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un livre et de t'en aller respirer sous les arbres, du côté de Saint-Jacut. En attendant, viens déjeuner et tâche d'avoir faim 1
Lorenzo ne savait rien refuser à sa femme. Il promit donc d'être bien sage, et de ne pas accompagner les excursionnistes à l'île des Marches.
L'on se mit à table. Le déjeuner fut abondant. Il y eut du Champagne.
— C'est à cause de la Fête-Nationale! expliqua Rose-Marie.
Dominica veilla maternellement sur la coupe d'Etienne, qui fut remplie à trois reprises. Madame Miralez vida aussi la sienne plusieurs fois. Les convives étaient joyeux. Maman Stefana — ainsi appelait-on, dans rintimité, madame Ramazeilhes, l'ancienne et authentique Rose de Grenade — maman Stefana s'avouait heureuse ; ses pommettes luisaient comme les tomates de son pays. Quanta sa fille, la Rose numéro deux, jamais elle n'avait été plus adorable.
Des grelots tintèrent; la voiture de Lamballe venait prendreles voyageurs. Rose-Marie priaDominica. d'emporter à goûter, car Ton ne rentrerait peutêtre qu'à la nuit, et elle embrassa Miralez avec tendresse.
— A tantôt I Amuse-toi et ne^a pas trop loin I... Mets un foulard !
On partit.
Déjà Ton s'exclamait sur le paysage; les touristes
rivalisaient de lyrisme. Seule, Rose-Marie étudiait, sur un indicateur, les heures de la marée.
Et quand on eut admiré beaucoup de choses : des calvaires, des grottes, des coquillages et des tas de n'importe quoi, lorsque toutes les épithètes laudatives furent sorties des gosiers comme des bouchons de Champagne tumultueux, (juand la petite mousse dé l'enthousiasme ne vint plus pétiller sur les lèvres lasses, Rose-Marie descendit de voiture devant une plage de sable, et s'écria :
— Qui est-ce qui m'accompagne à l'Ile des Marches?
— Moil
— Moi!
— Moi I répondit-on de toutes parts.
C'était trop sans doute, car la jeune femme dit à sa mère :
— Tu sais que ça sera dur I
— Tu crois?
— Ma pauvre maman I
La plantureuse madame Ramazeilhes fut aisément convaincue. Et, de son côté, Dominica comprit qu'on ne pouvait pas abandonner sur cette plage la mère de madame.
Maman Stefana et la bonne s'assirent donc sur le sable; Etienne et Rose-Marie partirent seuls vers nie des Marches, qu'on voyait là-bas, à quinze cents mètres environ, pareille à une bête noire faisant le gros dos au bord de la mer.
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— Ah ! j'oubliais I dit Rose-Marie en se retournant: vous n'avez pas faim, vous autres? Passez-nous donc le goûter; je me sens déjà creuse, moi !
— Tu veux manger dans Tîle ? s'exclama madame Ramazeilhes.
— Pourquoi non ? Ce sera bon comme tout, dans les rochers I
— Fais comme tu voudras, mais ne reste pas trop longtemps : tu sais que la mer va monter : dans une heure vous ne pourriez plus revenir !
— Sois sans crainte ! A bientôt !
Etienne prit le sac aux provisions que Dominica avait apporté, puis il rattrapa Rose-Marie, qui courait sur le sable humide, avec des allures de grisette en plein air.
— Hâtons-nous ! dit-elle au jeune homme.
Elle frémissait d'impatieûce. La brise avivait Téclat de ses yeux.
On enjamba les sources qui jouaient à la grande rivière sur le sable, et dessinaient des deltas, se grossissaient d'affluents, ébauchaient des îles en miniature.
A droite, sur une falaise têtue, des vagues se culbutaient, avec des fusées d'écume folle.
— Fait bon, pas ? disait madame Miralez épanouie.
On fut dans l'île en un quart d'heure.
— C'est ici que ça commence I déclara Rose-Marie, en relevant sa robe.
Etienne vit ses pieds menus qui grimpaient sur les roches.
Et il les suivit avec joie.
Ce n'était plus le moine austère qui fermait les yeux devant les beaux tableaux de la nature ; c'était un poète pieux, qui contemplait toutes choses avec ravissement, de ses prunelles novices et passionnées.
Il fallut passer dans un chaos de pierres noires, sur lesquelles s'accrochait parfois une touffe éclatante comme un pompon vert. Puis des marches s'offrirent, gentiment incrustées de coquillages fins. Ensuite, l'on s'engagea dans une sorte de couloir, où des rocs barbares, aux entrailles ouvertes, pleuraient lentement de l'eau de mer.
— Ça y est I s'écria Rose-Marie, en parvenant sur une plate-torme nue.
Et, d'un geste arrondi, elle eut l'air d'embrasser l'horizon.
Etienne ouvrit tout grands ses yeux émerveillés.
— Oh I que c'est joli I dit-il à voix basse.
— Pas encore, monsieur ! Réservez votre émotion pour les roches de là-bas, pour mes belles petites roroches, à qui je fais des déclarations chaque fois que je viens. Ah I celles-là, on les mangerait!...
Madame Miralez devenait pindarique. Jamais Etienne ne l'avait entendue parler avec tant d'abandon. Pais son visage ne semblait pas le même; il était plus lumineux qu'autrefois. Après l'avoir regardée, le jeune homme aurait voulu fermer les
paupières un instant, comme dans ces jours d'été où Ton a le soleil en lace. Oh ! que la soirée était douce !
Au sommet de l'île, Rose-Marie montra les ruines d'un fort : quelques murailles crevassées, oîi des lézards traînaient leurs queues sinueuses.
Mais l'on ne s'arrêta pas là. Madame Miralez fit des bonds légers vers une pointe, heureuse de sentir le vent de mer s'infiltrer dans ses bas à jours.
— C'est ici, monsieur Etienne! C'est ici, venez vite'I
L'île se terminait par une débandade de rochers noirs qui semblaient des géants en déroute. Les uns, droits et longs ; les autres, déhanchés et trapus ; certains, couchés comme des cadavres; ils montraient tous des balalres hideuses, des trous profonds, comme si la mer ennemie avait brandi sur eux des glaives invisibles. Il y en avait qui semblaient fuir, en retournant leurs grosses têtes informes ; quelques-uns, menaçants encore, étaient prêts à bondir, front baissé; enfin, un colosse, le chef de cette cohue sombre, dont on voyait encore les assises puissantes, était tombé là-bas, sous quelque tempête furieuse, en parsemant la mer de ses membres rompus.
Etienne et Rose-Marie échangèrent un regard de félicité. Ils s'assirent côte à côte, sur une pierre propice, pour contempler à loisir ces rochers monstrueux, au dos desquels les vagues jetaient leurs douches écumantes.
La Manche était forte ; le vent précipitait les
lames ; et, de temps en temps, on entendait, comme un coup de canon, un paquet d'eau sonore qui s'engouffrait dans une grotte. Le soleil baissait, entre des nuages orageux, éclatants comme des dômes de cuivre ; et sous lui la mer avait une large traînée verticale, oîi l'œil ébloui croyait voir un remuement de braises. Ce n'était plus de l'écume que les rochers faisaient sauter, c'étaient des étincelles ; et, cinq minutes plus tard, ce furent des paillettes d'or ; et, un instant après, ce furent des gouttes de sang. Le couchant s'empourprait ; les nuages fantastiques semblaient ouvrir des gueules écarlates ; une falaise proche avait des arêtes rouges comme un rempart de corail.
Etienne regardait cela de ses yeux ravis, sans penser à l'heure, sans penser h rien, perdu dans l'extase générale des choses.
Rose-Marie n'était pas aussi absorbée sans doute, car elle semblait prêter l'oreille, de temps en temps, à des appels confus qui montaient de la côte. Mais, quand ces appels étaient plus forts, elle parlait très haut du soleil, des nuages, des rochers, et elle assourdissait le jeune homme de ses transports.
— Mais, mais, madame — dit-il en se levant tout à coup — il faudrait peut-être partir? La mer monte très vite, et peut-être...
— Oh ! regardez donc cette barque, là-bas I Est-elle assez drôle 1 s'exclamait Rose-Marie en l'interrompant.
Et la petite barque retenait Tattention une minute de plus.
Mais Etienne se secouait bientôt et demandait :
— A quelle heure la marée, madame ? 11 me semble que si nous ne voulons pas coucher ici, cette nuit...
— Et cette tour, là-bas, sur cet îlot ! Voyez donc ! On dirait un parfait au cafél En voulez-vous une tranche ?
La tour se faisait regarder quelques instants, elle aussi, et madame Miralez frémissait de plaisir.
— Je crois qu'on nous appelle I s'exclama brusquement le secrétaire.
— Mais non ! ce sont des enfants qui crient en se baignant.
— Êtes-vous sûre?
— Parbleu ! Vous ne les voyez pas, entre ces deux roches? Oh ! que vous avez de mauvais yeux ! Vous êtes myope ?
— Pas que je sache !
— Pourtant 1 Essayez un peu mes verres. Moi je porte du 10.
— Je ne vois rien du tout avec ça.
— Regardez encore ! ça ne vient pas tout de suite. Plus prèsl Là!... Non?... Dans ce cas, c'est probablement de l'astigmatisme que vous avez. Beaucoup de gens sont astigmates sans le savoir. En voilà un mot affreux I ce qu'il fait jouer les lèvres ! On a l'air d'éternuer, vous ne trouvez pas ?...
Mais Etienne se mettait à courir. Il monta vers les ruines pour voir si la mer ne faisait pas encore le tour de Tllot,
Et, cette fois, Rose-Marie le laissa partir avec sérénité.
— Cours, mon garçon ! cours ! dit-elle entre ses dents. Mon plan a réussi, et tu es mon prisonnier jusqu'à demain matin. On va s'amuser un peu !
Elle tira sa montre :
— 7 h. 3/4 !.. . Voilà vingt minutes que nous sommes environnés d'eau !
Un instant après, Etienne reparut. Ses traits étaient bouleversés.
— Madame! cria-t-il en retrouvant Rose-Marie, il est trop tard ! La mer est partout !
-—Ah! par exemple! balbutia madame Mîralez, de Tair le plus innocent du monde.
Et elle essaya de pâlir.
— Venez ! venez vite! supplia-t-il. On nous appelle de la côte! Il y a peut-être moyen de nous sauver encore! Courons! sans ça, nous risquons d'être bloqués. Il n'y a pas de barque, n'est-ce pas?
— Ah! ça, non! répondit Rose-Marie. Vous n'en trouveriez pas une jusqu'à Saint-Briac!
— Oh! quelle aventure!.
Il se plaignait, le misérable !
Mais Rose-Marie voulut bien courir pour sauver les apparences. Elle arriva au sommet de l'îlot : une belle nappe verte^ large de cinq cents mètres, les
séparait de la côte. Là-bas, madame Ramazeilhes et Dominica, debout au bord de Teau, agitaient des mouchoirs de détresse, puis reculaient un peu plus, devant la mer envahissante.
Et alors, Rose-Marie se lamenta très haut.
— Que faire, mon Dieu! que faire? Nous allons être obligés de coucher ici ! Ah I les maudits rochers I On ne sait plus s'en sortir I On devrait coller des affiches dessus, parbleu! « Attention à la marée! — AUèz-vous-en bien vite! » Gomme ça du moins, on serait prévenu et il n'y aurait plus de ces surprises!
En parlant ainsi, elle courait, essoufflée. Elle s'arrêta pour consulter son indicateur.
— Ah! le monstre! s'écria-t-elle tout à coup. C'est lui! c'est lui qui nous ajoué ce vilain tour! Regardez donc, Etienne ! Huit heures quinze, la haute mer ! là, sur cette ligne : 8 h. 15 ! Voyez-vous?
— Eh bien demanda le jeune homme.
— Eh biea moi, j'avais lu 8 h. 45! Cet 1 a l'air d'un 4. Si je n'avais pas pris cet 1 pour un 4, nous serions partis une demi-heure plus tôt ! C'est ce gredin d'imprimeur qui est cause de tout! Je me plaindrai !
— Est-ce que vous nagez, madame?
—•Non! Et vous?
— Moi?... Je n'en sais rien! je vais voir!
Il voulut se jeter à l'eau tout de suite.
— C'est ça ! s'écria Rose-Marie. Et vous me plantez là, moi I
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Alors, il proposa :
— Je vais vous porter ! Je gage qu'il n'y a pas plus de cinquante centimètres d'eau. Essayons!
— Essayons! Je veux bien I
Etienne prit Rose-Marie dans ses bras et courut vite.
— Ne me laissez pas tomber! cria lajeunefemme . Elle ferma les yeux. C'était fort amusant. Elle
entendait, contre sa joue, le cœur d'Etienne qui battait à se rompre.
— Attendez que je me retrousse ! dit-elle tout à coup.
Et ce fut l'occasion de montrer ses bas à jours. Mais Etienne avait les yeux occupés ailleurs, il entra hardiment dans l'eau.
— Mais vous êtes fou I s'écria madame Miralez . Vous en auriez par-dessus la tête ! Assez! N'avancez plus î
Et elle le serrait avec frayeur de ses beaux bras nerveux.
Il dut reculer. Alors, Rose-Marie en prit son parti.
— Bonne nuit ! cria-t-elle, de toute sa voix, vers la côte.
Et elle retourna joyeusement vers le sommet de l'île.
Elle ne pouvait plus se retenir ; le rire fusait entre ses lèvres. Elle laissa partir toute sa gaieté triomphante :
I — •Jr-.T"-' v*».
— Vous ne trouvez pas ça drôle, vous, de coucher dans une île déserte? déjouer au Robinson pendant une nuit? Eh bien ! vous êtes difficile, vous savez?
Etienne était morose. Il faisait des calculs alarmants.
Il dit :
— Si la haute mer est à huit heures un quart, nous ne pourrons quitter Tîle qu'au petit jour, vers les trois heures.
— Qu'est-ce que ça fait, ça ?
— M. Miralez va être inquiet .
A ces mots, Rose-Marie eut un geste brusque .
— L'imbécile ! Penser à Miralez, maintenant I se dit-elle tout bas.
Elle l'aurait giflé I
La nuit tombait; les nuages se décoloraient lentement dans les deux éteints; des brumes fines comme des gazes mauves traînaient sur les îles du large ; et la chanson de la mer était plus douce, plus plaintive, devenait caressante comme une longue berceuse.
Là-bas, madame Ramazeilhes s'était éloignée en compagnie de Dominica. On entendait encore le postillon de Lamballe qui faisait claquer son fouet en signe d'adieu. L'angelus d'un clocher lointain passa, dans une bouffée de vent, et sans doute, si madame Miralez n'avait pas été là, Etienne aurait prié.
Il regarda sa compagne ; elle s'était assise au pied des ruines, et ses yeux rêveurs considéraient l'horizon .
— Me pardonnez- vous, monsieur Etienne? demanda-t-elle doucement, en s'approchant un peu.
— Oh ! madame I c'est moi qui vous présente toutes mes excuses. Je suis le seul coupable !
— C'est possible ! murmura-t-élle dans un sourire. Alors, pardonnons-nous réciproquement, et faisons bon ménage ensemble, voulez-vous?
Elle tendit sa main blanche, qui tremblait presque.
Ils restèrent une minute silencieux. Le vent s'était calmé. Il ne faisait pas froid encore, et les grands rochers étaient toujours bons à voir. A pré sent, ils avaient de Teau jusqu'à mi-corps, les vieux lutteurs en déroute, et, après chaque vague, toutes leurs blessures dégorgeaient de l'écume. Les premières étoiles pointaient.
Mais Rose-Marie se secoua.
— Soyons pratique, n'est-ce pas, monsieur Etienne? Il me semble que nous avons un pâté dans le sac ?
— Un pâté et une bouteille de cidre.
— Eh bien, dînons l J'ai une faim à dévorer des galets !
Ils approchèrent leurs genoux, et une serviette qu'ils étalèrent dessus fut élevée à la fonction de nappe.
Le pâté était lourd ; mais les deux convives en eurent facilement raison. Une tranche resta; ni l'un ni l'autre ne semblait la vouloir. Ils la tirèrent à la courte-paille : elle échut à Rose-Marie, mais Etienne dut en manger la moitié, car les doigts de la jeune femme la lui mirent de force dans la bouche.
Madame Miralez but la première, à même la bouteille,
— Ne me faites pas rire! dit-elle en portant le goulot à ses lèpres.
Et sa tête se renversa en montrant un cou d'une blancheur exquise.
Tout en buvant, elle posait sur Etienne ses bons yeux noirs- Mais, malgré toute son envie de rire, de bavarder, de paraître insouciante ou spirituelle, Rose-Marie devenait pensive, dans cette île solitaire, en présence de ce beau garçon ti mide, et sous cette calme nuit d'été.
Et bientôt, ses pensées turent très mélancoliques ; elles allèrent de Geneviève à Miralez, et elles s'enfuirent parfois, vers des jeunes gens lointains, qui lui avaient adressé de galantes paroles, à Paris, en Espagne, aux bains de mer, un peu partout.
La nuit était complète. On ne voyait plus les îles du large. Au sud, la terre de France, perdue dans les ténèbres, ne semblait plus exister.
Rose-Marie regarda Etienne, inconsciemment, sans rien lui dire, et le fiancé de Geneviève ferma les yeux. Il sentait venir une ivresse profonde qui béatifiait tout son être, et il ne fut pas étonné quand les mains de Rose-Marie se posèrent sur les siennes, A ce contact, il releva les paupières et considéra la jeune femme avec angoisse.
Mais alors, elle tressaillit légèrement.
— Aidez-moi à me relever! balbutia-t-elle. On est mal ici I
Et elle s'éloigna, vite, sans ajouter un mot, comme si elle avait peur.
Elle entra dans les ruines du vieux fort et elle ne reparut plus.
Etienne frissonnait. Il regarda les murailles entre lesquelles Rose-Marie venait de se réfugier, et il songea tout à coup à fuir, à s'en aller parmi les roches et à plonger, dans l'eau de mer, son corps ardent et impérieux. Mais c'étaient là de factices élans, auxquels sa chair ne voulait pas obéir.
11 rejoignit madame Miralez. Il la trouva sous une voûte ; elle s'était assise sur un lit de varech, dressé là sans doute par quelque douanier ou quelque pêcheur familier de l'île.
Et il lui dit, à demi- voix, en s'approchant par intervalles, comme si ses jambes Tavaient porté malgré lui :
— Vous avez froid sans doute? Je vais vous prêter mon paletot qui vous réchauffera les épaules. D'ailleurs, vous pourriez vous étendre sur ce varech ; je Tai vu tantôt : il m'a paru très propre. Moi, je trouverai bien un coin, de l'autre côté du mur, pour y dormir aussi jusqu'à la marée basse.
— Vous avez raison I dit Rose-Marie. Dormons! Et, sous la lune qui montait, le jeune homme la
vît, qui ôtait son chapeau et dénouait ses cheveux. Ils tombèrent, lourds et noirs, sur ses épaules, et
leur parfum arriva jusqu'à Etienne. Puis elle les ramena sur le haut de la tête, les roula, en fit une boule épaisse et les fixa au moyen de quelques épingles.
— Je vous demande pardon, dit-elle faiblement; je ne pourrais pas dormir si je restais coiffée.
Alors, elle regarda le varech et murmura :
— Vous m'avez offert votre pardessus, monsieur Etienne ; je l'accepte avec plaisir.
Le jeune homme s'approcha, étala son vêtement et pria madame Miralez de s'étendre.
Elle obéit lentement, en fermant les yeux à demi. Dans le silence nocturne, un grillon chantait.
— Êtes-vous bien? demanda Etienne, d'une voix pénible.
—• Très bien!
— Vous n'avez plus froid ?
— Encore un peu!... bordez-moi, voulez-vous?
Là de ce côté. Très bien I Vous auriez fait une excellente femme de chambre... Allons... bonne nuitl serrez-moi la main... Vous êtes gentil!
Leurs doigts s'unirent et restèrent quelques secondes sans pouvoir se séparer.
— Bonne nuit ! répéta Etienne en tressaillant.
Et Rose-Marie le vit s'en aller à la hâte, en se heurtant aux pierres du vieux fort.
Puis le silence recommença.
Alors, elle s'appuya sur le coude et ouvrit ses yeux tout grands.
La lune montrait sa face blanche, à travers un nuage déchiqueté. Le bruit de la mer montait de toutes parts, rythmé comme une grande haleine. Le clocher lointain sonna des heures. Autour de Rose- Marie rien ne bougea plus...
Et la jeune femme sentit qu'elle allait pleurer.
Mais elle ne voulut pas ; elle se retourna brusquement, elle refoula ses larmes.
— Allons donc ! se dit-elle, j'en arriverais là, moi ? moi?
Les pleurs s'échappaient, malgré tous ses efforts, «ntre ses cils tiédis. Alors elle les laissa couler.
— Eh bien, oui, c'est du dépit! pensa-t-elle. Et il y a de quoi, sans doute ! Je ne suis donc plus qu'une laideron? Je ne parviens pas à tourner la tôte de ce gamin? Je ne peux pas ramener à me faire une déclaration, moi, Rose-Marie? Ahl je rêve! c'est impossible ! Je Tai bien senti tout à l'heure ! Il était pâle comme un lioge. Si je n'étais pas partie, il «erait tombé à mes pieds!... Mais pourquoi suis-je partie ?
Elle s'appuya de nouveau sur son coude, et ses yeux s'agrandirent dans l'ombre.
Mais elle secoua la tête.
— Non ! non ! ce n'est pas cela ! ce ne peut pas être cela I Oh ! je deviens folle !
Rose-Marie passa la main sur ses yeux et se remit i rêver.
— Quelle belle nuit ! pensa-t-elle ; jamais la lune
n*a dû être si douce! Jamais la mer n'a dû murmurer si tendrement I Oh ! si j'étais à Paris I si je retrouvais les amoureux que je n'ai pas voulu entendre!... Mais non! je n'en pourrais souffrir aucun! aucun 1
Elle se tordait sur le varech, en joignant ses mains nerveuses, et sa respiration soulevait toute sa gorge ronde.
Là-bas, le clocher invisible sonna de nouvelles heures. Dans les ruines du fort, rien ne bougeait jamais.
Tout à coup, Rose-Marie se leva.
— Quel est ce bruit? dit-elle. Quelque chose a remué par ici?
Elle prit le vêtement d'Etienne et s'en alla ; elle marcha sous la lune froide ; elle rôda, chancelante, le long des murs, et arriva dans une espèce de couloir.
— Vous ne dormez pas, madame? demanda la voix d'Etienne.
Elle poussa un léger cri de surprise.
Le jeune homme s'était mis debout.
— Vous couchiez là, vous ? demanda-t-elle en tressaillant.
— Oui ; j'ai trouvé un autre lit de varech dans ce coin, et je n'étais pas trop mal. Je voulais même aller vous chercher pour vous offrir ma place ; mais j'ai craint de vous réveiller.
— Oh ! je n'ai pas dormi ! répondit madame Mira-
lez. Il doit loger toutes sortes de bètes sous la voûte ! Ça remuait. J'ai eu peur.
— Voulez-vous rester ici ?
— Avec plaisir ! Mais ne vous en allez pas, du moins jusqu'à ce que je dorme. Un rien m'effraye !
Elle s'installa sur le varech de ce couloir et s'efforça de tourner le dos à Etienne. Mais c'était une position intenable.
Lui s'adossa au mur et ne bougea plus.
La lune était haute. Il devait être minuit. Rose- Marie se mit à rêver. Plusieurs fois, elle fit du bruit en remuant sur le varech ; mais Etienne restait immobile. Peut-être dormait-il !
Quel homme était-ce donc ? Où puisait-il une si grande force ?
En tournant, la lune vint éclairer le fiancé de Geneviève, et Rose-Marie vit son visage sympathique, son front haut, ses joues mates, ses. fines moustaches d'adolescent. Et alors, elle se dit, avec tristesse :
— Oh ! oui I elle sera heureuse, Geneviève !
Ses yeux se mouillèrent de nouveau, des soupirs gonflèrent sa poitrine, ses bras s'ouvrirent comme pour saisir le vide.
Ah ! ce n'était plus seulement du dépit, c'était du désir, c'était de l'amour, cette fois I Impossible de s'aveugler plus longtemps ! Cet homme, qu'elle avait voulu prendre pour rire, l'avait conquise pour tout de bon ! Le guet-apens où elle l'avait attiré, elle y
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était tombée toute seule ! Elle aimait Etienne ! Elle Taimait follement, et comme jamais elle n'avait aimé personne ! Elle Taimait peut-être parce qu'il avait été le seul à ne pas la rechercher. Cette froideur l'avait rendu étran^ à ses yeux ; et, comme le contact de 1a neige provoque la chaleur, elle s'était enflammée peu à peu k l'approche de ce glaçon. Et il dormait là, les yeux fermés, la respiration calme, sous cette nuit si douce, dans cet îlot si discret, tandis qu'elle pleurait secrètement, en frémissant dans toute sa chair ! Et ils avaient vingt-cinq ans l'un et l'autre!... Ah I folie!
Rose-Marie se releva: elle considéra le jeune homme : aucun muscle de ce visage mat ne tressaillait, ses paupières étaient closes.
— Etienne? appel a-t-elle à demi- voix, en se penchant vers lui. Etienne?
Et toute son âme semblait trembler dans cet appel.
Le jeune homme ne remua pas. Il devait bien dormir.
Alors, Rose-Marie s'approcha, lentement, tendit ses lèvres et lui baisa les yeux.
— Ahl cria-t-elle, en voyant les yeux s'ouvrir. Vous ne dormiez pas!... Oh! pardon!
Et, n'ayant plus la force de feindre, elle sanglota dans ses mains.
Etienne s'était levé; Rose- Marie l'entendit respirer avec force, comme s'il avait voulu retenir un
aveu. Mais il ne dit rien, ses lèvres se refermèrent sans avoir prononcé une parole. Il se tint là, immobile devant la jeune femme, les bras collés au corps, dans une rigidité de statue.
Et les sanglots de Rose-Marie redoublèrent.
— Oh ! je suis malheureuse ! dit-elle*à travers ses larmes. Je vous aime et vous me détestez !
Elle cacha son visage dans ses cheveux et voulut s'enfuir. Mais elle sentit les mains d'Etienne qui la retenaient.
— Rose-Marie, dit-il, avec un accent de tristesse : Rose-Marie, ne vous en allez pas! Je soutfre, je suis heureux, je ne sais plus ce que je ressens, et j'ai peur de perdre la raison. Restez près de moi I
— Ah ! vous m'aimez donc, vous aussi 1 Vous m'aimez, Etienne! Ce n'est pas un rêve ! Oh! je n'ai jamais eu autant de bonheur I
Mais elle sentit la main de l'ancien trappiste qui lui fermait la bouche. Et, de sa voix puissante, le fiancé de Geneviève répondit :
— Je ne vous aime pas* madame! Je ne dois pas vous aimer! Détrompez-vous I J'ai pu me troubler un instant, cela ne m'arrivera plus. Vous êtes belle, tendre, aimante : je l'ai vu, et je l'ai senti; vous ensorcelez tous ceux qui vous approchent, et j'ai craint, pendant quelques minutes, de ne pouvoir échapper au sort commua ! Ah ! vousr affoleriez les anges s'ils avaient réellement un corps comme nous ! Mais si vous êtes belle, je suis fort : je ne suc-
comberai pas I Ce soir, j'ai enduré auprès de vous le plus cruel des martyres, ou le plus doux, je ne sais plus ! Et, tenez, malgré toute ma volonté, vous voyez que je pleure, moi aussi ! Pleurons ensemble! Et ne parlons jamais plus d'amour!
— • Etienne? balbutia Rose-Marie.
Elle s'approchait lentement, elle lui serrait les mains, elle le brûlait de son souffle.
— Etienne?
Il la repoussa.
-- Mais vous êtes mariée! dit-il. Vous n'êtes pas libre I
Elle leva vers lui ses yeux pleins de larmes.
Et soudain, elle le vit partir vers la mer, partir en haletant, à travers les ruines blanchies de lune.
L'Orient s'éclairait. Une ligne d'un jaune pâle s'allongeait à l'horizon. La mer semblait plus lointaine et plus calme.
— Rose-Marie? cria sur la côte une voix de femme. Rose-Marie ?
Madame Miralez tressaillit.
— C'est maman 1 pensa-t-elle. On vient nous chercher.
Elle courut pour rejoindre Etienne, elle courut en renouant ses cheveux, en redressant sa robe. Elle trouva son camarade assis près d'un rocher au bord des vagues.
— Monsieur Hontarrède ! lui dit-elle. Maman vient nous chercher. Relevez-vous, mettez votre chapeau, reprenez votre pardessus, et oubliez ce qui s'est passé dans, cette île. Vous me le promettez? Vous êtes un honnête homme et j'espère à présent rester une honnête femme. Estimons-nous puisqu'il nous
est défendu de nous aimer. Votre main, je vous prie!
Elle s'essuya les yeux et partit à la rencontre de maraan Stefana.
— Rose-Marie? appelait la voix de plus en plus proche.
— Voilà! j'arrive! répondit madame Mi râlez en courant.
La mer s'était complètement retirée. Rose-Marie trouva sa mère au bord de l'île des Marches.
— Ah! imprudente! dit la bonne femme en serrant sa fille dans ses bras. Quelles angoisses tu nous as données! Tu t'es laissée environner par l'eau! Je t'avais pourtant prévenue! As-tu pris froid? J'ai apporté un manteau ; passe-le vite ! Tu sais que toa mari m'accompagne ?
A cette nouvelle, madame Miralez eut un geste de mécontentement.
— Il t'a suivie? malgré son état?
— Je n'ai pu l'en empêcher! Il voulait même venir jusqu'à l'île; mais je l'ai forcé à rester sur la côte. Il nous attend.
Etienne arrivait à son tour, ayec le sac aux provisions.
Il serra la main de madame Ramazeilhes, puis déclara volontiers qu'il avait dormi un peu. Les trois personnes regagnèrent la terre ferme, en frissonnant sous l'aube.
Miralez vint à leur rencontre. Son visage était
exsangue, ses yeux pleuraient de joie. Il serra sa femme dans ses bras et murmura des paroles tendres avec une voix d'enfant heureux.
Tous quatre montèrent dans la voiture de Lamballe, que Miralez avait retenue depuis la veille, et au soleil levant ils arrivèrent à Saint-Kérohic.
Comme ils rentraient dans la villa des Genêts, Lorenzo plongea sa main droite dans la poche de son pardessus et s'écria :
— Que je suis étourdi! J'avais oublié... Il est arrivé une lettre hier.
— Une lettre pour moi? demanda Rose-Marie.
— Oui; la voilà.
Madame Miralez rompit le cachet en se dirigeant vers le cabinet de toilette. La lettre venait de Bontucq.Jîlle était ainsi conçue :
« Tu me fais joliment languir, chère tante ! Tu m'annonces que tu vas attaquer sérieusement mon amoureux, et tu me laisses huit jours sans nouvelles! Que se passe-t-il? Je fais des suppositions affreuses. Ecris-moi vite et dis-moi tout! tout, entends-tu? J'aime mieux connaître la vérité, quelle qu'elle soit, que de rester dans des inquiétudes pareilles.
« Ta pauvre Geneviève. »
Après cette lecture, madame Miralez entra dans sa chambre, prit une feuille de papier et écrivit dessus :
Mademoiselle delSartilly^ château de Bontucq, Basses-Pyrénées,
« Ma chérie, rassure-toi. Ton amoureux est un ange; c'est le plus honnête garçon qui soit et tu peux l'épouser quand tu voudras. Je te réponds de lui et je t'embrasse bien.
« Rose-Marie. »
La jeune femme allait sonner pour faire porter cette lettre, quand la bonne entra doucement.
Dominica paraissait d'humeur excellente, ce matin; ses yeux pétillaient sous Tarcade noire de ses sourcils, et ses lèvres épaisses, hautes en couleur, avaient un pli insolite où Rose-Marie devina, comme une couvée d'oiseaux peureux, penchés au bord du nid, des tas de paroles confidentielles, prêtes à partir.
— Tu veux faire la causette? dit madame Miralez à sa sœur de lait. Parle à ton aise. Je gage que tu vas me demander si j'ai passé une bonne nuit!
— En effet, madame !
— Une nuit excellente, ma fille !
— Vraiment? Et M. Etienne aussi, sans doute?
— Ça ! je n'en sais rien, par exemple!
— - Ah? fit Dominica toute surprise.
Puis, éclatant de rire :
— Ohl pardon, madame!
Ce pardon fut demandé si drôlement, que Rose- Marie se dérida, quoiqu'elle n'en eût guère envie.
Et, voulant en finir promptement avec la servante, elle lui montra la lettre qu'elle venait d'écrire pour Geneviève.
— Lis donc, grosse curieuse !
Dominica ne se fit pas prier.
— Oh ! soupira -t-elle avec tristesse, après avoir terminé la lecture. Alors, M. Etienne n'a pas été gentil?... Je voulais dire... enfin...
— Pas gentil du tout, ma pauvre Dominica!
— Quel toupet! faire un tel affront à madame! Quand je le disais, que ce n'était pas un homme comme un autre I
— Mais si ! mais si !
— Alors?
— Alors, voilà : je suis mariée !
— C'est lui qui s'en est souvenu?
— Mais nous nous en sommes souvenus tous les deux, ma fille! Et je pense que nous avons eu raison?
— Sans doute! Mais, s'il avait eu un peu d'esprit, lui!...
— Assez! tu dirais des bêtises!... Fais porter cette lettre à la poste pour qu'elle arrive à Bontuçq le plus tôt possible.
Dominica prit la lettre et s'éloigna lentement, comme à regret.
— C'est dommage tout de même! murmura-telle en se dirigeant vers la porte.
Mais cette porte s'ouvrit devant elle, sous une poussée brusque.
— Madame ! cria Etienne en faisant irruption dans la chambre. Venez vite : M, Miralez a perdu connaissance!
Rose-Marie se précipita, et Dominica courut après elle"; Etienne les conduisit toutes deux au rez-dechaussée. Miralez venait de s'évanouir au fumoir. Ils virent sa tête livide, renversée sur les coussins du divan.
— Ah! mon Dieu! soupira Rose- Marie. Qu*a-t-il donc? qu'a-t-il donc?
Elle s'approcha, elle prit les mains de son mari.
— Lorenzo^ appela-t-elle.
Miralez rouvrit les yeux et, reconnaissant safemme, il lui sourit, de ses lèvres pâles.
— Lorenzo? es-tu malade?
— Moi? Mais non! J'ai eu seulement un peu froid, répondit-il avec difficulté. C'est ce matin que j'aurai attrapé ça... J'ai senti... là... J'ai senti comme...
Il s'arrêta. La toux vint secouer sa poitrine. Et son dos se courba sur le divan. Quand la quinte fut passée, il prit son mouchoir avec sa longue main diaphane et l'approcha de ses lèvres.
— Du sang! s'écria Rose-Marie. Ce mouchoir a du sang !
— Pardon ! balbutia Miralez ; je voulais te cacher. . . Il y a plusieurs mois que je...
— Mais il fallait le dire, malheureux ! 11 fallait le dire tout de suite, au contraire !
— A quoi bon?
— A quoi bon? Mais tu deviens fou ! L'on t'aurait soigné !
— Me soigner? Ça ne servirait à rienl... C'est mon tour, vois-tu !
— Ton tour de quoi? Que signifie? Quelle est ta penséç?
Et comme Miralez ouvrait la bouche pour l'exprimer, cette pensée affreuse qui lui échappait enfin...
— Oh! tais- toi, tais-toi! ne dis rien! s'écria Rose- Marie, en lui refermant les lèvres avec ses doigts blancs.
Et elle se mit à trembler à ses pieds.
— Monsieur Hontarrède! dit-elle, télégraphiez, je vous en prie, à notre médecin, le docteur Ghevrier, de Paris. Il pourrait prendre le train de huit heures trente et arriver ici ce soir. Vous, Dominica, envoyez, chercher un docteur à Lamballe, ou ailleurs! un médecin quelconque ! Vite ?
Et, restée seule avec Lorenzo, Rose-Marie s'assit sur le divan, puis dit :
— Ne t'effraye pas, mon ami ! Nous te guérirons 1 Ce n'est rien, j'en suis sûre! Gouche-toi un peu. Mets ce coussin sous ta tête; cet autre derrière ton dos. Là ! Es-tu bien à présent? Dors ! Ne parle pas ! Tu seras mieux au réveil. Tiens, il faut que je t'embrasse !
Elle l'effleura de ses lèvres - Mais elle ferma aussitôt les yeux.
Pourquoi avait-elle embrassé son mari? Etait-ce le chagrin? Ou était-ce...
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Elle se leva. Elle éprouva le besoin d'exposer son visage brûlant à l'air frais du dehors. Des pensées ténébreuses rôdaient dans son cerveau, et son cœur battait avec fracas.
Mais ce n'étaient pas des battements douloureux; c'étaient des pulsations impatientes qui ébranlaient tout son être.
— Mon Dieul mon Dieu! se disait-elle dans son trouble.
Elle tourna la tête. Miralez devait dormir. Alors, elle se rapprocha de lui. Elle écouta sa respiration : elle était courte et oppressée ; elle toucha ses mains : elles étaient chaudes.
— Il a la fièvre ! pensa Rose-Marie.
Et ses yeux se fermèrent de nouveau.
-— Il a la fièvre ; il l'aura probablement tous les jours; ils'affaiblira de plus en plus; et au printemps prochain, sinon à l'automne, je serai v...
— Madame, j'ai télégraphié au docteur Ghevrier! dit Etienne qui venait de reparaître.
Rose-Marie rouvrit les yeux, regarda le secrétaire, et s'en alla, précipitamment, comme si elle avait eu peur de rester entre ces deux hommes.
— Je suis une misérable! dit-elle, en s'agenouillant devant le crucifix de sa chambre.
Et elle pria.
Elle resta longtemps agenouillée; elle murmura des oraisons à. voix haute ; elle essaya de s'étourdir, d'étoufTer les réflexions mauvaises qui serpentaient
dans sa tôte ; elle demanda au ciel, de ses lèvres ferventes, la guérison de Miralez; elle jura, par un serment catégorique, d'aller faire un pèlerinage à Sainte-Anne-d*Auray, si Lorenzo ne succombait pas à la phtisie héréditaire.
— Oui, Seigneur I dit-elle, en levant ses mains jointes, je vous en supplie de toute mon âme, ayez pitié de moi. Sauvez-le 1 sauvez-le !
Mais sa voix sonnait faux ; elle avait beau faire, son cœur refusait de prier à Tunisson de ses lèvres. « Tu seras veuve I tu seras libre! disait-il, lui, dans chacun de ses coups : « tu seras veuve! tu seras libre! il pourra Vépouser! »
— Je deviens folle! balbutia la jeune femme.
« 11 pourra t'épouser I continuait une voix profonde qui semblait tonner dans toute sa chair. Ne te souviens-tu plus de ce qu'il t'a dit la nuit dernière? — Vous n'êtes pas libre! Vous êtes mariée! — Mariée? Tu ne le seras plus dans quelques mois! »
Mais Rose-Marie ne voulait pas entendre. Elle secouait son front et s'écriait :
— Mon Lorenzo qui m'aime tant, qui a été si bon pour moi, quoi? je ne le pleurerais point ?
« Ehl pourquoi le pleurerais-tu? — poursuivait la voix amère, — il n'a pas eu de mérite à être bon, puisqu'il à été riche ; tu ne dois pas le remercier de t'aimer, puisque tues belle! L'as-tu jamais aimé, toi? Tout est là! Ne regrette que celui que tu adores;
celui-là seul est digne de tes larmes, puisqu'il a seul mérité ton amour I »
Rose-Marie marchait dans sa chambre en se tordant les bras. Elle refusait de se rendre à ces arguments brutaux; elle tâchait de s'aveugler par tous les moyens.
— Mais rien ne prouve que ce soit vraiment de la phtisie! réfléchit-elle. Pourquoi ne serait-ce pas une simple indisposition, un chaud et froid quelconque, une vaine alerte, dont je ne me souviendrai plus la semaine prochaine?...
Dominica entrait.
-— Madame, le médecin de Lamballe est icil
Rose-Marie retourna au fumoir.
Elle vit un homme courtaud qui tâtait le pouls de Miralez. Elle s'assit. Etienne était là. Après quelques instants, le docteur pria le malade d'ôter sa jaquette, et Lorenzo montra son dos maigre où Ton aurait pu compter les vertèbres.
— Respirez fort I dit le médecin.
Il appliqua son oreille entre les omoplates. Il n'écouta pas longtemps. Il pria M. Miralez de se rhabiller. Il lui demanda s'il avait de l'appétit, s'il n'était pas incommodé par des sueurs nocturnes.
— Un simple rhume ! déclara ce docteur. Pourtant, à cause de l'état général, je n'hésite pas à conseiller un séjour de quelques mois dans le Midi : Nice, Arcachon ou Pau.
Il rédigea une ordonnance destinée à calmer la toux, et sortit avec madame Miralez.
— Je ne dois pas vous cacher, madame, dit-il à Rose- Marie après avoir quitté le fumoir, que votre mari me semble sérieusement atteint. Notre climat lui est pernicieux et vous feriez bien de partir au plus vite. Croyez que cette révélation m'est pénible; mais j'ai pour principe de ne pas aveugler les gens. 11 faut savoir regarder le danger en face, pour le combattre avec plus de chances de succès. Je dis tout ceci pour vous éviter des surprises désagréables.
a Tu seras veuve I » reprenait la voix triomphante dans les oreilles de la jeune femme.
Rose-Marie rentra, pâle, défaite, chancelante. Ses yeux ne voyaient rien. Un tourbillon subit semblait emporter toutes choses. Elle passa dans le vestibule, monta au premier, s'enferma dans sa chambre et mit les mains en croix sur sa poitrine comme pour y étouffer son cœur.
Huit heures sonnèrent h une pendule.
Rose-Marie courut vers un bouton électrique et le pressa deux fois.
Dominica parut aussitôt.
— Madame désire?
La jeune femme ouvrit les lèyres et craignit de ne pouvoir prononcer une parole.
— Seigneur l Madame va se trouver mal! s'écria Dominica. Monsieur serait-il en danger?
— Oui! signifia Rose-Marie en baissant la tête.
Et, rassurée par cette méprise de la servante, elle put dire :
— Dominica, la lettre» est-elle partie?
— Quelle lettre?
— Celle que je t'ai remise tantôt pour mademoiselle de Sartilly?
— Oh ! madame I je l'ai oubliée!... Elle est restée dans ma poche.
— Donne-la moi, j'ai quelque chose & y ajouter. Elle reprit Tenveloppe que Dominica lui tendait,
et manifesta le désir d'être seule.
Quand la bonne fut partie, Rose-Marie ouvrit nerveusement la fenêtre, déchira la lettre et en jeta les morceaux au loin.
— Je l'aime trop! Dieu me pardonnera! se ditelle dans un soupir.
Et elle vint retomber à genoux devant le crucifix.
— Tiens ! tiens !.. . s'exclama Dominica quelques secondes après, en reconnaissant les lambeaux de papier qui s'en allaient au vent.
Le docteur Ghevrier de Paris n'arriva que le lendemain matin. Son opinion concorda sur beaucoup de points avec celle du médecin local. 11 fallait gagner le Midi au plus vite.
Miralez était remis des émotions et des fatigues de la veille; il paraissait beaucoup mieux. Les conseils qu'on lui donnait ne Talarmèrent pas. Il fut ravi de s'en aller au soleil, et, après déjeuner, il étala une carte du Sud-Ouest sous les yeux de sa femme, de son secrétaire et du docteur.
Quelle station d'hiver choisirait-il?
Son doigt amaigri, dont l'ongle se recourbait, trembla un instant sur les environs de Pau, puis il erra du côté d'Arcachon.
— Sargos! prononça le malade en appuyant sur la carte.
Et se tournant vers Etienne :
— Mais il me semble que vous avez une maison de ce côté-là, monsieur Hontarrède?
— Parfaitement : la maison que mon grand-père m'a donnée se trouve à Sargos ; elle n'est pas bien loin d'Arcachon.
— Elle est entourée de pins?
— De pins et de chênes-lièges.
— Mais ce serait parfait!... N'est-ce pas docteur?
— Les senteurs balsamiques des pins ne peuvent être qu'efficaces, je n'en disconviens pas! répondit le médecin.
Et il demanda au secrétaire de Miralez :
— Voulez-vous me dire, monsieur, à quelle distance de la mer se trouve cette maison?
— La mer est à une trentaine de kilomètres ; le bassin à dix ou douze.
— La maison est à louer?
— Non, docteur; mais elle est vide, et je serai heureux de la mettre immédiatement à la disposition de M. Miralez.
— Nous acceptons avec reconnaissance,. mon cher Etienne! dit le malade... N'est-ce pas, mon amie? ajouta-t-il en se tournant vers sa femme.
Rose-Marie était enchantée. Le bonheur brillait dans ses yeux.
— Il me semble que ce serait en effet très bien 1 répondit-elle. Je suisd'avis départir leplustôtpossible. Vous consentiriez sans doute à nous accompagner, docteur? Nous aurions besoin de vous certainement;
VOUS surveilleriez notre installation ; puis vous verriez par vous-même si le climat de Sargos peut convenir à mon mari.
— Je me tiens à vos ordres, madame. Je vais rentrer à Paris; mais, quand vos préparatifs de départ seront terminés, envoyez-moi un télégramme, et je vous rejoindrai aussitôt pour faire la route avec vous.
Ce jour même, Etienne quitta Saint- Kérohic. Il se rendit à Sargos afin d'aménager le château.
Madame Miralez alla passer vingt-quatre heures à Paris, et fit empaqueter tous les objets nécessaires à un séjour de plusieurs mois.
De son côté, maman Stefana se chargea de mettre les housses dans la villa des Genêts.
Et, le 20 juillet, M. et madame Miralez, le docteur Chevrier, Dominica, la cuisinière et le valet de chambre arrivèrent à Lamothe, station du réseau du Midi qui dessert la commune de Sargos.
Etienne était venu à leur rencontre; et, quand elle revit son visage mat encadré de barbe fine, Rose-Marie s*épanouit toute dans un sourire.
On monta dans un grand omnibus que le jeune châtelain de Sargos avait loué, puis^ quand les bagages furent hissés sur la voiture, on s'en alla, par une route rectiligne qui fuyait entre des pignadas verdoyants.
Le soleil était fort, le ciel bleu n'avait pas un nuage, les cigales chantaient à tue-tête, une bonne odeur
de résine s'exhalait des petits pots roses que les pins portaient au flanc; et Rose-Marie, qui sentait, à chaque cahot, le bras d'Etienne toucher son bras, reg-^rdait toutes choses avec des yeux heureux.
Elle croyait faire un voyage d'agrément, presque un voyage de fiançailles, et par intervalles, penchaal son cou, elle cherchait à voir, là-bas, par delà les troncs uniformes des pins, plus loin que ces nappes violettes de bruyères, le château de Sargos, la maison mystérieuse où elle entrerait dans un instant ^ et qu'elle rêvait d'habiter jusqu'à la fin de ses JQurs,
Tous les voyageurs, du reste, montraient des visages ravis. Miralez lui-même ne semblait pas fatigué par ces douze heures de chemin de fer. Le ciel clair, le soleil puissant, les pignadas balsamiques, dilataient ses poumons caverneux et remettaient de l'espérance dans ses prunelles.
Il disait :
— Ce pays me va! Je sens que je m'y rétablirai vite! Et se tournant vers sa femme :
— Rose-Marie, as-tu pensé à mes fleurets?
— Mais non, mon ami I Ils sont restés rue de Châteaudual
— Tant pisi J'aurais pu tirer au pistolet aujourd'hui même; et dans trois jours j'espère bien être asr^ez fort pour reprendre l'épée! Ah! je me suis rouillé un peu en Bretagne ! Je vais écrire au concierge pour qu'il m'envoie mes armes I
Mais Rose-Marie, distraite, écoutait chanter les cigales.
Le château de Sargos était une résidence modeï^ne et confortable où, pendant quelques mois de l'année, feu Hontarrède, Tanti-clérical et replet aïeul d'Etienne, oubliait naguère les tribulations du négoce dans les discrètes délices du veuvage. Ce château se composait d'un grand bâtiment rectangulaire élevé de deux étages et flanqué d'une tour. Il était bâti 'sur une petite éminence et commandait à une plaine sombre, où l'œil ne voyait que des bosses de pins maritimes.
Du côté du levant, il s'encadrait dans des pelouses gracieuses; au nord, il se mirait dans une pièce d'eau tranquille, alimentée par un mince affluent de la Leyre ; au midi et à l'ouest, il se carrait dans un maigre jardin potager et fruitier, où se tordaient quelques pommiers rachitiques, étonnés de pousser dans cette terre étrange, couleur de suie. Mais tout autour, se déroulait la forêt sonore et vigoureuse, avec ses arbres uniformes aux tiges droites comme des poteaux, aux feuilles piquantes comme des aiguilles.
A cent cinquante mètres du château, vers le midi, deux dunes montraient leurs dos jaunâtres. L'une d'elles, presque entièrement boisée, portait un kiosque chinois auquel on accédait par un sentier en spirale. L'autre, plus aride, était surmontée d'un
sémaphore où le vent du large faisait jouer toutes sortes de girouettes et de roues, à la façon d'un gamin espiègle qui passe.
Entre ces dunes, était lorangerie du château.
Le docteur Chevrier visita tous les bâtiments. Il trouva la maison principale trop exposée aux rafales de la mer, mais l'orangerie lui donna pleine satisfaction. Celle-ci était protégée par les dunes sur trois côtés, au nord, au levant et au couchant. Les branches des pins surplombaient sa toiture. Au midi, Le soleil arrivait largement par une clairière, oîi s'alignaient des rangs de citronniers.
— Monsieur Miralez, dit le docteur, je vous conseille d'habiter ici. Vous y serez très bien.
L'orangerie était vaste. Outre les serres, l'on y voyait un pavillon élégant que feu Hontarrède louait autrefois aux Bordelais en villégiature.
Lorenzo fut donc installé au rez-de-chaussée de ce pavillon, dans une chambre bien aérée, à côté d'une salle où tous les hôtes du château vinrent prendre leurs repas; la cuisinière et le valet trouvèrent à se loger dans les combles, et Rose-Marie se réserva les pièces du premier étage. Etienne et Dominica restèrent seuls au château, lui dans la chambre supérieure de la tour, elle dans une mansarde voisine. Avant de rentrer à Paris, le docteur Chevrier promit de venir àSargos une fois par mois, et un de ses confrères d'Arcachon, par lui désigné, fut prié de visiter M. Miralez une fois ou deux par semaine.
Les premiers jours furent beaux. Le malade put se promener sous les pins. Deux fois il alla jusqu'au village de Sargos, distant de 1,200 mètres. Mais il dut bientôt renoncer à toute excursion fatigante, et il se contenta d'errer dans la forêt, aux environs du château, deux ou trois heures par jour.
Les armes qu'il avait demandées arrivèrent sans retard, et il essaya de se remettre à l'escrime; mais cet exercice Tessoulflait; deux passes le mettaient en nage; le fleuret tremblait dans sa main affaiblie. Il se contenta de trouer quelques cartons avec ses pistolets.
Cependant, Rose-Marie vagabondait avec joie dans les pignadas de Sargos. Etienne voulait bien lui montrer les environs, et tous deux faisaient des excursions lointaines pour aller voir des mares, des usines, des dunes, dont ils revenaient avec des jambes lasses et des prunelles heureuses. Quand ils partaient ensemble, par les matinées fraîches, Dominica, qui était chargée de les accompagner, les suivait d'abord avec vigilance; mais la Tulipe de Grenade avait des yeux qui savaient voir, et c'est pourquoi elle restait bientôt en arrière pour cueillir la fleur d'un genêt ou admirer la gymnastique d'un écureuil. Et Rose-Marie causait librement avec Etienne. Un soir, à cause d'une prairie marécageuse où les pieds s'enfonçaient, il lui offrit son bras. Et madame Miralez éprouva beaucoup de reconnaissance pour ce marécage.
Elle aimaltbience payspuisqueEtienneyétaitvenu autrefois; et quand le jeune homme lui racontait quelque vieux souvenir se rattachant à telle dune ou à tel ruisseau, elle écoutait bien attentivement, et ses narines palpitaient devant le ruisseau ou la dune, comme si elle avait flairé un peu de Tenfance de son ami répandue sur ces choses. Elle admirait tout, plantes, bètes et gens : les pins lui semblaient magnifiques, les moutons exquis, les Landais superbes. Elle traînait ses souliers dans les bruyères sonores et piquait de Tajonc fleuri dans ses cheveux. Elle restait en extase devant les résiniers malingres qui, perchés sur de hautes échasses, vont faire des entailles sur les pins, et elle flattait de ses mains tendres les chênes-lièges souffreteux, les tristes arbres sans écorce, qui montrent au soleil leurs tiges rouges de végétaux scalpés.
Parfois, dans ces promenades si douces, Rose- Marie devenait pensive à côté d'Etienne, mais jamais elle n'osait lui parler d'amour. Elle, qu'on avait connue si hautaine dans le monde, se sentait toute craintive devant ce garçon si réservé. Elle ne savait plus faire la coquette en sa présence ; elle perdait son esprit quand elle avait quelque chose à lui dire. Elle Taimait d'une façon particulière, avec dévouement et soumission, comme une orientale adore un sultan glorieux, et aussi comme une vieille mère chérit un enfant qui la fait souffrir. Elle n'essayait plus de séduire Etienne par des allures excî-
tantesde jolie femme; elle tâchait de le conquérir avec de petits soins d'aïeule. Sa passion charnelle devenait une affection chaste. Rose-Marie éprouvait actuellement plus de plaisir à suivre Etienne à la messe du village, qu'elle n'en avait ressenti naguère à le conduire dans un îlot perdu. Chaque matin, elle faisait un bouquet de bruyères sur les dunes, et Dominica le plaçait pieusement dans la haute chambre de la tour.
Un soir, Etienne essaya de ramer dans une barque vermoulue qui flottait sur la pièce d'eau; comme il avait peu d'expérience, il se pencha trop et faillit chavirer. Rose-Marie le regardait; elle poussa un cri et se précipita vers la barque.
— Descendez, je vous en prie! dit-elle, et ne remontez jamais là-dedans I
Elle était extrêmement pâle et ses yeux se remplissaient de larmes.
Tout surpris, Etienne la considéra un instant, et leurs regards se rencontrèrent.
Depuis ce jour, il n'alla plus en forêt avec Rose- Marie, et il ne l'approcha guère qu'aux repas. Alors chaque soir, avant de se coucher, la jeune femme sortit, monta sur la dune oîi tournait le sémaphore, et regarda, de là, une petite lumière qui brillait au sommet du château. Cette lumière venait de la chambre d'Etienne ; quand elle ne la voyait plus luire, madame Miralez regagnait le pavillon en priant pour le fiancé de Geneviève.
Pendant ce temps-là, des télégrammes alarmés arrivaient de Bontucq. Mademoiselle de Sartilly accablait sa tante de questions : Que faisait-elle du secrétaire ? Pourquoi n'écrivait-elle plus comme autrefois? En voyant arriver ces papiers bleus, Rose- Marie grinçait des dents.
Elle commençait à trouver sa nièce bien insupportable. Quoil cette petite fille, insignifiante et maigre, se permettait de se faire aimer mieux qu'elle, qu'on nommait la Rose de Grenade^ Cette provinciale chétive était victorieuse de la plus séduisante des Parisiennes?
C'était impardonnable! Rose-Marie écrivit à Greneviève une lettre évasive oii elle se déclarait trop absorbée par la mauvaise santé de Lorenzo pour s'adonner à des expériences d'amour. Et, ce jour-là, pendant tout le dîner, elle parla de Geneviève; elle en parla nerveusement, en se tournant vers son mari, comme si les mots qu'elle prononçait ne devaient pas intéresser Etienne. Elle fit d'abord allusion h M. de Sartilly, le Breton aux mœurs légères, qui était mort fou avant l'âge de quarante ans. N'était-ce pas héréditaire, la paralysie générale? Et, quelques instants après, elle laissa entendre que Geneviève n'était plus aussi riche qu'autrefois; là propriété de Bontucq ne rapportait guère; les vignobles étaient la proie du mildiou; le maïs et le froment se vendaient à des prix dérisoires. Elle ferait joliment bien, Geneviève, d'épouser le premier
garçon venu qui eût une centaine de mille francs ? Puis, à propos de n'importe quoi, Rose-Marie déclarait que sa nièce n'avait pas de goût; elle se fagotait déplorablementi ensuite elle s*entêtait h porter une coiffure absurde. 11 est vrai qu'avec un nez comnie le sienl.,.
Etienne écoutait silencieusement; et, emportée par la jalousie, madame Miralez continuait à médire de sa nièce. Elle n'avait pas conscience de sa mauvaise action; elle voulait, par tous les moyens, chasser Geneviève du cœur d'Etienne, et pour cela elle insinuait sans remords que la jeune fille était laide, pauvre et vouée à la folie. Que lui importait d'être odieuse pendant quelques jours, si ensuite elle devait être heureuse jusqu'à sa mort?
Toutes les énergies de sa race bouillonnaient dans son amour. Pour conquérir ce beau garçon qui lui résistait si longtemps, elle se sentait venir desforces prodigieuses et elle comprenait déjà qu'elle ne reculerait devant rien, ni devant la trahison, ni peut-être devant le crime.
Mais pourquoi s'alarmer? Pourquoi voir l'avenir en sombre?
— Je suis belle : il m'aimera! pensa Rose-Marie. Il m'aimera lorsque ce ne sera plus défendu. Que je suis folle de m'inquiéter encore I
Et, sur le calendrier de l'année, ses yeux ardents regardèrent les mois d'octobre et de novembre. Lequel de ces jours la rendrait libre? Lequel lui
donnerait le droit de promettre sa main à Etienne ? Oh! les beaux rêves qu'elle lit devant ce calendrier mystérieux, tandis que la toux de Miralez lui arrivait de plus en plus faible à travers les cloisons !
Cette toux ne devait pas provoquer les mêmes réflexions dans l'esprit de l'ancien moine, car celuici dit un soir à madame Miralez :
— Il y a bien longtemps que je n'ai eu des nouvelles de mademoiselle de Sartilly et je suis bien inquiet. Si vous m'en donniez la permission, j'irais passer une journée à Montségur. 11 n'y a que quatre heures de chemin de fer de Sargos & Puyoo I
Mais Rose-Marie n'autorisa pas ce voyage. Elle déclara que mademoiselle de Sartilly se portait fort bien et qu'il n'était pas convenable d'abandonner M. Miralez dans l'état où il se trouvait; d'ailleurs, le travail ne manquait pas !
La voix de la jeune femme tremblait en prononçant ces paroles, et pour qu'il n'eût pas la possibilité de se rendre à Bontucq, le secrétaire fut envoyé successivement, sous des prétextes divers, à Paris»
à Bordeaux, à Marseille. Rose-Marie Taccabla de courses et de besognes.
Un matin, elle vint le trouver et le pria de porter une lettre au médecin d'Arcachon. Etienne se rendit à son désir et partit aussitôt. Il promit de rentrer au château vers les neuf heures du soir, en prenant le train qui passe à Lamothe à huit heures et demie. La journée fut chaude. Rose-Marie dîna seule avec Miralez. La nuit tomba. L'air était brûlant. Quand le malade fut couché, la jeune femme sortit et monta sur la dune pour voir passer au loin, par une clairière propice, les lanternes du train qui devait ramener Etienne. Mais quand elle arriva au pied du sémaphore, elle poussa un cri d'effroi : tout un côté de l'horizon était en feu ; la forêt de pins brûlait I Rose-Marie courut vers le château. Elle monta sur la tour afin de voir plus loin. De cette hauteur, le spectacle était effrayant. Tout le nord paraissait en flammes. On voyait monter, çà et là, d'énormes fumées rousses, qui semblaient indiquer des bûchers de géants. Et, derrière ces fumées, l'incendie marchait, rapide, sonore, éclatant, et mangeait, les uns après les autres, les pins crépitants de la forêt, La Leyre coulait rouge. Parfois, une bouffée de vent jetait au ciel un tourbillon d'étincelles, comme un essaim d'abeilles folles. Des cloches s'ébranlaient dans la nuit et sonnaient le tocsin.
Rose-Marie regarda la direction de l'incendie et frissonna.
— Mais Etienne doit être par là I se dit-elle. Ah ! mon Dieu I
Elle descendit ; elle regarda Theure ; elle alla chercher Dominica et remonta sur la tour avec elle.
— N'est-ce pas que la foute de Sargos à Lamothe passe de ce côté ?
— Mais oui, madame I répondit la servante épouvantée par Tapparition de Tincendie.
— Oh l s'écria Rose-Marie, Etienne so trouve peut-être au milieu de ces flammes ! Gourons, courons vite 1
Elle se précipita dans Tescalier. La bonne la suivit.
— Mais, oui! disait madame Miralez en descendant les marches deux à deux; huit heures trois quarts : Etienne doit être en route pour revenir I Ah ! je tremble I
Elle sortit du château ; elle s'élança vers le village. On voyait, sur le chemin, des bestiaux affolés qui fuyaient en galopant. Rose-Marie courut; Dominica la suivit.
— Mais, madame, dit brusquement la servante, où donc allons-nous ? Ça ne peut servir à rien de courir ainsi I Nous ne trouverons pas M. Elienne, et nous risquons de nous jeter nous-mêmes dans le feu!
Rose-Marie n'entendait pas. Elle courait toujours, sans réfléchir. Elle vit passer deux hommes qui portaient une femme sur les bras; cette femme avait
les cheveux brûlés et paraissait morte. Alors madame Miralez s'arrêta.
— Et si on le porte ainsi au château ? s'écria-telle. Si Etienne est déjà blessé ? Rentre \ite, Dominica ! Tiens-toi prête à le secourir I Moi, je vais voir î
Elle reprit sa course, le long de la route qui conduisait à Lamothe.
— Folle ! se dit-elle ; pourquoi Tai-je envoyé faire cette course inutile ? Oh I s'il allait mourir !
Elle allait plus vite. A certaines places, tout à coup, des lueurs éclataient, derrière les pins rigides aux troncs noirs comme des traits à la plume ; c'étaient des étincelles projetées par le vent qui venaient d'allumer des foyers nouveaux dans la forêt immense.
— Et si le château brûle ? se dit-elle soudain en s'arrêtant... Eh! qu'il brûle avec tout ce qui est dedans I Que m'importe ?
Puis elle songeait que la maison était protégée par la Leyre, et elle repartait en redoublant de vitesse.
— Etienne ! appela-t-elle à diverses reprises. Mais elle ne voyait que des paysans fuyant de
toutes parts. Quelques-uns, pour plus de facilité, étaient montés sur leurs échasses. D'autres poussaient devant eux des tonneaux de vin, des fûts de résine, qui couraient le long de la route. Autour d'un hameau, des hommes abattaient des pins, à grands coups de hache, pour faire une ceinture de
proteclion à leurs demeures. D'autres creusaient des tranchées profondes. Et des femmes terrorisées jetaient des matelas par les fenêtres, jetaient du linge, des bardes, des meubles, que piétinaient, en bêlant, des troupeaux de moutons effarés.
Mais Rose-Marie ne regardait pas cela.
— Monsieur I demandait-elle à tous les paysans qu'elle croisait; monsieur, n'auriez-vous pas vu Etienne Hontarrède?
On ne Técoutait guère. Chacun tâchait de fuir ou de sauver ses biens, sans s'arrêter devant la misère des autres. Madame Miralez continua sa course. Et subitement, au détour d'un chemin, elle vit l'incendie devant elle, Tincendie énorme, une haute barrière de feu, où la route s'enfonçait comme dans un gouffre éblouissant. C'était si terrible qu'elle s'arrêta. Le brasier avait des grondements de mer ; il envoyait, à travers les pins, des souffles chauds d'étuve. Par moments, on voyait monter une colonne claire vers le zénith : c'était quelque fabrique d'essence de térébenthine qui s'allumait. Et, après cette lampée, l'incendie vorace, comme un monstre ragaillardi, repartait avec plus de vitesse, dans la forêt, enjambait les ruisseaux, bondissait pardessus les routes, s'excitait sur des meules de paille ou des greniers de foin, et ne laissait après. lui qu'une plaine rase où des troncs de pins achevaient de se consumer, comme des centaines de cierges noirs. Une cloche qui sonnait le tocsin se
tôt brusquement : Tincendie avait dû la fondre au passage .
Rien ne paraissait plus à l'extrémité de la route ; aucun être vivant n'osait s'aventurer là. Il n'y avait qu'un flamboiement de fournaise où se tordaient, comme des chevelures, les feuillages des arbres. On voyait clair comme en plein midi.
— Etienne I appela Rose-Marie avec terreur.
Aucune voix ne lui répondit.
Où était-il donc ? Quelle direction avait-il prise en trouvant sa route barrée par les flammes î
Elle quitta le chemin et se lança dans la forêt, pour tâcher de contourner le feu.
Et bientôt elle vit, à la lueur de l'incendie encore lointain, quelques maisonnettes autour desquelles des hommes couraient. Elle marcha vers ces maisonnettes ; elle arriva devant elles en quelques nainutes. C'étaient des habitations de résiniers construites en planches et couvertes de tuiles ; une mare les protégeait du côté de l'incendie, et elles abritaient quelques blessés qu'on avait apportés d'un hameau voisin.
Des gens y parlaient avec colère : « C'était encore le train qui avait fait ça!... Une étincelle tombée d'une locomotive, aux environs de la Teste... La lande brûlait depuis cinq heures... Le feu avait parcouru plus de trois kilomètres... Mais il s'arrêterait bientôt sans doute, à cause des longues clairières de Gujan-Mestras... »
On se tut po^^ voir un nouveau blessé que deux hommes apportaient sur un brancard. Rose-Marie voulut approcher de ce blessé, mais un gardechampêtre la fit reculer aussitôt. Quelques secondes après, elle aperçut les deux hommes qui repartaient, avec leur brancard vide, dans la direction de Tincendie.
Elle tressaillit pourtant. L'un de ces hommes était grand, svelte, élégamment vêtu.
— Etienne I C'est Etienne ! cria-t-elle avec surprise. C'était lui, en effet. Elle l'appela ; elle s'élança,
contourna la mare, franchit une tranchée et revît le feu au loin, derrière un pâté de maisons.
— Etienne! appela-t-elle encore de toutes ses forces.
Mais elle nvait perdu de vue les deux brancardiers ; elle repartit vers les maisons menacées par les flammes, et la silhouette d'Etienne lui apparut, sur le fond clair de l'incendie.
— Oh! malheureux I que faites- vous? cria-t-elle en rejoignant le jeune homme. Vous allez y rester I Sauvons-nous!
Etienne eut un sursaut en reconnaissant madame Miralez.
— Vous ici ! lui dit-il. Quelle imprudence 1
Mais Rose-Marie l'avait pris par un bras et elle l'entraînait.
— Sauvons-nous vite! sauvonsHQOus vite! disaitelle avec angoisse.
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Alors Etienne rejeta le brancard et la suivit. Ils allèrent pendant quelques secondes au milieu des pins, sans bien savoir la direction qu'il fallait prendre. Ils se perdirent; au lieu d'éviter Tincendie, ils se jetèrent dedans. Ils arrivèrent parmi de hautes broussailles qui brûlaient déjà. Rose-Marie ne quitta pas Etienne, elle se cramponna des deux mains à lui.
— Vous n^êtes pas blessé? demanda-t-elle. Non, je le vois, vous n'avez aucun mal. Ohl quel bonheur !
Et elle le couvrit de regards attendris.
Mais lui s'écria :
— Votre robe a des brûlures !
— Qu'importe?
Elle ne s'était aperçue de rien.
— Sauvons-nous ! sauvons-nous, lui dit-elle encore.
Ils retrouvèrent la route de Sargos. L'obscurité recommença autour d'eux. Ils étaient hors de danger.
— Ohl que j'ai eu peur! dit Rose-Marie en cessant de courir. Pourquoi vous exposer ainsi ? Ah î méchant I
Alors ses nerfs se détendirent ; elle pleura. Un ruisseau parut à côté de la route, un petit ruisseau qui coulait doucement vers la Leyre voisine.
-— Asseyons-nous un peu ! dit madame Miralez. Je n'en peux plus ! j'étouffe!
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Elle mena le jeune homme au bord de cette eau claire, s'assît, le pria de s'asseoir également, lui reprit une main, et, laissant enfin son cœur s'épanouir, elle porta cette main à ses lèvres.
— Ohl Etiennel murmura- t-elle avec un sanglot. L'ancien moine eut un tressaillement. Il regarda
sa compagne et, timidement, il essaya de retirer sa main.
— Ohl pourquoi? demanda Rose-Marie; pourquoi ne voulez-vous pas, maintenant?
Et dans ce « maintenant » Etienne crut entendre la toux lointaine de Miralez.
Mais il feignit de ne pas comprendre et il répondit d'une voix douce :
— Madame, je me suis déjà expliqué dans Tîle des Marches.
— Oh ! ce n'était pas la même chose ! dit la jeune femme en cachant son visage contre l'épaule d'Etieniie. Réfléchissez I
— J'ai réfléchi et je trouve que la situation n'a pas changé.
— Vous êtes aveugle I Yous allez me forcer à dire des choses dont je rougis... Etienne, vous le savez bien: mon mari est" malade, malade gravement... Oh ! devinez donc mes pensées î je vais être veuve !
Il trembla légèrement et baissa les paupières.
— Je vais être veuve ! reprenait Rose-Marie avec tendresse. Pourquoi ne pas le dire? J'aurais le droit d'être à vous I Je me rappelle vos paroles : a Vous
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n'êtes pas libre » m'aviez- vous répondu* O mon Etienne, je vais Têtre !
Il se leva.
— Je vais Têtre ! continua-t-elle. Je le serai dans trois mois 1
— Vous 1 dit Etienne. Mais pas mol, madame !
Elle eut un frisson. Ses yeux se fixèrent sur le
jeune homme avec terreur.
— Vous vous êtes méprise, poursuivit-il. J'aime mademoiselle de Sartilly, vous le savez; je n'ai jamais songé à épouser d'autre femme. Mon corps a pu quelquefois se laisser troubler à votre approche, mon âme vous a toujours échappé I
— Ohl cria Rose-Marie en portant les mains à son front. Vous êtes un monstre !
Elle s'en alla, chancelante dans la forêt. Elle prit la route de Lamothe. Oh ! retrouver l'incendie ! Se jeter dans les flammes !
— Il ne m'aime pas ! Il ne m'aime pas, gémissaitelle.
Pourquoi n'était-elle pas morte tout à l'heure? Ah 1 si elle avait su I
Mais elle entendit Etienne qui courait pour la rattraper; elle sentit ses deux bras qui lui prenaient la taille.
— Rose-Marie, dit l'ancien trappiste, je vous demande pardon I pardon à genoux I Oh ! je ne voudrais pourtant pas vous faire de la peine 1 Mais ce n'est pas ma faute !
— Relevez-vous I Allez-vous-en ! Je ne veux plus vous voir! lui dit-elle, d'une voix oppressée.
Elle essaya de courir encore ; elle ne put pas. Elle s'affaissa contre un pin et perdit connaissance. Etienne la prit et l'emporta vers Sargos.
Oh! ce corps de femme, ce corps de femme jeune belle, adorable,' et qui l'aimait ! Il le sentit frémir contre sa poitrine. Il vit la taille de Rose-Marie qui ployait dans ses bras I
— Non I je ne suis pas un monstre 1 pensa Etienne ; je ne suis qu'un homme, et Dieu connaît mes souffrances !
Il rassembla toutes ses forces et courut vers le château.
— Rose-Marie? appelait-il de temps en temps.
Mais la jeune femme n'ouvrit pas les yeux.
Il continua sa course. Il dut se reposer à deux reprises. Il essuya les larmes de madame Miràlez avec son mouchoir. Oh! ferait-îl donc quelque chose de mal s'il l'embrassait?
Il arriva devant le portail du château. Dominica l'attendait. Elle vit sa maîtresse inanimée dans les bras d'Etienne.
— Blessée? s'écria-t-elle en s'approchant.
— Non I évanouie ! répondit-il. Aidez-moi à la porter jusqu'à la maison.
Ils entrèrent. Ils déposèrent la jeune femme sur un lit. Elle respirait faiblement; mais elle ne donnait aucun autre signe de vie.
— Des sels? demanda Etienne. Où y a-t-il des sels?
— Au pavillon, répondit la servante. Dans la chambre de Madame, sur la cheminée. Allez-y, monsieur Etienne, pendant que je vais dégrafer ce corsage!
— J'y cours 1 Tâchez de la réveiller !
Etienne sortit.
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Dominica trempa ses doigts dans un pot à eau et jeta quelques gouttes sur le visage de sa maîtresse. Rose-Marie tressaillit.
— Madame! dit la bonne ; madame I réveillezvous, je vous en prie ! Vous n'avez pas de blessure, vous êtes au château, c'est moi, Dominica, qui vous parle !
Elle rejeta de Teau sur le visage, et Rose-Marie rouvrit les yeux.
La servante laissa partir un cri de joie.
— Ah ! Dieu soit béni ! Vous n'avez aucun mal t Que j'ai été inquiète !
Rose-Marie regarda autour d'elle et demanda :
— Oîi est-il?
— • Qui? M. Etienne? Il est allé au pavillon chercher des sels. Il va revenir, madame.
— Oh ! non ! Je ne veux pas ! répondit madame
Miralez avec énergie. Je ne veux pas qu'il m'approche ! ma pauvre Dominica, si tu savais I
Et Rose-Marie raconta, dans une crise de larmes, tout ce qui s'était passé.
La femme de chambre fut émue.
— Ah ! madame ! ça ne m'étonne pas, allez !
J'avais deviné bien des choses I Cet homme ne doit pas avoir de cœur. Mais ne craignez rien !
Dominica ferma son poing nerveux et le dirigea vers Forangerie dans un geste fort expressif.
— Ah! c'est comme ça! continua-t-elle. Il veut épouser mademoiselle de Sartilly? Il ne Ta pas encore 1
— Il l'aura, Dominica. Il l'aura quand il la voudra. Elle Tadore !
— Si elle l'adore aujourd'hui, elle peut le détester demain !
— Gomment ?
— C'est pourtant bien simple ! Madame n'y a donc pas songé ! Ah ! elle est trop bonne ! Si j'étais à sa place il y a longtemps que j'aurais arrangé tout ça! M. Etienne a dit à madame qu'il n'était pas libre. Pourquoi ne pas lui faire rendre sa liberté ? Il suffirait d'annoncer à mademoiselle Geneviève qu'il a une maîtresse !... Allons ! je l'entends qui rentre ! Je vais chercher de quoi écrire !
— Y penses-tu?... Dominica!... s'écria Rose-Marie. Mais la servante était déjà loin.
Etienne rentrait en effet. Il poussa la porte et
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lança un cri de surprise en voyant madame Miralez debout.
— Ah ! que je suis heureux de vous retrouver ainsi ! s'exclama-t-il. J'ai couru ; je ne pouvais pas dénicher ce flacon de sels. Puis j'avais peur de faire du bruit dans le pavillon. J'aurais réveillé M. Miralez, n'est-ce pas ? Vous ne sentez plus de malaise t Vous allez dormir ici, cette nuit ; oui, ça vaut beaucoup mieux !... L'air a fraîchi dehors., Je crois que l'incendie décroît. Le ciel n'est plus aussi rouge. Ah ! quelle alerte ! Nous n'avons eu qu'un mort à . Sargos, mais on a compté une douzaine de blessés. Le train a dû passer dans les flammes, entre la Teste et Lamothe. Le mécanicien, voyant du feu de chaque côté de la voie, a forcé hardiment la vitesse, et personne n'a eu de mal... Mais vous sentez peut^ être le besoin de vous reposer, madame?
Il bavardait, bavardait, un peu honteux. Il semblait vouloir demander pardon, et peut-être, si Rose- Marie l'y avait encouragé, aurait-il pris sa main à son tour, sa main blanche qui pendait là, près de lui, et aurait-il posé dessus ses lèvres bien repentantes !
Mais la jeune femme ne disait rien.
Dominica rentra dans la chambre.
— Je vous laisse ! dit alors Etienne en se levant. Vous n'avez plus besoin de moi? Bonne nuit, madame !
Il serra la main blanche et la garda dans ses
i doigts un peu plus longtemps que d'habitude. Mais la main de Rose-Marie resta molle.
Il sortit.
Quand elle eut refermé la porte, Dominîca s'approcha de sa maîtresse, et dit en posant divers objets sur une table :
— Madame, voici du papier, une plume et de Tencre.
Rose-Marie eut un frémissement léger.
— Oh ! non, déclara-t-elle, ce serait trop mal î Mais Dominica se fâcha :
— Croyez-vous que ce soit très bien de faire souffrir une femnae comme vous ?
— Ce que tu me proposes ne diminuerait pas mes souffrances, ma pauvre fille. A la rigueur, cela pourrait empêcher Etienne d'épouser Geneviève, mais cela ne pourrait pas l'amener à m'épouser, moi! Il me déteste I
— Ta-ta-ta. Il vous aime bel et bien I II cache son jeu l'hypocrite ! Et pour ça, il est très fort ! G*est à la Trappe qu'il aura appris. Aucun homme ne peut approcher de madame sans émotion 1 Aucun ! Aucun ! Si celui-ci n'avait pas été moine, il y a longtemps qu'il aurait fait des traitsà mademoiselle Geneviève. Mais il a dû prononcer quelque serment sur une tête de mort — je vois ça d'ici — et un trappiste, ça craint l'enfer. Mais ce qu'il prendra sa revanche, le jour où sa fiancée le balancera! oh! là, là!... Madame me pardonne ces expressions ?
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Rose-Marie se remettait à sourire. Tandis que Dominica la décoiffait légèrement, de ses mains expertes, madame Miralez reprit :
— Mais s'il m'aimait, ce serait par dépit, ma bonne fille, et tu comprends que je ne veux pas de ça!
— Par dépit ! Allons donc ! Je puis dire à Madame qu'il l'adore déjà. J'en sais plus long qu'elle ? Si Madame l'avait vu pleurer tout à l'heure, quand il la portait dans ses bras !
— Tu en es sûre? Il pleurait ?
— Gomme une fontaine, le malheureux 1 Et s'il n'avait fait que ça !
— Raconte !
— Il croyait qu'on ne le voyait pas, le polisson I C'était près du portail. Il faisait si noir!...
— Dis vite !
— Eh bien, il a embrassé madame, là!
— Vrai?
— Je le jure!
— Au front?
— Au cou 1
Rose-Marie s'épanouit; une flamme brilla dans ses grands yeux, sa poitrine gonfla de bonheur.
— Ah ! Dominica! soupira-t-elle, tu aurais tort de me dire ça si ce n'était pas vrai !
— Mais c'est vrai, madame ! déclara la servante avec assurance.
Et, tout bas, elle ajouta :
— Seigneur Jésus, pardonnez-moi ce mensonge!
Il lui a fait tant de plaisir !
— Ah! donne, Dominica, donne! s'écria Rose- Marie, en se dirigeant vers la table.
Elle prit la plume, puis écrivit, de sa main nerveuse, qui tremblait un peu :
« Ma chère Geneviève, » J'ai le regret de Rapprendre qu'Etienne est un homme comme un autre. Il a une maîtresse depuis quelques jours.
» Condoléances et amitiés.
» Rose-Marie. »
— Très bien! dit Dominica, qui lisait par-dessus l'épaule. Je vais mettre cette lettre à la poste demain matin à la première heure. Donnez-la-moi. Merci, madame, et bonne nuit. Faites de beaux rêves !
Deux jours après, madame Miralez recevait le billet suivant, daté de Montségur-en-Béarn :
a Ma tante,
» Je m'empresse de ne pas croire un mot de ce que tu m'annonces. Ce serait trop horrible! Lazare ne peut pas me tromper ! Il faudrait que je voie ça ; et encore!...
» Certainement, tu auras été victime d'une erreur. Mon fiancé m'écrit deux ou trois fois par semaine, sinon quatre; ses lettres sont toujours aussi tendres.
Il n'est pas possible qu'il aime une autre femme ! Je te préviens que j'ai l'intention de l'épouser cet hiver ; je réduis son stage de moitié. Je le lui ai annoncé du reste I J'achève mon trousseau avec ardeur.
» Ta nièce qui t'embrasse quand même.
» Geneviève. »
Madame Miralez demeura stupéfaite.
— Elle ne m'a pas crue ! se dit-elle.
Et ses yeux exprimèrent un trouble profond.
Elle alla trouver Dominica et lui lut cette lettre de Geneviève,
. —Ah bien! s'écria la servante. Elle a du toupet, tout de même ! Voilà les femmes 1 Elles battent froid à leurs amoureux tant qu'ils leur sont fidèles, et quand on leur dit qu'ils les trompent, elles prennent feu immédiatement.
— Ahl ma pauvre Dominica, que tu as raison de faire de la philosophie! Il va nous en falloir! Notre affaire est perdue!
— Que non pas ! Gomme Madame se décourage vite! L'affaire se présente sous un nouveau jour, et il va falloir la mener d'une autre façon, voilà tout ! Mademoiselle peut être têtue; on pourra lui changer son opinion.
— Comment?
— Madame a bien lu : mademoiselle Geneviève croit que son fiancé l'aime toujours parce qu'elle
reçoit de lui des lettres fort tendres ; il faut s'arranger de manière à ce qu'elle n'en reçoive plus I c'est tout simple. Ah! les lettres tendres ! ce que la poste va les égarer dorénavant!... En voici une d'abord qui n'arrivera pas à destination !
Et, ce disant, Dominica tira une enveloppe blanche de sa poche.
— Qu'est-ce que tu as là? demanda Rose- Marie.
— Une lettre.
—. De qui?
— De mademoiselle Geneviève, pour M. Etienne. Le facteur me l'a remise en même temps que la vôtre.
— Et tu ne l'as pas encore montée?
— J'allais me rendre à la tour, mais à présent, je n'y vais plus : je veux faire des cocottes avec ce papier.
— Mais ce serait odieux!
— Madame est bien sévère I
— Odieux et inutile ! M. Etienne peut écrire demain à Geneviève.
— Je le sais. Mais qui est-ce qui porte généralement les lettres à la boîte ou qui les remet au facteur? C'est moi! Je ferai de celles que le secrétaire me donnera pour sa fiancée ce que je fais de celleci. Et, au bout de quelque temps, ils ne s'écriront plus ni l'un ni l'autre, car ils seront également froissés. Mademoiselle verra bien qu'on la trompe, monsieur s'imaginera qu'on l'oublie; et il serait
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LA ROSE DE GREÎNfADE 197
joliment étonnant que Ton des deux n^envoyât pas l'autre se promener!
— Les yeux de Rose-Marie jetaient des flammes.
— Va-t-en! dit-elle; tu me ferais commettre des infamies!
— Mais madame ne commettrait rien du tout; elle n'a pas besoin de s'occuper de ces choses. C'est moi que ça regarde. Et comme tout ce que j'en lais c'est pour le bonheur de madame, j'ai la conscience tranquille. D'ailleurs, laissez-moi vous dire qu'en agissant ainsi, c'est pour le plus grand bien de tout le monde que je travaille ; pour le bien de mademoiselle Geneviève elle-même, puisqu'elle serait probablement trompée un jour par ce gentil garçon; et pour son propre bien à lui puisqu'il sera cent fois plus heureux avec une belle personne comme madame qu'avec cette petite méridionale sans gorge et au nez en l'air. Je sais quels sont mes devoirs !
— Dominica, tu as une éloquence affreuse ; va, va! fais ce que tu voudras, je te permets tout pourvu que tu réussisses. Ah! je l'aime tant; si tu savais! C'est ma première passion, vois-tu!
— Et c'est toujours dur, n'est-ce pas, madame? Il n'y a que les dernières qui soient plus terribles!
— Ne plaisante pas !... Viens, que je t'embrasse, petit monstre !
— J'allais le demander à madame ! Je suis votre sœur de lait. Ma mère nous faisait jouer ensemble
quand nous étions toutes petites et vous savez bien que je vous suis dévouée pour la viel Le lendemain malin, Dominica dit à Etienne :
— Monsieur n'a rien à me donner pour la poste? je vais au village.
— Si ! j'ai une lettre pressée : ne la perdez pas I
— Monsieur peut être tranquille 1
Cette lettre portait l'adresse de Geneviève, et Dominica la lut avec plaisir le long du chemin. Ah! le but serait dur à atteindre? M, Etienne était joliment pincé! En disait-il des douceurs k sa promise!
— Mon Dieu 1 si je savais parler comme ça I monologuait la servante espagnole.
Et elle serra la lettre dans sa poche, en se promettant de la consulter prochainement, quand elle voudrait exprimer ses sentiments à son amoureui de la rue d'Astorg, un valet de pied de haut style.
Mademoiselle Geneviève aussi écrivait conmie un ange; Dominica s'en aperçut le lendemain, en parcourant la lettre que la châtelaine de Bontucq destinait à « Lazare. » f
Puis, trois jours s'écoulèrent : les amoureux ne s'écrivirent pas. Mais, le 9 août, Etienne confia une lettre nouvelle à la femme de chambre. Cette lettre contenait les plus doux reproches : « Méchante, vous m'oubliez donc? Que dois-je penser?... Geneviève, ne me cachez rien? Vous ne m'aimez plus! Répondez-moi bien vite, ou je perds la raison. »
— Ha ! ha! ça va bien! dit Dominica triomphante.
La fin de cette lettre n'était pas écrite sur le même ton; elle était consacrée à la nomenclature des projets d'Etienne. Ils n'étaient pas rassurants du tout, ces projets-là, et Dominica se garda bien de les faire connaître à Rose-Marie. Le secrétaire se plaignait des exigences de madame Miralez. Il racontait comme quoi, lui ayant demandé un congé de vingtquatre heures pour aller à Montségur, il se l'était ^u refuser. Etienne laissait entendre, en finissant, qu'il ne pourrait pas rester dans la maison si M. Miralez venait à mourir.
Dominica mit cette lettre dans le môme tiroir que les précédentes.
Le 12 août, la missive d'Etienne débuta ainsi :
« Mon amour, vous ne m'avez pas répondu et je souffre. Vous savez combien je vous adore et vous devinez avec quelle impatience j'attends ce jour, maintenant prochain, qui doit nous unir pour la vie. Ah! que nous serons heureux alors! Qu'il nous sera doux de nous aimer enfin librement, après nous être aimés si... »
— Tiens I j'ai une idée ! se dit Dominica en passant à la seconde page.
Et aussitôt elle rejoignit Madame pour lui montrer cette lettre. Rose-Marie en lut la première page, qui avait été écrite sur le côté gauche de la feuille comme les lettres commerciales, et qui ne contenait rien au verso.
— Eh bien, que me veux-tu avec ça? demanda la jeune femme,
— Est-ce que madame ne trouve pas cette lettre amusante? Qu'elle regarde bien! La première partie peut s'adresser à n'importe qui, il n'y est pas question de mademoiselle Geneviève. Elle a même Tair d'être écrite spécialement pour madame. « Vous savez combien je vous adore et vous devinez avec quelle impatience j'attends ce jour, maintenant prochain, qui doit nous unir pour la vie. Ah! que nous serons heureux alors ! Qu'il nous sera doux de nous aimer enfin librement I »
— C'est ça tout à fait I s'exclama la soubrette.
— Eh bien I
— Eh bien, Madame pourrait garder ce billet comme s'il avait été écrit pour elle et s'en servir au besoin ; de cette façon, mademoiselle Geneviève serait convaincue de l'infidélité de M. Etienne : il y aurait des preuves.
— Oh!
— Que madame ne s'inquiète pas I Je répète que je ferai tout moi-même. Qu'elle me donne seulement l'enveloppe de cette lettre que M. Etienne écrivit l'autre jour à madame, quand il était à Paris ou à Marseille, je ne sais plus. J'ai vu cette enveloppe sur le bureau de madame et je saurai bien la retrouver. Quand je l'aurai, je déchirerai le papier qu'elle renferme et je mettrai celui-ci à la place... Ohl la moitié seulementl tenez, comme ça; le reste estper-
sonnel à mademoiselle Geneviève. Je déposerai l'enveloppe ainsi garnie dans le coffret qui reste sur la cheminée du pavillon ; et, comme les jeunes filles sont curieuses, mademoiselle Geneviève Ty trouvera, un soir ou un malin — car elle se figure que c'est vous, la maîtresse de M. Etienne; elle va nous - tomber ici un de ces jours, j'en ai peur, et alors il sera plus convenable de la faire coucher dans la chambre de sa tante, à l'orangerie, que dans le château oîi demeure son fiancé. — Si, par extraordinaire, mademoiselle n'était pas curieuse, on pourrait s'arranger de façon à lui faire trouver cette lettre par hasard ; et, comme elle se méfie de son amoureux, elle ne ia rendra pas sans la lire.
— Mais tu es infernale. Dominical
— Madame n'est pas juste ; je suis dévouée à ma maîtresse, voilà tout !
— C'est vrai! tu es un ange! fais, fais I... Je l'aime de plus en plus et je deviens folle I
Le lendemain, 13 août, Dominica se présenta devant sa maîtresse avec un visage bouleversé.
— Qu'est-ce que je disais? s'écria-t-elle. Voici une lettre que je reçois, une lettre de ma sœur Marina... Madame se rappelle bien Marina qui est femme de chambre à Bontucq? Eh bien, ma sœur m^apprend qu'elle espère venir à Sargos ces jours-ci! C'est clair, Mademoiselle Geneviève a l'intention de partir pour la Gironde et elle veut savoir ce qui se passe chez nous. Elle emmènera ma sœur.
— Que faire?
— Cacher tout à M. Etienne d'abord, puis chercher h connaître l'heure exacte où mademoiselle doit arriver, afin de nous préparer et de bien nous tenir sur nos gardes. ■
— - Oui, mais ma nièce ne préviendra peut-être pas de son départ.
— Pas si sotte! Elle veut tomber ici comme une bombe, parbleu! pour surprendre madame avec M. Etienne I Car, en ce moment, elle se figure que ça y est. Je connais les femmes! Il suffira d'un rien pour qu'elle soit persuadée toute sa vie que madame a débauché ce joli garçon.
— Alors, comment savoir? •
— Le jour où mademoiselle doit venir? Par ma sœur. Nous nous aimons beaucoup dans notre famille ; nous avons été bien élevées! Marina fera ça pour moi, si je le lui demande. Je vais lui écrire tout de suite.
Et Dominica écrivit :
« Chère sœur, « Si j'ai bien compris ta dernière lettre, tu vas « venir prochainement à Sargos pour accompagner « mademoiselle de Sartilly. J'ignore les intentions « de ta maîtresse, mais il se pourrait qu'elle youlût « faire une bonne surprise à madame Miralez et « arriver ici à l'improviste. Tu sais, ma chère sœur^ « comme ces choses-là sont désagréables pour une
« maîtresse dé maison et même pour les servantes. « Je te supplie donc, afin d'éviter des ennuis h Mate dame, qui est bien inquiète, en ce moment, par « rapport à la santé de monsieur, de nous prévenir « secrètement et par dépêche, dès que tu sauras « rheure exacte de votre départ. C'est à moi que tu « devras adresser le télégramme. En attendant le « plaisir de te voir, ma chère sœur, je t'embrasse « bien tendrement.
(( DOMINICA EtCHETO. »
La Tulipe de Grenade montra cette lettre à madame Miralez avant de la mettre à la poste.
— Il n'y a pas de fautes d'orthographe, madame ? Si vous vouliez revoir ! C'est que ma sœur est très forte ! Elle a eu un faible, pendant quatre ans, pour un professeur d'humanités de Pampelune !
Rose-Marie assura que la lettre n'était pas trop mal, et Dôminica la cacheta pour la faire partir au plus vite.
— Bonjour, madame Etienne Hontarrèdel saluat-elle en s'éloignant.
— Oh ! tais-toi... dit madame Miralez. Ce n'est pas sûr encore !
— Mais si, mais si! dans^ un an, ce sera fait! Après-demain, 15 août, jour de Sainte-Marie, votre patronne, j'irai communier dans cette intention !
Le surlendemain, la bonne Dominica se rendit à l'église de Sargos, pour y communier comme elle Tavait promis. Lorsqu'elle rentra au château, vers les neuf heures, le portier lui remit un télégramme. Elle rouvrit et lut :
« Mademoiselle Geneviève, madame de Manzanil et moi partirons tantôt pour être à Sargos vers cinq heures soir.
« Marina Etcheto. »
— Déjà ! s'écria Dominica. Mademoiselle de Sartilly est bien impatiente I Je vais montrer cette lettre à Madame 1
Elle se dirigea immédiatement vers le pavillon.
Dans la salle à manger, Miralez déjeunait en têteà-tête avec Rose-Marie. Dominica s'apppocha de sa maîtresse et lui glissa le télégramme dans la main.
La jeune femme pâlit ; elle comprît que ce télégramme annonçait l'arrivée immiaénte de Geneviève.
— Qu'est ce papier? demanda Miralez, qui avait vu le manège de Dominica.
— Rien ! répondit simplement Rose-Marie.
Mais Lorenzo semblait intrigué; alors, pour le tranquilliser, madame Miralez ajouta :
— C'est un prospectus de grand magasin, je crois... Maisouil...
Elle chiffonna le papier et parut le jeter au feu. Mais le malade comprit qu'elle le gardait dans sa main. Et les yeux de Lorenzo exprimèrent une légère surprise.
Rose-Marie ne s'était aperçue de rien; elle quitta la table, fit un signe à Dominica, puis . monta dans sa chambre.
La servante l'y rejoignit deux minutes après.
Madame Miralez avait lu.
— Alors, c'est pour ce soir? dit-elle en frémissant.
— Mais oui, madame ! c'est ce soir que mademoiselle Geneviève désire vous prendre en flagrant délit.
— Que me conseilles-tu?
— De lui donner satisfaction !
— De me faire surprendre avec Etienne?
— Oui, madame!
— Pour de boni
— Ah I ça I c'est l'affaire de madame ! Pour rire,
si elle veut, pourvu que mademoiselle de Sartilly croie que c'est sérieux I
— Oui, c'est cela I II n'y a que cela ! Mais, j'y pense : me compromettre aux yeux de Geneviève, j'y consens bien, puisque c'est le seul moyen de faire croire à l'inconstance de son amoureux; mais aux yeux de ma belle-sœur?... Tu as lu : Madame de Manzanil accompagne sa nièce.
— Madame de Manzanil ne verra rien ; je m'en charge I Voici comment il faut arranger les choses. Vous serez chez M.* Etienne là-haut, quand mademoiselle arrivera. Elle demandera naturellement ou M. Hontarrède ou madame Miralez. Dans les deux cas, je la prierai de monter à la tour. Quant à madame de Manzanil, qui n'aime pas sans doute gravir les étages, je prierai ma sœur de la retenir en bas sous n'importe quel prétexte. Je sais qu'elle exècre l'ancien moine, et probablement elle ne demandera pas mieux que de ne pas pénétrer chez lui. Moi, je conduirai mademoiselle dans l'escalier et, pour que le flagrant délit, vrai ou faux, soit plus admissible, je la ferai entrer, sans frapper, dans l'appartement de M. Etienne ; n'est-ce pas, madame ?
— Oui, sans frapper, ça vaut mieux ! Oh ! le cœur me bat déjà I... Mais, j'y songe I Si mon mari allait savoir I
— Par qui ?
— Par Geneviève I Elle pourrait me dénoncer l
— Ne croyez pas ça ! Ce serait une mauvaise
action : madenQoiselle Geneviève ne la commettra pas! Elle souffrira en silence. Elle ne voudra pas porter un coup si terrible à son oncle, à son oncle mourant ! Elle ne dira rien ; je réponds d'elle.
— C'est vrai, elle est très gentille et je suis bien coupable de lui faire du chagrin. Ahl cet Etienne, pourquoi faut-il l'aimer autant ? Il me le paiera, va !
— Naturellement! En attendant, tâchez de l'épouser ; ce sera facile si vous avez un peu d'énergie.
— J'en aurai, Dominica ! Ah ! je passerais à travers le feu pour l'enlever à une autre ! As-tu mis la lettre à sa place?
— Dans le coffret? Oui, madame! Et j'ai posé ce coffret sur le bureau pour qu'il soit plus visible ! Il serait bien étonnant que, de ces deux preuves, la lettre etleflagrantdélit,runeou l'autre ne réussîtpàsl
— En effet !... Pourvu qu'Etienne ignore l'arrivée de Geneviève ! Ça ne serait pas commode s'il était prévenu !
— Mademoiselle se sera bien gardée d'annoncer sa visite à son amoureux. Pas si sotte! Puisqu'elle vient l'épier !
— En tout cas, je vais me rendre chei lui, tout de suite, pour le faire causer longtemps ; je verrai bien s'il connaît la prochaine arrivée de Geneviève! Donne-moi mon ombrelle et un chapeau de paille. As-tu prié pour moi, ce matin?
— Oui, madame ; vous pouvez aller sans crainte : la Sainte- Vierge est avec nous !
Rose -Marie mit le chapeau, prit l'ombrelle el descendit.
— Où vas-tu? lui demanda son mari qu'elle trouva devant la porte de la salle à manger.
Elle ne s'attendait pas à le voir là, et son corps eut un tressaillement de surprise.
— Je vais au kiosque I répondit-elle... Oui, je vais respirer sous les pins, une heure ou deux. Embrassemoi!
Elle tendit sa joue fraîche et sortit.
Dès qu'elle fut dehors, elle prit en effet le sentier circulaire qui menait au kiosque chinois édifié sur la petite dune, mais quand elle jugea que les arbres la cachaient à tous les regards, elle obliqua parmi les bruyères, marcha promptement sous les pins discrets, longea le potager du château, traversa, sur un pont rustique, le ruisseau qui alimentait le petit lac et gagna un sentier sinueux qui s'engageait sous une charmille épaisse. Au bout de cette charmille, qui s'allongeait, impénétrable comme un couloir vert à voûte cintrée, était une porte étroite encadrée de lierre. C'est par là que feu Hontarrède introduisait, jadis, les sémillantes Bordelaises qui le consolaient de son veuvage prématuré.
La garçonnière était charmante et sûre: La porte étroite donnait accès dans la tour, directement, sans loge de concierge ni pièce d'aucune sorte. Un escalier aux marches basses montait, dans une pénombre de temple, jusqu'au second étage de la
tour, sans desservir le moindre appartement sur son passage. A l'extrémité supérieure de cet escalier, était un palier exigu, sur lequel tombait une tapisserie moderne de Beauvais où se déroulaient, dans un sous-bois naturel, des scènes amoureuses, bien dessinées par un artiste contemporain. En écartant cette tapisserie, on voyait une porte qu'il suffisait de pousser pour pénétrer dans Tappartement privé du défunt négociant en vins. C'était d'abord un fumoir oriental avec un divan bas, sous un dais d'étoffes lourdes; à gauche de ce fumoir s'ouvrait la chambre, vaste et haute, flanquée d'un cabinet de toilette parfaitement agencé ; à droite se carrait une antichambre de belles dimensions, donnant sur l'escalier principal du château.
• C'est dans cette garçonnière agréable qu'Etienne logeait depuis qu'il habitait Sargos. Il avait provisoirement converti le fumoir en cabinet de travail, par l'adjonction d'une simple table à écrire. Pour se rendre chez lui, il prenait toujours l'escalier principal de la maison, car, de l'autre, pas plus que de la charmille impénétrable, il n'avait guère besoin !
Mais madame Miralez aimait entrer par cette tour mystérieuse où elle croyait sentir encore des parfums violents de Méridionales, et c'est par là qu'elle passait, quand elle voulait voir le secrétaire de son mari.
Dans cette matinée du 15 août, elle s'engagea
donc SOUS la charmille, glissa la clé de la tour dans la petite porte, ouvrit, laissa la clé dans la serrure, ainsi qu'elle faisait habituellement, et monta Tescalier, haletante, pour retrouver Etienne, l'imprenable • Etienne , qu'elle espérait bien conquérir , quelques heures plus tard, dans un suprônde et décisif assaut.
Pendant que Rose-Marie gravissait les marches de l'escalier obscur qui menait chez le jeune secrétaire, Miralez préparait un doux complot dans le pavillon. Il s'était bien affaibli depuis quelque temps, le pitoyable tuberculeux. Il ne sortait plus ; il ne pouvait même pas monter au premier étage de Torangerie ; mais, ce jour-là, il voulait faire une belle surprise à sa femme.
Quand Rose-Marie eut quitté le pavillon avec son ombrelle à la main, Lorenzo appela le valet de chambre, demanda ses souliers, sa canne, son chapeau, prit dans une armoire un bouquet de roses blanches qu'il avait commandé secrètement à un fleuriste parisien ; et, bien couvert, le cou protégé par un foulard, il s'en alla vers le kiosque. Il avait l'intention de rejoindre Rose-Marie sur la dune et de lui offrir ses fleurs. Depuis vingt-quatre heures, ce projet faisait toute sa joie.
Il marcha, guilleret, en poussant l'un après l'autre ses pieds maigres sur le sable. Ses pas n'étaient pas bien longs, un enfant de trois ans lui aurait fait honte. Pourtant, il se sentait un peu mieux ; et, ce
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matin-là, l'espérance de guérir, qui hante encore le cerveau des moribonds, faisait briller ses grands yeux roux. II s'engagea sous les pins, suivit le sentier circulaire et commença l'ascension de la petite dune. Il pensa au Vignemale qu'il avait gravi dans sa jeunesse ! Cette fois, ce serait presque aussi dur! Il s'arrêta quelques secondes pour souffler. Puis h repartit. Il avait peur d'attirer Tattention de Rose- Marie. Il retint son souffle avec prudence et posa ses pieds avec précaution. Il voulait arriver à l'improviste pour contempler, dans toute sa fraîcheur, le radieux étonnement de sa femme. N'avait-il pas vu le lever du soleil du haut du Vignemale? Ce 15 août, il lui fallait quelque chose de .ce genre! Il devenait madrîgalesque. Le marivaudage refleurissait sur sa bouche.. Autrefois, il avait adressé des vers aux jolies filles de Barcelone ! *
— Tiens I dit-il, en s'arrètant, tout penaud. Il n'y avait personne sous le kiosque chinois.
— Pourtant, elle m'a bien répondu qu'elle venait ici! murmura Miralez.
Ses yeux s'attristèrent. Il redescendit, un peu courbé, avec son bouquet de roses, qui devenait lourd. Il regarda le sol ; aucune trace de pas récents!
— Elle va peut-être venir 1 pensa-t-il pour se consoler.
Alors, il s'assit au milieu des pins et tendit l'oreille. Mais il n'entendit aucun bruit de pas. Il resta là quelques minutes. Bientôt il eut froid ; des
frissons parcoururent son dos. Il se leva pour rentrer chez lui.
Mais au bas du sentier, il découvrit soudain, gravés sur le sable humide, deux petits talons bien connus.
— Elle est venue jusqu'ici, se dit Miralez, qui autrefois avait rejoint pas mal de lièvres en suivant leurs traces. Voyons la direction qu'elle a prise !
Mîralez s'engagea parmi les bruyères. Là, il perdit les empreintes des petits talons ; mais il les retrouva quelques mètres plus loin, sous les pins touffus, et elles lui parurent plus éloignées les unes des autres, ce qui prouvait que Rose- Marie avait marché vite.
— Qu'est-elle allée faire? grommela-t-il.
Le bouquet pesait de plus en plus, dans sa main jaunie. Miralez continua de suivre les traces. Il pensa que sa femme ne devait pas être bien loin. Du reste, il se défendait de rentrer au pavillon avec ses fleurs; le valet de chambre l'aurait trouvé ridicule! Il se traîna péniblement sur les traces de sa femme, longea le potager, arriva au ruisseau, et vit les deux pointes des souliers qui se tournaient vers la charmille.
— Ah! fit-il, étonné.
Cependant, ses yeux nele trompaient pas; c'étaient
bien les souliers de Rose-Marie qui s'étaient posés là, récemment. Et, sous la charmille, il remarqua d'autre empreintes k demi effacées par la pluie, des empreintes de la veille ou de ravant-veille, et tournées en sens contraire. Rose-Marie allait donc chez M. Etienne? Elle y allait souvent? Pourquoi n'en disait-elle jamais rien?
Miralez s'arrêta. 11 regarda, tout au fond, la porte encadrée de lierre; et alors, entre ses poumons creusés par les cavernes, dans son pauvre cœur décomposé, il crut sentir une douleur cuisante comme une brûlure.
Il recula, il eut peur d'entrer dans cette tour. Il revint sous les arbres, vit un buisson touffu, se cacha derrière et attendît. Sa main tremblait sur la canne. Les bouts de son foulard flottaient sous le vent. Mais il n'éprouva ni froid, ni fatigue. Il retint son souffle et put s'empêcher de tousser.
Après quelques minutes d'attente, il perçut un bruit léger, un bruit de pas, de pas rapides, qui s'approchaient II pencha la tête. C'était bien Rose-Marie qui sortait de la garçonnière ! Miralez frémit. Sa femme passa près de lui, sans le voir; elle se glissa sous les arbres, franchit le ruisseau, et regagna le pavillon, très vite, à travers les bruyères, en passant parles taillis les plus épais.
Le poitrinaire avait dressé sa taille étique, et, dans son visage rongé par la barbe, ses yeux ardaient. Il rentra, lui aussi. Pour venir, il avait dû se reposer
plusieurs fois eu route; à présent, il se sentait lort. II fit sa course d'un trait. Il arriva au pavillon quelques minutes après Rose-Marie. Il avait toujours son bouquet à la main. Il trouva sa femme dans la salle à manger.
En le voyant, Rose-Marie poussa un cri de surprise :
— Gomment? C'est toi? tu peux donc tepromener aujourd'hui? Tiens, des roses blanches ! Est-ce pour moi, Lorenzo ? Oh ! que tu es gentil ! Tu m'as peutêtre cherchée sur la dune? je vais te dire : je n'y suis restée qu'un moment, ily avait trop de soleil! Alorsl je suis allée m'installer au bord de l'eau, et voilà! J'en reviens à l'instant.
Elle Tembrassait, en Thonneur de la Sainte-Marie, de ses petites lèvres rouges. Miralez ferma les yeux; son visage pâlit affreusement.
Pourquoi mentait-elle donc? Les doigts du malade se contractèrent comme s'il avait voulu lui sauter à la gorge. Il dut s'asseoir, il se sentait défaillir.
— Ah! c'est donc vrai? se dit-il. C'est donc vrai? Mais Rose-Marie lui offrait quelque chose à boire .
— Comme tu es pâle 1 s'écria-t-elle. Prends ça ; c'est du consommé. Oh ! tu as une jttgure qui fait peur! Il ne faut pas sortir de quelques jours. Tu le promets? Ça te fatigue trop. Attends d'être un peu rétabli pour aller à la promenade. Les forces te reviendront, ne crains rien! Patiente jusqu'à l'automne!
La porte s'ouvrit. Etienne entra. Miralez eut un frisson. Il était midi; le secrétaire venait déjeuner.
— Bonjour, monsieur Etienne! lui disait Rose- Marie. Gomment allez-vous ce matin ?
Elle parlait comme si elle ne Tavait pas vu depuis la veille; elle ne faisait aucune allusion à Tentrevue récente.
On se mit à table; et la jeune femme reprit, en se tournant vers le secrétaire :
— Gomment trouvez-vous mon mari, à présent?
Pas trop bien, n'est-ce pas? Il se portait beaucoup mieux cependant, mais il a fait une grosse imprudence, il vientde monter jusqu'au kiosque, pendant que j'étais au bord du lac I Ah ! si je Ty avais pris !
Ges paroles entraient comme des coups de couteau dans le cerveau de Miralez. Elle mentait donc toujours? N'âvait-elle pas menti toute sa vie? Plusieurs fois, il fut sur le point de tout révéler et de crier à cette hypocrite :
— Ne dissimulez plus, c'est inutile IJe ne me suis pas arrêté au kiosque: j'ai poussé jusqu'à la charmille, et je vous ai vue sortir de chez cet homme I
Oh! les confondre tous les deuxl
Mais, à quoi bon? Un phtisique, faire des scènes de jalousie? Ce serait grotesque, sans doute I Miralez ne dit rien. Du reste, il n'avait pas de preuves.
Alors il se souvint de ce papier bleu que la servante avait glissé tantôt dans la main de Rose-Marie. La voilà peut-être, la preuve! Mais comment la
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trouver? 11 réfléchit un instant. Il se rappela que sa femme était montée au premier étage, après avoir reçu ce papier mystérieux qui Tavait fait pâlir.
Mais il garda tout son sang-froid; il simula le plus grand calme pour mieux savoir la vérité.
A deux heures et quart, Etienne quitta le pavillon. Quelques instants après, Rose-Marie sortit.
— Lorenzo, je vais aux vêpres, dit-elle, et j'emmène Dominica. Ne sors pas, surtout. On va te faire un bon feu.
Quand Rose-Marie eut quitté le pavillon, Miralez se leva.
— Cette fois, je vais savoir si elle ment I se dit-il. Doucement, à pas iurlifs, il se dirigea vers Tes-
calier. Voilà bien quinze jours qu'il n'était monté au premier étage. Les marches l'éreintèrent. Il dut s'asseoir avant d'arriver au bout. Mais il fallait se hâter. Il fit appel à toutes ses forces, gagna le palier, entra dans la chambre de sa femme et marcha vers l'une des fenêtres.
— Oui, je vais savoir ! balbutia-t-il en haletant. De cette fenêtre, on voyait au loin, à travers les
pins sombres, une clairière étroite et rectiligne : c'était le chemin à suivre pour aller au village.
— Si ,elle n'estpas chez le secrétaire, dit-il à demivoix, elle va passer là-bas, dans uri instant.
Ses yeux caves s'élargirent ; il regarda la longue route avec anxiété.
— La voilà, la voilà! s'écria-t-il en levant ses
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poings maigres. C'est bien elle, et Dominica raccompagne ! Ah I que je suis heureux !
11 eut un éblouissement de félicité. Il s'assit devant le bureau de Rose-Marie, et ses mains se joignirent comme pour remercier Dieu. Il se repentait de ses soupçons* Sa femme, le tromper? Non, ce n'était pas possible ! Elle n'était pas si méchante ! Pourquoi trahir un pauvre mari comme lui, qui n'avait que si peu de jours à vivre?
H pleurait, mais ses larmes n'étaient pas douloareunes. Et alors, pour bien se convaincre de la fidélité de Rose-Marie, il se mit en quête de ce papier bleo qui l'avait tant inquiété. Ah 1 c'était bien un prospectus, comme elle l'avait affirmé, il en était moralement sûr à cette heure !
îl le chercha néanmoins, pour ne pas laisser dans son esprit l'ombre d'un doute. Il regarda sur le bureau, dans les tiroirs, en demandant pardon, mentalement, à sa bonne Rose-Marie.
Il ne trouva de papier bleu ni dans les tiroirs, ni sur le bureau ; mais, dans ce coffret aux peintures fines, qui était là, il vit un papier blanc. C'était une enveloppe de lettre. Il lut dessus :
Madame L. MiraleZy au château de Sargos
[Gironde).
— Tiens, c'est l'écriture d'Etienne ! se dit-il. L'enveloppe avait été timbrée à Marseille.
Le tuberculeux sentit de vagues piqûres à ses prunelles. Rapidement, il ouvrit la lettre*
Ce n'était qu'une demi-feuille de papier. Il y trouva ces mots :
« Mon amour, vous ne m'avez pas répondu et je souffre. Vous savez combien je vous adore, et vous devinez avec quelle impatience j'attends ce jour, maintenant prochain, qui doit nous réunir pour la vie. Ah! que nous serons heureux alors ! Qu'il nous sera doux de nous aimer enfin librement, après nous être aimés si... »
La suite était déchirée.
Miralez crut sentir la foudre le long de son corps.
-^ Ah l la misérable I cria-t-il en se relevant.
Il fit quelques pas dans la chambre, puis retomba sur un fauteuil, anéanti.
Lorenzo resta là cinq mii;iutes. Au dehors, les dernières cigales chantaient sur les pins immobiles. Des sonnettes de troupeaux tintaient au loin. La cloche de Sargos appelait les fidèles aux vêpres. Miralez écouta cela, sans faire un mouvement, sans penser à rien peut-être. Il semblait paralysé. L'événement avait été brutal comme un coup de massue, et le phtisique n'avait plus le corps assez robuste, l'esprit assez actif, pour en sentir immédiatement toute la violence.
Il n'éprouva d'abord qu'une sorte de prostration physique et morale. Puis, peu à peu, comme la mer s'infiltre dans un navire dont un rocher fendit la
coque, il eut la sensation d'une tristesse inconnue, proronde et définitive qui envahissait les ruines de son être.
Trompé I II avait été trompé ! Cette pensée allait hanter son front jusqu'à la mort. La dernière idée qui brillerait là-dedans, comme une flammèche errante, se rapporterait à cela : il avait été trompé !
Miralez eut une quinte affreuse. 11 toussa éperdument; ses poumons s'agitèrent dans un grand beèùia d'air pur; son corps voulait redevenir assez vigoureux pour éprouver cette nouvelle douleur dans toute son intensité. Et alors, le poitrinaire . Irouva la force de souffrir.
Il put voir l'étendue de son malheur. Il relut ce papier blanc qu'il tenait encore à la main. « Mon amour »» Ces deux mots par lesquels la lettre débutait allèrent plus loin que ses yeux et vinrent déchirer son cœur.
-^ Ah 1 la misérable I redit-il en tremblant des pieds à la tête.
Il se remit debout. 11 traîna son corps exténué dans cette chambre. Il descendit en gémissant et rentra chez îui. Il trouva un grand feu dans sa cheminée, et il s'assit devant, pour remettre un peu de chaleur dans sa chair frileuse, un peu de clarté dans son intelligence engourdie.
Oui, trompé! Rose-Marie était à un autre homme 1
— Ah ! mon Dieu I pourquoi n'a-t-elle pas attendu
iy^f^f%^f^^î^%^^ ;».w«^ r r.Cfi- j*fT
quelques mois ? se dit le poitrinaire en sanglotant. Ses larmes pouvaient couler, devant ce beau feu qui le revivifiait.
— Oui, quelques mois encore 1 et je serais mort bien heureux !
Mais il pensait à la beauté de sa femme, à ses yeux profonds et pleins de mystère, à sa taille ronde et souple, à ses jolis bras si peu caressants, et partant si doux !
— Non I balbutia-t-il, je ne veux pas, même après la mort ! Oh ! c'est aussi affreux I
Mais ce feu de bois aux flammes chantantes était implacable. Il ranimait pour quelques secondes le corps délabré du poitrinaire, il réveillait sa mémoire paresseuse, il lui montrait, dans le passé, des scènes étranges auxquelles autrefois il n'avait prêté aucune attention, et qui actuellement prenaient tout à coup une importance horrible. Miralez se rappela quelques actions louches de Rose-Marie. 11 se souvint de cette nuit que sa femme et son secrétaire avaient passée dans File des Marches ; il se souvint de cette nuit plus récente que Rose-Marie *avait passée au château, après avoir rejoint Etienne dans la forêt incendiée... Trompé I Depuis combien de temps r était-il?
— Imbécile 1 se dit Lorenzo ; imbécile et aveugle I Comme ces jeunes gens se jouaient de toi 1
Une quinte nouvelle secoua son thorax. Mais le mari tuberculeux dilata ses poumons avec rage.
— Non 1 dit-il. Non ! il faut vivre I Oh ! oui I plus que jamauî
Il se releva, marcha, redressa son buste pitoyable :
— Il faut vivre! il faut être fort! je veux les tuer !
Il sortit de la chambre, il alla dans la serre, il y trouva ses pistolets. Il prit un petit revolver.
— Avec celui-là! dit-il.
Avec celui-là, il avait fait de belles séries naguère ; celui-là, il l'avait bieb en main. Aussitôt, il l'examina, le nettoya, le chargea.
— - Vivre! répéta-t-il de ses lèvres pâles. Vivre pour les tuer !
Il ne toussa plus, sa respiration s'élargit, ses yeux, se rallumèrent. Il put revenir à sa chambre sans trébucher. Il fit cent pas sans fatigue. L'idée de la vengeance triplait ses forces. Miraculeusement, il semblait recouvrer la santé.
Il relut encore, en frémissant, cette lettre qu'Etienne avait adressée à Geneviève, et qui, sur les instigations de Dominica, devait passer pour une lettre écrite à Rose-Marie, il la garda longtemps dans ses mains, et chaque fois qu'il la parcourait, une force nouvelle, pareille à une vague puissante, paraissait entrer en lui. C'était comme une souveraine infusion, c'était le magique élixir de vie des anciens. Le mari trompé s'exaltait progressivement à cette lecture effroyable, et il en tourmentait son cœur pour exciter son bras.
La plupart des Espagnols sont jaloux, mais Miralez avait des raisons spéciales pour Tètre férocement. Vieux, laid, malade, il ne pouvait pardonner à une femme jeune, belle et rayonnante de vie. Ce moribond était jaloux pour l'avenir. Pourquoi n'avait- il pas tué Rose-Marie, le jour où il avait senti les premières atteintes de la tuberculose? Pourquoi ne Tavait-il pas tuée quand il la croyait fidèle ? Ab I s'il avait pu rétrograder dans le temps 1 Avec quelle joie il aurait enfoncé le canon de son pistolet dans cette petite bouche de femme, au sortir d'un profond et suprême baiser !
Miralez glissa le revolver dans sa poche et il jura de ne l'en retirer que pour le braquer sur les coupables. Il regarda sa montre : quatre heures. Sans doute, ce serait fait' avant la nuit. Il sonna son valet de chambre, lui ordonna de remettre du bois au feu, de préparer du thé, d'apporter du cognac. Et il se chauffa, et il but, pour enflammer son sang, pour stimuler ses nerfs. A quatre heures cinq, la porte du pavillon s'ouvrit. Rose-Marie rentrait.
Miralez se dressa. Il vit sa femme. Il voulut porter la main à sa poche; mais il se sentit chanceler. Autour de lui les objets tourbillonnèrent.
— Gomment vas-tu, ce soir? demandait Rose- Marie. Tu as meilleure mine !... Dis-moi, sais-tu où est l'indicateur des chemins de fer? C'est bien à cinq heures un quart que l'express de Pau arrive à Lamothe?
234 1^ KOSK DE GRE^IABE
— n me semble ! répondit Miniez à demi-voix, sans comprendre le bat de cette question.
Mais Rose-Marie continaait à bavarder :
— Le doctear est-il ¥enn ? Non? Et M. Etienne? Il n'a pas repam depuis midi? C'est juste ! Je me rappelle qu'il devait IraTailler dans son appartement toute l'après-midi... Quatre heures cinq! Je vais changer de robe pour me promener un peu dans la forêt. Il fait un temps admirable !
— Elle va le retrouver ! pensa Miralez.
Et il laissa le r^oher dans sa poche. Rose-Marie lui recommanda de ne pas s'éloigner
du feu, car il avait les doigts gelés, plaça elle-même deux bûches nouvelles sur les chenets de cuivre, tapota ses mains Tune contre l'autre, puis sortit, en corrigeant les plis de sa jupe autour de son corps onduieux.
Miralez entendit ses pas dans l'escalier du pavillon, devina qu'elle montait à sa chambre, pour y ôter son chapeau, ses gants, peut-être son corset, passer une robe d'intérieur, d'étoffe légère sans doute, redresser deux ou trois mèches dans ses cheveux noirs, et jeter à la glace un de ces regards satisfaits qui signifient : « N'est-ce pas que mon amoureux va me trouver jolie tout à l'heure ? »
Miralez devint livide ; sa respiration slarrêla : les pas de Rose-Marie s'entendaient à nouveau dans l'escalier. Ils semblaient discrets, ils se succédaient rapidement.
— Elle va lé retrouver 1 se dit-il encore.
Et sa bouche resta béante.
La porte du pavillon s'ouvrit. Miralez alla promptement à la fenêtre, se dissimula derrière un rideau, et regarda. 11 vit Rose-Marie qui s'en allait, velue d'un peignoir, et coiffée d'une dentelle, à travers les pins, vers le château. Alors, le poitrinaire tâta sa poche, constata que le revolver y était toujours, prit le carafon de cognac, le porta nerveusement à ses lèvres, et but, but à grands traits, pour y puiser les forces dont il allait avoir besoin.
Il regarda de nouveau sa montre.
— Cinq heures moins vingt !
Combien de temps lui faudra-t-il pour longer les jardins, gagner la charmille, monter dans la tour? Pourra-t-il arriver jamais jusqu'à la garçonnière?
— Oui j-y arriverai ! jura-t-il. J'y mourrai peutêtre de fatigue, de fureur ou d'émotion. Mais j'y arriverai 1 Dieu m'aidera !
Il sortit doucement, s'engagea sous les pins, se glissa entre les dunes et marcha le plus vite possible, en se courbant derrière les genêts en fleurs.
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En sortant du pavillon, Rose-Marie avait couru. Elle n'avait pas de temps à perdre. Sa nièce pouvait arriver à Sargos avant cinq heures trente. En une demi-heure, il fallait assurer le bonheur de toutes les années à vivre. La partie engagée était capitale. Comment s'y prendre pour la gagner? Que dire et que faire? Depuis la veille, madame Miralez méditait, combinait, modifiait des plans de toute sorte, jaillissant en poussées brusques dans son cerveau exaspéré. L'heure d'agir était venue, et rien n'était fixé encore. •
La jolie tante de Geneviève arriva sous la charmille, poussa la porte de la tour et monta vers l'appartement du secrétaire, sans savoir par où elle* allait commencer. Mais qu'importait cela ? 11 n'y a pas de méthode en séduction. Rose-Marie aimait passionnément Etienne, et les impulsions de son
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cœur devaient être plus efficaces que les artifices de son esprit.
Pour tout argument, elle s'était contentée de revêtir une robe de chambre à demi décolletée, dont les manches transparentes laissaient deviner la splendeur de ses bras.
Elle entra chez le jeune homme à cinq heures moins le quart. Il écrivait.
— Est-ce qu'on vous dérange ? demanda-t-elle en refermant la porte du fumoir. Je n'ai rien à lire; mon mari dort, je crois ; les cigales écorchent les oreilles dans la forêt ; et je viens bavarder une demiheure. N'est-ce pas que j'ai des idées fâcheuses?... Je vais vous dire : c'est ma fête aujourd'hui, et je m'amuse à tourmenter les gens ! Tant pis pour vous ! C'est votre tour !
— Ne me plaignez pas trop ! répondit galamment Etienne, qui s'était baissé pour mettre un coussin sous les pieds de la jeune femme.
Et il s'assit à côté d'elle, sur le divan bas, sans bien savoir pourtant ce qu'il allait faire de ses yeux, à cause de ces manches révélatrices.
— Vous travaillez? reprit madame Miralez. Que c'est vilain, le jour de la Sainte-Marie ! Vous auriez dû aller aux vêpres, monsieur, et chanter ferme en demandant au ciel toutes sortes de bonheurs pour moi !
Elle parlait avec cette voix sourde qu'on a lorsqu'on voudrait dire autre chose que ce qui vient aux lèvres. Elle reprit, énervée :
— Car je suppose que vous faites des vœux pour mon bonheur, monsieur Etienne ?
— Mais j'en fais, madame! J'espère que vous n'en doutez pas ?
— Heul heul répondit Rose-Marie en regardant l'ancien trappiste bien en face.
L'action s'engageait sérieusement II y eut un silence pénible.
Et soudain Etienne sentit, sur le plastron de sa chemise, des doigts tremblants qui travaillaient.
— Vous permettez? dit Rose-Marie. Ce bouton de nacre que vous avez là est sorti de sa boutonnière, et il m'énerve depuis que je suis arrivée. Il faut que je renvoie à sa place I... Oh I ne vous donnez pas la peine I Je réussirai bien toute seule, si j'y .mets les deux mains.
Et elle les y mettait.
Etienne eut beau faire, il ne put s'empêcher de rougir.
Alors madame Miralez sourit.
— Eniant ! lui dit-elle. Baisez-moi donc les doigts tout de suite! je vois que vous en avez furieusement envie !
Mais les lèvres du jeune homme restèrent immobiles.
— Non? balbutia Rose-Marie. Vous ne voulez pas ? Ce n'est pas bien de vous laisser faire ainsi des avances !
Elle se leva, nerveuse, alla voir, par la fenêtre, la
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longue route déserte qui filait vers le \illage de Sargos et la gare de Lamothe, puis elle revint s'asseoir à côté du secrétaire.
— Ecoutez-moi, dit-elle tendrement, et ses mains se joignirent sur les genoux d'Etienne. Ecoutez-moi: je n'ai jamais aimé personne ! personne, entendezvous? J'ai reçu des déclarations de la plupart des hommes qui m'ont approchée, eh bien, je vous dis ceci, du fond du cœur et avec toute la sincérité dont je suis capable, Etienne... aujourd'hui, je sens...
Elle s'arrêta; les paroles ne pouvaient plus sortir de sa gorge. Etienne la regarda et fut ému.
— Oh! comprenez-moi donc! reprit-elle brusquement en retrouvant l'usage de sa voixl Comprenezmoi |et ne me laissez pas continuer! je dirais des folies!
Elle cacha son visage dans ses mains, et Etienne l'entendit sangloter.
Alors il s'approcha ; il la prit doucement par les épaules.
— Rose-Marie, murmura-t-il — et tout son corps frémissait — Rose-Marie, vous me faites mal et vous souffrez vous même. Nous ne pouvons plus habiter^ la même maison. Il faut nous séparer; nous séparer le plus tôt possible et nous dire adieu !
— Taisez-vous I s'écria-t-elle avec épouvante. Malheureux! que pensez-vous? nous séparer; ne plus nous voir? Oh! Etienne, je perdrais la tête, moi!
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Ces choses-là ne sont pas possibles. Restez ! Reste» entends-tu?. .. Ah I j'ai honte de moi-même I
Elle s'éloigna; mais ce fut pour barrer la porte et empêcher le jeune homme de sortir. Puis, brusquement, relevant le front avec fierté :
— Monsieur, dit-elle, nous allons parler afifaires, puisque les sentiments vous laissent froid. J'ai vingt-six ans, je me crois jolie, j'ai des qualités, j'aurai deux millions, car mon mari a fait testament en ma faveur, et je serai veuve cet hiver ! Réfléchissez! Il me semble que j'en vaux la'peine.
Etienne resta muet.
— Ah I mais vous êtes un niais ! déclara-t-elle en le toisant d'un regard hautain. Qu'a-t-elle donc de si séduisant, cette petite fille de province? Expliquez-le-moi, je vous prie! Est-ce son corps? Il y en a si peu I Sa fortune? Il n'y en a guère davantage! Tenez, vous êtes aveugle, ou fou, ou possédé!
Elle grinça des dents, puis sa fureur se fondit dans un soupir.
— Etienne, je t'aime, moi I balbutia-t-elle plaintivement, en écartant à peine ses lèvres rouges.
Et sa tête affolante s'approcha.
— Oublie tout ce que je t'ai dit, mon Etienne 1 C'était le dépit qui m'emportait I oublie tout et ne vois qu'une pauvre femme qui souffre, qui pleure, qui se désespère et qui voudrait te donner son sang. Je suis jalouse, comprends-tu? Je suis jalouse de cette Geneviève que tu aimes, et je crois bien
que je me tuerai le jour où tu l'épouseras !... Non ! n'écoute pas ceci, non plus I Je sais que les suppli" cations ne font rien! Mon tort a été de te parler à cœur ouvert, de te laisser voir mes peines, de f avouer mes espérances I J'aurais dû feindre, je le sais! J'aurais dû te montrer que j'en aimais d'autres I Peut-être, si j'avais pris un amant, m'aurais-tu désirée I II y a des hommes qui sont ainsi ! Et moi-môme, t'aimerais-je autant, si j'ignorais Taipour que tu as pour une autre femme ? Oh ! je n'aurais jamais cru qu'un jour j'adresserais de telles paroles à quelqu'un I... mon Etienne, il me semble pourtant que je t'aurais rendu bien heureux ! Dominica m'a dit que tu m'avais embrassée, l'autre nuit, pendant que j'avais perdu connaissance, oui, embrassée au cou ! Ne la démens pas, Etienne I Ce baiser, vrai ou faux, m'a fait tant de plaisir! Ce sera peut-être le meilleur souvenir de ma vie ! Veux-tu que je t'embrasse, moi? Puis, nous nous séparerons, comme tu le conseillais! Oui, }e crois que j'en aurai la force ensuite!...
Il chancelait. Cette voix de femme passionnée lui bouleversait le cœur. Il pencha sa tête anxieuse. Il vit les lèvres de Rose-Marie qui se tendaient vers les siennes.
— NonI dit-il en la repoussant tout à coup. Ce baiser me perdrait ! Allez- vous-eni
Madame Miralez se redressa.
— Ah ! c'est trop I s'écria- t-elle. Je suis bien sotte
après tout! Vous ne voulez pas ra'épouserl II vous déplaît que je vous aime? Soyez sans crainte, je vais vous haïr ! Allons donc 1 On n*est pas naïve comme moi! Vous m'avez fait trop de mal, il faut que je me venge un peu!
Elle ouvrit la porte de la chambre, entra, s'approcha d'une fenêtre, et regarda au loin. Etienne la suivit, effrayé.
— Que voulez-vous? demanda-t-il. Pourquoi êtesvous venue daûs cette pièce?
Rose-Marie continua de regarder la" longue route qui va de Sargos à Lamothe, et ses yeux s'illuminèrent : une voiture apparaissait là-bas.
— Ce que je veux ? Vous le saurez tantôt ! répondit madame Miralez en s'éloîgnant de la croisée. Vous m'avez broyé le cœur, vous me permettrez bien d'égratigner le vôtre ! Quand nous serons blessés tous les deux, peut-être arriverons-nous à nous entendre !
La pendule de la chambre marquait cinq heures et demie. Des roues de voiture écrasèrent le .gravier devant le château. Rose-Marie se dirigea vers le cabinet de toilette.
— Ouvrez-moi cette porte ! ordonna-t-elle au secrétaire de son mari, pour Tempêcher de rester à la fenêtre et de voir mademoiselle de Sartilly descendre de voiture.
La jeune femme entra dans le cabinet, versa de Teau sur une serviette et se mouilla le front. Ses
yeux brillaient comme deux flammes, sa respiration s'accélérait comme à l'approche d'une crise de nerfs. Etienne s'alarma. Il lui prit les mains.
— Pardonnez-moi ! dit-il. Je vous aimerais peut- i être si je n'étais pas fiancé à Geneviève. Pardonnezmoi!
Il se mit à genoux devant Rose-Marie.
Celle-ci tendit l'oreille vers l'escalier... Oui, quelqu'un montait! Son visage rayonna.
— Pour la dernière fois, dit-elle, je vous adjure de réfléchir. Etienne, me voulez-vous pour la vie ? M'épouserez- vous quand je serai libre?
Il sanglota dans ses mains, incapable de répondre.
— C'est non? demanda-t-elle. C'est bien non?
irrévocablement non?
— Oh ! vous êtes atroce 1... C'est non ! répondit-il avec fermeté.
Alors, d'un tour de main, Rose-Marie dénoua ses cheveux noirs .
— Que faites-vous ? s'écria Etienne.
Promptement, elle dégrafa le haut de sa robe.
— Que faites-vous? répéta-t-il.
Mais elle ne répondit rien. Echevelée, à demi-nue, elle rentra dans la chambre d'Etienne, la traversa, revint au fumoir et, voyant Geneviève qui entrait par l'escalier principal sous la conduite de Dominica, elle recula soudain, en simulant la surprise. Mais elle releva le front aussitôt, et secouant, d'un
brusque mouvement de tête, les cheveux étalés sur ses épaules, elle dit :
— Eh bien, oui, je suis sa maîtresse !
Gomme elle achevait ces mots, elle frémit : un homme était là, Lorenzo, qui avait dû entrer par l'escalier de la tour,
— Ohl cria Rose-Marie terrorisée, en se tournant vers lui. C'est faux 1 c'est faux I
Mais une détonation retentit. Miralez venait de lui brûler le visage d'un coup de feu.
— C'est faux! voulut crier encore la jeune femme. Ce fut un jet de sang qui sortit de sa bouche.
.Alors elle s'enfuit, tête baissée. Une détonation nouvelle ébranla les murs.
Rose-Marie sentit un second chocdans sahanche.
A ce bruit, Etienne était accouru. Il vit le revolver de Miralez qui le visait.
— C'est fauxl cria le secrétaire à son tour, de toute sa voi^ éperdue.
Et il aperçut mademoiselle de Sartilly, qui venait de faire tomber le revolver des mains de son oncle.
Miralez s'affaissa, évanoui, les lèvres frangées par une écume rose.
Puis Etienne reconnut madame de Manzanil, qui arrivait, s'emparait de Geneviève et l'emportait dans ses bras.
Tout cela s'était accompli dans l'espace d'une minute.
Sous tant d'événements précipités, Etienne resta vaguement étourdi. Ces détonations, ces cris, ces blessures, ces apparitions de personnes inattendues, Pavaient jeté dans une stupeur profonde. Il essayait de comprendre et n'y parvenait point. Pendant quelques secondes, il entendit encore des allées et des venues dans la maison, des appels et des larmes autour de lui, puis des pas rapides au dehors. Il remarqua bientôt un revolver sur le tapis, puis une masse effondrée sur le divan, entre deux domestiques anxieusement penchés. Et alors, le sentiment de la réalité lui revint. Il reconnut Miralez dans cette masse, et il -vit les yeux hagards du poitrinaire qui restaient cloués sur lui.
Ensuite, il se souvint de Geneviève qu'il avait aperçue un instant dans le cours de cette scène
affreuse, de Geneviève qui devait le croire infidèle puisqu'elle avait entendu les déclarations de sa tante Rose-Marie, puisqu'elle avait assisté à la vengeance de son oncle Lorenzo.
— Ah ! Geneviève ! cria-t-il tout h coup, en s'élançant vers Tescalier. Geneviève ! Ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vrai 1... Mais où est-elle? Dites-moi où je peux la trouver pour que je lui explique tout !
Il voulut descendre. Mais les yeux de Mi râlez, toujours cloués sur lui, l'épouvantèrent. « Empèchez-le de sortir ! gémit le tuberculeux en se relevant à demi. Empèchez-le de sortir! Il voudrait m'échapper! »
Et comme Etienne sortait malgré ces paroles, Miralez lui jeta, de ses lèvres haineuses : •
— Lâche!
Alors, le jeune homme se retourna.
— Que me voulez-vous? dit-il au poitrinaire.
— Il le demande ! s'exclama Lorenzo en cherchant le revolver.
Etienne comprit. Ce malade épuisé attendait d'avoir des forces suffisantes pour lui faire sauter la tête.
— Monsieur, vous êtes aveuglé, lui dit-il, c'est pourquoi je vous pardonne ! Vous n'avez pas de satisfaction à exiger, car je vous jure sur le Christ que je n'ai jamais touché à un cheveu de votre lemme. Tout ceci est le résultat d'une effroyable machination.
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— Lâche I répéta Mîralez. Vous osez nier, après les preuves que je tiens ! après les choses que j'ai vues ! Vous avez peur 1 Oh I donnez-moi donc le revolver, vous autres !
Il s'adressait au valet de chambre qui lui tamponnait les tempes avec un linge imbibé d'eau-de-vie, à la cuisinière qui était accourue, effrayée par les détonations.
— Enriqueta! cria-t-il, en voyant sa sœur qui rentrait. Donne-le-moi, toil Donne-moi ce revolver; j'ai encore la main assez ferme!
— Mon pauvre Lorenzo I gémissait madame de Manzanil.
Elle ramassa le revolver et renferma dans un tiroir.
— Toi aussi! dit Miralez. Toi aussi! tu crois donc à l'innocence de cet homme I Mais J'ai vu nia femme entrer chez lui! Elle y venait en cachette, presque tous les jours ! On retrouvera la trace de ses pas sous la charmille! Ah ! l'on n'avait pas besoin de se gêner avec un malade, n'est-ce pas ? On se figurait que je ne pourrais jamais arriver jusqu'ici? Mais Dieu m'a soutenu, tu vois, et la moitié de ma vengeance est accomplie ! Il me permettra bien de finir !
Miralez sortit une lettre de sa poche.
— Tiens, Enriqueta I Tiens ce papier! Garde-le soigneusement; moi, je peux mourir. Garde-le, pour qu'on sache comme'j'étais trompé, pour qu'on voie que je ne suis pas un assassin.
— Quel est ce papier? demanda Etienne avec surprise.
Il fit deux pas vers TEspagnole, Mais celle-ci ne recula point. Elle dressa son buste fier.
— Ahl bandit! vociféra-t-elle en serrant le papier dans sa main nerveuse, essayez donc de me l'enlever ! Je vous préviens que si mon frère n'a plus assez de force pour reprendre le revolver, j'en aurai, moi !
Etienne resta interdit. Il vit la vieille Espagnole se rapprocher de Miralez.
— Mon pauvre Lorenzol gémit-elle. Viens 1 quitte la maison de cet homme, toi aussi 1 Tu ne peux pas demeurer avec lui 1 Je Ta vais bien prévu que le malheur entrerait dans notre famille avec ce défroqué I " Ah ! Dieu est juste I Viens, Lorenzol Appuie-toi sur moi; je te soignerai, je te guérirai, peut-être I Et tu te vengeras, alors! Viens!... Mais tu ne peux plus faire un mouvement, mon pauvre frère! C'est affreux I Aidez-moi donc à l'emporter hors d'ici!... Ah! mon Dieu I II va mourir!
Cette scène avait épuisé Miralez. On le remit sur le divan du fumoir, on lui passa un flacon sous les narines. Il n'avait plus qu'un souffle; mais il disait encore, à voix basse, en dirigeant toujours ses yeux haineux vers Etienne :
— Non!... pas m'emporter!... rester ici!... guérir!... guérir pour le tuer I
Et, d'une main, il se cramponnait k la table.
Mais ces efforts l'exténuaient. Il referma ses yeux terribles, tous ses membres furent pris d'un frisson et la vie sembla s'en aller de son corps étiq.ue.
— Ah ! c'est effrayant ! murmura Etienne apitoyé. Madame, ajouta-t-il en se tournant vers l'Espagnole, oublions nos rancunes ou nos angoisses, et ne pensons qu'à votre frère 1 II y a une chambre toute prête à quelques pas d'ici, emportons M. Miralez dans cette pièce et couchons-le. Tout s'expliquera ensuite.
Etienne prit le malade par les épaules; Joseph, le valet de chambre, le saisit par les jambes; etLorenzo fut ainsi transporté dans une grande pièce du second étage. On le déshabilla, on déposa son corps de squelette sur le lit moelleux, on le recouvrit d'un édredon, car il était glacé, puis on approcha de ses lèvres un verre de vin chaud. Il but, machinalement, sans ouvrir les yeux, puis il resta immobile. On n'entendit plus que sa respiration courte et sifflante, qui souleva les couvertures sous son menton. Il devait dormir.
— Madame, dit alors Etienne à la sc&ur de M. Miralez, vous êtes venue h Sargos avec mademoiselle de Sartilly; qu'est-ce que votre nièce doit penser de moi? Permettez que je vous laisse un instant pour lui expliquer...
— Inutile, monsieur! répondit madame de Manzanil en l'interrompant; ma nièce n'est plus chez vous ; et vous ne la trouverez pas !
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— Comment î mademoiselle Geneviève serait déjà repartie?
— Elle a quitté cette maison avec sa femme de chambre.
— Ah I mon Dieu ! soupira Etienne épouvanté.
— Monsieur I cette exclamation est inconvenante dans votre bouche I Ensuite je vous défends de parler de ma nièce à qui que ce soit! Vous ne la re verrez plus, d'ailleurs I mademoiselle de Sartilly doit être enfin fixée sur votre compte; moi, je l'étais depuis longtemps.
Etienne chancela. Cette dernière secousse était trop violente pour lui.
— Maintenant, reprenait la tante de Geneviève, si c'est le sort de votre maîtresse qui vous inquiète, dépêchez- vous; cette femme doit être encore à la maison et vous pourrez la voir! pas longtemps, par exemple! car on va l'emporter, elle aussi! Oh î rassurez-vous I elle n'est pas morte! elle a reçu deux balles; l'une à la figure, l'autre à la hanche; mais on vous la sauvera, je l'espère ! Ceci dit, monsieur, je vous prie de ne plus m'adresser la parole ! Allez où il vous plaira!
Le jeune homme se dirigea vers Tescalier; mais comme il allait sortir, il entendit Miralez qui se retournait dans le lit.
— Monsieur Etienne? appela le poitrinaire, de sa voix éteinte.
Et cet appel résonna d'une façon si étrange,
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que le fiancé de Geneviève revînt sur ses pas.
— Que voulez-vous? demanda-t-il en se rapprochant du lit.
Et il revit les yeux, les yeux redoutables du malade, qui ne regardaient jamais que lui, quand ils pouvaient rester ouverts.
Mais à présent, ces yeux-là n'étaient pas seulement chargés de haine, ils débordaient aussi d'humilité. Il y avait une prière profonde en eux, et le jeune homme la comprit, Miralez avait dû entendre les derniers mots prononcés par sa sœur, et il croyait sans doute qu'Etienne voulait revoir Rose-Marie. Il était jaloux encore, le vieux mari aveugle I et son cœur mourant se déchirait en songeant au baiser suprême que ce beau, garçon allait mettre sans doute sur les lèvres sanglantes de la blessée.
— Je reste! je reste I s'écria Etienne en se rasseyant au chevet du poitrinaire. Monsieur Miralez, tuez-moi si vous voulez, car j'ai bien peur des jours qu'il me reste à vivre! mais croyez à la vérité enfin ! croyez à la fidélité de votre femme et à rinnocence de votre ami 1 Jurez que vous ne m'accusez plusl et je vous rends immédiatement le revolver!
Miralez secoua sa tète osseuse.
— Je pourrai le reprendre tout seul! dit-il faiblement.
Pour le reste, sa conviction était faite
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Etienne se désespéra. Il joignît ses mains fébriles.
— Dans quel abîme suis-je tombé? s'éplora-t-il. Et qui m'en sortira?
— Ne craignez rien I semblaient rét)ondre les yenx farouches de Miralez qui se fixaient de nouveau sur lui. Vous n'y resterez pas longtemps 1
Le poitrinaire dit à sa sœur:
— Redonne-moi du vin chaud !
On lui porta une tasse fumante, qu'il vida aussitôt avidement. On entendit trembler ses dents sur la porcelaine. Quand il eut bu, Miralez reprit :
— Enriqueta, va chercher de quoi écrire! Je vais te dicter une dépêche pour mon médecin de Paris, le docteur Ghevrier.
— Vous, dit-il à Joseph, allez tout de suite commander une messe pour moi au curé de Sargos 1
Ensuite Etienne l'entendit qui murmurait des oraisons à pleines lèvres, pour obtenir du ciel la force de compléter sa vengeance.
— Monsieur, lui dit le phtisique à voix basse, entre deux Ave Maria, tantôt, pendant le flagrant délit, j'aurais eu le droit de vous tuer, simplement, sans la moindre inquiétude, et vous savez que je n'y aurais pas manqué, si les forces ne m'avaient fait défaut ; mais, dorénavant, je serai obligé d'y mettre plus de formes. Vous me devez une réparation : je suis Toftensé. Quand je serai un peu rétabli, nous échangerons deux balles à vingt pas. A cette dis-
tance, je ne croîs pas que je puisse manquer un homme. Ce sera le même résultat, mais le procédé sera plus correct. Tenez- vous à ma disposition. Et l'Espagnol exalté se remit à prier Dieu.
La nuit tomba. Un domestique vint allumer une lampe au chevet de Miralez. Madame de Manzanil, après avoir télégraphié au docteur de Paris, s'était assise à côté de son frère et passait un chapelet. Le malade né parlait plus. Ses yeux étaient clos. Alors Etienne descendit. Oh 1 le silence de cette maison où, deux heures auparavant, tant de personnes avaient crié !
Le jeune homme vit du sang le long de la rampe ; Rose-Marie était passée par là. Etienne marcha sur la pointe des pieds; il avait peur d*éveiller les échos. Il s'arrêta devant chaque porte, mais rien ne s'entendait plus ; aucun vivant ne devait rester derrière ces murs.
Il erra dans les jardins. La fraîcheur du soir fit du bien à son front. 11 alla jusqu'à la loge du concierge; mais il n'osa pas entrer. Il se sentait honteux comme s'il avait été vraiment coupable. Il craignit de ren-
ij-r*ii ,^- >.? »£ ,v; T«p'^?*'.^^^7ir;-î;T','. > .^^.^^ ,*.^ ^'-^^y^r^. » ••, ,
liA ROSE DE GRENADE 245
contrer les domestiques. Ces gens-là devaient Taccuser, comme faisait Miralez, comme faisait Geneviève ! Il se dirigea vers le pavillon; il s'en approcha silencieusement. Là, des voix parlaient très haut. Il les reconnut, c'étaient celles de Joseph, le valet de chambre, et de Pauline, la cuisinière, qui discutaient sur les événements de la journée; et, pour les écouter, Etienne se cacha derrière un mur, comme un véritable malfaiteur. 11 y resta patiemment pendant vingt minutes. Il apprit ainsi le départ de madame Miralez. Un ohar de résinier était venu la prendre, toute sanglante encore, pour la transporter chez M. Costalat, le médecin de Sargos. Rose-Marie avait tenu à quitter le château le plus tôt possible. Une de ses joues avait été traversée par une balle, mais la blessure du côté gauche paraissait plus dangereuse. Et les domestiques faisaient des pronostics. La cuisinière assurait que Madame ne passerait pas la nuit; le valet de chambre était persuadé qu'elle serait guérie en quelques jours. Quand le médecin de Sargos l'aurait pansée, on la transporterait sans doute à la Teste ou à Arcachon. Du reste, ses parents, M. et madame Ramazeilhes, qui se trouvaient à Barcelone, avaient été prévenus par dépêche.
Mais Etienne eut beau tendre l'oreille, il n'entendit aucune allusion à Geneviève. Les domestiques ne s'intéressaient pas à elle. Peut-être n'avaient-ils pas remarqué la présence de la jeune flUe,! Elle était restée si peu de temps à Sargos ! Quant à lui, Etienne,
il inspirait à la cuisinière Pauline des réflexions vengeresses : 11 aurait bien pu recevoir son compte, lui aussi 1 Et il ne Taurait pas volé ! On est prudent, saperlotte 1 Et quand on a une belle petite amie comme était Madame, on va un peu plus loin pour causer avec ! Mais voilà, les amoureux feront toujours des bêtises ! Il est vrai que Monsieur semblait une bonne pâte. Et puis, qui Taurait cru capable de trotter encore comme ça I II avait du nerf tout de môme!..-
Etienne s'éloigna, furieux. -C'était bien ce qu'il avait prévu. Pour tout ce monde, il était Tamant de Rose-Marie. Et Geneviève — Geneviève qu'il ne pouvait rejoindre — - partagerait peut-être toujours cette opinion affreuse !
— Oh ! il faut que je la voie ! se dit41, que je la voie sans retard, que je lui explique tout, que je lui raconte les extravagances de cette pauvre folle, qui m'aimait, qui voulait m'épouser, et qui vient de se faire blesser si grièvement par son mari, en croyant seulement me compromettre aux yeux de mâ^ancée ! Oui, vous saurez tout,. Geneviève, et vous m'aimerez encore, n'est-ce pas ?
Etienne parlait haut, en traversant les jardins, et des sanglots éclataient dans sa gorge. Il revint auprès de Miralez et de l'Espagnole ; eux seuls pouvaient lui révéler la retraite de Geneviève. Mais il écouta vainement les rares propos qu'ils tinrent cette nuit; il ne les entendit point parler de la jeune fille.
— Je vais du moins savoir si elle est rentrée à Bontucq ! se dit Tancien moine.
Et dès qu'il fut jour, il envoya une dépêche à mademoiselle de Sartilly.
Quelques heures après, un employé du télégraphe lui apportait un avis de Tadministration, par lequel on lui faisait connaître que la destinataire de la dépêche était partie pour le château de Sargos (Gironde).
Deux trains, depuis la veille, auraient pu conduire mademoiselle de Sarlilly à Montségur. Où s'était-elle donc réfugiée? Si Etienne découvrait jamais sa retraite, pouvait-il espérer y être reçu ?
Alors, il se souvenait mélancoliquement de la douce et courte idylle. Il revoyait le joli visage de Geneviève auréolé de cheveux blonds : il entendait, comme dans un écho aimable qui aurait mis un an à venir jusqu'à lui, les paroles inoubliables qu'elle lui avait dites, de ses lèvres pâles, au moment de la séparation : « Oui, Lazare, je le sens, nous nous ai* merons toujours I... Embrassez-moi !... » Le sentaitelle encore qu'il l'aimait toujours? Dans son cœur de vierge, quelque voix lointaine et persuasive ne venait-elle pas, plaider pour Lazare, lui dire qu'il était innocent malgré les apparences, et lui conseiller de l'aimer jusqu'à la mort, puisque, malgré les plus violentes tentations, il lui était resté fidèle?
— Oh ! Geneviève ! soupirait-il, en se demandant de quel côté de l'horizon il devait diriger sa voix.
Et il sanglotait de détresse, en face de ce poitrinaire farouche, qui ne voulait pas mourir avant de ravoir tué.
Le docteur Ghevrier arriva le 16 août à Sargos. Il entendit Miralez et lui administra un potion stimulante qui le fortifia pour quelques heures. Le malade crut guérir. 11 se leva et tint à marcher dans sa chambre, malgré des vertiges continuels. Le lendemain, il resta debout pendant toute la matinée. De temps en temps, il dressait son buste, appliquait le bras gauche le long de son corps, portait la main droite à la hauteur de ses yeux et faisait le simulacre de braquer une arme sur quelqu'un.
— Oui, je deviens fort ! se disait-il ; je pourrai me battre avant la fin de la semaine !
Et il se promenait jusqu'à l'escalier pour entraîner ses jambes; puis, quand il les sentait fléchir, il rentrait dans sa chambre; s'agenouillait devant son lit et récitait le chapelet en grelottant.
Dans raprés-midi, comme le soleil brillait dans le ciel pur, il ouvrit les croisées, puis il exposa longtemps sa tête à l'air.
— Oui, ça va de mieux en mieux! pensa-t il, je n'ai plus le vertige ! Il me semble que je pourrais sortir déjà.
Et il s'en retourna, triomphant, heureux à chanter.
Quel terrain choisirait-il pour ce duel? Il ne faudrait pas aller bien loin! Là-bas, près de la dune
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qui porte le sémaphore, il avait remarqué une place convenable. Quant aux témoins...
La toux rinterrompit : des caillots salés montèrent dans sa gorge. Mais bah ! c'étaient les derniers vestiges de son mal! ça ne pouvait pas cesser tout d'un coup, non plus! Il sonna pour qu'on le couchât.
La nuit fut très mauvaise. Il ne dormit pas. Il eut la laèvre. A l'aube, ses cheveux s'inondèrent d'une sueur froide. Il voulut se lever néanmoins. Mais il perdit pied aussitôt et dut s'asseoir sur le bord du lit. Il se tint à une chaise pour ne pas tomber. Jamais, il ne s'était trouvé aussi faible. Ses poumons semblaient se tordre dans son thorax. Ses bras tremblaient d'une façon inaccoutumée. Il murmura :
— Ce n'est pas possible ; je dois être plus fort qu'hier; il le fauti
Il se lança dans la chambre ; mais il crut aller dans le vide. Le parquet manquait sous ses pas.
— Ah! c'est donc vrai? prononça- t-iL Non, noni c'est une illusion, ça va passer !
Il se reposa dans un fauteuil et ferma les yeux pour ne pas voir tourner les murs.
— - Mon Dieu, ayez pitié de moi! Faites-moi vivre assez pour me venger de cet homme! Quoi! vous laisseriez ce crime impuni, mon Dieu? Oh! je vous en conjure, venez à mon aide, soutenez-moi! écoutez ma voix qui ne peut plus prier! exaucez mon âme qui va repartir vers vous!
Il avait joint ses mains, il restait immobile, il paraissait attendre quelque miracle solennel. Oh! si en rouvrant les yeux il allait voir une chair rose revêtir ses mains, des muscles vigoureux s'adapter k ses genoux ; si, dans cette glace voisine, il allait découvrir le Miralez d'autrefois, le Castillan robuste et fier qu'aucun homme n'avait impunément offensé!
— - Mon Dieu, mon Dieu ! Si vous existez, faites cela !
Il releva ses paupières lourdes; il se remit debout et marcha désespérément. Oh! ses jambes semblaient aller toutes seules! C'était le miracle ! c'était la force, c'était la vie, qui reprenaient possession de son corps! Dieu l'avait entendu! Deux anges devalent le prendre par les épaules! Il marchait sans fatigue, respirait librement, relevait son front radieux! Il ouvrit la porte, traversa le palier, entra dans le fumoir, reprit dans une commode le revolver que sa sœur avait ramassé, puis il revint sur ses pas et regagna la chambre.
Mais soudain, il vit de confuses clartés qui passaient devant ses yeux, il entendit de vagues bourdonnements qui s'élevaient dans ses oreilles, et il tomba évanoui. Ce n'avait été qu'une exaltation passagère, un suprême effort de sa volonté qui avait un instant galvanisé son corps. Non, les anges n'étaient pas venus!
Quand Miralez reprit ses sens, il compàt que
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c'était bien fini : une fois ou deux encore, il pourrait sans doute se promener dans Tappartement, mais jamais plus il n'aurait la force d'aller sur le terrain. Ses jours étaient comptés; quand il descendrait l'escalier de cette maison, ce serait dans un cercueil.
— Ah! que ia mort vienne donc tout de suite!
La main du malade chercha le revolver. ,
Il voulait se suicider puisqu'il ne pouvait plus espérer de vengeance, puisqu'il lui était défendu de prendre la vie d'Etienne dans un duel inégal. Ah! certeS; il lui aurait envoyé, sans remords, un coup de revolver dans le dos*, là, entre ces quatre murs! Mais qu'aurait-on dit dans le monde? On se serait apitoyé sur la victime, on aurait hué le meurtrier! Il fallait rester sympathique.
— Tout de suite, une balle! reprit-il; une balle dans la bouche : et ce sera fini de souffrir, de lutter, de se rappeler!
Il eut un sourire sombre.
— Moi... qui voulais... le tuerl s'exclama-t-il, de sa voix courte. C'est lui... lui au contraire... qui me tue!
Mai, peu à peu, son visage s^éclaira; une idée mystérieuse ralluma ses yeux ternes.
— S'il me tuait réellement? ou si du moins... on pouvait croire... que c'est lui qui m'a tuéî Quelle vengeance I
Il prit son front énorme dans ses mains diaphanes.
I ;;'---iT.jifîPrw'«S;v^
— Oh î si cela se pouvait I S'il y avait un moyen I ... Olil j'ai peur!... Mes pensées s'en vont... ma tête es t vide-. -
Il étreignit ses tempes avec ses paumes, comme pour exciter les cellules de son cerveau, celles où germent les idées fécondes, où se dressent les plans victorieux,
— Quelle vengeance! répéta-t-il, dans un frisson progressif qui révélait la tension de son esprit.
Puis, essayant un geste définitif avec ses bras rouilles :
— Oui, ouil c'est cela! C'est très possiblel... Ah! le misérable! pourquoi l'épargnerais-je? Si je ne peux lui prendre la vie, je peux essayer de lui prendre.*. Eh! la vie aussi peut-être ! la vie auffsi! Qui sait? Réfléchissons encore!... Moi, je ne risque rien; je suis condamné à mourir... Oui, oui! il faut faire cela! C'est le ciel vengeur qui m'inspire cette idée-là!
Le domestique entrait, pour savoir si M. Miralez avait besoin de quelque chose.
— Non, non! laissez-moi! répondit le poitrinaire d'une voix impérieuse.
Et il reprit son front dans ses mains.
. Le jour suivant, Miralez parut joyeux. Il toussa moins; il put se lever seul; il se promena dans sa chambre dès qu'Etienne fut sorti de la sienne. Il ouvrit une croisée, puis il se pencha pour surveiller les abords de la maison. Il aperçut son secrétaire qui prenait la route de Lamothe.
Alors le malade referma la croisée et se dirigea vers le fumoir où il avait surpris Rose-Marie. Il put y arriver en quelques minutes. Ses mains accusaient des tremblements fébriles; ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire. Quand il eut pénétré dans le fumoir, il regarda de tous côtés. Une machine à écrire qu'il trouva sur une petite table le fit sourire d'aise. Il s'approcha de cette machine, dont Etienne se servait souvent pour correspondre avec les agents de la Société des Transports, et composa rapidement un billet destiné au pharmacien de Sargos. Ce billet demandait un gramme de chlo-
rhydrate de cocaïne, pour calmer une rage de dents. Miralezle signa : « Etienne Hontarrède ». Quand la composition du billet fut finie, le malade rangea la machine à la place exacte où il Tavait trouvée, relerma la porte du fumoir et rentra péniblement chez luû Pour se remettre de la fatigue, il dut rester assi!5 pendant un quart d'heure. De temps en temps, il passa une main sur son front; comme pour ramener ses pensées fugitives. 11 sonna. Le valet de chambre parut.
— Joseph, voici unefeuilledepapierquemonsieur Etienne m'a remise en partant. C'est un billet pour demander des médicaments au pharmacien de Sar^ gos ; portez-le-lui de sa part, et revenez vite.
^ Bien, monsieur.
— Joseph! écoutez : le pharmacien va vous donner une poudre blanche, dans un flacon ou dans une boîLe. C'est à moi que vous la remettrez ! à moi, pas à d^aiUres ! M. Etienne m'a dit que c'était un poison dangereux.
Jos(dph prit bonne note de cette recommandation, et se rendit aussitôt à la pharmacie. Miralez se trouva de nouveau seul. Il faisait chaud. Des mouches harcelantes bourdonnaient autour de lui ; mais il ôLaîL gelé comme s'il y avait eu un pied de neige sur la toiture. Il manda un autre domestique et fit remplir la cheminée de bois. 11 s'installa devant le teu avec une couverture de laine sur les genoux.
— Pourvu que le pharmacien lui délivre ce médi-
camenti se dit-îl/Hé! la cocaïne!... Mais bah I il connaît mon secrétaire ; il n'osera pas refuser. D'ailleurs, la cocaïne est d'un emploi constant pour Tinsensibilisation des gencives.
Joseph revint. Le pharmacien lui avait donné le chlorhydrate sans la moindre difficulté ; mais il avait gardé le billet.
— Je l'avais prévu I pensa Miralez. Voilà pourquoi je m'étais servi de la machine à écrire. Hontarrède , passera pour l'auteur de la commande ; aucun expert ne pourra prouver que c'est moi.
Le valet de chambre lui remit un petit flacon, puis sortit.
Alors, Miralez regarda la poudre blanche.
— Il suffira de cinquante centigrammes, se dit-il. C'est soluble dans l'eau froide. A la rigueur, je pourrais faire chauffer.
Il dénoua le cordon. rouge qui étranglait le petit flacon, déplia le cachet vert, enleva le bouchon et fit tomber les deux tiers du chlorhydrate sur une feuille de papier. Ensuite, il prit dans sa poche une boîte à pastilles, l'ouvrit et renversa dedans la poudre blanche qu'il avait mise sur la feuille.
Mais le domestique rentrait. Miralez se troubla en cachant précipitamment le flacon et la boîte à pastilles.
~ Joseph, balbutia-t-il, voulez-vous porter sur le bureau de M. Etienne...
Il s'arrêta, indécis.
— Non ! reprit-il. Je n'ai besoin de rien. Je vous remercie, Joseph...
Il s*embrouillait dans sa trame. Il ferma les yeux eL Lâcha de concentrer ses idées éparses. Oh 1 n'avoir plus la force de réfléchir!
11 frissonna ; il se rapprocha du feu pour mieux penser, pour mieux prévoir. La moindre imprudence pouvait tout compromettre. Il entendit rentrer madame de Manzanil et il serra le poison dans sa poche.
La sœur du poitrinaire couchait au château ; mais elle s'absentait quelques heures, chaque matin ; sans doute elle allait retrouver mademoiselle de Sartilly, dans la retraite mystérieuse où elle s'était enfermée depuis le soir du 15 août.
-- Comment vas-tu aujourd'hui? demanda l'Espagnole à Miralez. Te sens-tu mieux ? Désires-tu quelque chose î
— Oui, du vin chaud ! répondit-il avec empressement.
— Mais le médecin ne permet plus que tu en boives I
— Tant pis 1 J'en veux quand même! Ça me fait du bien, je le sens !... Du vin chaud 1
Et ses prunelles eurent d'étranges lueurs.
— Je veux le préparer, ajouta-t-il. Oui, le préparer moi-même, ici ! Qu'on m'apporte une lampe, une bouilloire, tout ce qu'il faut. Ici! moi-même!... Ce sera plus commode !
On lui obéit. On installa une lampe à côté de lui ; on apporta du vin, du sucre, une tasse. Madame de Manzanil versa du vin dans la bouilloire, et la flamme bleue de l'alcool Ty fit bientôt cbanter.
Alors, le visage de Miralez devint grave.
— Enriqueta, voici une clé, dit le malade à voix basse. Va dans ma chambre, là-bas, au pavillon. Cette clé ouvre un bureau. Dans le tiroir du milieu, tu trouveras une serviette de cuir, pleine de papiers divers. Prends-la et rapporte-la ici. J'en ai besoin. Fais vite I
Madame de Manzanil sortit et se dépêcha.
Quelques minutes après, elle reparut et remit à son frère la serviette désignée. Le poitrinaire plongea ses doigts dans les paperasses et en retira une grande enveloppe cachetée, qu'il jeta au feu.
— Que fais-tu là? demanda madame de Manzanil.
— Je brûle mon testament.
— Pourquoi donc. Seigneur ?
— Parce que j'avais laissé tous mes biens à ma femme, et je ne le veux plus.
— Rose-Marie n'a-t-elle pas un double?
— Non.
— Alors, tu vas écrire un testament nouveau ?
— Ce n'est pas la peine ; je n'ai qu'à laisser faire la loi ; mes collatéraux hériteront.
L'Espagnole s'était dressée.
— Mais, les collatéraux, risqua-t-elle ; les collatéraux, c'est Geneviève et...
— Et toi.
— Ail ! mon pauvre Lorenzo I
Et la vieille ne put s'empôcher de sangloter dans le cou de son frère.
Mais elle se ravisa et devint convenable.
— Je te remercie, déclara-t-elle. Je te remercie du fond du cœur ; mais souviens-toi que je suis ta sœur aînée. Ma santé n'est pas brillante ; c'est loi, je l'espère, qui hériteras de moi, si je laisse quelque chose à ma mort I
Miralez n'essaya pas de la détromper. Il dit seulement, à voix basse :
— Je voudrais dormir, j'en ai besoin ; laisse-moi seul une heure ou deux.
— Ton vin est chaud; faut- il te l'apporter?
— Pas encore.
Il reprit, d'une voix plus forte :
— Tu m'enverras M. Etienne quand il rentrera ; j'ai à lui parler. Ne l'oublie pas I
— Sois sans crainte I
Enriqueta s'éloigna sur la pointe des pieds, en songeant aux millions de son cher Lorenzo.
Quand il fut seul, Miralez se leva, prit le flacon de cocaïne qu'il avait dans sa poche et se dirigea sans bruit vers le fumoir. Il trouva en lui des forces inespérées pour faire ces derniers pas. 11 n'eut pas besoin de s'appuyer aux murs. Nulle quinte de toux n'interrompit sa marche. Quand il fut dans l'appartement d'Etienne, il regarda les meubles, puis, au lieu de placer le poison dans quelque tiroir, comme
îl l'avait d'abord projeté, il se contenta de le cacher sous le divan. Après cela, il s'en retourna très vite, avec des bourdonnements dans les oreilles. 11 fut heureux de regagner sa chambre, et il dut s'allonger sur son lit. Maïs il ne dormit pas. Ses paupières battaient sur ses yeux rêveurs. Il écouta la chanson du vin dans la bouilloire.
— Je n'oublie rien, pensa le phtisique ; tout est prêt, Etienne n'a plus qu»'à venir.
Il prit la boîte à pastilles, la serra dans ses doigts impatients et tendit l'oreille. Personne dans l'escalier, personne autour de la maison. Où pouvait-il . être ? Où, sinon auprès de Rose-Marie ? Miralez eut le frisson ; il sentit dans son cœur une dernière blessure; oui, Etienne devait rester au chevet de sa maîtresse, au chevet de sa future femme ! La lettre était explicite ; les amants n'attendaient que la mort du mari pour s'épouser I Ahl être jaloux pour des années qu'on ne doit pas vivre 1 Miralez se rappela ces belles mœurs des pays barbares, où l'homme qui succombe a l'assurance qu'on brûlera sa veuve sur le bûcher qui doit le consumer. Rose-Marie allait donc rester dans les bras d'Etienne !
— Non I C'est impossible I Mon plan va réussir : ils ne se marieront pas, ils n'ont plus deux mois à vivre ensemble !
La porte s'ouvrit ; Etienne parut.
— Vous aviez à me parler, monsieur? demandat-il froidement au malade.
Mîralez ferma les yeux ; il craignait de regarder ce visage de beau garçon où les lèvres de Rose-Marie avaient peut-être laissé des traces.
— Asseyez-vous, dit-il au secrétaire, d'une voix lasse; je voulais vous demander... s'il n'y avait rien d'important... dans le courrier de ce matin. Ce... ce vapeur avarié... sait-on exactement... à combien s'élèvent les dégâts?
— Pas encore ; j'attends le rapport.
— Bien! Maintenant... je vais vous prier de me rendre un service.
La voix de Miralez était si faible, et ses lèvres prononçaient si mal, qu'Etienne dut tendre l'oreille pour comprendre.
— Un service... continua le malade. Voulez-vous sonner?
Etienne pressa un bouton électrique. Le valet de chambre parut.
— Joseph, idit Miralez, brossez mon pardessus ; j'ai l'intention de sortir... non, non 1 brossezle ici, ce sera plus vite fait. Voilà une brosse , làbas!
Le domestique brossa aussitôt le vêtement. Alors, le phtisique se tourna vers son secrétaire.
— Et vous, monsieur Etienne, voulez-vous être bien gentil ? Versez-moi du vin chaud !
La face de Miralez était affreusement contractée. Ses regards anxieux suivirent Etienne qui s'apprêtait à obéir.
— Tenez ! dit Lorenzo 1 Voilà une tasse ! Versez vitel j'ai soif 1
Le jeune homme prit la tasse, l'approcha de la bouilloire et la remplit de vin.
— Est-ce bien ainsi? demanda-t-il, en venant offrir la tasse pleine au poitrinaire.
— Oui, très bien I
Miralez la prit. Mais ses mains tremblaient tellement que la moitié du vin se renversa.
— N'importe ! dit-il. Passez-moi le sucre. Maintenant... si vous vouliez me donner une cuiller! Vous en trouverez là-bas... sur ce guéridon...
Pendant qu'Etienne cherchait la cuiller, Miralez vida la boite à pastilles dans sa tasse. Le chlorhydrate fondit rapidement dans le vin chaud.
— Ils n'ont rien vu ! se dit le phtisique en claquant des dents.
Lorsqu'Etienne présenta la cuiller, il ne restait plus que deux ou trois flocons blanchâtres à la surface du liquide.
Miralez était effrayant ; ses yeux semblaient sortir des orbites ; sa main gauche s'agitait sous les couvertures pour cacher la boîte vide.
— Vous êtes bien pâle ! dit Etienne.
— C'est le froid ! répondit Miralez dont les dents claquaient toujours. Ce vin va me réchauffer.
Et il but, il but vite. Mais il eut soin de laisser deux cuillerées de ce breuvage dans la tasse. Alors ses yeux s'étoilèrent.
262 LA ROSE DE GltENADE
— Merci ! dit-il à Etienne, merci bien ! Si, en retour, vous avez quelque service à me demander, ne vous gênez pas.
Le visage du secrétaire s'épanouit à ces paroles,
— Monsieur, vous devez savoir ce qu'est devenue mademoiselle de Sartilly.
— En effet ! répondit Miralez; ma sœur m'a mis au courunt.
— Eh bien, vous feriez une bonne action en me disant où je puis la trouver. Est-elle à Bordeaux, à Arcachon, en Espagne?
— Elle est à la Teste !
— Quelle rue?
— Gambetta.
— Numéro?
— 29 ou 39. Je ne suis pas sûr.
— Merci, monsieur, je trouverai bien ! J'y vais tout de suite. Inutile de dire que je reviendrai au plus Lot et que je reste toujours à votre disposition.
— Oh 1 maintenant, c'est inutile I pensa Miralez, qui sentait déjà, au fond de sa gorge, l'acre morsure du poison.
— Ne vous gênez pas ! cria-t-il à son secrétaire. Restez autant que vous voudrez !... Bon voyage !
Et ces paroles furent lancées sur un ton si étrange, que Joseph en resta tout ébahi.
Mais Etienne descendait les escaliers, quatre h quatre.
Quand les pas du jeune homme ne s'entendirent plus, Miralez poussa une longue plainte en se tordant sur le lit.
— Qu'y a-t-il, monsieur? Qu'y a-t-il? demanda le domestique effaré.
Miralez ne répondit pas ; mais il poussa une se- <îonde plainte, dans laquelle il sembla rendre les poumons.
— Ah! mon Dieul s'exclama le valet de chambre • Je vais chercher madame de Manzanil I
— Oui, allez la chercher I Dépêchez-vous! dit le malade en se redressant.
Et ses plaintes recommencèrent.
Madame de Manzanil arriva, essoufflée. Le domestique la suivait.
— Qu'as- tu donc, Lorenzo?ahI Seigneur! tes cris arrachent l'âme I
Ce que j'ai? répondit Miralez. Je ne sais pas; je
souffre, ma gorge brûle, mon estomac se tord : on dirait que j'ai avalé du feu 1
Et ses yeux ardents regardèrent la tasse qui était restée à côté de lui.
— Qu'est-ce que tu as bu? demanda l'Espagnole,
— Du vin chaud I
— Du vin chaud? Mais ça ne fait pas crier comme ça!
— Il en reste encore ! signifia Miralez.
Madame de Manzanil prit la cuiller qui était dans la tasse, et porta une goutte de liquide à sa bouche.
— Ah! grimaça- t-elle; c'est amer comme du fiel!
— N'est-ce pas ?
-— Qui t'a servi ça ?
— Etienne !
—Etienne? s'exclama l'Espagnole. G'estEtienne!... Seigneur! laissez-moi la raison!
Et ses pupilles se dilatèrent d'effroi.
— Est-ce bien Etienne! reprit-elle. En es-tu sûr?
— Demande à Joseph!
— Vous avez vu ça? Vous pourriez le jurer? interrogea la vieille en se tournant vers le domestique.
— Oui, Madame! J'ai parfaitement vu Monsieur Etienne qui donnait à boire à Monsieur!
Miralez se plaignit plus fort, en se tordant de nouveau sur le lit.
— Lorenzoî cria madame de Manzanil, que le ciel nous protège! Cet homme a dû t'empoisonner!
Digitiz^d by CnOOg IC
— Que dis-tu? Empoisonné?... Ah! mon Dieu!
C'est donc ça! gémit le moribond. Il m*a empoisonné! Oui! oui! je le sensi Enlève cette tasse, Enrequita! mets-la sous clé! fais analyser le vin! On y trouvera du poison, j'en suis sûr! Ah! le misérable! c'est pour épouser plus tôt Rose-Marie!... J'étouffe! ma tête se fend! Un médecin, un prêtre, vite! Gourez!... Pourvu que j'aie le temps de me confesser!... courez donc!
L'Espagnole faisait des signes de croix. Elle était si émue qu'elle ne pouvait rien dire. Le domestique se précipita dans l'escalier en criant, et sans savoir où il allait.
Miralez reprit, entre deux suffocations :
— Enrequita, je veux qu'on fasse mon autopsie, tu m'entends? Je veux qu'on m'ouvre après ma mort, pour qu'on sache bien que j'ai été empoisonné ! Jure que tu le permettras !
— J'en fais le serment! répondit l'Espagnole, qui retrouvait enfin sa voix. Ah! Lorenzo! tu seras vengé ! tu peux mourir tranquille !
Alors Miralez rayonna. Ses douleurs s'apaisèrent. Une exaltation soudaine s'empara de lui. La cocaïne bouleversait son système nerveux et mettait dans ses prunelles des lueurs d'égarement.
— N'est-ce pas qu'il mourra, lui aussi? n'est-ce pas qu'il mourra? dit-il à tous ceux qui l'approchèrent. Il y a des preuves ! Ce liquide qui reste, le billet du pharmacien, la présence de Joseph!...
Le poitrinaire n'avait plus sa raison; il divaguait; il ne reconnaissait plus personne. M. Gostalat, le médecin de Sargos, arriva. C'était un homme glabre, vêtu de noir. En le voyant, Miralez trembla de tous ses membres.
— Je veux me confesser! dit-il au docteur.
Et il fit le signe de la croix, comme s'il avait été en présence d'un prêtre.
— Mon père, murmura-t-il, à voix basse, enjoignant les mains, c'est moi, moi, qui me suis empois- Mais il ouvrit des yeux hagards et recula lentement.
— Qui êtes- vous? demanda-t-il au docteur. Allezvous-en ! Allez- vous-en î
Il voulut se lever pour chasser cet homme, cet homme vêtu de noir, qui n'était pas un prêtre.
— Allez-vous-en! grommela-t-il encore.
Mais la voix du mourant ne pouvait plus se faire entendre, ses mains ne pouvaient plus s'agiter. Le râle déchirait sa gorge. De ses yeux dilatés, il crut voir un long cierge qu'on allumait à côté du lit. Puis ses pupilles se retournèrent.
— C'est fini ! dit le docteur.
A haute voix, madame de Manzanil récita le De Profundis devant le cadavre de son frère. Ensuite, elle prit la tasse, l'enferma soigneusement dans une armoire et demanda aux domestiques présents :
— Où est la gendarmerie de Sargos?
La cuisinière donna toutes les indications désirables.
— Bien! dit la sœur de Miralez. Restez auprès du défunt : je reviens dans une heure l
Pendant ce temps-là, Etienne courait vers le chemin de fer. Il franchit en quelques minutes les deux kilomètres qui séparaient sa propriété de la gare la plus proche; mais il n'arriva pas à temps pour prendre le train d'Arcachon. Il dut attendre, pendant deux heures, le convoi suivant, qui eut d'ailleurs vingt-cinq minutes de retard.
Etienne était énervé. Il allait donc revoir Geneviève. Que de choses, il avait à lui dire depuis un an!
Le train dans lequel il venait de monter en croisa un autre qui arrivait d'Arcachon. Le secrétaire de Miralez mit sa tête à la portière pour jeter un regard dans toutes les voitures. Si elle était là? Si, par hasard, elle avait quitté la Teste pour Montségur, Bordeaux ou quelque destination inconnue?
— Non î Je vais la trouver ! se disait-il en sentant Tallégresse de son cœur. Je vais la trouver, lui expliquer tous ces événements afCreux, et le bonheur va recommencer pour nous I
Le train ralentit sa course; on entendit, comme une série de chuts rapides, Faction du frein sur les wagons.
-- La Teste 1 cria un employé.
Ce nom sonna joyeusement dans les oreilles d'Etienne.
La gare fut traversée en quelques secondes, et la rue Gambetta se laissa découvrir sans difficulté.
De quels yeux impatients Etienne regarda les maisons I
Trois minutes lui suffirent à trouver le numéro 29. Il frappa. Une femme vint ouvrir.
— Mademoiselle de Sartilly, s'il vous plaît, madame?
— Gomment dites-vous ça, monsieur?
— Mademoiselle Geneviève de Sartilly?
— Ce n'est pas mademoiselle de Récourt, que vous demandez? une petite boulotte, assez gentille, qui vient de Tarbes ?...
Mais Etienne était déjà parti. Et la bonne femme, pas pressée, un tantinet bavarde, toujours prête à causer avec les gens du pays, et même d'ailleurs, le regarda s'éloigner en maugréant.
Le 39 n'était pas loin. Etienne y frappa.
Cette fois, ce fut une religieuse qui lui ouvrit. Et le jeune homme eut froid au cœur.
— Mademoiselle de Sartilly ? demanda-t-il. # La bonne sœUr répondit, d'une voix douce :
— Elle n'est pas visible, monsieur !
Et la porte du 39 se referma lentement.
Etienne resta dans la rue. Il fit quelques pas automatiquement. Il regarda cette maison mystérieuse dont les murs lui cachaient Geneviève.
— Est-ce possible? se dit-il. Je ne vais pas la voir? Je ne rapprocherai plus? Elle ne saura jamais ? Oh ! ce serait trop affreux !
Il réfléchit quelques secondes, inspecta les maisons voisines, en découvrit une où se balançait une pancarte, et y entra.
— Vous avez une chambre à louer, madame ?
— Oui, monsieur; au rez-de-chaussée, sur la rue; la voici I Serait-ce pour longtemps ?
— Je ne sais pas; je la loue d'abord pour cette nuit.
Etienne s'enferma aussitôt dans cette chambre, ouvrit la fenêtre et regarda Timmeuble qui portait le numéro 39.
C'était un bâtiment rébarbatif élevé d'un seul étage et entouré de petits arbres. Par delà les toitures, on voyait les masses verdoyantes d'un parc ; tout au fond, la forêt de pins.
— Que fait-elle làt demanda Etienne. Pourquoi n'est- elle pas visible?
Ses yeux restèrent fixés sur la porte lourde qui venait de se refermer devant lui.
— Ge^ n'est pas un couvent, pensa-t-il, car il n'y a ni croix ni chapelle; c'est sans doute une maison de retraita oîi peuvent se loger les baigneurs qui aiment le repos.
La porte ne s'ouvrait jamais. Etienne considéra les rares fenêtres que les arbres laissaient voir; à aucune d'elles ne parut la blonde tête de Geneviève.
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Et les heures passèrent, sonnées lentement par une horloge voisine.
— Est-ce qu'elle ne sort jamais? se demanda-t-il. Demeure-t-elle donc toujours dans cette maison grise qui a des silences de prison?
La nuit tomba. Il vit des lumières jaunir derrière les fenêtres du 39. Laquelle de ces lumières éclairait le visage de Geneviève?
Etienne dut se coucher. Toute la nuit, il fit des plans pour pénétrer dans celte maison mystérieuse. Le soleil se leva ; la matinée fut pure et tiède.
A neuf heures, après avoir bu un bol de lait, le jeune homme frappa résolument au 39. Une religieuse vint encore lui ouvrir, mais ce n'était pas la môme.
Alors, prenant un air effaré, il dit rapidement :
— Mademoiselle de Sartilly, s'il vous plaît? Je viens de Sargos ; son tuteur la demande : c'est très pressé !
Il appuya légèrement sur la porte, comme pour entrer le plus tôt possible et transmettre à la jeune flUe quelque communication de la plus haute importance.
Là religieuse lui demanda :
— C'est bien de la part de madame de Manzanil que vous venez ?
— Oui, ma sœur !
— Veuillez vous asseoir ; je vais prévenir mademoiselle de Sartilly.
Enriqueta n'avait pas encore annoncé à sa nièce le décès de Miralez. Elle était probablement absorbée par d'autres soucis, et vaquait à des travaux essentiels, dont Texécution ne souffrait pas de retard — de sorte que Geneviève dit à la religieuse :
— Ah ! c'est un envoyé de mon oncle qui me demande? introduisez-le, je vous prie !
La bonne sœur alla retrouver Tinconnu et lui annonça :
— Si monsieur veut me suivre ? mademoiselle de Sartilly est au fond du jardin.
Etienne tressaillit de joie ; son plan avait réussi.
— Merci, ma sœur! dit-il en marchant à grands pas sous les arbres ; ne vous donnez pas la peine!..je trouverai bien tout seul I
Et, brusquement, au détour d'une allée, il vit Geneviève qui venait à sa rencontre.
Mais, en le reconnaissant, la jeune fille poussa un cri léger. Elle s'arrêta, violemment surprise. Puis elle baissa la tête, fit demi-tour et s'en alla, sans rien dire, vers le fond du jardin.
Etienne la suivit.
— Mademoiselle, murmura-t-il — et dans sa voix se révélait la tristesse de cette longue séparation. —
Mademoiselle, c'est Lazare, c'est moi! Oh! pourquoi fuyez-vous ?
Geneviève marchait vite, sans répondre, sans se retourner, le long des allées sinueuses. Elle arriva devant un portail de fer, l'ouvrit, sortit du jardin, entra dans la forêt, et s'éloigna, parmi les fougères flétries.
Mais Etienne prit la même direction. La jeune fille entendit les pas de Tancien trappiste qui suivaient les siens, elle entendit sa voix dolente qui continuait à dire :
— Mademoiselle, c'est Lazare I Lazare qui voudrait bien vous parler une minute! Faites-moi la grâce de m'écouterî
— Que cherchez-vous donc? demanda-t-elle en se retournant brusquement. Pourquoi êtes-vous venu me trouver ici?
Puis, dans un éclat de rire douloureux :
— Madame Miralez irait-elle plus mal, pour que vous tâchiez de vous consoler ailleurs ? Ce n'est pas bien 1 On ne lâche pas les gens comme ça I
Ces méchantes paroles blessèrent Etienne. Après les avoir dites, Geneviève se mit à sangloter dans ses mains.
— Oh! allez-vous-en donc ! cria-t-elle, en reprenant sa course. Ne voyez-vous pas que je vous hais?
Elle fit quelques pas dans la forêt déserte, puis, comme ses sanglots redoublaient, elle s'assit tout à coup sur le tronc d'un pin récemment abattu.
Etienne l'y rejoignit.
— Je vous pardonne, dit-il, car vous ne pouvez pas savoir combien vous êtes injuste. Si vous me haïssez à présent, vous m'avez aimé, Geneviève, et, au nom de cet amour, je vous supplie de m'écouter un instant. Quand j'aurai parlé, je m'éloignerai docilement si vous le désirez encore ; et si je continue à vous inspirer de la haine, je m'engage à ne plus reparaître devant vous. Mademoiselle, je vous aime toujours et je n'ai jamais aimé d'autre femme; je le jure devant Dieu !
Geneviève releva le front et regarda l'ancien moine.
— Yous ne craignez donc plus de blasphémer ?
demanda-t-elle. Si vous n'avez pas aimé madame Miralez, pourquoi aurait-elle été votre maîtresse?
— Madame Miralez n'a pas été ma maîtresse, mademoiselle.
— Vous avez de l'audace!... Ne l'ai-je pas vue déshabillée dans votre chambre? N'ai-je pas entendu ses aveux ? Et son mari n'a-t-il pas fait feu sur elle en ma présence? Ne vous aurait-il pas tué vousmême si je n'avais pas retiré le pistolet de ses mains ?
— Mademoiselle, vous avez vu et entendu tout cela; mais eussiez-vous entendu et vu des choses plus probantes encore, il ne faut croire ni à vos oreilles ni à vos yeux : tout cela était faux I tout cela était le résultat d'un complot horrible 1 On voulait
VOUS tromper, Geneviève; on voulait détruire votre amour et empêcher notre mariage!... Laissez-moi parler, je vais tout vous dire, vos yeux et vos oreilles vont voir et entendre la vérité enfin I Depuis, ce soir affreux du 15 août, j'aspire à ce moment où je pourrais vous approcher, vous faire mes révélations, reconquérir votre estime et vous prouver que Lazare est toujours digne devons! Ah! quelle semaine j'ai passée en présence de ce malheureux qui ne veut pas que je m'éloigne, et qui attend des forces suffisantes pour m'envoyer une balle dans la poitrine; à côté de sa sœur qui m'exècre au moins autant; et qui me tuera peut-être si votre oncle meurt trop tôti Mais je me moque de tout cela, maintenant! Je ne craignais pas seulement de mourir, je craignais surtout de ne pas vous revoir, Geneviève 1... Pardonnez-moi la confession que je vais vous faire : je me tairais si je connaissais quelque autre moyen de reconquérir vôtre affection!... Mademoiselle, Rose-Marie m'aimait! Elle m'aimait violemment, follement! Elle s'était éprise de moi peu à peu, au printemps dernier. Je m'en aperçus à Saint-Kérohic, dans ce village de Bretagne où nous avons passé quelques semaines. J'ai reçu ses aveux, une nuit, dans un îlot où nous avons été surpris par la marée. Alors elle m'aimait chastement, et, si son mari n'avait pas été gravement atteint, elle aurait pu m'oublier sans doute, grâce aux distractions mondaines qui seraient venues. Mais nous fûmes
obligés de partir pour Sargos, et ici Tamour de Rose-Marie ne fit que s'accroître. Ah ! la malheureuse 1 elle a failli se jeter dans le feu, un soir, pour me sauver la vie. Plaignez-la, Geneviève, et ne la méprisez f)as trop ! Je crois qu'elle n'a jamais trompé votre oncle ; elle a seulement pensé à reprendre un mari quand elle serait veuve. Elle me confia ses rêves, et me demanda si je Tépouserais; je lui répondis que vous deviez être ma femme, et que je n'aimerais jamais que vous. Elle fut très froissée par cette déclaration, et, depuis lors, elle chercha continuellement à se venger. Ne pouvant rien sur moi, elle agit indirectement sur vous. Elle tâcha de vous faire croire à mon infidélité, et c'est ainsi que, faute d'un flagrant délit authentique, elle machina pour le 15 août le flagrant délit imaginaire que vous avez vu.
— Mais c'est absurde 1 s'écria (îeneviève; on devine que vous avez pioché ça longtemps I Malheureusement, votre thèse n'a pas le sens commun. Rose-Marie n'est pas une aliénée; elle n'aura pas risqué sa vie uniquement pour me faire de la peine !
— Elle ne risquait rien, Geneviève, ou du moins telle était sa conviction. M. Miralez semblait incapable de monter quatre marches; depuis plusieurs jours il n'avait pu sortir. Gomment est-il arrivé à soupçonner, à épier, à suivre sa femme? Je ne le sais pas encore ! Rose-Marie pénétrait dans mon appartement par un escalier spécial". Il est probable
- 'kwiH
que son mari Ta vue entrer un jour, et son cerveau malade s'est aussitôt imaginé que nous le trompions. Il le croit encore en ce moment, et, malgré mes dénégations désespérées, il le croira sans doute jusqu'à sa mort.
— Eh I si vous êtes innocent, pourquoi ne pas vous justifier? Racontez à mon oncle ce que vous m'avez dit h moi, et nous verrons comment il recevra vos paroles !
-— Il les recevrait très mal, j'en suis persuadé I
■— Parce qu'elles sont mensongères I
'— Non, Geneviève; parce qu'elles sont offensantes. Comment oserais-je dire à ce moribond : « Il est faux que j'aime votre femme et que je sois son amant; mais il est vrai qu'elle m'adore et qu'elle veut absolument m'épouser après votre mort! » La consolation serait mince!
Geneviève se leva.
— Vous raisonnez toujours à merveille, déclarai-elle,et je vois que vous auriez fait un avocat étonnant. Mais, si vous m'aimiez tant que ça, pourquoi êtes- vous resté si longtemps sans m'écrire?
— Mademoiselle, je vous écrivais à jour passé.
— Ah I non ! Il ne faut pas me dire de ces choseslà, par exemple!
— Et vous, Geneviève, vous ne m'écriviez plus du tout!
— C'est trop fort ! Je vous envoyais des lettres furibondes !
rr^r^^wrw^
— Eh bien, on les interceptait, car je n'ai rieo reçu!
La jeune fille regarda Etienne dans les yeux :
— Oh! que je voudrais vous croire! s'écrîat-elle.
Et cela fut dit avec tant de passion, que le coeur du jeune homme se dilata.
— Que je voudrais vous croire! continuait mademoiselle de Sartilly. Si vous saviez, si vous saviez!...
Elle remit les mains sur son visage et pleura. Etienne prit une de ces mains et la baisa doucement.
— Vous me croyez, Geneviève! murmura-t-il, et je vous remercie.
Elle pleura plus fort après ces paroles. Puis, quand ses nerfs furent détendus, elle dit :
— Oui, j'ai besoin de vous croire, et j'admets toutes vos explications, quoique vous ne m'en donniez aucune preuve! Lazare, je vous crois de tout mon cœur!... Gomme votre voix est douce, et comme elle sait bien enjôler! Ah! je vous en veux pour ma faiblesse! Je ne devrais pas me contenter de vos affirmations! Il faudrait que je fisse des enquêtes ; il serait prudent d'aller mlnformer, n'est-ce pas? Eh bien, non, j'aime mieux vous croire tout de suite!... Ah I que c'est bon!...
Il l'écoutait en silence; il la considérait de ses pupilles dilatées ; et il tremblait un peu sous cette
belle ondée de bonheur qui ruisselait tout à coup sur ses épaules.
— Si vous saviez, reprenait Geneviève, si vous saviez comme j'ai souffert 1 Qu'ils m*ont paru longs, ces mois affreux ! Et puis l'année a été bissextile !
Elle riait ; la gamine d'autrefois renaissait enfin !
— Oh ! que je t'aime 1 balbutia Lazare qui remit sous ses lèvres les deux mains de la jeune fille.
— Ehl Monsieur le trappiste, vous avez fait des progrès ! Peste î vous prenez les mains à présent, et vous regardez les femmes dans les yeux, et vous leur dites.: « Je t'aime! » Oh I l'effronté! Voulezvous bien baisser la tête tout de suite I C'est ça ! Du moins on. peut vous, embrasser ainsi I dit la jeune fille en mettant un baiser sur le front de son amoureux.
Mais ses larmes repartirent.
— Non 1 c'est plus fort que moi, avoua-t-elle ; j'essaye d'être gaie et ça ne vient pas du tout I II faut que je pleure pour toutes les peines que j'ai oues! Vous permettez î
Elle hoquetait comme un enfant.
— Ah ! vous savez ! reprit Geneviève, si son mari ne l'a pas tuée tout à fait, je suis là, moi 1
Et son petit bras eut un beau geste vengeur.
— Oh ! la canaille I Puis, s'adoucissant :
— Elle est jolie, hein, la Rose de Grenade? Ah ! tudieu, quelle femme ! Quels yeux, quelle taille,
quel montant ! N'est-ce pas, Monsieur le trappiste, que je vous l'avais bien choisie ?
Et, comme Lazare ne comprenait pas ces dernières paroles, elle expliqua :
— Mais oui I c'était moi qui lui avais dit de vous faire la cour !... Oh I pas tant que ça !... Mais un peu tout de même, pour savoir !
— C'est vrai ?
— C'est vrai ! Rien que ça de Machiavel I Ah 1 que voulez-vous, les hommes sont si bizarres ! Il faut bien les mettre à l'épreuve !
— Mais vous êtes féroce I Vous auriez mérité...
— Ah ! pas de menaces ! ou je recommence pendant douze mois encore I et cette fois-ci je vous envoie une laideron I Oh ! ne plaisantons plus ! laissez-moi être heureuse tout mon saoul, j'ai besoin d'une bonne revanche, allez 1
— Et moi donc ?
— Onze mois à Bontucq, avec la mémoire de votre bœuf pour toute consolation 1... Vous ne savez pas? j'ai planté un arbre sur sa fosse I
— Sur la fosse de Martin ?
— Parfaitement ! il pousse très bien. Ça deviendra un arbre magnifique ; nous irons le voir ensemble de temps en temps. Ne souriez pas ! j'ai un culte pour ce pauvre bœuf. Le jour des Morts, je crois que j'ai prié un peu pour lui I... mon Lazare ! j'ai quelque chose à vous dire, maintenant, moi aussi, et je vous demande pardon pour la confession que
VOUS allez entendre à votre tour. C'est grave, allez I Et mi-enjouée, mi-sérieuse, Geneviève dit :
— Je veux me marier tout de suite !
— ma femme 1 soupira-t-il enivré.
Mademoiselle de Sartilly ajouta :
— Ma foi ! je crois Tépreuve suffisante ; vous me tromperiez peut-être pour de bon, si je vous imposais encore un an de stage, et je serais joliment attrapée. Mon trousseau est prêt depuis longtemps ; les bans peuvent être publiés en vingt jours ; et je brûle de m'appeler madame Hontarrède ! Ah ! ce n'est pas seulement de Tamour, c'est de la vengeance ! Je veux ennuyer Rose-Marie ? Je veux la faire mourir de rage 1 Nous irons la voir tous les jours, bras-dessus, bras-dessous, comme ça ! Et puis, comme ceci — embrassez-moi 1 — et puis de cette façon-là I — merci ! — Je vais jouer à Torquemada avec cette horrible femme, jusqu'à ce qu'elle étouffe de dépit ! Oui I... c'est-à-dire, non ! nous ne la verrons pas du tout ; nous ne verrons personne I nous nous en irons vivre quelque part où il n'y aura rien I Avez-vous remarqué, près de la route de Bagnères à Luchon, une bicoque impossible, bâtie sur l'aiguille d'un roc ? Il paraît qu'un couple original habite là-dedans. Gomme il n'y a que les chèvres qui puissent grimper jusqu'à cette maison, la femme attache son mari à une corde quand elle l'envoie aux provisions. Et quand elle veut le faire revenir, elle n'a qu'à tourner un cabestan : oh ! hisse !..•
282 LAu ROSE DE GRENADE
Nous demeurerons daos cette maison- là, pas, nous deux? Allons voir si elle est à louer 1... N'est-ce pas que vous me trouvez folle ? Ah ! il faut me pardonner 1 C'est le plaisir de vous reprendre, Lazare I C'est la joie d'être encore aimée par vous ! Je n'ai jamais été comme ça, je me sens grise d'espérance, je titube de bonheur, je ne vois plus, je n'entends plus, j'ai le vertige, et j'ai peur de tomber morte !... Oh I moi aussi, je t'aime I
Elle s'appuya sur son bras, et, ils firent inconsciemment quelques pas dans la forêt criblée de soleil, où chantaient d'invisibles sauterelles.
En marchant ainsi, ils revinrent devant le jardin qu'ils avaient traversé une demi-heure plus tôt, et, à sa grande surprise, Lazare vit un gendarme devant le portail de ce jardin.
— Que fait cet homme là? demanda-t-il à Geneviève.
— Je ne sais pas I répondit la jeune fille.
Et ils aperçurent un second gendarme qui semblait se cacher derrière une clôture.
— C'est lui ! cria une voix de femme au lointain. C'est lui ! empoignez-le !
— Tiens 1 ma tante ! s'exclama Geneviève, en voyant madame de Manzanil qui accourait à sa rencontre.
Mais les gendarmes accouraient aussi. Et l'un d'eux vint prendre Lazare au collet.
— C'est bien à M. Etienne Hontarrède que je m'a-
dresse ? demanda-t-il en dévisageant le jeune homme.
— Mais oui ! Que me voulez-vous ?
— Le juge d'instruction vous le dira !
Et le gendarme entraîna Lazare.
Geneviève eut un frisson.
— Ah! mon Dieu 1 que signifie?... s'écria-t-elle.
— Gela signifie, répondit l'Espagnole, que vous vous promeniez dans la forêt avec l'assassin de votre oncle !
— Assassin ? moi? s'exclama Lazare.
— Mon frère est mort, hier î reprit madame de Manzanil — et montrant l'ancien secrétaire de Miralès — cet homme l'a empoisonné ! Nous en avons les preuves !
Etienne poussa un cri éperdu.
— Geneviève, votre tante amentil Ces hommes ne savent pas ce qu'ils font ! Je jure sur votre tête que je suis innocent ! Geneviève I ma Geneviève l croyez en moi!...
Mais les gendarmes le poussaient vers la ville. Et, pour l'empêcher de fuir, l'un d'eux arma son revolver. .
Geneviève tomba dans les bras de sa tante.
Cet événement produisit TefFet d'un coup de marteau sur la blonde et fine tête de la jeune fille. Pendant deux heures, mademoiselle de Sartilly demeura prostrée, incapable de dire un mot, d'ébaucher une réflexion. La féroce Enriqueta restait auprès d'elle, et, sous prétexte de la consoler, lui racontait par le menu Thistoire du crime commis par l'ancien moine.
Tout à coup, Geneviève laissa le fauteuil où on l'avait assise, dans cette maison tenue par des religieuses.
— Ma tante, dit-elle, je ne peux croire à tant d'infamie, et je suis persuadée que M. Hontarrède est innocent.
— Mais quand je te jure que nous tenons les preuves !
— Quelles preuves ?
— Des tas ! Les dernières paroles de Lorenzo, le témoignage du valet de chambre qui a vu le criminel préparer le poison, le pharmacien qui Ta délivré.
l'analyse chimique du breuvage que le misérable faisait boire à mon frère et dans lequel ce poison a été retrouvé. Et nous aurons une nouvelle preuve, ce soir : on va procéder à Tautopsie du défunt et Ton découvrira de la cocaïne dans son estomac !
— De quoi?
— De la cocaïne ! c'est le poison que le coupable a choisi pour arriver à ses fins. Il Ta obtenue sans difficulté, cette drogue dangereuse, dont il avait besoin, écrivait-il, pour calmer une rage de dents. C'est lui-même qui Ta demandée ; j'ai vu le billet et la signature. Pourquoi rester incrédule? Tu le trouveras toi-même, ce billet-là, parmi les pièces à conviction!...
Geneviève écoutait sa tante avec frayeur. Mais elle doutait encore. Son cœur ne voulait pas se rendre. Elle dit :
— J'aurais vu commettre ce crime, que je n'y croirais pas !
— Si c'est du parti pris!
— C'est du bon sens, ma tante I Pourquoi M. Hontarrède aurait-il empoisonné mon oncle l II n'y avait aucun intérêt !
— Enfant! Tu ne sais donc pas qu'il veut épouser Rose -Marie.
— • Ce n'est pas vrai ! Il n'aime pas cette femme ! Il ne l'a jamais aimée l
Madame de Manzanil leva ses bras maigres sur sa tête.
— Si tu en es encore là! s'écria4-elle avec dédain.
— Et pourquoi n'en serais-je pas là ? Vous parlez de ce fait que M. Hontarrède était l'amant de madame Miralez ; où en avez- vous les preuves?
— Mais tu me révoltes à la fin ! Tu as vu toi-même Rose-Marie qui sortait décoiffée de la chambre de ce monstre, tu as vu ton oncle se précipiter sur les coupables.
— Tout le monde s'est trompé I Vous et moi, Lorenzo et Rose-Marie elle-même ! Tous^ nous avons été victimes d'une erreur. M. Hontarrède m'a expliqué ces événements odieux et il m'a prouvé sa parfaite innocence !
— Alors, tu crois aux paroles de ce gredin plutôt qu'aux miennes ? Et à ses lettres, y croiras-tu à ses lettres ?
— A quelles lettres ?
— Aux lettres d'amour qu'il envoyait à Rose- Marie ?
— Il n'en a pas envoyé I
— Je les ai donc inventées, moi?
— Vous en avez trouvé?
-- Mieux ; j'en ai gardé une pendant plusieurs jours et je pourrais te la montrer à présent, si je ne l'avais pas livrée, ce matin, au juge d'instruction.
Geneviève pâlit affreusement. Elle redemanda :
— Vous avez vu une lettre de Lazare à Rose-Marie !
— Gomme je te vois en ce moment! ou que le ciel me foudroie 1
— Une lettre d'amour ?
— D'amour, de passion, de folie ! et la moitié en était déchirée encore! Figure-toiles horreurs qu'elle devait contenir 1 Et, dans cette lettre, cet immonde personnage s'avouait impatient d'épouser ma bellesœur î Ah ! le temps lui semblait long ! La phtisie n'allait pas assez vite ! La cocaïne devait précipiter les choses !
Très excitée, l'Espagnole fit un tour dans la chambre, puis elle dit :
— Celui-là, si le président de la République ose le gracier, par exemple I
Geneviève tremblait.
— Mon Dieu, mon Dieu! s'écria-t-elle. Dois-je donc croire tout cela?
Et, faisant un suprême effort pour douter encore :
— Ma tante, il n'est pas possible que M. Hontarrède songe à épouser Rose-Marie, il vient de me demander en mariage, moi-même ce matin, dans cette forêt!
— Madame de Manzanil eut un sursaut:
— Ah I bah! s'exclama-t-elle, intriguée.
— Oui, continua la jeune fille dont les yeux eurent des clartés triomphales. C'est moi, moi qu'il veut épouser, vous dis-je I C'est une affaire conclue; nous avons presque arrêté la date ! J'ai encore le son de sa voix dans mes oreilles, et je crois le voir me baiser les mains I Ah ! vous comprenez maintenant pourquoi il n'a jamais songé à épouser Rose-Marie!
"^^^PPV^MIIIPIPP
La vieille Espagnole repartit en excursion dans la chambre et ses bras menacèrent de nouveau le plafond.
— Dios mto ! lança- t-elle.
Et cette interjection prouvait l'état tumultueux de son âme.
— Dios mio I que dois-je entendre !
— Eh bien ? interrogea la jeune fille épouvantée.
— C'est ce matin que ce bandit t*a demandée en mariage ?
— Mais oui, ma tante, il n'y a pas trois heures !
— Sapristi ! ça prouve qu'il n'a pas perdu son temps! Ah! le scélérat! Rose-Marie n'a plus le sou depuis hier*; son mari Ta déshéritée avant de mourir.
— Et après? que signifie?...
— Gela signifie que Hontarrède est un garçon pratique, parbleu I et que Rose-Marie n'étant plus riche, il la lâche pour t'épouser, toi, qui l'es devenue!
— Comment?
— Mais oui, petite dinde! Ton fiancé de ce matin a suivi le million, car la fortune de Miralez va être partagée entre nous deuxl Tu saisis, n'est-ce pas? Ah ! il est très fort, cet homme, très fort ! Il arriverait à tout, si le bourreau ne le gênait pas!
Ce fut le coup de grâce pour Geneviève. Sous le choc de cette révélation dernière, les récents événements parurent s'éclairer d'un jour brutal. Il fallait se rendre à l'évidence.
— Oh! C'est donc vrai, tout ça? gémit mademoi-
selle de Sartilly, en posant les mains sur sa poitrine! C'est donc vrai? Mon Dieu, que vais-je devenir ? Et il lui sembla que son cœur éclatait.
Le surlendemain, madame de Manzanil lisait à sa nièce Tentrefilet suivant, paru dans le Journal cCArcachon :
« On ne parle dans la région que d'un drame passionnel dont un château voisin de la Teste aurait été récemment le théâtre. Madame M..., une des femmes les plus connues de la colonie étrangère à Paris, et dont la beauté fut célébrée à l'envi par tous les journalistes mondains, aurait pris pour amant un ancien moine expulsé de la Trappe, qu'elle avait fait agréer par son mari en qualité de secrétaire. Nos tourtereaux roucoulaient tendrement sous les verts ombrages des pins et des chêneslièges, quand le mari surprit une lettre du galant de la belle — n'écrivez jamais ! dit la sagesse des nations — et résolut immédiatement de se venger. 11 Ta fait ces jours-ci, et de main de maître : deux balles ont déjà été extraites du beau corps de madame M... Quant au moine, il fut plus heureux et put échapper au châtiment. Mais ne s*avisa-t-il pas, dans sa belle fureur d'amant dépossédé, d'envoyer le mari ad patres en lui faisant avaler, l'autre matin, un gramme ou deux de chlorhydrate de cocaïne!
* M. M... expirait quelques instants après, et l'amant empoisonneur, qui avait pris la fuite, vient d'être
arrêté par les gendarmes dans la forêt de la Teste. On devine rémotion que ces événements ont soulevée dans ce pays et du retentissement qu'ils vont avoir dans la France entière. Nous tiendrons nos lecteurs au courant. »
Geneviève écoutait cet odieux article, débité d'une voix ferme par madame de Manzanil. Et ses larmes coulaient silencieusement.
Quelques jours après, la même feuille consacrait une colonne à ce que tous les journaux parisiens et bordelais avaient appelé déjà « le drame de Sargos » et donnait les noms des personnages. Il laissait espérer que, devant les preuves accablantes découvertes parles magistrats, le prévenu ne tarderait pas à faire des aveux.
Le 28 septembre, le journal annonçait que l'instruction de cette affaire était menée rondement ; un reste de poison avait été trouvé sous le divan du fumoir, la scène du crime avait été reconstituée par réminent Glaverie, le juge le plus fin de Bordeaux, et l'accusé passerait sans doute devant la cour d'assises delà Gironde au mois d'octobre prochain.
Quelques lignes étaient consacrées à l'intéressante correspondance trouvée dans l'appartement du prévenu. Geneviève les lut. C'étaient les suivantes :
a 11 n'y a décidément que les défroqués pour avoir tant de bonnes fortunes. Il résulte des lettres saisies au domicile de l'inculpé qu'une jeune fille du meilleur monde, mademoiselle G. de S..., s'était aussi to-
quéede l'ancien trappiste et lui avait même promis sa main. Détail caractéristique: la jeune fille en question a, paraît-il, deux millions de dot I Révélons tout de suite, car les débats feront le jour sur les moindres incidents de cette déplorable affaire, que la jeune flUe était la pupille et la nièce de la victime. » Geneviève rejeta le journal avec dégoût.
Ce soir-là, madame de Manzanil, qui s'absentait chaque jour pour se rendre à Sargos ou à Bordeaux, rentra vers les sept heures à la Teste, et remit une lettre à mademoiselle de Sartilly.
-^ Tiens, voilà ce qui vient d'arriver pour toi I
Geneviève déchira l'enveloppe et trouva une feuille de papier imprimé où un juge la priait d'avoir à comparaître par devant lui.
La jeune fille ne comprenait pas bien le sens de cette convocation. Enriqueta lui expliqua de quoi il retournait :
— Cette lettre a rapport au Drame de Sargos, ina fille ! Il te faut aller déposer, après-demain, en qualité de témoin.
— Moi! s'écria Geneviève. Moi, j'irais dire... Qh! non ! j'aime mieux fuir !
Elle essaya immédiatement de quitter la Teste.
Elle manda Marina, la femme de chambre qui l'avait accompagnée dans cette maison de retraite, et lui dit de préparer promptement les malles.
Mais quand Marina fut prête à partir, Geneviève ne
put la suivre; une fièvre ardente s'était déclarée. Un médecin délivra un certificat de maladie, déclarant que le témoin était incapable de se rendre à la convocation du parquet.
Pourtant le 2 octobre, mademoiselle de Sartilly parut complètement rétablie, 'et comme, dans la rue Gambetta, uncrieur vendait un journal de Bordeaux avec le portrait du « moine-empoisonneur », elle quitta définitivement la Teste avec sa femme de chambre. Madame de Manzanil ne pensa pas un instant à la suivre. Elle assurait qu'il était de son devoir de se mettre à la disposition de la justice.
Mademoiselle de Sartilly revint à Montségur par une grise après-midi d'automne. Elle ne pleurait plus : ses larmes devaient être épuisées'; son cœur était lourd comme une pierre. Elle sentait glisser dans son être une espèce de léthargie croissante, comme si toutes ses facultés se paralysaient peu à peu. A quoi bon agir? Pourquoi penser? sa vie était devenue inutile.
Geneviève s'enferma dans sa maison de Bontucq et n'en sortit plus beaucoup. Elle ne pouvait pas aller dans le parc : la vue des arbres lui était trop pénible I Mais le pin parasol paraissait de partout, et la cloche du monastère voisin s'entendait plusieurs fois chaque nuit... ce Cueillez, cueillez des roses! » Une paysanne chantait ce refrain en gardant ses moutons. C'était trop triste ! Geneviève comprit qu'elle ne devait plus rester à Montségur.
Et alors, elle se rappela un couvent lointain, qu'elle avait visité dans son enfance. C'était en Espagne, par delà les monts bleus qui fermaient l'horizon de Bontucq. Ce couvent se trouvait entre Elizondo ^t Vera. Il était bâti au sommet rocailleux d'une montagne et une communauté de Trappistines y vivait. Geneviève se souvenait de ces religieuses fantomatiques ; elle en avait vu deux qui travaillaient dans les champs. Quand un homme apparaissait au loin, elles se couvraient la tête d'un capuchon de laine.
Trappistine, ce sera une douce fin pour une jeune fille qui aima un trappiste.
Geneviève résolut d'entrer le plus tôt possible dans cet ordre. Oui, elle travaillerait pendant les années du noviciat, en souvenir de l'ancien maître de Martin, et le reste de ses jours elle prierait Dieu pour les péchés de Lazare! Elle écrivit à la supérieure de ce couvent espagnol, pour lui demander une place parmi les sœurs muettes et travailleuses. Ensuite, elle fit venir M. Peyroux, l'intendant de Bontucq, et lui communiqua ses intentions; elle lui recommanda de bien gérer le domaine et de prévenir le notaire. Elle renvoya quelques domestiques désormais inutiles, et leur distribua des vêlements ou des bijoux. Enfin, le 10 octobre, elle fit couper ses cheveux blonds par Marina, les enterra ellemême sous l'arbre qui ombrageait la fosse de Martin, et partit pour l'Espagne, dans un compartiment de troisième classe.
^^^ LJL ROSK I>B OREXADB
Il pleuvait ; le Gave roulait ses eaax rousses avec
fracas. Geneviève reg:aLrda fuir, le long de la voie
feriw, les champs, les villages, les coteaux familiers
ju pays, Ouand elle fut ^ Saint- Jean^e-Luz, le cîe2
^-eol.ùrcit, les nua^res découTritent les Pyrénées, et
T^ s^^ieil fit respiendir l'Oo^an. Le train s'élança ; la
^,^on:\sme espagnole de la Haya dressa bientôt sa
c r : 'r>-^ <^:uronne : la Bidassoa fut franchie, et la terre
^^ ^ Fnnce s eîàça, peu à peu, «tenrière les monts
* » -^^^'^'^^ *^*^^^ ï'^ ->a vaeue des lointains.
^xlv rs Genexiè^e put encore pleurer.
Etienne avait ressenti une violente indignation en se voyant accuser du crime d'empoisonnement sur la personne de Lorenzo Miralez. Il protesta hautement de son innocence devant les gendarmes, devant les magistrats, devant les témoins ; ses paroles turent si éloquentes, ses déclarations parurent si sincères, que le juge-instructeur se trouva ému plus d'une fois, et qu'il ne demanda pas mieux que d'établir la non culpabilité du prévenu. Mais que faire en présence des preuves matérielles accumulées par le défunt contre son secrétaire ! 11 y avait dans le dossier de Hontarrède quatre fois plus de documents qu'il n'en fallait pour obtenir une condamnation à mort ! Lazare se trouvait dans un filet solide dont chaque maille avait été nouée avec le plus grand soin par des mains implacables. Qui donc l'en sortirait?
— Ce n'est pas moi qui ai fait ça ! Ce n'est pas moi !
Toujours il lançait ce cri affolé, quand on lui montrait le billet signé de son nom, le poison caché dans son fumoir, lé mobile du crime indiqué dans cette moitié de lettre amoureuse adressée à Rose- Marie.
Les magistrats furent bientôt excédés par ses dénégations persistantes, et ils crurent, de bonne foi, que le prévenu avait adopté le fameux système de défense : « N'avouez jamais 1 »
Ils mirent Etienne au secret et fouillèrent avec perfidie dans son passé de moine, ils y trouvèrent sans difficulté' des antécédents déplorables, car l'innocente escapade du frère Lazare, destinée à sauver Martin, devint, sous leurs lunettes, une sorte d'expédition nocturne dont le but inavoué était de voler un bœuf à l'honorable M. Dubourdieu, boucher de Montségur. Quant aux quatre cents francs que le frère trappiste avait demandés à cette époque aux châtelaines deBontucq pour le rachat de sa bête, ce n'était à vrai dire que de la haute mendicité ; mais madame de Manzanil laissa entendre, dans une de ses dépositions, que ce vagabond avait bien mauvaise mine, le jour où il s'était présenté à elle ; il croyait probablement le château habité par deux femmes seules — car il avait essayé de se renseigner là-dessus quelques minutes plus tôt, en questionnant un gamin de la commune — et si mademoiselle de Sar-
tilly, un peu inquiète, n'avait pas mandé son régisseur, tout de suite, en accordant les quatre cents francs, elle aurait pu passer un vilain quart d'heure I
Lazare n'éprouvait pas de grandes révoltes à ces récits de la vieille toquée ; ce qu'on lui reprochait là, c'était une peccadille à côté du crime qu'on lui attribuait. Il se contenta d'adresser à l'Espagnole quelques démentis dédaigneux, de sorte qu'il passa aux yeux des juges pour un criminel invétéré qui aurait pu, depuis longtemps déjà, faire connaissance avec la guillotine.
Du reste, les dénégations d'Etienne devinrent graduellement plus molles; il fut bientôt à bout de forces ; la prison l'abrutissait ; rien ne l'étonnait plus ; il ne s'intéressait que médiocrement à sa cause; il semblait doucement en prendre son parti, et le parquet espéra d'imminents aveux. Le prévenu fut harcelé; on lui montra la puérilité de son système de défense ; on lui envoya des moutons pour le distraire ; on l'aurait bien grisé pour obtenir des révélations sur la Rose de Grenade !
Son affaire se trouvait entre les mains d'un magistrat honorable, qui avait donné une comédie de mœurs au Gymnase; et il piocha le Drame de Sargos avec amour. Ce fut lui qui en organisa la mise en scène, qui en fit valoir les moindres péripéties, qui prodigua aux journaux, par des communications d'un style irréprochable, des renseigne-
298 LA ROSE DE ORfiJ^ADE;
ments d'un intérêt montépinesque, où le genre pathétique succédait au genre macabre, où Thorrible côtoyait l'ingénu.
Ce dramaturge fut extrêmement aimable pour son accusé, nie combla de petits soins et ne dédaigna pas de lui consacrer des calembours. Pour un peu, il lui aurait lu ses pièces de théâtre. Lazare le laissa fonctionner à sa guise; mais il constata que le régime des prisons est pernicieux aux innocents, car il eut plusieurs fois en\1e de prendre ce bonhomme par les épaules et de l'envoyer faire de l'esprit ailleurs I
Le magistrat n'obtint pas les aveux sur lesquels il
comptait. Pourquoi? Etienne lui-même n'en savait
rien. Peut-être aurait-il avoué si cet émule de Den-
nery lui avait été plus sympathique. Il y avait des
moments de vertige ou d'afTaîssement où l'ancien
trappiste sentait s'en aller toutes ses forces physiques
et morales, et où il aurait déclaré n'importe quoi à
n'importe qui. Un mensonge qu'on entend répéter as-
sez longtemps par plusieurs personnes risque fort de
devenir une vérité, Parfois Etienne se demandait sll
n'avait pas vraiment commis le crime de Sargos! Il le
commettait; presque chaque nuit, dans ses rêves, et
le matin, il avait besoin de se frotter vigoureusement
les yeux pour s'assurer qu'il sortait d'un cauchemar.
Aux heures de lucidité, le jeune homme essayait de réfléchir. Cet empoisonnement, s'il avait réellement eu lieu — et il fallait bien le croire, puisque
tant de gens, experts, domestiques- magistrats, médecins-légistes, s'accordaient à le dire, — cet empoisonnement, qui Tavàit commis?
Etienne cherchait. Des noms divers montaient h ses lèvres, mais il n'osait en proférer aucun devant des juges. Rose-Marie? Ohî noni Elle n'était pas méchante, la belle amoureuse IMadarhe de Manzanil ? Certes, la mégère était fort antipathique, et comme elle devait hériter... Cependant, il ne la croyait pas capable de tuer son frère. Alors ?
Etienne se trouvait devant un gouffre noir.
— Ce n'est pas moi 1
Voilà ce qu'il recommençait à dire avec terreur. On lui donna un défenseur intelligent, qui étudia Taffaire avec curiosité. Cet avocat compta beaucoup sur le témoignage de madame Miralez. Mais la jeune veuve restait .à Barcelone, chez ses parents. Ses blessures avaient été graves, celle du côté gauche pouvait être mortelle. Rose-Marie demeurait dans un état inquiétant, et les médecins espagnols déclarèrent qu'elle ne pourrait passer la frontière de plusieurs mois.
Le Parquet consentit à retarder la comparution de Hontarrède en cour d'assises, jusqu'à la session de janvier. Mais on resta sans nouvelles de madame Miralez. Consentirait-elle à venir affronter la curiosité du public et le persiflage des vieux magistrats, le jour où elle aurait assez de forces pour rentrer en France?
Etienne Tespéra, mais son défenseur n'y compta guère.
L'année s'acheva sans que la jeune veuve donnât signe de vie. L'ancien secrétaire lui écrivit une lettre désespérée, en la suppliant de venir à son secours. Elle ne répondit même pas.
Etait-elle donc morte? Des journaux espagnols assuraient, au contraire, qu'elle se portait mieux.
En apprenant cela, Etienne se mit à la haïr profondément, cette perfide et jolie femme qui avait semé le malheur autour d'elle et par qui trois personnes allaient peut-être mourir.
— Quoi I se disait-il, elle restera implacable parce qu'on l'a dédaignée? Elle me laissera empêtré dans cette machination ténébreuse, elle qui n'aurait probablement qu'à tendre la main pour m'en sortir ? Elle permettra que des jurés me condamnent injustement dans quelques jours, moi qu'elle aimait naguère avec tant de passion? Mais c'est donc la plus vile des créatures ? Ahl si je la revoyais I
Les poings d'Etienne se crispèrent, ses yeux s'emplirent de lueurs menaçantes.
— Je vais me défendre avec rage ! déclara-t-il. Hé! j'ai été trop bon; ça ne peut pas durer! Il faut que je me venge de cette femme! Qu'on me condamne à dix ans, à vingt ans, n'importe! Mais que je puisse un jour aller cracher sur ses beaux yeux !
Les semaines passaient. Le 20 janvier arriva. Un
matin, on vint chercher Etienne dans sa cellule, des gendarmes le poussèrent par des couloirs, lui firent traverser d'obscures salles où grouillaient des avocats, le guidèrent par des escaliers tortueux où Ton coudoyait des gens ébahis, puis ouvrirent une porte étroite, qui laissa voir, sous un jour terne, un millier de têtes béantes.
C'était la salle de la Cour d'assises ; et, comme il faisait son entrée, Etienne aperçut des lorgnettes de jeunes femmes qui se braquaient sur lui. Alors, il devint si pâle qu'on le fit s'asseoir.
L'acte d'accusation fut lu par un greffier nasillard et bientôt l'interrogatoire commença. Etienne s'était remis ; il répondit avec fermeté. 11 protesta de son innocence; il déclara qu'il n'avait jamais été l'amant de Rose-Marie, qu'il n'avait jamais songea l'épouser, qu'il n'avait jamais commandé de chlorhydrate de cocaïne à personne, et que si Miralez était mort empoisonné, il ignorait le nom du criminel.
Mais le président se bornait à montrer les pièces à conviction : lettres, fioles, tasses, éparpillées devant la Cour, et à hausser les épaules en murmurant le classique :
— Messieurs les jurés apprécieront 1 Etienne voulut discuter.
Mais cette lettre, je ne l'ai jamais adressée à madame Miralez ! s'écria-t-il.
— A qui donc?
— A mademoiselle de Sartilly 1
— Et l'enveloppe, était-elle destinée à mademoiselle de Sartilly?
— Cette enveloppe renfermait une simple lettre d'affaires que j'avais expédiée de Marseille à madame Miralez, et qui a dû être détruite.
Mais ces explications provoquaient des murmures dans l'assistance. L'opinion du public était faite.
L'accusé ne fut pas plus heureux quand il insinua que madame Miralez avait pu sortir, échevelée, de sa chambre, sans s'être donnée à lui. Des risées générales s'élevèrent.
Etienne baissa la tête et il n'espéra plus. Ses forces l'abandonnèrent de nouveau. D se prostra sous Tœil arrogant de Tavocat-général.
Les témoins défilèrent. Mais l'accusé ne semblait
pas entendre leurs dépositions. Madame de Manzanil
elle-même, qui apparut, démesurément haute, sous
son voile de crêpe, et à qui le public fit une entrée
sympathique, n'attira pas beaucoup son attention.
Etienne en avait pris son parti. Il songeait à son
existence de moine, à lafpaix des anciens jours, aux
souffrances endurées jadis d'un cœur joyeux. Il se
rappelait l'histoire d'un trappiste qu'il avait vu
mourir au monastère de Montségur. Ce religieux
avait eu les deux jambes écrasées par un char plein
de maïs. Un chirurgien fut appelé au couvent, et il
jugea nécessaire la double amputation. Le moine y
consentit. Mais comme on cherchait à l'endormir au
chloroforme, il voulut rester éveillé et sentir sa souf-
france dans toute son intensité, pour l'expiation de ses lautes. Et il chanta des cantiques pieux, à pleine voix, pendant qu'on lui sciait les jambes! Il était mort la semaine suivante, dans Tivresse. mystique des martyrs, en regardant de ses yeux extasiés ses horribles et sanglants moignons.
Ce sou\enir consola Etienne. S'il n'avait dû scandaliser cette foule sceptique, il aurait joint les mains lui aussi, et il aurait prié à haute voix, pendant que ses juges renvoyaient à la mort.
Mais, n'étant plus assez pieux pour se contenter toujours des consolations célestes, il pensait à Geneviève qui l'avait aimé; il revoyait la source, la clairière, le pin-parasol, tous les endroits où la jeune fille avait livré son cœur. Il entendait, comme dans un écho lointain, les douces paroles, les tendres serments qu'elle avait prononcés pour lui; et il se dît qu'un homme qui a des joies aussi pures dans son passé n'a pas le droit de se plaindre du présent, quelque affreux qu'il puisse être! Mentalement, il remercia Dieu...
En ce moment, il sentit une main qui lui touchait le bras. 11 se retourna et vit son défenseur qui se penchait vers lui.
— Madame Miralez vient d'arriver! Elle m'a fait passer sa carte !
Et, profitant du silence qui s'établit après le départ d'un témoin, le défenseur d'Etienne se leva, puis il dit, d'une voix claire :
— Monsieur le Président, je vous demande la permission de lire une carie qu'on m'apporte à l'instant même : « Madame Lorenzo Miralez, arrivée de ce matin à Bordeaux, supplie la Cour de Ten tendre ; ' elle a d'importantes révélations à faire et se tient à
la disposition de Monsieur le Président, dans la salle des Pas-Perdus. »
Cette lecture provoqua une longue rumeur :
— La belle madame Miralez I -— La Rose de Grenade l
— Nous allons la voir l
— Assis 1 assis !
Le président imposa silence.
— Huissier I ordonna-t-il, introduisez madame ^ Miralez ! '
Un murmure s'éleva au loin, s'approcha comme une vague sonore, grossit à rentrée de la salle, déferla sur le public, y souleva d'autres murmures comme une lame qui dérange des galets, et vint se briser tumultueusement au pied de la Cour, à la façon d'un paquet lancé contre une falaise rougeâtre.
— Silence 1 cria un huissier à la voix aiguë.
Tous ces murmures étaient occasionnés par la vue de Rose-Marie. On venait d'introduire une femme laide, maigre et boiteuse, dont la joue droite portait une longue balafre. Etait-ce là ce qu'on avait appelé La Rose de Grenade! Toute l'assistance demeura stupéfaite et l'un des assesseurs montra une grimace de désappointement.
Etienne regarda cette femme et il ne reconnut pas d'abord madame Miralez.
C'était elle pourtant, mais combien changée! La maladie avait rongé ses belles formes; les docteurs,
en voulant extraire la balle de son côté gauche, avaient abîmé sa hanche et provoqué une claudication ; le premier coup de feu du mari lui avait troué la joue, et, comme la beauté d'une femme résulte de l'harmonie des lignes et de la perfection de l'ensemble, les yeux de Rose-Marie eux-mêmes semblaient avoir perdu leur éclat.
Madame Miralez devina l'impression qu'elle venait de produire sur l'assistance ; et elle pleura en rougissant, car il y a la pudeur de la beauté disparue comme celle de l'innocence flétrie. Etienne devina ce qui faisait couler ces larmes, et il lui pardonna dans son cœur.
— Madame, dit le président — après avoir demandé au témoin son nom et son âge — en vertu de mon pouvoir discrétionnaire, je vous donne la parole au sujet de l'empoisonnement qui a été commis à Sargos sur la personne de votre mari et qui a conduit sur ces bancs votre ancien amant, Etienne Hontarrède .
Rose-Marie eut un frémissement léger à ces paroles malveillantes; mais aucun signe de désapprobation ne se manifesta dans le public; elle comprit que tous les assistants lui étaient profondément hostiles et qu'on la considérait comme la véritable complice du crime reproché à Etienne. Elle essuya ses larmes et dit, d'une voix émue mais énergique :
— Monsieur le président, Etienne Hontarrède n'a j amais été mon amant I
Des sourires incrédules s'épanouirent sur les visages.
— Nous la connaissons, celle-là! murmurèrent de jeunes stagiaires aux moustaches cirées.
Mais Rose-Marie ne se troubla point. Elle reprît avec fermeté :
— Si je n^avais pas été retenue dans mon lit pendant quatre mois, à la suite des blessures que j'ai reçues le 15 août, M. Hontarrède ne serait pas accusé du crime odieux qu'on lui reproche. Pendant plusieurs semaines, je suis restée en danger de mort, à Barcelone, dans la maison de mes parents; quand je suis entrée en convalescence, les personnes qui me soignaient ne m'ont rien dit, ni de la mort de mon mari, ni de l'arrestation de son secrétaire; elles redoutaient les émotions que ces nouvelles auraient pu produire en moi, et c'est seulement au premier de l'an que j'ai appris, par les journaux, les événements qui s'étaient passés en France. Je fus profonment révoltée et je ne voulus pas croire un instant à la culpabilité de M. Etienne. Aussitôt que je pus marcher, je quittai l'Espagne et je suis arrivée dans la Gironde, la semaine dernière. Si je ne me suis pas présentée avant ce jour, c'est que je voulais avoir en mains, pour comparaître devant vous, toutes les preuves nécessaires à établir l'innocence de M. Hontarrède. Je les ai. Monsieur le président, et je vous demande la permission de les produire.
A ces paroles, toute la salle s'agita. Juges, avocats,
jurés, curieux, tous ceux qui étaient là, manifestèrent une violente surprise. La plupart des visages n'exprimèrent qu'un scepticisme goguenard, mais quelques-uns se tournèrent vers madame Mîralez avec sympathie.
La jeune veuve était fort troublée, sa main gauche tremblait nerveusement sur la barre, sa droite portait fréquemment un mouchoir à ses lèvres ou à ses yeux. Quand les huissiers eurent rétabli le silence, Rose-Marie recommença, d'une voix frémissante :
— Monsieur le président, si quelqu'un est coupable ici, ce n'est pas M. Hontarrède, c'est moi ! Et puisque je me suis juré d'être sincère, laissez-moi vous indiquer d'abord l'origine de tous les malheurs qui ont fondu sur mon mari, sur M. Hontarrède et sur moi-même. Monsieur le président, je n'ai pas été la maîtresse de M. Etienne, mais je l'ai beaucoup aimé; j'espère qu'on me pardonnera mes fautes, en pensant au courage qu'il m'a fallu pour les révéler ici!
La voix du témoin fut coupée par les sanglots ; et, dans les tribunes, quelques visages de femmes laissèrent voir des larmes sous les voilettes. Toute la salle était profondément remuée.
— J'ai beaucoup aimé M. Etienne, reprit madame Miralez, et j'en ai été jalouse; j'ai su qu'il devait épouser une jeune fille et j'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'en empêcher. Voilà ma laute, voilà la seule mauvaise action qui ait été commise dans toute
cette affaire qu'on a appelée « le Drame de Sàrgos».
— Je veux bien vous croire, madame ! dît le président, mais vous ne nous avez pas seulement annoncé de belles paroles, ce sont des preuves que vous promettiez !
— Les voici I répondit Rose-Marie, en ouvrant un carnet qu'elle retira de son manchon. Ce qui a fait naître les soupçons de mon mari sur mon infidélité, ceux du parquet sur la culpabilité de M. Hontarrède, c'est une moitié de lettre que Lorenzo avait trouvée dans un de mes coffrets et que madame de Manzanil a remise au juge d'instruction. Or, cette lettre d'amour ne m'a jamais été adressée, elle était destinée à la fiancée de M. Etienne. En voici la suite, que le parquet ne connaît pas, et oîi l'on pourra trouver le nom du véritable destinataire. Vous remarquerez, Monsieur le président, que les deux feuillets de cette lettre, celui qui doit se trouver dans les pièces à conviction et celui que j'apporte, sont couverts de la même écriture et proviennent du même papier. Il y a des initiales transparentes dans les deux ; l'une d'elles, un K, commence sur le feuillet que vous avez et se termine sur celui que je vous donne ; il n'y a donc pas de doute possible.
Un huissier avait apporté les deux moitiés de la lettre au président, qui les lut, les examina, les rapprocha, les fit passer aux assesseurs, qui les communiquèrent à l'avocat-général, lequel les aban-
donna entre les mains d'un nouvel huissier, qui les porta au jury.
La preuve était d'autant plus convaincante que les deux feuillets, irrégulièrement déchirés dans le bas, concordaient parfaitement, les angles sortants de Tun s'adaptant on ne peut mieux dans les angles rentrants de Tautre.
Les jurés étaient abasourdis ; les journalistes demandaient à voir ; un loustic cria au chef du jury:
— Après vous, s'il en reste 1
Ce pourquoi le président menaça de faire évacuer la salle.
L'accusation semblait craquer. L'avocat-général feuilletait ses notes avec des doigts fébriles.
— Mais, madame, demanda le président embarrassé, comment avez vous pu vous procurer cette lettre, si elle n'était pas pour vous ?
— J'avais dit à ma femme de chambre d'intercepter la correspondance de M. Hontarrède avec sa fiancée.
— C'est peu délicat. Mais enfin, en admettant la véracité de vos déclarations, je ne comprends pas pourquoi vous auriez mis en évidence la partie de cette lettre qui pouvait vous compromettre ! Me ferez-vous croire que c'était justement pour le plaisir de la voir tomber entre les mains de votre mari?
— Mon mari ne quittait plus sa chambre, monsieur le président, et aucun de nous n'aurait jamais supposé qu'il pût monter l'escalier de l'orangerie
qui conduisait chez moi. Cette lettre, au lieu de tomber entre les mains de mon mari, devait tomber entre celles de Geneviève, la fiancée de M. Etienne.
— Pourquoi çà?
— Pour qu'elle ne voulût plus de lui !
— C'est une manœuvre ignoble l s*exclama le président, qui ne savait plus de quel côté se retourner.
— Je le reconnais, avoua Rose Marie, en cachant son visage dans son mouchoir, et je m'en repens de tout mon cœur ! Mais j'aimais tellement M. Etienne !
Ses sanglots repartirent, et un frisson parcourut l'assistance.
L'avocat-général intervint :
— Je me permettrai de faire observer à Messieurs les jurés que cette lettre ne prouve rien, pas même que le témoin n'ait pas été la maîtresse de l'accusé. Si cette lettre-ci était fausse, les amants ont pu s'en adresser d'autres.
— Le Parquet en a-t-il trouvé? demanda irrévérencieusement le défenseur d'Etienne.
— On a pu les détruire ! s'écria Tavocat-général.
— En effet ! Mais il serait au moins étrange de baser une accusation sur des lettres problématiques que nul n'a vues, et dont personne n'a jamais entendu parler !
— Nous avons autre chose, grommela l'avocatgénéral.
— Est-ce tout ce que vous avez à dire ? demanda le président à madame Miralez.
— Non, monsieur. Si vous me le permettez, je vais prouver à présent que, bien loin de m'aimer et de penser à m'épouser plus tard, M. Hontarrède me détestait, et qu'il devait quitter la maison après la mort de mon mari.
Madame Miralez exhiba uneautrelettred'Elienneà Geneviève.Et le président dut en donner lecture aux jurés, qui se la passèrent ensuite de mains en mains. L'un d'eux demanda que deux experts examinassent l'écriture, et, chose remarquable, ces deux spécialistes eurent la même opinion : l'écriture était bien de la main de l'accusé.
— Mais le président ne voulait pas lâcher prise.
— C'est très bien imaginé, ce que vous racontez là ! déclara-t-il. Mais il y a un fait certain, c'est qu'on vous a vue, le 15 août, à six heures du soir environ, sortir de la chambre de l'accusé, dans une mise plus que suspecte ! Etait-ce encore pour vous faire surprendre par la jeune fille ?
— Oui, monsieur le président.
— Eh bien, voilà une réponse fort imprudente ! Car vous ne pouviez pas savoir que mademoiselle de Sartilly arriverait à Sargos à cette heure-là. Le départ de votre nièce avait été tenu secret : nous avons le témoignage de madame de Manzanil qui en fait foi.
— Madame de Manzanil et mademoiselle de Sartilly croyaient nous surprendre en effet, mais j'étais prévenue confidentiellement de leur arrivée par
Marina, la femme de chambre de ma nièce. Et voici le télégramme qui le prouve !
Rose-Marie tendit la dépêche que Dominica avait reçue dans la matinée du 45 août.
— Cette femme a pensé à tout ! se dit le président décontenancé.
Et il jeta un regard inquiet sur l'avocat-général. Celui-ci logea son menton rasé dans sa dextre et dit alors avec ironie :
— Votre déposition est féconde en surprises, madame, et prouve que vous savez sur le bout du doigt Tart si apprécié de la mise en scène. Malheureusement, ce que vous avez raconté avec tant de bonne grâce n'a aucun rapport avec le fond de l'accusation. Que Hontarrède ait été votre amant ou votre ennemi, peu nous importe! A-t-il empoisonné votre mari, oui ou non? tout est là I
Rose-Marie répondit bien humblement :
— Si M. Hontarrède ne m'aimait pas ; si, comme il ressort des lettres que j'ai apportées, il ne restait chez nous qu'à cause de l'affection qu'il portait à mon mari, l'on pourra difficilement admettre qu'il l'ai empoisonné. J'ai prévenu, du reste, que j'avais passé huit jours à recueillir des documents et à préparer ma dépositioiî, je suis donc en mesure de démontrer tout ce que j'avance, et puisque nous arrivons à l'empoisonnement, je vais en faire connaître l'auteur : c'est mon mari lui-même. Miralez s'est suicidé !
A ces mots, Tagitation recommença dans la salle, et pendant vingt secondes les huissiers furent impuissants à calmer Tauditoire.
Mais Rose-Marie continuait, d'une voix vibrante, où Ton sentait l'énergie d'un suprême devoir à remplir :
— Pardonnez-moi de dire toute la vérité : mon mari a mis fin à ses jours ; lui seul a jeté le poison dans la tasse de vin chaud qu'il s'est fait offrir par Hontarrède.
— Et pourquoi aurait-il fait ça? demanda le président ébahi.
— Pour se venger de celui qu'il croyait mon amant ! Je me suis renseignée ! Je trouverai, s'il le faut, plusieurs témoins qui déclareront que mon mari voulait tuer M. Etienne ; on l'en a empêché, le 15 août ! Quelques jours après, n'osant plus faire feu sur lui, lâchement, sans le prévenir, il lui annonça qu'il le tuerait en duel, à vingt pas, avec une balle» Et ce n'était pas de la forfanterie. Lorenzo tirait d'une façon remarquable, tandis que Hontarrède n'avait jamais touché un pistolet I Mais les forces de mon mari diminuèrent ; et, voyant qu'il ne pourrait pas aller sur le terrain, ni mettre à mort son rival imaginaire, il s'empoisonna de dépit et s'ar-» rangea de façon à faire croire que le poison lui avait été versé par Tamant de sa femme.
— xMadame, dit le président, vous n'êtes pas ici en qualité d'avocat, mais de témoin. Pas tant de pa-
rôles ni d'appréciations, je vous prie, mais des faits I
— Je présente mes excuses à la Cour, balbutia Rose-Marie. J'étais si indignée I II fallait que je dise tout ! Maintenant, voici la démonstration de ce que j'affirme. Je me suis rendue chez le pharmacien de Sargos qui a délivré le chlorhydrate de cocaïne, et j'ai obtenu de lui un renseignement capital. Le billet imprimé que notre domestique Joseph lui avait apporté et qui demandait le poison en question était signé ainsi : « Etienne Hontarrède, château de Sarjos. » Je ne dis pas : château de Sargos, monsieur le président. Mais de Sarjos, avec uni. Le pharmacien avait remarqué cette faute étrange, et, comme ce billet doit être au dossier, la Cour l'a peut-être remarquée aussi.
— En effet! répondit le président; mais qu'est-ce que cela prouve?
— Gela prouve que ce billet obtenu par la machine à écrire a été conçu non par le signataire, mais par un Espagnol! Car Sarjos se prononce Sargos dans notre langue. Le ; devient ce que nous appelons la jota et a le son dur du gu français. Il était donc naturel que mon mari se trompât et qu'il écrivit Sargos comme on écrit Badajoz, Aranjuez, et autres villes espagnoles ; c'est-à-dire avec un j. Et, pour le démontrer irréfutablement, j'apporte des lettres que mon mari a écrites à mes parents, quelque temps avant sa mort, des lettres écrites de sa propre main,
celles-ci, et non à l'aide d'une machine ; et ces lettres sont toutes datées du château de Sarjos avec uni, comme le billet qui demandait le poison I
Cette fois, Tavocat-général ne trouva rien à dire ; il rejeta ses dossiers de l'air d'un homme qui se rend ; et, dans les tribunes, les femmes nerveuses eurent envie de battre des mains.
Bravo, l'Espagnole I Gomme elle vous avait joliment retourné le Drame de Sargosl Ce pauvre avocat-général ne semblait plus qu'une culotte à l'envers !
Et, pour donner le coup de grâce à l'accusation, Rose-Marie ajouta :
— Monsieur le président, afin de renforcer mon témoignage et de confirmer jusqu'à l'évidence tout ce que j'ai dit devant vous, j'ai emmené ma femme de chambre, qui racontera par le détail, si la Cour le désire, tout ce qui a trait aux lettres interceptées ou au flagrant délit imaginaire que nous avions ourdi ensemble, et j'ai eu le bonheur de me iaire accompagner ici par le docteur Costalat de Sargos, que je ne connaissais pas, mais que je suis allée voir, et à qui mon mari, avant d'expirer, a avoué qu'il s'était empoisonné lui-môme 1 J'ai laissé ce médecin dans la salle des Pas-Perdus, avec ma femme de chambre, et ils se tiennent tous deux à la disposition de la justice.
C'était trop I La conviction des plus incrédules était faite désormais.
— Vous pouvez vous retirer, madame I dit le président.
Rose-Marie rayonna. Et alors ses yeux redevinrent beaux. Ils se remplirent de larmes et se tournèrent vers Etienne :
— Et maintenant, dit-elle, j'ai à demander pardon à monsieur Hontarrède, pour tout le mal quç je lui ai fait involontairement. Qull soit persuadé...
Mais les sanglots Tempêchèrent de poursuivre; elle venait de voir Etienne qui pleurait, lui aussi, qui pleurait de reconnaissance et de bonheur.
Les huissiers emmenèrent madame Miralez ; et, cette lois, Tassistance émue s'écarta respectueusement sur son passage.
Quelques heures plus tard, Dominica la servante et Gostalat le médecin ayant été entendus, le ministère public ayant déclamé un réquisitoire sans conviction, le défenseur ayant prononcé une plaidoirie inutile, les jurés entrèrent pour la forme dans la salle des délibérations.
Les correspondants des journaux parisiens avaient déjà télégraphié Tacquittement d'Etienne Hontarrède.
Le verdict fut rendu aussitôt. Il était négatif sur toutes les questions. Mais cela ne surprenait plus personne, excepté l'acquitté qui ne pouvait Jen croire ses oreilles.
Etienne fut mis ce soir même en liberté. La foule était massée aux abords du Palâis-du-Justice et elle fit une ovation à Tancien moine. Celui-ci regarda longtemps autour de Itiiles gens qui racclamaient Mais, parmi eux, il ne retrouva pas Rose-Marie.
Oh l qu'il aurait voulu la voir, cependant, pour lui serrer la main et la remercier I II se dirigea vers le domicile de son avocat pour savoir si madame Miralez n y avait pas laissé son adresse.
Mais, avant d'y parvenir, il remarqua une voiture qui s'arrêta près de lui et dans laquelle parurent deux femmes vêtues de noir.
— C'est vous I s'écria-t-il, en parlant à Tune d'elles.
— Oui, c'est moi ! répondit Rose-Marie. Je vous ai suivi malgré la foule; et, maintenant que vous êtes enfin seul, je prends la liberté de m'approcher.
Me pardonnez-vous? demanda-t-elle en tendant sa main qui tremblait un peu.
— Oh ! si je vous pardonne I
Et le jeune homme couvrit cette main de baisers. Mais Rose-Marie la retira doucement.
— Non, il ne faut pas me pardonner encore tout à iait ! Je n'ai pas réparé complètement mes torts. Vous ne me remercierez que le jour où vous serez le mari de Geneviève I
— Oh! que dites-vous? soupira Etienne. Geneviève, qu'est-elle devenue? quVt-elle dû penser de Lazare ? Je ne dois plus rien espérer de ce côté, j'en suis sûr !
— Détrompez-vous!
— Savez- vous oîi elle est?
— Non ; mais comme j'ai à lui demander pardon, à elle aussi, nous allons la chercher ensemble, si vous me le permettez. Montons dans ma voiture, nous parlerons d'elle.
Etienne ouvrit la portière, et Domînica, qui accompagnait Rose-Marie, s'installa sur le strapontin.
— A. l'Hôtel de France ! dit madame Miralez au cocher.
Quand la voiture roula, celle qu'on avait appelée la Rose de Grenade parla dans ces termes à Tancien trappiste :
— Monsieur Etienne, je ne ressemble plus beaucoup à la Rose-Marie d'autrefois ; je suis devenue
laide : vous l'avez constaté à Taudience ; mais en retour je suis devenue sérieuse ; j'espère que vous vous en apercevrez à l'avenir. Je ne suis pas complètement guérie de mes blessures, je ne sais pas si je le serai jamais ; il se peut que je n'aie plus longtemps à vivre ; je vais donc m'appliquer à vous faire oublier la Rose-Marie coquette et volage que vous avez connue, et devenir une Rose-Marie nouvelle, qui n'aura pour vous que de l'affection et du dévouement. Je ne vous reparlerai jamais d'amour, monsieur Etienne ; je sens que ce serait ridicule à présent, et d'ailleurs je n'y trouverais plus sans doute le même attrait. Est-ce que je vous plais ainsi ?
Il sourit silencieusement, prit la main de la jeune femme et la garda dans les siennes.
La voiture s'arrêta. Tous trois descendirent.
Etienne retint une chambre à THÔlel de France, et il dîna d'excellent appétit, à la même table que Rose-Marie et Dominica.
Elle avait été un peu embarrassée d'abord, la Tulipe de Grenade, en se retrouvant face à face avec ce jeune homme maigri, qui venait de passer, à cause d'elle, plus de quatre mois en prison.
Mais Etienne comprit son trouble et lui dit généreusement :
— J'espère que mademoiselle Dominica ne me garde point rancune?
— Oh 1 monsieur Etienne ! soupira l'ardente fille.
Si monsieur a jamais besoin de quelqu'un qui se fasse hacher pour lui, qu'il veuille bien se souvenir de Dominica Etcheto ! Maintenant, tout mon sang lui appartient !
Et elle pleurait d'émotion.
Le surlendemain, Etienne, Rose-Marie et Dominica quittèrent Bordeaux et partirent pour le Béarn. Ils furent à Montségur quinze heures après. Les fenêtres du château de Bontucq étaient closes. M. Peyroux apprit aux visiteurs qu'il n'y avait plus personne à la maison. Madame de Manzanil, grâce à l'héritage qui venait de lui échoir, venait, d'acheter une villa aux environs de Saint Sébastien. Quant à mademoiselle de Sartilly, elle vivait, depuis trois mois, dans un couvent de trappistines situé à Echalar, près de Véra, en Espagne.
Etienne et les deux femmes se retirèrent.
— Geneviève est perdue pour moi ! s'écria le jeune homme découragé.
— Que vous êtes enfant? dit Rose-Marie. Laissezmoi faire et partons tous pour Puyoo.
A la gare de cette ville, madame Miralez acheta un itinéraire des Pyrénées, consulta la table des matières et trouva rapidement Echalar. Elle lut aussitôt les quatre lignes concernant cette localité, ce qui ne lui fut pas d'un grand secours. Mais une carte du pays basque annexée au guide lui donna d'utiles renseignements. Echalar n'était pas desservi par le che-
min de fer, on y arrivait par une grande route qui partait d'Irun. Rose-Marie demanda donc trois billets pour cette dernière ville.
— Est-ce que nous irions en Espagne? demanda Etienne dont le visage s'éclairait.
— Mais oui ! nous rejoignons Geneviève I Ah 1 nous la sortirons bien de ce couvent, à nous trois ! J'emmène Dominica, c'est une . femme de ressources ; elle ne l'a que trop prouvé ! Quand nous vous aurons rendu votre fiancée, je prendrai congé de vous, j^ais je m'en irai vivre modestement à Barcelone, chez mes parents, et je ne vous donnerai plus signe de vie.
— Pas même à moi? demanda Etienne.
— A quoi bon ? répondit-elle, pensive.
Mais le train arrivait. On monta ; on changea de voiture à Bayonne, ei l'on passa la nuit à Irun. Le lendemain, Etienne loua un landau et les trois voyageurs partirent pour Echalar, qui se trouvait à une trentaine de kilomètres. L'on n'y fut pas avant midi. Le cocher indiqua le couvent des trappistines, au sommet d'un mont rocailleux. C'était un amas de murailles grises ressemblant à quelque forteresse du moyen âge.
Oh ! l'émotion que ressentit l'ancien trappiste devant ce bâtiment rébarbatif!
Il se dirigea vers là cellule du portier. Il demanda, d'une voix éteinte, à voir mademoiselle de Sartilly. Mais on ne lui permit pas d'approcher Geneviève. Il
ne put même pas lui adresser deux mots à travers la grille du parloir. La consigne était des plus sévères, et le jeune homme ne parvint pas à fléchir les surveillantes.
— C'est bon, dit Dominica. J'ai une idée : je vais me faire trappistine!
— Toi ! s*écria Rose-Marie.
— Mais oui ! Oh ! ma vocation passera vite ! Le temps d'approcher mademoiselle Geneviève dans ce couvent, de lui expliquer tout, l'innocence de son fiancé, son acquittement, sa constance, et de vous la ramener ici I Ah I j'y arriverai bien ! Vous verrez ça! Donnez-moi les journaux qui rendent compte du procès!
— Brave fille! s'écria Etienne qui renaissait à l'espérance.
Et Dominica fît comme elle avait dit.
Le lendemain, elle était admise au couvent d'Echalar.
Huit jours après, elle en sortait en compagnie d'une novice frêle aux cheveux ras, mais aux prunelles bien lumineuses, qui pleurait de joie en parcourant les rues du village.
C'est dans le salon d'un modeste hôtel d'Echalar que Geneviève retrouva Lazare. Les deux fiancés furent si émus de se revoir qu'ils restèrent quelques secondes sans pouvoir prononcer le moindre mot, leurs mains se joignirent et un soupir monta de leurs lèvres tremblantes. Ils se regardaient, ils pensaient
aux belles heures d'autrefois, au bœuf Martin, à la clairière où ils s'étaient fait des confidences, à la source auprès de laquelle ils s'étaient dit leur amour, puis ils songeaient aux angoisses de toutes sortes qui avaient suivi ces tendres journées ; mais leurs larmes étaient douces et Tespérance les illuminait comme ces gouttes de rosée qui tremblent au soleil levant sur les feuilles des arbres.
— Enfin, nous voici réunis! balbutia Geneviève. Et c'est pour toujours, maintenant! Lazare, c'est bon de souffrir, puisqu'on est si heureux après !... J'ai lu les journaux que vous, aviez donnés àDominica ! J'ai tout appris ! Gomme j'ai été injuste! Me pardonnez-vous?
Rose-Marie intervint alors.
— Moi seule dois demander pardon ici! murmurat-elle en tombant à genoux aux pieds de Geneviève.
Et, cachant son visage dans ses mains, elle sanglota de honte entre les deux fiancés.
La jeune fille se retourna et vit le visage balafré de son ancienne rivale.
— Pardon! reprenait Rose-Marie! Sois généreuse, Geneviève! J'ai été folle pendant trois mois, oubliele 1 Puisque tu as lu les journaux, tu dois tout savoir. Aie pitié de ta pauvre tante qui mourra avec le remords de ce qu'elle a fait! Maintenant que je vous ai réunis, je vais m'éloigner et vous ne me verrez plus... Je serai bien heureuse de vous savoir heureux! Adieu, monsieur Etienne!... Adieu, Ge-
neviève ! Je le jure que ton fiancé ne m'a jamais donné un baiser, même au front... Veux-tu m'embrasser, toi ?
La jeune fllle ne put retenir un soupir de compassion. Elle se pencha vers madame Miralez et Tattira sur son cœur. Toutes deux se serrèrent étroitement, et Ton n'entendit que le bruit de leurs larmes.
La veuve était pâle comme une morte.
— Lazare, dît Geneviève à son fiancé, embrassez Rose-Marie.
A ces paroles, madame Miralez se redressa. Elle vit s'approcher cet homme qu'elle avait aimé si douloureusement, elle sentit ses lèvres qui tremblaient sur sa joue ; elle ferma les yeux, et son âme triste s'épanouit, comme si elle avait reçu, en cette seconde, tout le bonheur des jours à vivre.
Rose-Marie et Dominica prirent ce soir-là le courrier de Pampelune pour retourner à Barcelone, tandis que Lazare et Geneviève prenaient celui d'Irun pour regagner la France.
Trois mois après, Etienne Hontarrède épousa Geneviève de Sartilly. Les noces furent célébrées à Montségur, et, le lendemain de la cérémonie, la mariée alla déposer un bouquet de bruyères sur la fosse du bon Martin.
EMILE COLIN — IMPRIMERIE DE£lAGNY
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