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La Roumanie contemporaine

... La conversation s'était arrêtée; on venait de nous servir le café, et, pendant que Fancien ministre qui me faisait l'honneur de me recevoir arpentait son salon, je levai les yeux sur un étrange portrait. C'était celui d'un homme déjà vieux, aux traits rigides, aux regards ternes, et dont la figure était allongée et comme tirée vers la terre par une barbe démesurément longue. II était revêtu d'une pelisse bordée de fourrure blanche et d'une ceinture de cachemire sous laquelle je distinguais de larges pantalons flottants. Rien d'ailleurs ni dans cette figure ni dan^

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cet accoutrement oriental n'eût mérite de retenir Tattcntion, si ce n'est peut-être le contraste entre la physionomie morne et la splendeur des étoffes. Mais la tête était surmontée du couvre-chef le plus extravagant et le plus formidable que l'étiquette des cours et Timagination des chapeliers aient jamais conçu : un énorme bonnet en forme de ballon mesurant au moins trois pieds de circonférence et recouvert d'une peau d'agneau noir.

Sous l'oppression de cette outre vide et gonflée, la tête semblait misérable, figée dans la préoccupation d'un pesant équilibre.

Mon hôte avait suivi mes regards, et tout en marchant :

— Vous reconnaissez, me dit-il, le kalpak de nos boyars. Lorsque, vers 1828, le général russe entra dans l'église de lassi, il resta effaré devant ces citrouilles noires dont nos boyars étaient coiffés. Il leur envoya l'ordre de se découvrir et, comme ils n'obéissaient pas, le Russe s'élança, tomba à grands coups de poing sur les bonnets de peau tendue, et il en fit un tel massacre que toute l'église s'emplissait de mugissements.

Je ne pus m'empecher de relever les yeux vers le portrait de cet homme queZaltuhin ou Kisselcf avait peut-être si brutalement décoiffé.

— Oui, oui, continua mon hôte, il en était! Et il en a vu bien d'autres, allez ! Un jour, dans

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LE KALPAK 3

cette môme ville de lassi, on annonce un firman de la Sublime Porte; et tous les boyars, conviés au palais, s'empressent de s'y rendre. 11 était vieux, assez lent, et fermait la marche du cortège qui défilait à cheval et au pas entre deux haies de soldats turcs. Les soldats crachèrent sur lui en criant : « Chien de Chrétien ! » Et ces gueux avaient tant craché, lorsqu'il arriva au palais, qu'il fut obligé de se laver des pieds à la tôte... C'était mon grand-père.

Je n'osais plus regarder l'ancêtre, et je ne savais quelle contenance tenir devant cette barbe vénérable que les Turcs Mais mon hôte me tira

d'embarras en éclatant de rire.

— Le pauvre ! fit-il. Obligé de se laver des pieds à la tète ! Et voilà, cher Monsieur, ce qui advenait parfois à nos grands-pères au commencement du siècle passé.

Cette tête de boyar que la dignité creuse et lourde du kalpak immobilisait et semblait offrir sans défense à toutes les humiliations, — cette vraie tête de Turc à l'usage des Turcs, des Russes, des Polonais ou des Hongrois, — ne m'est point sortie de la mémoire ; et c'est toujours elle qui m'apparaît, dès que je rassemble les souvenirs que m'a laissés mon séjour en Roumanie. A peine trois générations nous en séparent; et je revois en môme temps le petit-fils de cet aïeul à la triste

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figure: un des hommes les plus libres d'esprit, les plus audacieux de la Roumanie moderne, culture française et sympathies allemandes, député d'une indépendance ombrageuse, moins à l'aise au pouvoir que dans l'opposition, toujours d'attaque et fonçant sur les ballons gonflés de ses adversaires avec le môme entrain que Kisselef jadis sur les kalpaks de ses pères. Je le revois, planté sous le vieux cadre, la cigarette aux lèvres, le monocle dans l'œil... De ce kalpak à ce monocle, quelle révolution!

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