CHAPITRE II
On a le choix entre deux grands chemins pour pénétrer en Roumanie : on peut remonter la route des invasions par Orsova, les Portes de Fer et le Danube, ou escalader les Carpathes, et, à travers les vallées et les forêts de la Traasylvanie, déboucher dans la verdure de Prédéal. Vous dévorez tout un après-midi les immenses plaines hongroises oi^i l'œil ne découvre guère que des ondulations majestueuses de troupeaux d'oies, — de ma vie je n'ai vu les jars plus arrogants et plus seigneuriaux que dans ce pays-là ! — et, après une nuit fraîche, vous vous réveillez en pleine nature virgilienne. La petite locomotive halette : les branches des arbres fouettent les vitres du wagon. On s'étonne de ne pas entendre dans Tair matinal des flûtes de pâtres. Délicieux réveil ! Les ombres delà nuit ont emporté le féroce tintamarre de la langue magyare. Le latin, le vieux latin populaire des légions trajanes court mi-tete et nu-
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pieds sous les sapins et le long des ruisseaux. On arrive sur la hauteur de Prédéal, terre roumaine, et le train s'en précipite avec une sorte d'allégresse dans la vallée de la Prahova. C'est par là qu'il faut entrer, par ces rocs, ces forets, ces eaux vives, ces pentes herbeuses, par ces Garpathes qui furent si maternelles à la Roumanie, quand la vie de sa plaine dévastée refluait dans leur sein de calcaire et d'ombre.
Aujourd'hui, la Cour et l'aristocratie roumaine y établissent leur résidence d'été. De la villa des Bratiano, qui, derrière la gare de Prédéal, semble marquer la frontière, jusqu'au château royal de Sinaia, sur un espace d'environ cinq lieues, magistrats, ministres et anciens ministres, diplomates, généraux, députés, viennent passer les mois ou les jours torrides sous les ombrages du domaine de la Couronne.
Petite Suisse aux grands hôtels, mais dont les chalets rehaussent leur coquetterie dune pointe orientale. On y trouve des torrents et des concerts de tsiganes, des fabriques et des fermes modèles, des paysans modèles, une école modèle ; des légendes apprivoisées par la Reine dans les hautes forêts entretenues par le Roi ; des attelages admirables; des postillons princiers, ainsi qu'au temps des Hospodars, vêtus de tapisserie des bottes à la tête et plus enrubannés que des arbres
de mai; des jardins et des parcs; le lit capricieux d une rivière oh croissent des saules, et, le soir, sur des ponts éclairés à la lumière électrique, des troupeaux de brebis dont les toisons pressées ont le roulis des vagues. On y trouve un vieux monastère qui ressemble au grand monastère du Sinaï comme une châsse peut ressembler à une cathédrale, un adorable vieux monastère remis à neuf : son toit en saillie, ses fenêtres en encorbellement, et leurs petits vitrages peints ont des lueurs de gros joyaux sous la vigne grimpante. Mais ses moines n'ont point été restaurés : ils sont noirs, ils sont hirsutes, ils datent du Spatar Cantacuzène qui, deux cents ans passés, les consacra, dans cette vallée sauvage, à Notre-Dame, Mère de Dieu. On y trouve aussi le berceau de la dynastie roumaine, qui est un grand château de renaissance allemande. Et l'on y trouve surtout la société la plus aimable du monde, j'oserais presque ajout(îr : la plus française, car ce ne sont que docteurs ou licenciés de l'Université de Paris, ingénieurs diplômés de l'Ecole centrale ou de l'Ecole des mines, officiers élevés à Saint-Gyr, médecins sortis de nos hôpitaux ; et dans les gares, dans les hôtels, dans les salons, sur les routes et les sentiers, c'est en français qu'on parle, c'est en français qu'on rit, et si l'on aime en roumain, du moins c'est en français qu'on flirte.
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A deux pas de la frontière, vous pouvez ainsi surprendre et d'un seul regard embrasser, dans cet ancien refuge d'opprimés qui fut également un repaire de bandits, une pi.^tite Roumanie moderne, fraîche, pimpante, légèrement pittoresque, une Roumanie d'exposition, miniature à demi oflicielle accrochée aux rocs des Carpathes. Première impression : aucun dépaysement, mais le sentiment que tout, sauf la nature et l'hospitalité, respire l'artifice ou l'extrême nouveauté.
Cetfe image d'elle-même que la Roumanie nous offre sur les limites montagneuses de ses avant-postes me frappe par ce qu'elle a de peu roumain. Je n'ignore pas que je suis dans une station d'été; mais cette station, d'oii le chemin de fer en quatre heures descend h Bucarest, n'est pas uniquement réservée aux villégiatures. Les vents de l'hiver qui ferment les hôtels de Sinaia n'empêchent pas les fabriques d'Azuga de marcher et de produire. Les enfants de Busteni continueront de se rendre matin et soir à ce chalet luxueux qu'on a construit pour leur apprendre à lire, et leur instituteur les mènera chaque dimanche h cette église dont l'iconostase peint d'hier flamboie comme un paradis de Byzance.
Dans le jardin de l'église, le petit Amour qui émerge de son bassin ne se sentira pas abandonné quand la neige lui montera jusqu'à la ceinture.
Enfin le château royal n'est pas une simple résidence où la Cour vient se distraire des chaleurs de Bucarest : c'est le Versailles ou le Saint-Cloud de la royauté. Le roi Charles, « de cœur et d'âme avec son peuple, le hâtit en temps de paix comme en temps de guerre il fit de son royaume.»
Or, j'ai parcouru les industries d'Azuga, fabriques de verre, de bière, de draps et de meubles : toutes étaient dirigées par des étrangers et n'avaient en général pour ouvriers que des Hongrois. La manufacture de papier qui gronde à Busteni appartient à un Saxon de la Transylvanie, et les maisons des ouvriers, lourdes et basses, accusent suffisamment le goût d'un architecte germain. En face, sur l'autre rive de la Prahova, un riche propriétaire roumain a installé un élevage de truites, mais il en a confié la gérance à un Autrichien de Salzbourg. Je suis entré dans l'église restaurée du monastère, et j'y ai rencontré un peintre danois qui, depuis plus de deux ans, est occupé à en peindre les fresques. J'ai vu passer des maraîchers, 'et l'on m'a prévenu qu'ils étaient presque tous Serbes et Bulgares. L'hôtel de Busteni est tenu par un Juif; les plus beaux attelages qui sillonnent les routes sont conduits par des cochers russes.
Lorsque j'ai visité le château que le Boi édifia pour attester <( qu'en ce beau pays sa dynastie
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librement élue avait enfoncé des racines profondes», le majordome saxon qui me promenait à travers ce fouillis de magnificences s'arrêtait à chaque instant et me répétait avec une orgueilleuse satisfaction : «C'est du vieil allemand, Monsieur, c'est tout à fait comme cela chez nous ! » Bahuts anciens, hautes cheminées, lambris de chône, gnomes sculptés au bas d'un escalier par un huchierde Munich, boiseries que baigne éternellement le clair-obscur des grands bois, salles de manoir où le jour ne pénètre qu'en se colorant des sombres lueurs de FAllemagne féodale peinte sur les vitraux, et les tours, les tourelles, les pignons qui hérissent ce château, moins château que musée : c'est bien la plus belle arche sainte des souvenirs et des rêves allemands. Mais voici, porte à porte, sous ces toits romantiques, un boudoir Louis XV, une chambre turque où courent des arabesques d'or, une salle de fête mauresque qui éclate comme une explosion de rire lumineux, et, plus haut, dans les étages supérieurs, des chambres pour les dames d'honneur, pas plus grandes que des cabines de vaisseau et si anglaises qu'on se croirait sur un paquebot des Indes. Que de styles, bon Dieu! tous, il est vrai, opprimés par celui de la renaissance germanique. J'y cherche vainement le style roumain. Sauf les sujets empruntés aux ballades nationales du
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poète Alexandri, dont il plut à la Reine d'illustrer sa chambre de musique, rien ne m'y rappelle que je suis sur la terre roumaine. L'immense parc, qui enveloppe ce château d'un incomparable mystère et qui se déroule jusqu'au pied de la montagne, ressemble aux parcs anglais; et quand la princesse, une petite-fille de la reine Victoria, y passe au galop de son cheval, on ne saurait imaginer de décor plus harmonieux à sa beauté. Que la flûte s'échappe de vos doigts, bergers mélancoliques des Carpathes, et laissez chanter Tennyson !
Oserai-je dire que je sens ici trop de vie factice, trop d'exotisme, le souci trop évident d'un passé qui n'est pas celui de cette terre et d'une civilisation qui n'en est pas naturellement sortie? Le commerce et l'industrie aux mains des étrangers, cette résidence d'un riche seigneur allemand qui aurait beaucoup voyagé, ces hôtels cosmopolites, ces quelques reliques d'autrefois effacées sous les enjolivures de leur rajeunissement, cette société aux trois quarts parisienne et, pour le dernier quart, de culture germanique, dont le seul usage roumain, persistant mais délicieux, consiste à vous offrir une cuillerée de confiture accompagnée d'un grand verre d'eau (encore est-ce un usage turc!), ce petit monde enfin, vu de l'extérieur, me donnerait l'idée — certainement fausse — d'un pays
sans traditions, sans héritage, peu capable de se suffire h soi-même, créé de toutes pièces par la volonté de ses hommes politiques.
Mais ce sentiment national, dont les choses ne portent aucune empreinte, je le trouve, et singulièrement fort, dans les personnes qui m'entourent. J'ignore sa profondeur, mais il est là, presque à fleur d'àme. Le paysan que je rencontre parfois, en longue chemise blanche et en ceinture rouge, les jambes emprisonnées dans un pantalon de flanelle plus étroit qu'un caleçon et la tète coiffée, même au soleil, d'un bonnet de fourrure, ce paysan, qui d'un pas résigné chemine derrière ses bœufs, s'il consentait à desserrer ses lèvres, me répondrait sans doute : « Je suis Roumain », avec la même fierté que d'autres ont pu dire : « Je suis gentilhomme. »
Nous avons une vieille servante de la Transylvanie toute menue et toute guillerette et qui sourit par toutes les rides de son fin visage. Elle parle français, hongrois, allemand, peut-être anglais, autant de langues qu'elle servit de maîtres dans sa vie :
— Qu'ètes-vous, lui dis-je, Hongroise, Autrichienne?
— Non pas, je suis Roumaine.
— Mais delà Transylvanie?
— De la Transylvanie, oui; mais Roumaine.
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Elle se moque des politiques et des géographes qui ont trace de grosses lignes noires dans le massif des Carpathes. L'équilibre européen ne lui pèse pas plus que le fichu jaune dont elle se couvre la tête. Les six millions de Magyars ne peuvent rien contre la volonté de cette petite bonne femme qui se dit Roumaine. Certes, ses villages transylvains passent en richesse et en propreté ceux de la Roumanie. Elle n'en voit pas de plus beaux au monde. Mais cela prouve uniquement que les Roumains ont plus d'esprit du côté des Carpathes oij elle est née.
Chez les enfants, le patriotisme s'éveille très tôt, avec l'impétuosité d'un printemps qui aurait couvé sous un long hiver. L'un d'eux, dans une promenade, comme sa mère hésitait à franchir un passage malaisé, lui dit gravement :
— Tu hésites, toi, une Roumaine?
Elle se mit à rire et sauta le pas.
Tout récemment, dans un examen, le professeur de géographie demandait à une fillette de la campagne : « Qu'est-ce qui entoure la Roumanie? » La fillette répondit : « Des ennemis. » Relie définition d'une patrie si chèrement disputée, si miraculeusement conservée, au cours des âges!
Tels enfants, telles mères. Les femmes mettent à porter leur titre de Roumaines autant de fierté que de coquetterie. lime plaisait devoir la femme
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du Premier Ministre vêtue, pour recevoir ses visiteurs, d'un corsage de paysanne dont sa jupe de soie noire relevait encore la grâce et la simplicité, comme si son cœur battait plus à l'aise sous le tissu et les broderies rustiques. Du plus humble au plus haut fonctionnaire, chez presque tous ceux que j'aborde, c'est le môme orgueil du nom roumain, et, dès qu'on touche h leur pays, la même susceptibilité.
Dieu merci, je ne m'étonne point que des gens soient patriotes; mais qu'ils le soient avec cette verdeur de jeunesse et, pour ainsi dire, cette sensibilité farouche, je m'en étonnerais peut-être, si je ne comprenais qu'il entre dans leur amour de la patrie un peu de l'enthousiasme ombrageux d'un premier amour. Ils ont une patrie, et, bien qu'elle soit vieille de dix-sept cents ans, ils ne l'ont que d'hier. Pendant des siècles, ils se disaient Valaques, Moldaves, Grecs, Turcs, Autrichiens, Hongrois, que sais-je ! Seul, le paysan s'appelait Roumain, mais si bas que personne ne l'entendait. En 1854, les Turcs entraient à Bucarest. On criait dans les rues : « Vive le Sultan ! » Les femmes jetaient des fleurs. Et le voyageur témoin de cette ovation ajoutait: « L'heureuse capitale ! Elle a des allégresses pour tout le monde et pour toutes les causes, pour son prince Stirbey et pour ses Révolutionnaires, pour l'empereur Nicolas et pour
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Abdul Medjid, pour les Cosaques et pour les Bachibozouks ! » Mais ces allégresses ne manifestaient que l'inconsciencedes Roumains et leur désemparement, lisse cherchaient eux-mêmes et croyaient un instant s'être trouvés dans l'unanimité de l'acclamation. Aujourd'hui, ils se sont reconnus sur la colonne Trajane. Ils en descendent tous.
Cependant la plupart des grandes familles ne remontent guère au delà du xvu' siècle. Et quel embrouillement de filiations ! Que de sangs mêlés! Si les Golesco, les Kretzulesco, les Brancovano sont de vieille souche roumaine, la Grèce peut revendiquer les Cantacuzène, les Mauvrojeny, les Mourouzy, les Soutzo. J'en vois d'autres de provenance albanaise et surtout d'origine slave. D'ailleurs, quoi de plus mystérieux et de plus troublé que la source même de la nation roumaine? Ce que nous nommons une race n'est souvent qu'une simplification hardie. Nous pétrissons selon nos désirs la cendre des morts. La Roumanie moderne a fait de la colonne Trajane son arbre généalogique. Sa langue toute latine lui en donnait le droit; et l'on n'est point surpris d'entendre, dans les discours officiels, des hommes, dont Tarrièregrand-père vint duFanar, se réclamer de leurs ancêtres romains.
Vous n'avez pas mis le pied en cet Orient de l'Europe que vous êtes enveloppé d'un immense
bruissement de nationalités qui s'éveillent ou se réveillent. A ce moment même oii, chez les anciennes nations, l'idée de Patrie a besoin de trouver des défenseurs, oii des snobs et des égarés fredonnent V Internationale ^o\x des rhéteurs vieillis dans Temphase font le geste d'abaisser les frontières, voici des frontières qui s'élèvent, des tranchées qui se creusent, des agglomérations qui s'organisent, des rivalités nationales qui se hérissent et se fortifient. Des peuples dispersés et presque oubliés ramassent leurs membres épars et se replient sur eux-mêmes. Chacun d'eux s'évertue à reconquérir sa personnalité morale. Les Tchèques, les Croates, les Serbes comme les Bulgares, les Roumains comme les Hongrois, s'agitent dans un frémissement d'orgueil. Et celte science, dont on nous a dit qu'elle préparait je ne sais quel avènement de je ne sais quel humanitarisme, c'est à sa lumière qu'ils exhument leurs traditions et fouillent dans leurs antiquités. C'est elle qui de leurs chroniques fait un champ de bataille où leurs savants se disputent des ancêtres et des héros. Jean Huniade fut-il Hongrois ou Roumain ? L'étude grammaticale devient une arme, la ballade populaire une cocarde, le manuscrit à demi rongé une lettre de noblesse, les ossements qu'on déterreau coin d'un champ des reliques de martyr. On a des larmes pour toutes les souffrances et pour toutes
les morls qui ne furent pas assez pleurées. N'eûton pas d'authentiques aïeux, on s'en créerait et l'on se créerait ainsi des dettes de reconnaissance qui sont les meilleures raisons de vivre. Le peuple ne croit en ses destinées que sur la foi des générations mortes. Il n'édifie son avenir qu'avec des pierres angulaires arrachées aux tombeaux. Le magnifique effort ! Jamais tant de nationalités ne sont sorties plus fraîches de leur léthargie. Jamais le sens de la patrie, idéale ou réelle, n'a été plus conscient et plus affiné. L'homme marche d'un pas plus allègre, s'il peut voir, en retournant la tête, le sillon qu'il continue.
J'aime les Roumains qui, au jeune soleil de leur patrie, reconnaissent dans leur ombre la silhouette des colons de Trajan. Ils prolongent la gloire romaine jusqu'aux Carpathes et jusqu'à la mer Noire ; et telle est la puissance des grands fantômes que je me surprends à comparer les paysans qui passent sous mes fenêtres aux vétérans de César établis dans un petit domaine, tandis que le pope, mon voisin, debout au milieu de son jardin potager, sous sa longue toge noire et sous sa toque d'avocat, me semble haranguer un forum de choux.