, et, à tout prendre, cela valait autant que de pêcher à la crevette.

Huit mois de Paris avaient modifié considérablement la surface d'Etienne. Ses traits s'étaient affinés, ses mains avaient blanchi, sa maigreur n'existait plus ; sa mise était toujours irréprochable et ses façons devenaient extrêmement correctes.

Ses mœurs elles-mêmes avaient subi de notables transformations.. L'ancien moine était encore végétarien, par habitude et par principe; mais» dans la pratique, il se mettait volontiers à manger comme les autres, pour ne pas provoquer Tétonnement des convives. De même, il acceptait parfois du vin, sinon des liqueurs. Enfin il ne mettait plus « Jésus- Marie-Joseph » en tête des billets qu'il adressait aux gens du monde. C'était actuellement, non un cavalier brillant, mais un homme poli, dont la timidité native avait un grand charme pour les femmes un peu blasées.

Cette fois, Rose-Marie ne crut pas nécessaire d'établir un programme. Elle constata, devant sa psyché, que ses yeux étaient toujours aussi beaux, ses traits aussi purs, ses lèvres aussi fraîches; elle vit la blancheur nacrée de sa chair, l'excitante fermeté de sa gorge, la souplesse féline de sa taille; et, secouant ses longs cheveux noirs, que tant d'hommes auraient voulu dénouer au prix de quelques années d'existence, elle eut pour sa propre image un sourire confiant.

— Monsieur Etienne? fit-elle, un soir de pluie. Vous devez avoir la diction de M. Legouvé. Voulez-

' <yjyf M'''T~'*^y ^

VOUS me lire un de ces romans qui sont là? Je m'ennuie à mourir I

— Quel roman préférez-vous, madame?

— Oh! n'importe I Prenez quelque chose d'amusant, de pas parisien, si c'est possible.

— Je tombe sur La Porte du CieL

— Lisez-moi La Porte du Ciel, Etienpe lut.

Sa voix sonna clair d'abord; mais progressivement, elle s'assourdit. La Porte du Ciel débutait par une scène d'un raide !...

— Tiens! c'est drôle, çal s'exclama Rose-Marie en se levant.

Et elle vint se mettre à côté du lecteur.

Lazare fit un mouvement.

— Non! non! ne vous éloignez pas, lui dit la jeune femme. C'est pour mieux entendre. Je ne veux rien perdre de ce livre qui me plaît beaucoup.

Les narines du secrétaire eurent une légère dilatation, en percevant le parfum de Rose-Marie.

La lecture continua.

a Le corset de Glotilde sentait la verveine. Tout à coup, André vit, comme dans un nuage de dentelle, un coin blanc et veiné de bleu, qui... qui... »

Le lecteur s'étranglait. Il ne pouvait pas continuer.

— Eh bien monsieur Etienne? demanda madame Miralez. Voulez-vous un peu d'eau sucrée? Non? Alors reprenez, je vous prie : « Le corset de Glotilde... »

Elle s'amusait comme une folle. L'ancien trappiste avait des rougeurs de première communiante Il toussa, ravala sa salive et reprît hardiment : « Le corset de Clotildesentaît la verveine... » Et il continua vite, en mangeant la moitié des mots, comme un malade pressé qui veut boire une médecine d'un coup.

— Hein? comment avez- vous dit ça? reprenait Rose-Marie. Cette réflexion est très heureuse! répétez-la donc, s'il vous plaît?

Et elle se penchait toute, sous prétexte de mieux saisir, si bien que le lecteur, pris de vertige, était obligé de temps à autre de s'essuyer les yeux.

Quand le chapitre fut terminé, Rose-Marie pria Etienne de s'arrêter un moment. Il était près de sept heures, et, comme il y avait une éclaircie, elle désira faire un tour de jardin.

— Voulez-vous m'offrir votre bras? demanda-telle. J'ai peur de glisser dans cette boue!

Etienne baissa la tête, et son coude s'écarta timidement. Oh! la douceur de cette épaule tiède qu'il sentit alors sur son côté!

Il marcha, marcha sans rien voir dans ce jardin humide.

— Pas si vite, monsieur Etienne! pas si vite, s'il vous plaît! Un chasseur à pied ne vous suivrait pas!

Et elle se penchait au bras de l'ancien moine, en lui donnant, par intervalles, de petites étreintes que d'insidieux faux-pas avaient motivées.

Et, brusquement, derrière une roche qui masquait la maison, Rose-Marie se retourna :

— Voulez-vous me rendre un service, monsieur? Vous le pouvez facilement, car vos doigs sont fins. Tenez, remettez-moi ce bouton qui s'est défait, là, dans le cou; comme ceci!...

C'était un bouton menu qui avait quitté une boutonnière imperceptible, tout près de la nuque. Rose-Marie se disposa de son mieux, et le jeune homme releva ses manchettes avec courage. Ce fut terrible. Ses regards s'égarèrent. Ils virent, par en haut, le corsage collant de Rose-Marie, un corsage suavement évasé, et qui présentait, en son milieu, une dépression fidèle... Et alors, les doigts d'Etienne furent d'une maladresse extraordinaire.

— Je ne me pare peut-être pas bien ! réfléchit madame Miralez à haute voix.

Et elle s'approcha encore du jeune homme.

Il se pencha sur la nuque éblouissante; une bouffée lui arriva au visage : il se rappela une impression pareille qu'il avait eue, tout petit, en s'approchant, à Dax, de la Fontaine-Chaude! Et Rose-Marie fut satisfaite alors, car elle avait senti sur son cou les doigts d'Etienne qui tremblaient.

— Madame est servie I vint dire Dominica, dans . le jardin.

Et le secrétaire rougit de nouveau, sous les regards malicieux de la servante.

Il ne mangea pas beaucoup h ce dîner ; maïs madame Miralezeut encore moins d'appétit.

Quelques jours passèrent.

La jeune femme laissa le fiancé de Geneviève en repos. Elle ne jugea pas nécessaire de le harceler sans merci. Tacticienne excellente, elle voulait lui procurer une semaine d'accalmie, quelques heures de rêve et de recueillement, afin que les germes d'amour qu'elle avait semés en lui pussent éclore en paix.

Quand elle se retrouva seule avec Etienne, soit sur les rochers de la côte, soit dans les pièces de la villa, elle baissa la tête et prit des airs mélancoliques. Tout au plus se permit-elle quelques réflexions pessimistes sur le bonheur, sur l'aveugle destin qui dirige si mal les affaires de ce monde, et qui pousse les gens les uns vers les autres, à la faconde ces galets que la mer roule, assemble ou sépare à la grâce de Dieu et au hasard de la vague !

Et Rose-Marie s'étonna fort de débiter si bien ces banalités sentimentales ; elle semblait très sincère ; ces paroles tristes lui venaient toutes seules et ses lèvres avaient l'air de n'en avoir jamais dit d'autres; les soupirs montaient d'eux-mêmes ; pour peu de chose, elle aurait eu au coin de l'œil la larme obligatoire.

Etienne, lui, péchait à la crevette avec sérénité.

Cette tenue froissa madame Miralez. La jeune femme fronça les sourcils en songeant au fiancé de

Geneviève. Décidément, ce garçon devenait impoli. Pourquoi n'était-il pas déjà fou d'elle ? 11 aurait dû avoir honte! Est-ce qu'un homme valide ne serait pas tombé à ses pieds depuis longtemps? Etienne avait des torts sérieux. Pendant ces huit mois de Paris, il ne lui avait pas adressé une parole galante ; depuis une semaine qu'ils vivaient en plein air et presque toujours en tête-à-tôte, il n'avait pas eu pour elle un regard de convoitise ! Jamais il n'avait eu l'air de vouloir la violer dans les rochers solitaires de Saint-Kérohic !

— En voilà un mal appris I... Ah ! monsieur voudrait se faire prier ? se dit Rose-Marie. A nous les grands moyens, alors I

Et la Rose de Grenade dressa un plan machiavélique, pour la journée du lendemain, 14 juillet.

A dix kilomètres environ de la villa des Genêts, se trouve un îlot pittoresque où Ton peut se rendre à pied sec, au moment de la basse mer. Vile des Marches, tel est son nom, offre, aux touristes, des ruines intéressantes et de pittoresques rochers. Elle n'est habitée que par des rats blancs.

Rose-Marie l'avait visitée plusieurs fois, et tous les bords lui en étaient connus. Elle voulut présenter cet îlot à M. Etienne. Elle commanda une voiture à Lamballe et pria sa m ère de se préparer à une excursion sérieuse. Dominica devait être également de la partie.

Comme Miralez manifestait Tintention de suivre, Rose-Marie le prit à part et lui fit entendre raison :

— Mon ami, tu tousses beaucoup depuis deux jours, tu maigris de plus en plus ; il faut être prudent. Crois-moi, quoi que tu en penses, le contact de la mer ne te vaut rien. Tu ferais mieux de prendre

Page 1