LA JOURNÉE D'UN SAC DE BLÉ
Chaque année, à l'époque des récoltes, la Roumanie, gonflée de maïs et de blé, se dégorge aux bords du Danube. C'est sa crue après celle des eaux. De tous les coins de la Valachie et de la Moldavie partent des convois de céréales. Les gares en sont encombrées. Des rives du fleuve s'élève une fine poussière de froment, comme de ces aires OTj les moissonneurs ont battu la moisson. Je voudrais conter la journée d'un sac de blé. On me dira sans doute qu'il n'y a pas besoin, pour le faire, de traverser l'Allemagne, TAutriche et la Roumanie jusqu'au delta du Danube. Mais nous avons la faiblesse d'admirer chez les autres ce que nous ne prenons même pas le loisir d'ob-
server chez nous. Il ne manque à la Beauce que d'être baignée par la mer Noire : nous lui découvririons d'incomparables charmes. « Tais-toi, disait un jour un conscrit de la Beauce à un conscrit de Bretagne; tu viens d'un pays si pauvre que les rats eux-mêmes y descendent des greniers les larmes aux yeux ! » Que je paierais cher un mot semblable en pays étranger ! A marcher dans les sillons roumains, je me suis pris d'un bel amour pour la terre nourricière. J'ai connu le savoureux plaisir d'émietter entre mes doigts une motte de terre bien luisante. Et les sacs remplis sous mes yeux, les sacs qui emportaient le labeur de ces steppes fertiles, je les ai rattrapés vers cinq heures du matin dans la gare de Braïla, au milieu d'une immense plaine verte, coupée de bandes noires, •et qu'un ciel bleu enserrait d'un halo d'or.
Ils y étaient arrivés pendant la nuit, et, comme ils devaient y reposer jusqu'à neuf heures, j'avais le temps de visiter la ville. Braïla figure un éventail dont toutes les branches se réuniraient aux embarcadères du Danube. La Roumanie n'a point de ville plus neuve ni plus occidentale. Je n'y vois, à me rappeler l'Orient, qu'une vieille mosquée au cœur môme de la cité. Son toit de tuiles déborde ses murs bas et jaunes. Elle a l'air d'une grosse tortue qui se chauffe dans un jardin de plantes naines. Jadis les Russes l'ont baptisée or-
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thodoxe; mais on soupçonne que ce baptême n'en a point exorcisé le mauvais esprit. Successivement quatre maires de Braïla, qui voulaient la démolir, moururent; et le cinquième ne se risque pas à y porter la main. La ville la garde donc comme une ancienne amulette dont elle a vaguement peur. Tout autour se dressent de grands magasins et des hôtels modernes.
Dès avant six heures les cafés sont ouverts, et sous les hauts plafonds peints en mosaïque de l'Hôtel de France se pressent des gens alfairés, des Juifs, des Grecs, quelques Italiens, quelques Arméniens, tous acheteurs et vendeurs de céréales attendant, par de^pôche, les cours du marché. Les garçons leur servent un café au lait qu'ils boivent distraitement. Et pour l'étranger, qui s'attend h descendre dans un hôtel mal réveillé, rien de plus curieux que le spectacle de ces hommes frais, dispos, et même élégants, le portefeuille sous le bras et la canne à la main. Ils n'ont point ces faç'3ns d'énergumènes de nos épouvantables boursiers : ils ne font aucun bruit ; ils sortent, rentrent, se communiquent des télégrammes, conversent à voix basse, inscrivent des chiffres sur leurs calepins et disparaissent. La plupart ont amené leurs fils, des adolescents qui s'instruisent à l'ombre de bur agenda et dont ils éduquent le flair. A dix-huit ans ces blancs-becs en remontreraient parfois à
de vieux courtiers et toujours aux brillants élèves des Ecoles commerciales. Il est rare que vous aperceviez des Roumains dans cette foule matinale. Je n'en rencontrai que deux : l'un, médecin et malade, que l'insomnie plutôt que le souci des affaires avait poussé hors de son lit ; l'autre, un propriétaire venu lui-même pour vendre son blé et qui semblait aussi dépaysé que moi.
Cependant, vers huit heures, le café s'est vidé; les destinataires, avisés de l'arrivée des marchandises, courent au chemin de fer, retirent leurs lettres de voiture, descellent leurs wagons, sondent les sacs, et, munis d'échantillons nécessaires, s'empressent vers la Strada Misicii, la rue des Courtiers, une petite rue parallèle au port. On a souvent comparé les villes à des fourQiilières ; mais nulle part la comparaison ne me paraît plus juste qu'à Braïla, tant l'activité y est ordonnée et presque silencieuse. Plus de quinze cents wagons attendent aux gares et sont en quelques heures répartis et dirigés sur les cinq voies où s'étendent les magasins desgrands commissionnaires. Chatîun sait ce qu'il veut, fait ce qu'il doit, et, comme personne ne cherche à tromper son voisin, tout s'accomplit en diligence et dans une extrême simplicité.
A neuf heures, la rue des Courtiers se remplit. Ces courtiers, au nombre de quatorze, nommés par
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rÉtat, sont des personnages considérables installés dans de petites échoppes dont ne voudraient pas, pour déballer leur marchandise, nos plus pauvres grainetiers. Quelques étagères contre les murs, des assiettes et des bols où les commissionnaires versent leurs échantillons : c'est là que notre blé va subir son examen; c'est là que le puissant Cottis, cet Italien plus copieux qu'un Hollandais, et le blond Vénitien Zerman, le soupesant au creux de leur main, diront de quel terroir il sort et ce qu'il vaut avec la même infaillible assurance qu'un vieux maître de chai à Bordeaux pourrait vous dire le cru et la cuvée du vin dont il s'est humecté les lèvres ^
Sans devenir plus bruyant, le marché s'anime. Les grands commissionnaires, les Lôwenthal, les Dreyfus, les Mendl, pénètrent dans les échoppes des courtiers. Ils vont d'une assiette à l'autre, interrogent du nez, étudient et pèsent ces grains pâles ou bigarrés, farineux ou glacés, cornés ou tendres. Ils font ce qu'on appelle leur chemise : ils essaient de combiner les blés qui leur sont offerts et de former l'exacte qualité qu'ils se
1. Les blés de Roumanie comptent parmi les premiers du monde. Leur richesse nutritive est grandement prisée dans toutes les minoteries, et, même les années où la terre de Hongrie se prodigue, les meuniers hongrois en importent afin de relever la valeur de leurs farines.
sont engagés h fournir. Et, quand ils ont enfin rencontré ce qui leur convient, et que les prix ont été débattus, acheteur, vendeur et courtier se rendent aux wagons et s'assurent que la marchandise est conforme à l'échantillon. Alors Tachetcur laisse tomber sa main dans celle du vendeur et prononce : S ta bene! Que le marché conclu soit de dix mille ou de cent mille francs, cette simple parole remjilace avantageusement tous les papiers timbrés. On n'a point d'exemple qu'un négociant y ait jamais manqué. Sa déloyauté d'ailleurs serait suivie d'une exécution qui ne lui permettrait pas de reparaître dans la Strada Misicii. Lorsqu'une contestation se produit sur la qualité de la marchandise, Facheleur et le courtier nomment deux arbitres assermentés. Leur sentence est aussitôt rendue, et sans appel.
Ces formalités sommaires et cette prompte justice impriment au marché de Braïla un caractère d'honnêteté d'autant plus remarquable que non seulement les coups de fortune y sévissent, mais que des intérêts de races s'y contrarient et s'y combattent.
Braïla est un de ces obscurs théâtres oii se joue l'éternelle comédie de la chute des Empires. Les Turcs ont été balayés du pays : il n'en reste plus que de rares et médiocres armateurs dont les caïques fendent de leur proue pointue les eaux
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terreuses du Danube. Mais, lorsque Braïla prit de rimportance, les Italiens s'y emparèrent du commerce des céréales, les Grecs survinrent qui en dépossédèrent les Italiens; puis les Juifs refoulèrent les Grecs; et aujourd'hui les Juifs euxmêmes ont à lutter contre les Roumains de Transylvanie.
Ces divers peuples ont évolué silencieusement autour des sacs de blé. Il n'y a eu ni batailles, ni rixes, ni tumultes, ni injures. Les Italiens sont encore représentés par de vieux courtiers, les plus habiles. Les Grecs, jaloux les uns des autres, presque aussi détestés que les Arméniens, ont contribué eux-mêmes à leur ruine et ne sont plus guère ici que les magasiniers des Juifs Les Juifs, très estimés et d'une incontestable probité, ont pour eux leur crédit qui est illimité, et leur intelligence. Les Roumains de Transylvanie, descendus jadis avec leurs troupeaux sur les bords du Danube, économes, travailleurs, patients, imis, commencent à jouer des coudes et pourraient bien, sinon écarter les Juifs, du moins les forcer au partage. LaRoumaniene saurait opposer d'élément plus solide à l'invasion étrangère, car je ne parle pas des quelques avocats qui se sont faits courtiers, mais dont le premier soin fut de s'adjoindre des Juifs et de se mettre sous la tutelle de leur expérience.
II est environ dix heures lorsque les commissionnaires peuvent disposer des chargements de blé. La vie de la fourmilière qui s'était resserrée et comme engorgée dans une rue étroite se répand sur le quai. On ne court plus : on vole. Des nuées de petites charrettes, dont le haut joug ressemble à un cercle de tonneau, s'abattent autour des wagons. Sauf dans les docks de l'État, tout le travail se fait à bras d'hommes. Les deux mille cinq centè charretiers de Braïla y suffisent à peine. Organisés en colonnes et en équipes, sous la surveillance des magasiniers et sous le commandement des vatashi. ils déchargent les wagons et conduisent les sacs de blé, soit aux magasins, soit aux navires. C'est le moment où les hanials, ces portefaix prestigieux, entrent en scène, et où l'exportateur opère son mélange de grains. Vous croyez assister à un vulgaire transbordement, et voici un galop de funambules. Les charrettes se sont rangées devant les bouches de cale du vapeur : les hamals saisissent chacun leur sac de cent kilos, et, le dos courbé sous cette effrayante charge, ils courent le long d'une planche dont l'élasticité crie. Arrivés à la pointe extrême, du même petit mouvement d'épaule que le danseur qui se pavane ou que le ménétrier qui marque la mesure, ils vident leurs cent kilos de blé dans la cale béante, et redescendent pour remonter. Mais l'ordre où ils
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se succèdent sans trêve et sans hésitation est encore plus admirable. (1 ne s'agit pas de verser indistinctement les deux ou trois chargements de l'exportateur : il faut les mêler en les versant, et que, par exemple, un sac d'une qualité moyenne ruisselle après deux sacs d'une qualité supérieure. Le commissionnaire est là qui surveille la confection de sa chemue et le jeu rapide de ces navettes humaines. Si je devais présider à des combinaisons aussi harmonieuses, je voudrais que, dans ce pays de tsiganes, elles s'accomplissent en musique. Je planterais sur le tillac du navire des musiciens dont le vif archet rythmerait le passage des blés à épi blanc aux blés à épi rouge et des blés bigarrés aux vieux blés roumains. Ainsi les moissons s'embarqueraient pour l'Angleterre, la Belgique ou l'Allemagne aux sons qui réjouirent ceux qui les semèrent et les récoltèrent.
Le travail, qui s'est arrêté de midi à une heure, reprend et continue jusqu'au crépuscule. La nuit vient, et, dans l'ombre, des milliers et des milliers de sacs de blé roulent à travers les plaines immenses et convergent tous au port de Braïla. Et il en arrive aussi sur les flots du Danube. De la Bulgarie, de l'Olténie, des domaines les plus proches du fleuve, lesslepsou gabares, remorqués par des vapeurs^ amènent les céréales. La plupart de ceux que j'ai vus appartenaient à des Grecs*
L'un d'eux portait les noms d' Al hena et A.' Ithaque, On est tenté de saluer jusqu'à terre des mariniers qui ont à leur poupe ces lettres magiques. prestige des Fanariotes! Ils draguaient tout l'or des provinces danubiennes sous l'égide rouillée de leur vieille Athena! Mais le monde ne s'en laisse plus imposer par les souvenirs d'Homère et de Démosthènes. Une force nouvelle a rompu le charme. Des gens venus du môme pays que saint Paul ont triomphé, encore une fois, aux rives du Danube, de ces subtils hâbleurs.
On a remarqué combien d'intermédiaires se passaient le sac de blé depuis la gare jusqu'au bateau : commissionnaire, exportateur, magasinier, charretier, hamal. La matinée et l'aprèsmidi de Braïla lui coûtent cher, et, s'il est surpris par la nuit, ses frais de séjour augmentent sensiblement. Le Gouvernement a bâti des docks et installé des silos où, les machines remplaçant la main-d'œuvre, le producteur, qui leur confie sa marchandise, économise environ quarante francs sur chaque wagon. Et pourtant ces docks ont du mal à trouver une clientèle. Tout progrès qui soulage le labeur humain porte atteinte aux intérêts d'un certain nombre de particuliers et de corporations. Il importe peu au commissionnaire et au magasinier de Braïla que je paie mon pain quelques centimes de plus, pourvu que l'un trafique sur le
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blé et que l'autre prélève son petit bénéfice sur les charretiers, qui le prélèvent sans doute sur les harnais, lesquels seraient désolés que la grue hydraulique les dispensât de suer au soleil. Ces gens auraient besoin qu'on leur débrouillât les mystères de la Solidarité. Les heureuses nations qui possèdent tant d'apôtres de cette religion nouvelle ne pourraient-elles en dépêcher quelquesuns à Braïla? On se défie de l'Etat : il n'a pas l'air assez désintéressé; ses initiatives semblent des inconvenances ; ses présents, des pièges. Et, pour une fois qu'on se trompe, on a quatre-vingtdix-neuf fois raison. Evidemment, l'Etat sort de son rôle, lorsqu'il fait de la concurrence aux magasiniers et aux portefaix. Mais je crois que les cultivateurs s'adresseraient plus souvent à lui, si, dès le printemps, les commissionnaires ne les avaient liés par de belles chaînes forgées au sous-sol des Banques. En même temps qu'il la sème, le Roumain hypothèque sa moisson. L'État n'a point de complaisance ; l'Etat ne verse pas d'acompte ; TEtat est une machine à peine plus intelligente qu'un élévateur américain. Et dans le cas OLi l'Etat, redoublant d'audace, se chargerait de vendre votre blé, acquerrait-il jamais ladiligence, le flair et l'ouïe de ces commissionnaires de Braïla qui, tout en courant de la gare à la rue Misicii, entendent les rumeurs du marché de Londres?
Les silos du gouvernement ne servent crentrepôls qu'à certains négociants juifs qui les préfèrent aux magasins des maisons juives. Des ruisseaux d'orge, d'avoine, de froment, dont j'ai suivi les mille détours dans cette ruche colossale, pas un qui n'appartînt à un Grumfeld ou à un Grumberg.
Vers six heures, le travail cesse. Sur le quai abandonné, des hommes gardent les sacs qu'on n'a pas eu le temps de charger dans les navires. Le Danube paraît infini, et les îles où il arrondit ses multiples bras ont une mélancolie de lagunes. Leurs rives, presque toujours inondées, sont bordées de saules dont les troncs découpés et lavés par les eaux prennent une étrange couleur de feuilles mortes. On dirait de loin des arbres de carton; mais ils poussentde hautes branches vigoureusesetbizarrementchevelues.Çàetlàune cigogne perchée sur un tronc solitaire fait dans le silence une tache rouge surmontée d'un grand point blanc d'interrogation. Et, sous la saulaie, un pécheur russe a établi sa tente où plutôt sa moustiquaire, étroite et longue comme un cercueil renversé.
Braïla n'est point de ces villes où le plaisir agrippe l'homme d'affaires au sortir de son bureau et où l'argent, gagné dans la journée, brûle le soir de trébucher aux lumières. L'obligation de se lever dès cinq heures du matin rend ses boursiers aussi sobres que des Turcs. Jusqu'à ce que
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le lourd Danube se hérisse de glaçons, les clubs se taisent et les brelans chôment. L'hiver, la société y festoie, surtout les Grecs qui sont plus joueurs que Pallas, dame de pique. La plupart des jeunes Israélites voyagent : les autres, comme les Mendl, d'origine portugaise, sont renommés pour leur générosité dépensière.
Mais, dans la saison du blé, les gens ne connaissent pas de meilleure distraction que de prendre, vers le soir, le petit tramway, naguère allemand, aujourd'hui belge, qui les conduit au lac Salé. On traverse de beaux jardins, presque toujours déserts, — où les Roumains ont érigé une pyramide commémorative au général russe Kisselef, — et plus loin une plaine embaumée de l'odeur des pins, des acacias, des eucalyptus. C'est l'ancien ministre, M. Carp, qui les planta ; et Ton ne passe point entre leurs sombres rangées sans bénir la politique humanitaire et agricole de M. Carp, assembleur de nuées et donneur de pluies. Un petit marais sulfureux de sel et d'iode brillant dans la nuit pâle; des parcs, des hôtels, une de ces jolies stations thermales qui, depuis vingt ans, ont éclos sur la prospérité roumaine ; un souper aux lanternes ; et, quand on rentre à Braïla, toute la ville est endormie, sauf les employés de la gare qui attendent les sacs de blé.