‹ La Roumanie contemporaineChapitre 16 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

C'est à Piatra, dans cette jolie ville peinte au creux des montagnes^, que j'eus la plus forte impression peut-être de l'étrange état social des cités moldaves. Le même spectacle m'y apparaissait que dans les villes cynghalaises, cochinchinoises ou de l'archipel des Philippines : d'un côté, une population indigène qui conserve ses usages, ses rites, son esprit, ses dieux; de l'autre, une société de conquérants et de colons, qui se contente de gouverner et d'exploiter le travail des indigènes. Mais ici, quelle différence ! Ce sont les indigènes qui gouvernent et les colons qui forment le gros de la population. Il semblerait que cette terre appartînt aux Juifs et fût conquise par les Roumains. Elle appartient aux Roumains

1. Piatra, chef-lieu du district de Neam|ul, n avait, en 1831, que 2.187 Roumains et 665 Juifs. En 1899, on y comptait 8.918 Roumains et 8.473 Juifs. Dans la commune urbaine, le nombre des propriétaires roumains est de 1.490; celui des propriétaires juifs, de 1.386.

et elle est accaparée par les Juifs. Les conquérants qui d'ordinaire imposent leurs lois aux premiers habitants du sol subissent ici les lois de ces premiers habitants. Ils sont le nombre, ils sont la force, ils possèdent presque tout, sauf le droit de tout posséder. Les parias ont une patrie : ils n'en ont pas. Les étrangers se réclament d'un ministre ou d'un consul : ils ont ni consul ni ministre. Aucun drapeau ne les couvre. Ils vivent en marge des nations. Et cependant on les devine très assurés de leur puissance et très délibérés dans leur allure. Il se pourrait que ce fussent les citoyens de l'Europe.

La ville de Piatra reçoit une éternelle gaîté de son impétueuse et charmante Bistritza qui descend des montagnes en galopant sur les pierres. Toute la saison, des radeaux de bois en descendent avec elle. Ils courent sur l'écume des vagues, rasent les écueils, et, sous la main de leurs flotteurs, se jouent des rocs et des rapides. Ce sont les jeux du cœur de Tété. Piatra entend leurs rires. Là-haut, dans ces montagnes bleues, la race est plus saine, l'homme plus énergique ; les femmes savent encore se parer des beaux costumes d'autrefois. Et, comme les villes ont souvent l'âme de leur rivière, Piatra aime les secousses du plaisir et les rêves légers qu'emporte la vie.

Mais, le samedi soir, Piatra est morose, ou,

pour mieux dire, Piatra a la physionomie de ces masques dont tout un côté sourit et dont Tautre se renfrogne. Ce n'est pas que les magasins soient fermés, puisqu'on a fait ses provisions la veille et que d'ailleurs, à la tombée de la nuit, le sabbat terminé, quelques boutiques allument, et qu'enfin les cafés et les confiseries restent ouverts. Ce n'est pas non plus que les musiques se taisent, car, dans le délicieux petit jardin public, que la Bistritza éclaire à l'électricité, l'orchestre des tsiganes mène un glorieux tapage. Mais le Piatra roumain s'estime engagé d'honneur à quitter le trottoir au Piatra israélite et à lui abandonner le concert. Et le Piatra israélite n'a pas l'air de sentir le moins du monde l'excès de délicatesse du Piatra roumain.

Point de souquenilles ni de sordides lévites; rien de «ces sacs de cuir noir roulés dans l'huile et le cambouis», comme un voyageur définissait autrefois les Juifs moldaves : une société pimpante, des toilettes claires, les hommes très corrects, les femmes très coquettes, une multitude déjeunes filles qui réalisent l'expression roumaine « que leur corps a été passé par un anneau » et dont les yeux en amande justifient la présence de quelques officiers égarés en ce monde sémite. C'est pour lui que les tables sont dressées devant le kiosque illuminé ; pour lui que les tsiganes

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tirent de leurs violons des sons qu'ils semblent arracher de leur âme.

Je suis abordé dans une allée sombre par deux promeneurs qui rôdent autour de la fête d'un air aussi lamentable que deux pécheurs à la ligne autour de leur place indûment occupée. Ils me connaissent de ouï-dire et sont heureux d'avoir un étranger témoin de leur infortune :

— Vous le voyez, gémit l'un; ils nous ont pris nos chaises, nos tables... Nous ne pouvons même pas boire un bock le samedi soir, en écoutant la musique ! Tout est à eux, tout.

— Ce n'est encore rien, dit l'autre; mais ils m'ont pris mon nom !

— Ils vous ont pris votre nom?

— Eh ! n'ont-ils pas l'habitude de changer leur nom allemand en nom roumain? Je m'appelle Cheresco : un certain Grumfeld a jugé bon de s'appeler Cheresco, lui aussi. Je le poursuis. Il fait observer au tribunal qu'il écrit Chedesco. Le tribunal lui donne raison et le coquin s'empresse de reprendre mon r sur ses cartes. Et tous les ans la Roumanie s'enrichit d'un nouveau petit Cheresco. Entendez-vous ce morveux qui piaille? Ça doit en être un!

On proposa de se réfugier à la confiserie, et, là, d'autres victimes du sabbat rejoignirent notre groupe. Un propriétaire des environs disait :

— Les Juifs sont paresseux iTan dernier, pendant qu'on battait le blé dans ma ferme, des émigrants juifs qui mouraient de faim arrivèrent. Je les embauchai, et, quand ils eurent mangé, je les mis à la besogne. Deux heures après, ils se plaignirent que Touvrage était trop dur et me tirèrent leur révérence.

— Oui, fit un médecin, je les crois incapables d'un long effort physique. Et leur faiblesse musculaire les rend plus dangereux encore dans un pays agricole qui manque d'agriculteurs. Au lieu de labourer la terre, ils vivent sur ceux qui la labourent.

— Mais aussi, reprit le propriétaire, nos paysans sont des enfants imbéciles. Il leur faut des tuteurs qui les forcent d'assoler, de planter, d'enfoncer la charrue dans un sol qu'ils se contentent d'égratigner...

— Et surtout, interrompit le médecin, de semer un autre maïs que ce maïs de rebut qui leur altère le sang.

— L'Administration s'en désintéresse! dit un jeune homme.

— Je vous demande pardon, répondit un fonctionnaire de la préfecture. L'Administration plante des arbres le long des routes ; mais les paysans les coupent pour s'en faire des bâtons.

— Ils ont bien besoin de bâtons! s'écria le jeune

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homme. Comprenez-vous qu'ils rossent quelquefois le notaire, le percepteur, qu'ils rossent leurs femmes, qu'ils se rossent eux-mômes et qu'ils ne rossent jamais le Juif!

— Je ne sais pas, dit un vieux petit monsieur adonné aux sciences occultes, je ne sais pas si l'on ne pourrait expliquer rindifférence de nos paysans à l'égard de ceux qui les volent par une espèce de possession magique. Ce sont des gens envoûtés. Le Juif leur jette des sorts et particulièrement à leurs femmes.

— Bah! s'écria le médecin, c'est l'eau-de-vie la grande sorcière !

— Messieurs, dit un ingénieur, permet lez-moi de vous conter une histoire. L'année dernière, je gagnais Vaslui, et j'en étais encore à deux honnes lieues, lorsque, à la porte d'un village, mon cheval s'abattit et mon essieu se cassa. La hôte était fourbue; la voiture exigeait une longue réparation, et je devais à tout prix arriver avant la nuit noire. J'avisai une assez belle ferme et je demandai au paysan de me conduire à la ville. Il prétexta que son cheval avait mal au pied, et toutes mes insistances, voire l'appât d'une pièce de cinq francs, ne purent vaincre son refus. Le crépuscule tombait. Que devenir dans ce village avec mon cheval hors de service et mon essieu rompu? J'entrai chez le Juif. Son auberge était la seule

maison ouverte, la seule où je fusse assuré d'un bon accueil. Je n'y étais pas assis que, s'avançant et me saluant jusqu'à terre, le gaillard me dit : « Votre Seigneurie est bien ennuyée. Votre Seigneurie voudrait arriver à la ville avant la nuit noire. Votre Seigneurie est ingénieur, et ses chefs attendent Votre Seigneurie. » Je ne m'étonnai point qu'il sût aussi bien que moi qui j'étais, où j'allais et pourquoi j'y allais. Autant vaudrait s'étonner que le Pruth se jetât dans le Danube! Tant qu'il y aura un voyageur et un Juif sous le ciel, le Juif connaîtra le nom, l'âge, les fonctions, la provenance, l'itinéraire et le but du voyageur. C'est une loi de la nature encore mal expliquée, mais admirablement observée. Je lui répondis donc : « En effet, Ma Seigneurie est désolée. Comme tu l'as dit, mes chefs m'attendent, et je ne trouve ni cheval ni voiture. » Il sourit doucement. « S'il plaît à Votre Seigneurie que j'en fasse mon atTaire, dans une heure d'ici Votre Seigneurie sera a la ville. — Soit, combien? — Ce sera quatre francs pour Votre Seigneurie. » Il s'éclipsa, et, dix minutes après, je n'en croyais pas mes oreilles, quand un bruit de voiture s'arrêta devant l'auberge. En dix minutes, il avait décidé un paysan, et le paysan avait attelé! C'était prodigieux, et je ne fus pas éloigné de penser que mon Juif était sorcier, qu'il avait prévu mon accident et tenu

prête une carriole. Mais ma surprise se changea en stupeur, lorsque je reconnus dans l'homme qui conduisait la voiture le même paysan qui m'avait si obstinément refusé, et dont le cheval prétendu boiteux se mit à trotter allègrement.

— Voilà une preuve de fascination, interrompit le petit monsieur en hochant la tête.

— Ne vous hâtez pas de conclure, poursuivit l'ingénieur. Quand nous fûmes hors du village, je demandai au paysan qui se taisait : «- Combien le Juif te donne-t-il pour me mener à Vaslui? — Trois francs, répondit-il. — Tu es donc fou!

m'écriai-je. Je t'en offrais cinq. Voyons, expliquetoi. » Et il s'expliqua très simplement : « Je ne vous dois rien, à vous, me dit-il. Pourquoi me serais-je dérangé, puisque j'avais de la besogne au logis? Mais je connais le Juif; je le connais depuis dix ans. Je ne pourrais pas vivre, s'il n'était là. Quand ma récolte est mauvaise, il me prête de l'argent. Quand un de mes enfants meurt, c'est lui qui m'aide à payer les frais d'enterrement. Il comprend la vie. Il nous procure tout ce dont nous avons besoin. Ce n'est pas un méchant homme. Et Ton est bien obligé de faire quelque chose pour lui. »> Je n'avais rien à objecter; je gardai le silence.

— Gomment ! s'écria le jeune homme. Je lui aurais dit, moi, que cet usurier juif abusait de sa candeur et le pillait effrontément.

Èth...

— A quoi bon ? reprit l'ingénieur. Etes-vous sûr qu'un autre aubergiste montrerait plus de scrupules et autant d'obligeance ?

— Il serait Roumain comme nous, répliqua le propriétaire.

— Je conviens que cela vaudrait infiniment mieux, dit l'ingénieur. Mais de quel droit reprocherais-je au paysan de s'abandonner au Juif, quand je lui donne l'exemple de la même confiance ou du même aveuglement? Les huit mille Juifs de Piatra, que font-ils, sinon de nous servir et, quelquefois aussi, de nous aider à payer nos frais d'enterrement? Pou v^ez-vous affirmer que ce que vous buvez en ce moment n'ait pas été brassé par un Juif? Que le verre où vous buvez n'ait pas été fabriqué par un Juif? Que le costume que vous portez n'ait pas été coupé par un Juif, et que cette pièce d'argent, dont vous me permettrez de régler nos consommations, ne soit pas sortie d'une banque juive?

— Alors, s'écria le jeune homme, nous devons nous déclarer vaincus et nous laisser anéantir.

— Prenez modèle sur moi, dit le propriétaire: je n'achète jamais rien chez un Juif.

— Dieu sait ce qu'il vous en coûte ! répliqua le médecin. Votre femme et vous, vous êtes toujours par monts et par vaux.

— Jeune homme, reprit l'ingénieur dont la

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barbe grisonnait, si j'avais votre âge, je ne me ferais ni ingénieur, ni avocat, ni conseiller de préfecture, ni chef de bureau, ni journaliste : j'achèterais une épicerie et je ne désespérerais pas de Tavenir.

— Vous êtes tous ensorcelés, prononça le vieux petit monsieur.

En rentrant, nous vîmes sur notre chemin une grande maison éclairée a giorno et, par les fenêtres ouvertes, des couples tourner aux sons de la musique.

— Les voilà qui dansent! s'écria M. Cheresco. Et dire que mon nom doit figurer dans ces quadrilles-là ! Misère! Misère!

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