CHAPITRE II
Pendant l'hiver de 1785, le comte d'Hauterive, faisant route de Gonstantinople à lassi, arriva sur les bords du Danube. Les contrées voisines du fleuve, après avoir été ravagées par la guerre, étaient désolées par la peste ; les rivières n'étaient pas naviguées ; les champs n'étaient pas cultivés. La plaine autour de Silistrie n'était qu'un vaste 'cimetière labouré de fosses récentes. « Au milieu de l'horreur de cette scène, dit-il, je ne saurais rendre refl*et que produisit sur moi la vue d'un cerf-volant qui s'élevait dans l'air et planait audessus de la ville le plus gaiement du monde. » Aujourd'hui le Danube n'entend plus le long de ses rives galoper les razzias des Turcs. On ne lui jette plus de cadavres. Les terribles solitudes qu'il battait de ses flots vides se sont converties en campagnes oii, derrière des meules de paille, des tours d'églises blanchissent dans le vert sombre des arbres. Le Sireth, dont les affluents descendent
de toutes les forêts moldaves, lui apporte, d'un bout à l'autre de l'été, des trains de bois et les chants rauques des maîtres flotteurs. Le comte d'Hauterive avait raison d'écrire que l'insouciance des petits Silistriens, qui couraient et sautaient pardessus les tombes et suivaient leur cerf-volant, était plus philosophique que les tristes prévisions des sages. Je me suis rappelé cette page de son journal, lorsque notre vapeur a glissé sous les berges grises 011 sont bâties les casernes de Galatz et que nous avons atterri à ce port militaire et commercial au milieu d'une flottille de voiliers et de caïques. A la hauteur des cheminées d'usine et des clochers rouges, arrondis comme de gros bourrelets et surmontés de la croix grecque, un magnifique cerfvolant palpitait sur un rayon de soleil.
Je crois bien qu'à Braïla, dans cette moderne factorerie, les enfants ne s'amusent qu'à compter les sacs de grains. Mais Galatz est une vieille ville sur le retour. Le commerce des céréales la quitte, attiré par la jeunesse de Braïla. Les chênes d'Olténie et les sapins moldaves qui s'y embarquent, vendus depuis longtemps, ne font que la traverser. En revanche, l'importation y paraît considérable. Cette ville d'âge reçoit plus qu'elle ne donne, et, conséquemment, c'est une ville administrative avec préfecture, archevêché, hôpital militaire, et imposante prison dressée au bord
d'un petit lac, en face de la frontière russe. La Commission du Danube, les Sociétés de Navigation allemande, autrichienne, russe et bulgare, y résident. On y respecte la hiérarchie. Les jardins publics sont fréquentés le matin par la bonne compagnie ; le soir, par le peuple. Galatz a de nobles souvenirs. Les restes de Mazeppa reposent, dit-on, dans une de ses églises. Elle a vu passer Jean Paléologue, empereur d(î Byzance. C'est sur les dalles de ses quais que les boyars barbus attendaient les maîtres que leur envoyait la Sublime-Porte, « ces hospodars, plantes aromatiques cultivées par les mains du Sultan, flambeaux allumés par lui ». Les maisons de ses bas quartiers, aux murs jaunes et au toit d'un rouge foncé, ont été les témoins de ces fastes byzantins. Je n'ai trouvé nulle part en Roumanie de plus grandes fenêtres qui aient rougi à plus de torches triomphales et vibré à plus de carillons. Des festons de gloire semblent pendre encore de leurs balcons rouilles.
Le centre de la ville est populeux, bariolé, commerçant et juif. Mais les hauts quartiers s'étendent immensément, tous en jardins eten villas. Quelle joyeuse débauche d'architectures ! Sur un fond de colonisation grecque, un monde de militaires et de fonctionnaires donne à la vie de Galatz une aimable douceur. Les militaires ont une cordialité charmante. J'ai visité les bâtiments et les ar-
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senaux de la division navale du Danube : « Vous le voyez, m'a dit le commandant : ils sont spacieux ; mais l'argent nous a manqué pour les finir. En attendant qu'il revienne, allons manger du raisin. » Et sur les pentes qui dominent le fleuve, nous avons fourragé dans des vignes succulentes.
Je ne m'étonne pas que l'argent ait manqué.
On aime trop les bœufs, à l'Ecole normale de Galatz. Cette école, qui pourrait loger deux cent cinquante élèves et qui n'en contient qu'une cinquantaine, ce splendide casino, qui n'a plus à désirer qu'un matériel scolaire, possède dans son jardin agricole une bouverie, que je n'ose appeler une étable, et dont mes compagnons m'affirmèrent qu'elle avait coûté soixante mille francs. Au taux des banques roumaines, les deux descendants du dieu Apis qui Toccupent jouissent d'un loyer d'environ quatre mille francs. Plût au ciel que nous fussions des bœufs roumains ! On voulait me les montrer, mais ils faisaient leur promenade matinale, et je n'ai pas soutfert qu'on dérangeât ces honorables budgétivores.
Quand on songe aux sommes formidables que ce petit peuple roumain, depuis trente ans, a engouffrées dans ses entreprises nationales, quand on additionne les trois cents millions qu'il a dépensés pour faire de sa capitale, après Paris, la première place forte de l'Europe, ses huit cent millions de
chemins de fer, ses trente-quatre millions du pont sur le Danube, ses dix-huit millions de docks et de silos, et ses écoles, et son armée, et samarine, et son port de Constantza, et toutes ses folies architecturales, on demeure confondu de sa vitalité. Son défaut, il le sait bien lui-même, est de commencer plus qu'il n'achève, et d'inaugurer plus qu'il n'entretient. Il a l'impulsion rapide, mais avec des reprises d'indolence. Surtout les individus agissent moins que le Gouvernement. Pendant que l'État construit des docks à Galatz, les compagnies roumaines de scieries mécaniques périclitent et passent la main à des compagnies juives. A-t-on besoin de clous et de savon ? Les Suisses en fabriquent. Les indigènes ne remuent que de la langue. Des avocats sans cause viennent prêch-erdes grèves et les ouvriers arborent le drapeau rouge. Que ne préfèrent-ils s'adonner aux charmes du kief! Vous ignorez peut-être ce que signifie /û^zV^ kief? Cela consiste à s'étendre sur le dos aux sons des musiques tsiganes et à regarder couler le Danube entre un flacon et une odalisque. Galatz est une ville de kief.
Cependant j'ai vécu avec de jeunes ingénieurs; avec eux j'ai parcouru le delta. Cette génération, sortie du peuple, qui a grandi et percé à travers les crises politiques et financières, se montre, de l'aveu même des étrangers les plus difficiles, d'une
intelligence et d'une énergie, d'un dévouement et d'une modestie également admirables. Mais le malheur veut qu'en Roumanie l'esprit d'initiative le soit presque jamais du côté de la fortune, et que presque jamais la fortune ne l'encourage. Il r.e trouve à s'épancher que dans les canaux du fonctionnarisme. Certes, on aurait tort de contester aux fonctionnaires roumains le mérite des grandes œuvres accomplies. On souhaiterait seulement que quelques-uns fussent mis en état d'exercer leur expérience et leur patriotisme dans le domaine des entreprises particulières. Loin de là, l'Etat, qui a dû tout créer, continue de tout vouloir régir. Sa tendance au monopole s'accuse dejour en jour, si bien qu'à Galatz, comme dans le reste du pays, on a cette impression que seuls le Gouvernement et les étrangers travaillent.
Ce Gouvernement que, pour mon compte, je ne saurais trop bénir, m'avait confié à des ingénieurs qui devaient me faire descendre le fleuve jusqu'à la mer Noire. Mais, avant de quitter Galatz, je me reprocherais de ne pas parler du vaste établissement fondé par des religieuses françaises, les dames de Sion. Elles en ont trois dans le pays, un à Bucarest, tout jeune encore, un autre à lassi, déjà puissant, le troisième à Galatz, monumental. Mais — qu'on se rassure — le Gouvernement
français n'y est pour rien ! Contribuables de ma patrie, pas un centime de nos poches ne s'est égaré vers ces contrées danubiennes. Les écoles juives de la Moldavie reçoivent des subventions annuelles de TAUiance Israélite. Les écoles allemandes de Bucarest en reçoivent de Berlin. Lei dames de Sion n'en reçoivent de personne. Nous leur avons peut-être envoyé, sur les insistances de notre ministre, des cartes géographiques et deux ou trois mappemondes, afin, sans doute, de les convaincre que Bucarest, lassi et Galatz étaient moins loin de la France qu'elles n'eussent été tentées de le supposer. D'ailleurs, pourquoi le Gouvernement leur serait-il venu en aide?A-t-on besoin des secours du Gouvernement pour faire aimer sa patrie? Il me déplairait que le Gouvernement pût s'attribuer la moindre part dans cette œuvre qui ne doit sa prospérité qu'à notre esprit français d'association et de prosélytisme.
Quelques femmes pauvres et inconnues sont arrivées un jour à Galatz. Elles ont loué une petite maison et y ont ouvert un pensionnat. Trois élèves répondirent à leur appel. Elles en comptent aujourd'hui six cents, l'orphelinat compris. Leur institution est aussi grande que nos plus grands lycées, mais infiniment mieux aménagée. Rien n'y est sacrifié à l'apparence : tout y est adapté aux exigences de l'hygiène. Ces noires « obscuran-