A IA8SI
— Vous êtes Français, Monsieur?
— Oui, Monsieur.
— Permettez-moi de vous demander comment vous trouvez ce beefsteak?
— " Ni bon ni mauvais. Monsieur.
— Il est exécrable !
Et le pressant du plat de son couteau :
— Regardez : pas de sang dans cette viande !
— Peut-être est-il trop cuit, dis-je.
— Non, Monsieur, il n'est pas trop cuit! 11 est kascher^ abominablement kascher : voilà ce qu'il est! On ne peut plus manger à lassi que de la viande kascher ! Et pourtant, jura-t-il, je n'ai pas fait vœu de manger de la viande kascher ! Garçon, enlevez-moi ce beefsteak et apportez-moi le fromage!... Ah! Monsieur, reprit-il après un instant de silence, nous en voyons de dures à lassi ! C'est en vain que nos magistrats chargés de la surveillance des abattoirs essayèrent de substituer à la tuerie kascher la ponction céphalique. Cette révolution dura quatre jours, pendant lesquels les Juifs égorgèrent tous les poulets de la ville et des environs. Mais le cinquième jour, Bucarest envoya l'ordre de rétablir ces rites sauvages, et depuis, il nous faut mâcher des viandes qui n'ont pas plus de jus qu'une semelle de botte ! Et tout cela, c'est de votre faute.
— De ma faute?...
— Oui, Monsieur. J'en rends responsable la France. Rappelez-vous le Congrès de Berlin en 1878. C'est vous qui, suggérés par Disraeli ou par le Diable, avez réclame Tégalité politique et civile pour les trois cent mille Juifs qui nous oppriment.
— Mais puisque vous ne la leur avez pas accordée !...
— S'ils ne Tout pas obtenue, comme vous nous l'imposiez, du moins ce Congrès de Berlin est devenu, grâce à vous, la forteresse d'où ils nous narguent et nous harcèlent. Quel mal vous avaient fait les Roumains? Ils vous aimaient. Saviez-vous vous-mêmes ce que vous demandiez en les obligeant d'un coup à naturaliser leurs trois cent mille Juifs ? Ignoriez-vous que ces J uifs parlent allemand, qu'ils forment l'avant-garde de l'influence allemande et qu'ils propagent les contrefaçons allemandes comme les rats la peste ? Vous demandiez que les Roumains ouvrissent leur cité à trois cent mille artisans et commerçants dont l'activité achèverait d'y tuer l'industrie française ! Et qui nous a tirés de l'impasse oii vous nous aviez enfoncés? Qui? Bismarck! Il était bien sûr d'ailleurs que CCS Juifs, d'attaches germaniques, réussiraient à vous évincer des marchés roumains^ et il pouvait, sans danger, acquérir des droits à notre reconnaissance.
— Monsieur, lui dis-je, je ne connais pas les
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diplomaties du Congrès de Berline II me souvient cependant que Tintcrvention de la France vous a valu un agrandissement de territoire. Et vous auriez tort de lui en vouloir si là, comme partout, elle a réglé sa conduite sur la beauté des principes plutôt que sur ses intérêts matériels. Je ne pense pas que ce soit Disraeli qui ait rédigé la Déclaralion des Droits de Thomme.
— Alors c'est le Diable ! s'écria-t-il en riant. Mais ne vous imaginez pas que je boude contre la France. Je regrette seulement que son panache d'idéal lui tombe quelquefois sur les yeux, et qu'on la paie si mal de ses générosités... Garçon, un journal étranger !
Le garçon revint avec le Berlhier Tagblatt.
— A Bucarest, on nous aurait apporté le Gaulois ou le Figaro. Mais ici!... Savourez la beauté des principes.
Il se peut que les beefsteaks soient médiocres
1. Le Gouvernement français n'avait pas attendu le Congrès de Berlin pour soutenir, avec un désintéressement incroyable, les intérêts de ces Juifs allemands. Napoléon III s'était fait, à plusieurs reprises, leur défenseur (Voir les Notes sur la vie du Roi Charles^ passiin). Au Congrès de Berlin, M. Waddington plaida leur cause. Le 15 octobre 1878, lagent diplomatique de Roumanie à Paris écrivait à Cogalnitchano, en sortant de notre ministère des Affaires Etrangères : « Il serait impossible au Gouvernement français de s'affranchir de la pression qu'exerce sur lui un groupe prépondérant dans les Chambres, et dont.les attaches se devinent. » Voyez tout ce qne dit, à ce sujet, M. E* Drumont dans la France 'hdve, t. I, chap. vi.
à lassi, puisque mon voisin me l'assure ; mais la ville me paraît charmante. Je la trouve tout à fait aimable, cette capitale des Princes moldaves, rouge et verdoyante dans sa ceinture de souples collines. Sa proximité de la frontière russe Fa empêchée de devenir la capitale de la Roumanie, et Funion des deux Principautés en a fait une ville un peu sacrifiée, un peu mourante. L'industrie s'en retire : si j'ai bonne mémoire, elle ne possède qu'une fabrique de cordages tenue par un étranger. Les grands négoces n'y entrent pas ; les petits commerces y fourmillent. Sur soixante-dixhuit mille habitants, elle ne compte que trentehuit mille Roumains. Les autres sont des boutiquiers, des revendeurs, d'humbles artisans installés à leur compte. Comme à Bucarest et dans toute la Roumanie, les Roumains y ont bâti de superbes édifices. Son Université qui la domine, au milieu de grands jardins, est surchargée d'ornementations. Les peintres y ont tant prodigué leurs peintures que les livres à moitié chassés de la bibliothèque sont descendus au sous-sol. Le palais du Prince héritier encore tout neuf se délabre déjà. Je ne crois pas qu'il ait jamais été habité. On m'a montré, presque au centre de la ville, des tas de pierres provenant de maisons démolies et qui sont là depuis sept ans. Les quartiers misérables s'étendent sur un large espace* Ce sont des amas de bicoques