‹ La Roumanie contemporaineChapitre 20 sur 28 · A USSI · texte numérisé non relu

A USSI

où Ton vend des décombres. J'y ai vu des entassements incroyables de hardes, de cordes, de bonnets, de licous, de souliers, de roues et de vieilles ferrailles.

Mais du sein de ces bric-à-brac se dégage Téglise de Saint-Nicolas avec ses murs rouges et ses faïences enluminées de saintes figures. C'est comme si, après avoir traversé d'innombrables pouilleries, vous aperceviez tout à coup dans une salle heureuse un bel arbre de Noël tout illuminé. Quelle joie enfantine pour les yeux que cette église de Saint-Nicolas ! Et qu'elle est bien à sa place dans cette ville moldave, dont la population indigène semble n'attendre sa prospérité que de la visite des Saints du ciel !

Je préfère pourtant l'église des Trois Hiérarques. Ah ! celle-là, je le confesse, si j'avais pu la voler et m'enfuir, aucune considération ne m'aurait retenu! Je n'ai jamais éprouvé pareille tentation d'emporter une église. Mais aussi, que fait-elle dans ce terrain vague, devant cette rue où ne passent que des fripiers ? Est-il permis d'exposer à notre convoitise un si délicieux bijou ? Et pourquoi notre compatriote, M. Lecomte du Nouy, l'habile restaurateur, lui a-t-il rendu toute la grâce de la jeunesse ? Elle est byzantine, elle est russe, elle est persane, elle est ensorcelante comme une exquise mariée sous son voile de dentelle et

d'or. On a peur que les venis des steppes russes ne Fenlèvent un soir d'hiver. Son intérieur : un brasier d'or sous cette neige de pierre. Je reproche aux églises orthodoxes de m'éblouir. Mon rêve cherche en vain h se frayer un passage au travers de leur flamboiement et de leur splendeur. Mais je ne reproche rien à l'église des Trois Hiéraques, et je jouis de mon éblouissement.

Et tout près, voici des ruines, de vraies ruines, un authentique débris du palais de Basile le Loup, une salle gothique que les invasions des Turcs et des Slaves ont laissée debout, comme un vieillard aveugle oublié derrière une borne dans une ville saccagée. On y a serré au fond d'une grosse malle des chasubles et des tapis, lambeaux magnifiques de la foi du Moyen Age.

• Nous en sortîmes à l'heure où les anciens d'Israël tiennent leurs conciliabules dans les rues. Il semble que tous les patriarches bibliques aient quitté les iconostases des églises, et, dissimulés sous des lévites aussi antiques qu'eux-mêmes, soient venus prendre le frais sur les trottoirs. Ils sont admirables de vie et de beauté. Ils ont des barbes blanches où descendent des papillotes noires. Ils se rassemblent, rapprochent leurs têtes et sans doute s'entretiennent du temps que la terre « était encore molle du déluge ». Et ce sont des brocanteurs, à moins que ce ne soient des prophètes.

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Il y a des prophètes à lassi : j'en connais au moins un. J'étais entré dans une assez pauvre boutique d'antiquaire, où j'avais aperçu un vieux bouquin que je désirais. Je m'étonnai des prétentions do la marchande, mais j'allais m'exécuter, quand, dune pièce voisine, un jeune homme, qui nous £vait entendus, engagea avec cette femme, probablement sa mère, un âpre dialogue dans un jargon allemand. La femme furieuse finit par lui jeter le livre entre les mains, tourna le dos et disparut par une autre porte. Il s'avança et me demanda la moitié du prix qui m'avait été fait. Je considérai l'extraordinaire jeune homme : un visage aux lèvres minces et au nez très aquilin, que travaillait l'âcretc du sang et que dévoraient deux grands yeux éclatants de fièvre. Comme il s'exprimait facilement en français, je me mis à l'interroger. Il me répondit avec la préoccupation manifeste de savoir qui j'étais et pourquoi j'étais h lassi. Je le lui dis. Sa mère, un peu calmée, était revenue, attirée par de nouveaux clients.

— Voulez-vous passer dans ma chambre, fit-il; nous serons plus à l'aise.

Des livres traînaient sur la table.

— Vous travaillez? lui dis-je.

— Je lis un peu : tenez, voici ce que je lis.

Il me montra quelques tomes dépareillés de

J.-J. Rousseau et des livres de Lassalle. Et brusquement :

— Vous m'avez demandé si nous étions malheureux, si on nous tracassait. Oui, on nous tracasse; oui, nous sommes malheureux. Mais eu quel pays les pauvres ne le sont-ils pas ? Cela n^ nous empêchera point de faire de grandes choses. Nous aimez-vous ?

— Je cherche à vous connaître, luirépondis-je. Il me regarda avec une singulière fixité :

— Vous aussi, vous ne nous aimez pas. Je vous parlerai tout de même à cœur ouvert :

j'ai beaucoup réfléchi ; je crois que le monde nous appartiendra. Oh ! pas comme vous l'entendez ! On dit que nos capitalistes gouvernent l'Europe, ces capitalistes que, par respect de la fortune, vous appelez des « Israélites » et qui ne sont que des Juifs dépravés. La gouvernent^ils vraiment? Mais ils la gouverneront, c'est sûr. Il faut que cela soit. Il faut que tout le crédit et tout l'or se concentrent en leurs mains. Nous en ferons du bonheur et de la justice, car nous viendrons après eux, nous qu'ils essaient d'endormir et de livrer endormis a l'avidité de leurs rabbins. Vous vous figurez peut-être que nous sommes unis ; et cependant c'est chez nous, en nous, dans ce petit groupe dispersé aux quatre coins de l'univers, que s'engagera le combat décisif qui changera la société,

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Ses yeux brillaient; mais, àmesure qu'il s'échauffait intérieurement, sa voix devenait plus basse :

— Le premier, reprit-il, qui a osé prononcer le mot de socialisme en Roumanie, c'est un Juif. Il s'était associé à un nihiliste russe et à un tsigane. Vous l'a-t-on dit?

Je l'avais lu en effet dans la brochure de M. Bernard Lazare, et même le tsigane m'avait surpris: je me représentais mal ces révolutionnaires s'avançant aux sons du violon.

— Mais il y manquait quelqu'un, poursuivit le jeune homme : il y manquait un paysan. Dans trente ans d'ici, les paysans seront avec nous. Seulement, je ne serai pas avec eux. Je grelotte de fièvre chaque soir, et je tousse à me déchirer la poitrine. Alors, vous comprenez, je me hâte de rêver et d'imaginer tout ce que je ne verrai pas, tout ce que je voudrais tant voir !

Sa mère se montra dans l'embrasure de la porte, inquiète de notre long entretien, l'œil soupçonneux. Il la regarda et sou rit :

— Elle craint que je me fatigue. On m'a défendu de parler et même d'ouvrir un livre. Mais j'ai tant à dire et tant à lire !

Je m'étais attardé :je n'eus que le temps de sauter dans une de ces jolies voitures à un cheval et au joug surélevé, dont nos vieux amis, les cochers russes, sillonnejit la ville , et je passai ma

soirée en compagnie d'agréables Roumains qui — Dieu soit loué ! — ne me parlèrent point de révolution sociale ni de lutte entre les classes, et qui m'entretinrent des belles chasses en hiver autour de lassi, à travers ces collines giboyeuses où la Russie leur envoie, par le pont glacé du Pruth, non seulement les lièvres, mais les loups, les sangliers et les ours.

Il est difficile à un étranger de saisir les difFérences d'humeur qui caractérisent les provinces d'un même pays. Toutefois, s'il me fallait discercerner le Modalve du Valaque, je dirais que ce dernier est plus pratique et le premier plus artiste, lassi a donné à la Roumanie presque tous ses poètes et ses meilleurs écrivains. Le type des hommes politiques moldaves serait ce fameux Çogalnitchano qui, à vingt ans, avait déjà publié trois volumes sur la Littérature et l'Histoire Roumaines et sur les Mœurs des Tsiganes, et qui reste à la fois un des brillants auteurs et un des grands ministres de la Roumanie moderne. L'intelligence moldave ne s'attache guère à un seul objet. 11 y a plus de Latin dans le Roumain de Rucarest et plus de Slave dans le Roumain et la Roumaine de lassi. C'est au voisinage de la Russie et de la Pologne que j'attribuerais volontiers l'étincelante inquiétude qui m'a séduit en la plupart des âmes moldaves et cette fantaisie que les femmes,

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