‹ La Roumanie contemporaineChapitre 17 sur 28 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

BOUHOUSI

Si vous ouvrez un guide Joanne, vous y lirez : « Bouhousi,gros bourg sans intérêt. » Je ne partage pas l'opinion du guide Joanne. Il est vrai que Bouhousi ne possède point comme Piatra une vieille église bâtie par Etienne le Grand, qu'on y'chercherait vainement un casino, et qu'on n'y découvrirait même pas un hôtel. Mais Bouhousi est la résidence du plus grand rabbin delà Roumanie, d'un des plus grands rabbins du monde, d'un rabbin aussi mystérieux que le Grand Lama du Thibet. Son nom ne figure pas aux registres du Gouvernement. Des légendes courent sur lui. On dit que sa maison est l'Arche Sainte et que le peuple choisi danse autour de ses murs. On prétend qu'il ne sort que dans un magnifique carrosse et que la foule se bouscule sous les pieds de ses chevaux pour attraper un de ses regards. On affirme que, lorsqu'il paraît à lassi, la multitude se précipite à la gare et se dispute la gloire de toucher et

■ .•v>->iîiS^

de baiser le bas de son manteau. On a même vu, — car je ne sais jusqu'où va l'imagination populaire, — un de ses fid(Mes acheter un franc la pièce de deux sous, souvenir sacré, que le grand prêtre venait de donner à un commissionnaire. Et l'on ajoute que ce commissionnaire en eut pendant quelque temps l'esprit dérangé.

Si je n'accueille ces bruits qu'avec la plus extrême reserve, l'existence du fabuleux pontife ne laisse pas de piquer ma curiosité. Bouhousi est à une heure environ de Piatra et, le dimanche matin, j'y arrivai en compagnie de mon hôte le sous-préfet de Piatra.

En face de la gare, s'élève une fabrique de draps roumains, « la Première », comme le disent de grosses lettres noires peintes à son fronton. On m'avertit que cette fabrique, fondée par un Roumain, avait été rachetée par une compagnie anonyme de Juifs et d'Allemands.

La gare était bondée de vieux Juifs en papillotes, une calotte noire sous le chapeau, les poches de la lévite gonflées et étranglées d'une ceinture de soie noire. La pluie de la nuit avait crotté leurs bas blancs et leurs souliers éculés. Ils portaient des parapluies qui ressemblaient à des tromblons. Dans l'allée de chênes qui monte au bourg nous en croisâmes beaucoup d'autres. La foire du dimanche ne justifiait point une telle

BOUFIOUSI 173

affluence. Mais nous apprîmes à la mairie que, la veille au soir, le rabbin avait célébré Tanniversaire de la mort de son père et que les Juifs y étaient venus jusque de la Galicie.

J'envoyai solliciter du rabbin la faveur d'une audience ; et pendant que nous attendions sa réponse, je m'entretins avec le maire qui administre à Bouhousi dix-sept cent cinquante-sept Roumains, dix-sept cent trente et un Juifs, et cent vingt-trois Autrichiens ou Allemands, ces derniers employés et ouvriers à la fabrique, tous catholiques. Ajoutez trois Arméniens, et vous aurez la population de ce bourg aussi hétérogène que pacifique. Le grand rabbin, Israël Friedmann, nous manda qu'il était prêt à nous recevoir, mais, dans le cas où la langue allemande ne nous serait pas familière, il nous priait de nous faire accompagner d'un interprète, car il ignorait le français, et, s'il comprenait le roumain, il ne le parlait pas.

Hier à Piatra, sur une hauteur qui dominait la ville, on me disait : « Là oii vous ne voyez pas d'arbres, ce sont les quartiers juifs. » Cette différence est encore plus marquée dans les bourgs. Le Juif ne cultive autour de sa maison ni fleurs ni plantes. L'arbuste y dépérit, l'herbe s'y fane. Son esprit abstrait, que l'éducation talmudique enfonce dans la sécheresse, semble préférer aux jardins ombragés les cours aussi nues que des

.//^i^ii^

tables d'abaque. Leur absence de verdure donne aux bourgs juifs un aspect misérable que n'a pas le plus pauvre hameau roumain. Et Bouhousi n'est qu'un assemblage d'échoppes, dont la crasse efface le peinturage, et de boutiques larges et basses, pareilles à des déballages de pacotille sous des arcades délabrées. Nous traversons une ruelle d'auvents enguirlandés d'oignons et des rangées de tables saignantes où les bouchers juifs ont un air de sacrificateurs; et voici tout à coup une maison seigneuriale, badigeonnée de rose, avec ses deux ailes, sa cour et son enclos de murailles.

Sur le perron de l'aile droite, c'était un grouillement de cafetans noirs, de papillotes, de barbes grises et de barbes blondes, de grosses bottes, de dos courbés et d'yeux inquiets. Devant l'aile gauche, se promenaient à l'écart deux jeunes dames de forte prestance, enrobe bleue traînante, les poignets cerclés d'or, de l'or aux oreilles, de l'or au cou, une mantille sur les cheveux : les filles du rabbin. La porte du milieu nous fut ouverte; nous aperçûmes une enfilade de salons, et l'on nous introduisit dans un riche cabinet de travail. Le grand-prêtre s'avança vers nous.

Il était gros, le cou large, le visage d'une majesté replète. Sa main molle, sa soutane en soie, ses papillotes ramenées derrière ses oreilles, son collier de barbe lisse, ses yeux humides et bleus,

BOUHOUSI 17b

ses lèvres charnues d'où glissait un sourire qui ne les plissait pas, toute sa personne était comme baignée (i*une onction luisante et douce. Je m'excusai de l'importuner, mais il comprendrait sans doute qu'un étranger ne pouvait passer à Bouhousi sans désirer voir un homme dont la réputation était si étendue. Il me répondit :

— En effet, je suis un descendant du Roi David. 11 nous pria d'accepter un verre de vin qu'il

nous versa lui-même d'une aiguière d'argent, et, prenant dans un plateau trois gâteaux secs, il les plaça devant chacun de nous. Je m'étonnai qu'un rejeton de cette souche royale se fût enraciné dans un aussi médiocre bourg. Mais il me répondit qu'il y était né et ne voulait pas le quitter, que d'ailleurs, sauf peut-être un rabbin de Russie et deux qui vivaient en Autriche, nul n'exerçait une puissance comparable à la sienne. Et, pendant que l'interprète nous traduisait ces choses, il classait négligemment sur son bureau des bons de poste, de façon à les mettre en évidence. Bons de dix francs, de cinq francs, de trois francs venus de Russie, d'Allemagne, de partout. Un domestique lui apporta son courrier.

— Vous voyez, me dit-il, quelle correspondance !

Et il me fit passer sous les yeux des lettres de France, d'Angleterre, d'Autriche, d'Amérique, la

plupart d'entre elles portant leur timbre enguisede cachet. Ses regards coulaient sur mon compagnon avec une douceur attentive, et je sentais dans cette petite comédie encore plus de politique que de vanité. 11 n'était pas fâché d'étaler, d'exagérer même son empire devant un fonctionnaire du Gouvernement roumain. Puis il me parla de son père, disparu depuis sept ans, et qui, adoré de son vivant, continuait de l'être dans la mort.

— Mon père a beaucoup écrit; moi, je n'écris pas, mais mon fils écrira un jour.

J'admirai le souci de laisser reposer, pendant une génération, le génie producteur de la famille. Et il rit, d'un rire un peu sourd. Enfin il aborda la question Israélite, et s'espaça longuement sur la misère des Juifs galiciens qui l'avait douloureusement ému dans son dernier voyage, alors que les Juifs autrichiens étaient les plus fortunés des hommes. Quant aux Juifs roumains, ils auraient peut-être mauvaise grâce de trop se plaindre; mais ils émigraient...

— Oh ! interrompit mon compagnon, ils n'émigrent guère!

— Ils émigrent et surtout ils veulent émigrer, reprit le rabbin. S'ils ne sont pas persécutés, ils craignent la persécution. Que faire? Je tâche de les en dissuader; je n'y épargne ni ma peine ni moa argent...

BOtlHOtSl 177

Et tout cela était supérieurement joué. Sans aucun doute il s'amusait de cette étrange situation des Roumains, qui sont partagés entre la peur de voir leurs Juifs se multiplier et Tappréhension de les voir partir. Il leur souvient encore que, Fan passé, ils furent obligés de rapatrier à leurs frais des émigrants, qui, arrivés en Autriche, n'avaient plus le moyen de poursuivre leur route. Et chaque fois que deux cents Juifs leur montrent les talons, deux millions de voix les traitent d'Amalécites.

Quand nous prîmes congé du descendant de David, il nous invita à visiter sa synagogue, toute Taile droite de sa maison. Elle était très simple ; mais dans son oratoire, qui y attenait, une petite arche d'alliance, voilée d'argent, reposait sur un autel de chêne devant un prie-Dieu; et, au-dessus, un tableau représentait Jérusalem : des remparts tomate dans un bouquet d'épinards.

La maison de ce rabbin fait de Bouhousi une sorte d'archevêché juif, où la communauté des lidèles a gardé toute sa force et sa merveilleuse organisation. Son premier caractère est la discipline, Tobéissance absolue aux ordres de ses chefs, une obéissance comme on n'en trouve que dans les sociétés théocratiques. Du plus pauvre au plus riche, tous les fronts s'inclinent sous un pouvoir armé de l'anathème. La communauté tient dans ses mains la fortune de chacun de ses membres. Que le

herem ou malédiction soit lance, elle peut l'anéantir. Le Juif excommunié serait un homme chassé de son îlot sur une épave. Personne ne hronche : les impôts sont perçus avec une inflexible rigueur, et les secours aux mallieureux si exactement distribués que le maire de Bouhousi m'en exprimait son admiration.

Disciplinés et religieux, et disciplinés parce qu'ils sont religieux, les Juifs s'opiniâtrent ici dans la plus rigide observance du Talmud. L'instituteur qui dirige leur école de garçons, un jeune Israélite de lassi, très intelligent et très ouvert, me confiait sa surprise quand, à Bouhousi, il avait vu ses vieux coreligionnaires lire leur livre sacré à la clarté de la nouvelle lune et danser et prier ainsi qu'au temps oij Titus s'acheminait vers Jérusalem. Bien que la majorité soit née dans le pays, ils parlent moins le roumain qu'un jargon judéo-germanique. Dans leurs écoles de garçons et dans leurs écoles de filles, -— que subventionne l'Alliance Israélite de Paris, — on étudie l'allemand, le roumain, l'hébreu : l'hébreu, deux heures par jour. Le soir, les enfants, dont l'éducation est sévère, continuent leurs leçons hébraïques pendant trois heures avec leurs parents et les reprennent avant d'aller en classe.

Un attachement aussi étroit à ses traditions ne prouve pas qu'on vive uniquement dans le passé.

BOUHOUSl 179

Lé Juif porte en lui un immense espoir. Prenez garde que cet homme d'une obséquiosité si déplaisante et qui vous paraît halluciné par une pièce d'argent est un plus grand idéaliste que vous. Notre patrie ànous, c'est notre maison, notre village, notre province, tout le pays de douleur et de joie que depuis des siècles nos joies et nos douleurs ont ensemencé. Notre patrie a des villes, des champs, des bois, des fleuves, de petites herbes odorantes. Nous sommes de pauvres êtres qui tenons à la forme de nos collines. Nulle part l'alouette ne chante comme chez moi! Et si, exilés sur une terre lointaine, nous nous y recréons une patrie, c'est encore sur la figure des choses que se modèle notre amour. Mais le Juif n'a pas même besoin d'une motte de glèbe pour s'imaginer sa patrie. Il la conçoit en esprit pur. Il la bâtit avec le temps et l'espace. D'autres peuples ont été dispersés sur la face du monde : lui seul n'a pa^ été dissous. Son nationalisme, farouche et intangible, Ta sauvé de la dissolution. II doit de vivre encore à cette patrie idéale dont sa tête est la citadelle.

Quoi ! m'objectera-t-on, vous n'avez donc pas regardé les Juifs moldaves? Comment concilier tant de grandeur et tant de bassesse ? Sans comp* ter qu'une longue insécurité dégrade forcément la personne humaine, je pourrais répondre que l'Oriental n'a pas de la dignité la même idée que

nous. Pour lui, la mendicité n'est pas une déchéance. Mais, Roumains et voyageurs, ils croient peindre les Juifs en deux mots : servilcs et cupides. Or, sous sa servilité apparente et entachée d'une inconsciente ignominie, le Juif me paraît un des êtres les plus orgueilleux et les plus libres du monde. Je parcours Bouhousi, et je n'y vois qu'échoppes de tailleurs, de cordonniers, de merciers, d'épiciers, de fruitiers. Ici comme partout, la multiplicité des petits commerces me confond. Chacun, dans cette communauté, veut être son maître. Les gens peuvent s'y entr'aider, mais, en dehors des obligations hiérarchiques, ils y conservent jalousement leur indépendance.

J'entre dans une des plus misérables boutiques. Un plat de farine, trois savons, six œufs, des gousses d'ail et deux poulets qui se débattent dans un coin: voilà tout le fonds de commerce. La femme, une grande femme au profil dédaigneux et fin, et qui est enceinte de son quatrième enfant, assise sur un tas de hardes, ravaude des bas. L'homme est au champ de foire. L'arrière-boutique sert de chambre : une malle, des lits défaits et, au milieu, une grosse paire de bottes crottées, fatiguées, affaissées sur elles-mêmes, avachies. Elles m'en disaient long, ces bottes! Elles étaient sorties de bonne heure, avant le jour; elles avaient couru dans la boue des chemins de traverse, loin, bien

BODHOUSI 181

loin; elles avaient guetté le paysan et la paysanne qui s'en venaient au marché avec leur panier (l'œufs, leurs légumes et leurs volailles. Et elles s'étaient faites très humbles, de pauvres petites bottes aimables, officieuses, pleines d'attention pour les sandales campagnardes et désireuses de leur épargner les mares et les fondrières qui les séparaient du bourg. L'eau tombait h verse. Le paysan s'était laissé convaincre et débarrasser pour un prix modique. Et les bottes avaient repris leurs grandes enjambées afin d'arriver au marché de Bouhousi les premières de toutes les bottes qui couraient dans le crépuscule du matin. Accuserezvous de paresse leur propriétaire ? Cependant vous lui donneriez des gerbes à lier que, deux heures après, il tirerait ses grègues. C'est que le Juit préfère la soif et la faim au labeur machinal sans initiative et sans cet aléa qui en décuple l'intérêt. 11 est soutenu dans sa misère et au-dessus de sa misère par son insatiable ambition. Incapable de se plier à la condition du domestique, de Touvrier rural ou du manœuvre, il n'accepte pas d'être celui qui travaille sous les ordres de tous, mais celui qui collabore ou commande. Vous ne le trouverez presque jamais au dernier échelon des subordinations sociales. Il ne commence de vivre qu'à l'avant-dernier.

On dit qu'il aime l'argent. Cette avarice, il la par-

lage avec bon nombre d'honnôtes chrétiens. De tous les épiciers de Bouhousi, im seul est Roumain : c'est contre lui que les paysans élèvent le plus de griefs et de doléances. Certes le Juif a pour le gain une âpreté formidable. Mais je ne connais que les associations ouvrières, abominablement exploitées par leurs agitateurs bourgeois, oii l'on rencontre autant de générosité que dans les communautés juives. Chaque fois que la cause d'Israël réclame des subsides, iln'y a pas d'humble Juif, dans le plus humble bourg moldave, qui essaie de se dérober à la contribution de guerre. L'argent n'est à leurs yeux qu'un des moyens d'atteindre cette domination dont ils sont si étrangement passionnés. Toute la vie juive gravite autour du môme objet qui est de conquérir, non pas le plus d'argent, mais le plus d'influence possible. Un rôve d'impérialisme couve sous des fronts qui nous semblent rampants. Nous ne saurions nous dissimuler que nous dépendons plus de notre cordonnier qu'il ne dépend de nous, et de notre tailleur, et de notre chapelier, et de notre boucher. Le Juif, en s'emparant de ces petits métiers, se rend maître de toute la personne du Roumain, des pieds à la tête, y compris l'estomac. Mais ce n'est qu'une première étape. Si, dans un pays et surtout un pays agricole, je parviens à me faufiler entre le producteur et le consommateur, et que, par mon

BOUHOUSl 183

ingéniosité et ma promptitude, je facilite leurs transactions, ma puissance grandit. J'aurai bientôt h ma merci ceux qui travaillent et ceux qui jouissent. Les risques seront peut-être pour moi: je ne les crains pas, et la séduisante idée de mon importance me console de vos affronts. L'homme, qui se réveille à trois heures du matin et qui fait des lieues sous la pluie pour acheter aux paysans des œufs et des poulets qu'il revendra au marché, assaisonne son mince profit d'un plaisir de conquête. L'aubergiste, qui prévoit et prévient tous les besoins de son village, y respire obscurément (les fumets de royauté. Quand les autorités le menacent d'expulsion, les paysannes intercèdent en sa faveur : « Si vous nous l'enleviez, nous serions obligées d'aller nous-mêmes quérir à la ville une pelote de fil ou un mètre de cotonnade. Laisseznous notre Juif. »

Je me suis promené sur le champ de foire de Bouhousi : il était morne. Le costume national diparaît plus vite là où le Juif colporte les étoffes allemandes. Les paysans, au doux visage et aux longs cheveux, les épaules opprimées par leur lourd manteau brun que l'averse avait encore alourdi, des femmes, les pieds nus dans la boue, attendaient aussi résignés que leurs bêtes. Au milieux d'eux, circulaient, le gourdin à la main, des Juifs de Bacau. De temps en temps une bête

était détachée do son piquet et conduite au barrage. Le Juif remmenait, et le paysan, qui avait touché la somme, se dirigeait vers Tauberge où d'autres Juifs lui versaient à boire. On se sentait enveloppé d'une marée d'hommes irrésistibles qui obéissent à la même consigne, mais dont chacun aspire à se former une petite province au sein de l'empire universel. Ils sont patients, tenaces, sans délicatesse, mais non sans force morale, aussi étroitement unis dans les intérêts généraux que profondément ancrés dans leurs intérêts particuliers. Les vertus qui pâlissent autour d'eux gardent encore à leur foyer une verdeur primitive : la piété, le respect des traditions, le culte des ancêtres, Tamour de la famille qui a chez eux la puissance d'un instinct dynastique. Je les admire. Pour comprendre leur valeur, il suffit de les comparer aux déplorables Arméniens, l'espèce de maquignons d'affaires la plus honnie peut-être dans rOrient de l'Europe. L'Arménien cultive, trafique, brocante, s'enrichit; sa fortune s'enfle à la surface de la terre, y crève et n'y fait, hélas! qu'une tache de sang. Le Juif est un des plus extraordinaires ferments de l'humanité. Là oi^i il s'établit, le sol même entre en effervescence. Que sera la Moldavie dans cinquante ans, dans un siècle, dans deux siècles? Il faut jeter un taled sur la face de l'avenir! Le Roumain ne périt pas, dit le proverbe :

Bounousi 18b

le Juif non plus. Deux races d'hommes, après des souffrances et des persécutions sans nombre, se rencontrent sur les champs de foire moldaves. Pourquoi ce spectacle m'éprouve-t-il jusqu'à l'angoisse?

Mais qu'importent mes sentiments? Qui se soucie des chimères qu'un voyageur peut se forger en traversant un marché de bestiaux dans un bourg moldave? On aimerait mieux savoir si, oui ou non, le rabbin légendaire y roule carrosse. Je n'ai point vu de carrosse, mais, comme nous nous rendions à la gare, nous fûmes dépassés par une calèche oîi ses filles reconduisaient leurs hôtes.

Quant à son ascendant sur ses ouailles, je n'en citerai qu'un seul exemple qu'un aimable compagnon me racontait dans le train.

Il y a quelques années, le rabbin tomba gravement malade. On appela un médecin de lassi, un jeune Roumain, très peu connu, sans clientèle ; et celui qui me parlait ignorait la raison de ce choix. Notre docteur bénit l'aubaine, accourut, s'installa huit jours au chevet de l'illustre malade et le guérit. Le huitième jour, le rabbin lui exprima sa gratitude et lui glissa dans la main un billet de cent francs. Le premier mouvement du docteur, qui estimait ses soins à un plus haut prix, fut de lui jeter ce billet à la tête; son second mouvement fut de le garder, l'état de ses finances

ne lui permettant pas des gestes aussi désintéressés. Mais, par bonheur, il en eut un troisième : il rendit au rabbin son billet de banque et l'assura qu'il ne voulait d'autre paiement que l'honneur de sa guérison, sa reconnaissance et sa protection. Le rabbin reprit son argent, retint encore une journée cet homme admirable, l'accabla de caresses et lui protesta son dévouement. Le médecin . retourne à lassi, assez désappointé et regrettant, si maigre que fût la proie, de l'avoir lâchée pour l'ombre. Un après-midi qu'il rentrait chez lui à l'heure de sa consultation, sans se presser, car il avait accoutumé de n'attendre personne, il trouva son escalier plein, son antichambre pleine : du haut en bas de sa maison, ce n'était que Juifs cacochymes, asthmatiques, toussant et claquant la fièvre. « tout-puissant Rabbin! » s'écria-t-il en lui-même. Il avait compris qu'un mot d'ordre avait passé dans les synagogues et que sa fortune était faite.

CHxVPITRE VIII

Huit heures de chemin de fer, quatre heures de voiture, et nous touchons au nord de la Moldavie. Nous sommes entrés dans le grand désert des labours, et nous vivons au milieu de ce désert, en pleine oasis. Faut-il choisir entre les trésors d'un roi d'Asie et trois mille hectares de glèbe bien noire et bien luisante? J'opte pour la terre. Toute destinée me paraît médiocre, qui n'enfonce pas dans la graisse des sillons.

Notre hôte, M. Vasesco, ancien élève de Fontainebleau, officier démissionnaire et député, s'est consacré à l'agriculture. Il nous a reçus, comme des amis au milieu de ses amis, dans sa belle vieille maison roumaine si spacieuse, où sa mère et ses filles donnent à l'hospitalité moldave une grâce inoubliable. Je suis émerveillé de son parc, de ses vergers, de ses jardins, de la solitude qui enclôt cette île de feuillage, — et plus encore du bien qu^il fait autour de lui. Quand le proprié-

taire roumain consent à résider sur ses terres, surtout quand il a rintelligence et la libéralité de M. Vasesco, il ramène aux villages de ses paysans la verdure et l'amour de la vie. Pénétrez sous le chaume des maisonnettes de Cotusca, de ces maisonnettes dont les murs de torchis à la teinte bleuâtre sourient dans le fouillis des maïs : la ménagère y suspend aux poutres du plafond des bouquets de feuilles odorantes.

Ce pays dégage un charme puissant. Si loin que s'étendent les regards, et pendant des lieues et des lieues, ce ne sont que des mamelons et d'immenses ondulations sans arbre et sans ombre. La terre n'égare pas une parcelle de sa sève en beautés inutiles. Sa tâche est de pousser du blé, du maïs, de l'orge, toutes les céréales : elle accomplit sa tâche avec une sorte d'ivresse concentrée et de sombre joie. Elle ne se désaltère pas aux eaux des rivières et des lacs. Sa sobriété se contente des averses. «Aide-toi, le ciel t'aidera. » Elle est riche : deux mois de sécheresse n'ont pas encore pâli et desséché ses mettes noires, grasses et fumantes. Elle a le sauvage aspect des déserts qui produisent de l'or. Ses vallonnements et ses mornes impriment à son labeur je ne sais quoi de tourmenté. Elle ne gémit pas; elle ne bruit pas. De loin en loin elle ouvre vers le ciel l'œil vitreux et glauque d'un petit

étang. Et parfois son silence tient du recueillement. Vous y entendriez germer le grain de blé. Les moutons à la queue-leu-leu, presque immobiles, broutent le long des pentes, la tête sous l'arrière-train de celui qui les précède, afin d'y trouver un peu d'ombre. Çà et là, des vols de corbeaux s'abattent, et les sillons frissonnent au passage des cailles. Un héron regarde sur Teau d'une mare le reilet d'une émigration de cigognes. Et dans le lointain des chevaux galopent en liberté.

Mais souvent de grands bo3ufs cheminent, cinquante, soixante, quatre-vingts bœufs à robe blanche, qui s'en vont d'un domaine h l'autre, traînant les machines. Le matin, je les voyais partir. La splendeur du soleil voguait sur leur dos et leurs lianes immaculés. Leur caravane sacerdotale fendait lentement les champs hérissés de verdure et d'or. Ils avaient l'air d'une procession de flamines en route pour un sacrifice aux dieux de la terre. Et le soir, à l'heure où les couleurs se fondent en nuances et la magnificence des moissons en douceur, ils rentraient du même pas grave, toujours en harmonie avec les choses. Ils s'agenouillaient alors dans un pré, pareils a des bêtes de marbre, tandis que leurs petits bouviers, des enfants criards, barbouillés de terre et de poussière, aussi sales que des ramoneurs,

mais qui, mieux que les liommes, savent conduire ces colosses, venaient rôder autour de la marmite où, sur un feu de paille, cuisait la niamaliga des moissonneurs. Un adolescent, armé de deux bcUons, y barattait la farine de maïs, et, lorsqu'elle formait une solide pâte jaune, les gens, pour se la partager, la coupaient au moyen d'une ficelle. Les machines achevaient de gronder : on mettait en sac les derniers grains des dernières gerbes; et déjà l'herbe tendre du blé naissant recouvrait les pentes voisines. Les lueurs du jour s'attardaient dans la pâleur rousse des maïs encore debout. Quelle envergure avait la nuit en ces vastes étendues !

Si par hasard, du fond d'un village moldave, vous entendiez à la belle étoile des coups de fusil, ce pourrait être un chasseur de loups, car les loups n'infestent pas le pays seulement en hiver. Leurs femelles mettent bas dans les avoines, dans les maïs, et souvent aussi dans les ronces des terres dormantes. L'an dernier, une paysanne, qui était venue battre le blé, avait déposé son petit enfant derrière elle, sur la lisière d'un champ de maïs : une louve s'approcha et dévora la tête de l'enfant.

On vous racontera des histoires sinistres; on vous en racontera aussi de plaisantes, comme celle de ce chasseur qui, embusqué dans un arbre,

aperçut tout à coup six paires d'yeux luisants braqués sur lui. Il en éprouva une telle émotion qu'il perdit l'équilibre et tomba au milieu des loups, lesquels eurent encore plus peur et détalèrent.

Mais si ces coups de fusil que vous entendez sont accompagnés de longs appels, ce n'est pas un loup qu'on tue, c'est une fille qu'on vole. La tradition n'admet pas qu'une jeune fille suive un homme de son plein gré, et la cérémonie des fiançailles n'est qu'un rapt simulé. L'amant a réuni une douzaine des plus joyeux compagnons du village. Tous, en habits de fête, se glissent silencieusement vers la maison de la belle; et, la, les fusils éclatent, des clameurs d'assaut retentissent. On force la porte qui se laisse forcer, on écarte les parents qui se laissent écarter, on s'empare delà jeune fille qui feint la résistance, et on la dépose dans une charrette attelée de solides chevaux qui emportent les deux fiancés à travers les moissons et la nuit. Les parents, fussent-ils même opposés à ce mariage, se consolent en pensant que leur fille obéit à la destinée. Et, comme les camarades du ravisseur sont restés dans la maison envahie et que la pauvreté du Moldave ne Tempôche point d'être hospitalier, la mère étend sur la table sa plus belle nappe brodée, le père va quérir ses dernières bouteilles de vin, et les

jeunes gens mangent, boivent et chantent jusqu'au petit jour la victoire de leur ami. Jamais fille volée n'est rendue. Un mois après l'enlèvement, le jeune homme vient donner aux parents des nouvelles de leur fille et fixer avec eux la date du mariage. Mais d'ordinaire on attend pour aller à l'église la naissance de Fenfant, car le mariage coûte cher : il faut payer les popes et les chantres. Heureusement les invités sont généreux : l'un fait présent d'une mesure d'orge et de froment, Tautre d'un mouton, l'autre d'un jeune veau; parfois môme, quelque parent riche amène un bœuf qui n'a pas encore porté le joug. Et c'est alors que l'épousée ceint sa tête du bandeau des matrones qu'elle ne quittera qu'à la mort : le soleil ne doit plus baiser les cheveux d'une femme mariée.

Que de vieux usages se conservent sous la poussière de ces routes ! Ce sont à peu près les mômes qu'en Valachie, mais ici la tristesse qui les enveloppe les rend encore plus touchants. J'aime, dans les cimetières, ces longues branches plantées sur les tombes de ceux qui moururent avant d'être mariés, ces branches bientôt flétries, que, jeunes époux, ils eussent portées à la main le jour de leur mariage, et dont la mort ombrage parcimonieusement leur couche solitaire. Et j'aime ces puits creusés dans les champs pour le repos d'une âme. Là où le passant se rafraîchit, c'est la mé-

moire d'un père, d'une mère, que la piété filiale honore. Dieu veuille que cette eau des morts soit douce aux vivants!

L'eau du Pruth ne le fut pas. Nous avons été jusqu'à la frontière russe. Cette petite rivière du Pruth, la plus fantasque des rivières, coulait, calme et bleue, devant son rideau de peupliers. On eût dit à la voir un sage cours d'eau qui n'a d'autre souci que de rouler un peu d'azur entre les maïs roumains et les vignobles de la Bessarabie. Mais, au printemps, elle s'enfle et se répand à travers les champs avec toute la folie d'une imagination slave. Point d'année oli cette capricieuse ne change de lit. Elle laisse derrière elle des lambeaux de grève blanche qui scintillent au soleil comme des parures abandonnées. Les sauterelles la traversent en été ; en hiver, les loups. Le paysan roumain la redoute à l'égal d'un fleuve des enfers. Il la voudrait si large que le rivage n'y pût apercevoir le rivage, ni la voix entendre la voix, ni les yeux rencontrer les yeux, si large que les sauterelles, les choléras, les armées ennemies, tout ce qui menace de la franchir se noyât, s'abîmât dans ses eaux troubles. « Ah, Pruth, rivière maudite! » Et cependant cette Bessarabie, dont nous distinguons les villages et les églises, est habitée par d'anciens Roumains. Mais le paysan se rappelle les invasions russes. Il maudit le Pruth

de n'avoir pas su le protéger. Il lui attribue un pouvoir de génie malfaisant. Et sur celte terre découverte, que sa richesse semble étaler comme une proie facile, ne vous étonnez pas qu'il ne soit pas encore revenu de ses anciennes terreurs, et qu'il se sente, même aujourd'hui, exposé, sans défense, à des forces cruelles.

D'ailleurs pour qui travaille cette terre? Est-ce pour le paysan que les champs jaunissent? 11 est pauvre : ses hameaux ne bordent pas les routes ; ce sont des mendiants, honteux de leur misère, et qui n'osent pas s'approcher du grand chemin. Ils se tapissent dans l'entre-deux des mamelons. Les murs aveugles penchent, leurs clôtures chancellent, les arbustesde leurs jardinets rabougris, poudreux, laissent pendre un feuillage aussi gris et déchiqueté que des toiles d'araignée. La mare voisine les envahit d'une odeur de vase. On jurerait des paillotes de nègres, si les enfants, seuls êtres qu'on y voie et qui se roulent en chemise dans la poussière, n'avaient les cheveux d'un blond pâle.

Nulle part je ne retrouve la dignité naturelle aux paysans Valaques. Le Moldave, même heureux, a des façons plus humbles. Il vous traite d'Altesse. 11 garde la courbature de Tancien servage. M. Vasesco me vantait son intelligence, sa remarquable aptitude à comprendre les ma-

chines agricoles les plus compliquées. Mais ces machines ne lui appartiennent pas ; sa charrue n'est pas à lui ; il ne possède rien de son outillage. Si la terre est mieux cultivée qu'en Valachie, parce que le propriétaire, de qui tout dépend, y introduit les nouveaux procédés de culture, le paysan, simple journalier, y demeure dans un état de sujétion, dont ses frères du Danube et de l'Olténie commencent à sortir. Je ne sais ce que vaut le métayage au point de vue purement agricole, mais il me paraît offrir des avantages moraux : il forme des hommes; il développe l'initiative et l'indépendance. J'ai lu un rapport que le comte .uterive, secrétaire de Tancien hospodar Mavrocordato, rédigea en 1787 sur la Moldavie et présenta au nouvel hospodar Ypsilanti. C'est à peine si je retoucherais la peinture qu'il y fait des paysans moldaves, ou plutôt je ne la retoucherais que pour en affaiblir l'expression de hardiesse et de gaîté. Tout ce qu'il'dit de leur indolence et de leur misère n'a guère vieilli. Leur condition politique s'est plus modifiée que leur condition sociale et que leur âme. Us restent toujours ceux dont on pourrait écrire : « S'ils arrosaient la terre de leurs sueurs, ils auraient plus d'aisance ; mais cette aisance serait une caution qu'ils donneraient il leurs maîtres. » C'est peut-être le spectacle le plus pénible de la Moldavie que cette pauvreté

des paysans, au milieu de l'abondance des moissons. Lorsque je les vis, ils portaient sur leurs traits tirés les deux semaines de jeilne qui avaient précédé FAssomption et promenaient nonchalamment dans la richesse des blés leurs figures de carême.

Non, ce n'est point pour eux que travaille la terre. Mais pour qui? Si l'on s'en rapporte à l'impôt foncier, la valeur des propriétés exploitées par les Roumains du district de Dorohoi s'élève, dans les communes urbaines, à trois millions de francs; la valeur des propriétés exploitées par les Juifs, à sept millions. Au district limitrophe de Botosani, les Roumains en conservent à peu près treize millions, mais les Juifs en ont acquis quatorze. Il est juste de dire que ce sont les deux districts les plus aliénés de la Moldavie puisque, d'après les dernières statistiques, les Juifs ne possèdent que trente et un pour cent de la propriété foncière des communes urbaines. Seulement, la plupart des communes rurales sont tombées en leur pouvoir, car les plus beaux domaines moldaves sont administrés par des fermiers juifs.

Leurs propriétaires ont oublié que la fortune crée des devoirs, et que la grande propriété ne se comprend vraiment que si l'homme qui en dispose assume la charge des hommes qui y vivent. Mais il est plus agréable de courtiser l'intrigue

parlementaire à Bucarest que de s'occuper de ses terres et de ses paysans. La politique exerce la même attirance sur ces opulents terriens que jadis la cour de Versailles sur les seigneurs de la province. Et, comriie ces derniers perdaient leurraison d'être en s'aflranchissant de leurs anciennes obligations féodales, ceux-ci perdent au moins toute raison de se plaindre en abandonnant leur domaine aux soins d'un étranger. Cependant ils se plaignent. Le soir, dans la fumée des cigares, ils s'entretiennent des méfaits du Juif, de son avarice, de son ingéniosité à pressurer le paysan. J'ai peine à comprendre cet antisémitisme. Si le Juif empoisonne et abrutit vos paysans, que penserai-je de vous qui les lui livrez? Les cent ou deux cent mille francs, dont il vous achète par an votre autorité, devraient vous fermer la bouche. Quel est le plus avare, du Juif qui travaille ou de celui qui bénéficie paresseusement sur le travail du Juif? Le paysan ne s'y trompe pas, lui. On m'a cité Texemple de paysans moldaves qui, apprenant que leur propriétaire voulait affermer ses propriétés, étaient venus le supplier de ne pas les laisser devenir la proie des Juifs. J'ignore ce qu'a fait le propriétaire; mais, ce que je sais bien, c'est que le paysan, avec son bon sens que la misère n'arrive pas à obscurcir, accuse moins 1 âpreté du fermier que l'insouciance de son

maître. Les Juifs ne détiennent pas seulement les deux tiers des maisons de commerce, les trois quarts des entreprises industrielles, la plus grande partie des exploitations forestières, presque tous les capitaux : ils ont aussi capté l'esprit du paysan et, sinon sa confiance, du moins sa soumission. « Nous sommes tes vrais maîtres, lui disent les gros Israélites : vois notre or. — Nous sommes tes vrais amis, lui disent les pauvres Juifs : vois nos haillons. »

M. Vasesco a pour voisin un ancien et futur ministre, propriétaire de trois mille cinq cents hectares, un homme très fin et en môme temps assez énergique. Il réalise autour de lui de petites réformes dont ses paysans sont les premiers à profiter. Dans cette contrée oii jadis, avant que les Hongrois fussent devenus intraitables, l'élevage était une des plus grandes ressources, les gens n'avaient rien imaginé de mieux pour protéger les bœufs des vents de l'hiver qu'une simple palissade : quand la bise soufflait d'un côté, on les rangeait de l'autre. Notre hôte a bâti des étables, et l'horrible hutte du pâtre s'est changée en maisonnette de briques. 11 a planté sur plus de cent hectares des chênes, des sapins, des acacias, au grand ébahissement des campagnards qui doutaient si ce monsieur n'était pas un peu fou de dépenser tant d'argent à faire de Tombre. Il ap-

partient au parti libéral, c'est-à-dire au parti le plus nationaliste de la Roumanie. Sa fortune lui assure Tindépendance; son double rôle d'homme politique et d'éminent avocat, une légitime réputation. Eh bien! il nous suffira de parcourir ses propriétés pour nous rendre compte que cet homme en Moldavie ne pourrait rien sans le secours des étrangers.

Nous partons au soleil levant à travers les champs infinis, et notre voiture s'arrête une première fois devant les granges de blé ou des hommes pèsent et expédient les sacs, sous l'œil d'un Juif. Ce Juif, longue casaque et hautes bottes, barbe grisonnante et regard humide, est depuis trente ans l'agent d'une maison juive de Dorohoi. Il nous raconte que ses deux fils ont émigré en Amérique, parce qu'ils ne trouvaient plus rien à gagner dans un pays oii, selon lui, les Juifs sont trop nombreux. Ses fonctions consistent à visiter les campagnes, à juger des récoltes; puis, quand ses maîtres avertis les ont achetées, il vient en surveiller la livraison. Il gagne quatrevingts francs par mois et ses frais de déplacement. 11 n'a pas souvenance d'avoir jamais eu maille à partir avec le moindre paysan.

— Ce sont de bonnes gens, dit-il, et si mes deux fils avaient eu de l'ouvrage, je m'estimerais tout à fait heureux.

De là, nous nous rendons à la batteuse : des paysans y travaillaient, sous l'œil d'un Juif. Sitôt qu'il nous aperçut, il se pre'cipita sur nos mains et voulut à toute force les baiser. Sa face rose s'épanouissait dans son collier de barbe noire comme une rose de Saron. Il renversait la tête en parlant; il étendait les bras et relevait ses larges paumes; il avait des mouvements d'épaules inimitables; il fondait en sourires, et, quand un de nos compagnons le traita de farceur, jecrus qu'il allait, sauf votre respect, lui sauter au cou. Mais, tout en causant, il ne perdait pas de vue son équipe de journaliers, et s'interrompait pour reprendre l'un, stimuler l'autre. Et il le faisait d'une voix très douce, sur un ton de prière.

— C'est le racoleur d'ouvriers, me dit mon hôte, rhomme peut-être le plus indispensable. Sans lui, mes machines à battre chômeraient. Les paysans, qui ne répondraient point à mon appel, obéissent à son premier signe.

Cinq cents mètres plus loin, on avait recommencé de labourer la terre. Un Juif trapu, botté, enjamba les sillons et accourut à notre rencontre. Celui-là, c'était le loueur de charrues, de chevaux et de bœufs. L'exploitation des propriétés moldaves exigeant un énorme matériel, le propriétaire a souvent besoin de son office. Mon hôte lui demanda des nouvelles de sa fille. Elle s'était em-

barquée pour New-York, l'année où leurs seize chevaux étaient morts de maladie ; mais, depuis qu'il avait réparé ce désastre, sa fille était revenue, et ses affaires marchaient à souhait.

— Vous le voyez, me dit l'ancien ministre avec un léger sourire, ce sont des charrues juives qui labourent quelques-unes de mes jachères ; ce sont des paysans embauchés par des Juifs qui battent ma moisson; et ce sont des Juifs qui l'achètent. Ils n'ont jamais de paroles rudes envers ceux qu'ils emploient et commandent. Mais leur douceur est implacable. L'hectare que nous louons vingt francs au paysan, ils le lui afferment vingt-cinq, et le paysan cède. Leurs commissionnaires ont un coup d'œil admirable. L'an dernier, l'un d'eux vint acheter la récolte d'une de mes amies. Il se fit conduire un matin dans ses champs de blé et de maïs encore verts, et lui dit au retour de sa promenade : (( Vous aurez cinquante wagons de blé, quarante de maïs : je vous prends votre blé, à raison de mille francs le wagon, votre maïs à raison de huit cents francs. » Et il lui tendit le contrat. (( — J'en aurai davantage, répondit la dame. — Soit, repartit le Juif, je vous donnerai quinze cents francs de tout wagon supplémentaire. » Et il signa. Elle eut exactement les quarante wagons de maïs et les cinquante de blé que notre homme avait calculés du haut de sa voiture.

âOâ JUIFS ET PAYSANS

Cependant nous continuions notre marche, et parfois mon hôte interrogeait les paysans et les paysannes que nous rencontrions au seuil de leur chaumière et dans leur petit champ.

— Eh! Tami, combien vendras-tu ton orge?

— Ce que le Juif m'en offrira.

— Mais t'es-tu informé des prix en cours ?

Le paysan haussait les épaules :

— Je n'ai pas le temps.

Plus loin, une paysanne, le fichu noué autour de la tête, coupait ses maïs.

— Es-tu contente de ta récolte?

— Non, nous avons payé l'hectare trop cher, et notre maïs nous reviendra au même prix que si nous l'achetions au marché.

— Qui t'a loué cet hectare?

— Le Juif.

Nous arrivâmes au bourg de Darabani, un de ces grands radeaux de misère pouilleuse qui dorment sur l'océan des moissons roumaines h l'ancre du Talmud^ Les maisons pressées sur le bord de la route semblaient trop étroites pour

1. La commune de Darabani se compose d'un bourg et de plusieurs villages. Les villages sont habités par les paysans. Le bourg, comme tous les bourgs proches de la frontière, a reçu beaucoup d'immigrants. H est entièrement juif. La communauté juive y est très puissante; son système d'impôts et d'assistance mutuelle, admirablement organisé. Toutes les entreprises communales sont entre ses mains, sans compter les cabarets, les quarante cabarets.

DANS LES LABÔtRS âOâ

contenir leur population. Sous les auvents, au milieu du chemin, le long des fossés, partout, la vie débordait. De jolies filles s'entassaient aux fenêtres; des vieilles femmes au nez crochu tricotaient dans la poussière. Des patriarches, appuyés sur leur grosse canne, balayaient des pans de leurs lévites la marmaille qui grouillait h leurs pieds. Un boulanger, les deux mains à fond dans les poches, la bedaine en avant, remplissait Tembrasure de sa porte d'une face aussi rayonnante qu'un soleil. La plus belle maison du bourg, vis-à-vis delà principale synagogue, était une auberge. L'aubergiste, un Juif naturalisé, fendit la foule et vint serrer la main de l'ancien ministre avec une complaisance marquée ; puis il nous invita à entrer chez lui. J'observais ses airs d'importance, et les regards de parvenu qu'il promenait sur ses coreligionnaires. (( Vous voyez, disaient ces regards, moi, je serre la main de ces gens-là; je suis leur camarade.» Les autres le contemplaient d'un œil d'envie, et manifestaient en nous considérant la même vague appréhension qu'ils eussent fait d'une descente de police.

La fille de l'aubergiste, trèscoquette, ici presque grande dame, jupe noire et corsage blanc, les yeux pétillants d'aise derrière son pince-nez, nous ouvrit gracieusement un joli petit salon, qui n'était séparé de la salle d'auberge que par une cloison

fort mince. Le bruit des hoquets nous arrivait dans une odeur d'eau-de-vie et de vase.

— Allons-nous-en, dit l'ancien ministre, dont le visage avait pâli.

Mais au moment où nous sortions, la porte du cabaret céda sous la poussée de paysans ivres; deux paysannes, plus ivres encore, chantaient, et Tune releva sa jupe et nous montra en ricanant sa cheville enveloppée de bandages ensanglantés. Des sergents de ville les refoulèrent dans l'auberge.

— Allons-nous-en! répéta mon hôte : c'est atroce.

Quelques instants après, nous recevions, dans une villa qu'il possède à l'entrée du bourg, la visite des membres les plus notables de la communauté juive. On les pria de formuler leurs griefs et leurs désirs. Ils parlèrent longtemps et se frappaient la poitrine, où leur lévite noire était bossuée par le gontlement luisant du portefeuille. Que demandaient-ils? Qu'on ne leur défendît plus le séjour des communes rurales et, sur ces communes, la vente du tabac, des allumettes et de l'alcool. Il semblait que les cabarets fussent leur industrie nationale et qu'en la leur interdisant, l'État leur portait un mortel préjudice. On leur objecta qu'il leur était permis de séjourner dans les communes rurales, puisque les propriétaires et les fermiers pouvaient les y embaucher

comme ouvriers. Mais je vis bien que la misère même ne saurait les réduire à cette condition de subalternes, car ils se contentèrent de nous répondre : « Nous ne sommes pas plus mauvais que les Roumains : pourquoi ne ferions-nous pas les commerces qu'ils font? »

Le médecin de Darabani leur succéda, un jeune homme très bien mis, parlant le français sans aucune difficulté. Je craignais que la présence de mes compagnons roumains ne Fintimidât, mais je m'aperçus bientôt que, loin de le gêner, elle l'excitait. Singulière figure : l'œil était ironique et froid, la voix âpre, toute la personne raidie. On devinait un bouillonnement d'amertume sous cette parole qui vous prenait à la gorge comme un acide. Il me raconta qu'il avait fait ses études à Fotosani,« où les professeurs aiment les bons élèves même quand ils sont juifs », et, du reste, « pourquoi n'aimerait-on pas des élèves qui payent deux fois plus cher que les autres?» Il avait suivi les cours de médecine à lassi, et, là, obligé pour vivre d'enseigner dans une institution libre, il avait été indignement exploité par le Roumain qui en était le chef. Puis il avait fait son service militaire: tous ses camarades étaient lieutenants; lui n'était rien, pas même citoyen. Et maintenant il végétait dans ce bourg. L'Alliance Israélite lui allouait un traitement annuel d'environ mille

francs. Ses consultations lui étaient payées cin^ quante centimes. Les Juifs étaient malheureux, pas plus malheureux que les paysans, «mais les paysans souffraient de la crise, et les Juifs souffraient des lois )). Les lois s'acharnaient à ne voir en eux que des étrangers sur une terre oii ils étaient nés et où leurs pères étaient morts.

Cependant ils ne réclamaient point les droits politiques. « Vous les avez regardés : qu'en feraientils, je vous prie? » Ils n'ambitionnaient que les droits civils, et la vente des monopoles. Mais ils ne trouvaient de justice que dans l'âme des paysans, aussi pauvres qu'eux et qui ignoraient jusqu'au mot d'antisémitisme. Je lui demandai si les millionnaires de Dorohoi aidaient leurs frères des bourgs. 11 hésita un instant :

— Oh! certainement, fit-il.

Quand il se fut retiré, je songeai tristement au sort de ce jeune homme, instruit et laborieux, qui, dans ce canton de la Moldavie, subissait des tortures de paria. Je sentais que sa culture intellectuelle l'avait détaché des joies obscures de la communauté juive et Tenivrait d'humiliation.

L'accent dont il m'avait parlé de ses coreligionnaires me le montrait aussi déclassé parmi les siens, qu'étranger parmi les autres. Je le plaignais, et pourtant quelque chose glaçait ma sympathie, l'idée peut-être qu'il n'en avait pas besoin,

mais surtout cette haine, légitime hélas! qui fermentait derrière ses yeux durs.

Mon hôte avait gardé sur ses lèvres un énigmatique sourire.

— Il est temps de repartir, me dit-il. Vous avez vu et entendu : jugez.

Le crépuscule nous surprit au milieu de la route, et nous coupâmes à travers champs. Les pentes fauchées des mamelons, et leur chaume pâle, ressemblaient à de vastes ruissellements de blé. Une charrue, qui achevait son sillon, cheminait dans la pénombre ainsi qu'un animal fantastique. Les sombres abreuvoirs se confondaient avec les noirs labours; et parfois la lumière d'une petite cabane brillait au ras de la terre comme une constellation tombée.

Page 1